SECTION PREMIÈRE
Du choix à faire dans V imitation.
Deux routes se présentent : celle suivie par les anciens Grecs, et celle adoptée par les modernes, qui, sans connaître l’antiquité, ont cherché d’autres guides, ou qui la connaissant, ont préféré suivre les poètes du Nord.
Les Grecs ont voulu plaire par le moyen du beau : et cette inspiration de leur ciel
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brillant et doux, de l’éducation du gymnase, de leur langue harmonieuse, leur a fait créer dans tous les genres des ouvrages qui ont obtenu l’admiration de leurs contempoï rains et de la postérité, parce que, bien que différens par leurs résultats , il» étaient tous composés d’après le même principe : ils spiritualisaient.
Les nations modernes qui ont conservé une littérature propre à elles , comme les Anglais, moins favorisées par le Giel, sous l’influence d’une religion sévère, et soumises à des besoins impérieux , peu sensibles à la beauté voilée à leurs regards sous un climat froid et nébuleux , mais susceptibles de toutes les impressions morales et physiques de la douleur, ont exhalé leurs plaintes et exprimé l’amertume de leur cœur; désirant, par un sentiment bien naturel , intéresser à * leurs maux , rendre sensible à leurs regrets et à leurs plaintes : elles ont matérialisé.
Cette assertion peut paraître paradoxale à une école qui a la prétention de n’abandonner les formes anciennes, que par amour pour la spiritualité; qui ne dédaigne la beauté du corps que pour préconiser la sublimité de
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l’âme et la divinité de la pensée. On ne peut donc trouver hors de propos des développe* mens qui peut-être ne sont pas indispensables.
Les Grecs, par l’étude des formes, avaient été conduits à la connaissance de l’âme ; Socrate avait été sculpteur, et Platon est postérieur à Phydias. Par conséquent ils ont spiritualisé, puisqu’ils ont été du corps à l’esprit. Les nations modernes, éclairées par la morale du Christ, n’ont adopté de formes que forcés pour ainsi dire par l’obligation de transmettre cette morale aux yeux et à l’entendement. Elles ont été de l’âme à la matière : elles ont donc matérialisé. Chez ces dernières enfin , les impressions de l’âme ont été interprétées par les formes de la matière; tandis que les Grecs, par la perfection sublime à laquelle ils ont porté les arts d’imitation , ont donné l’idée d’une beauté tellement supérieure à celle qui tombe habituellement sous les sens , quelle ne peut être qu’une émanation d’un principe divin.
Les poètes français qui ont précédé le dix-huitième siècle, en prenant les anciens
y O POÉSIE EN GÉNÉRAL.
pour uniques modèles , n’ont pas prétendu qu’il fallait imiter servilement les ouvrages de l’antiquité; mais ils ont composé les leurs en se conformant aux principes qui dirigeaient les Grecs dans leurs compositions poétiques. Depuis, on semble avoir pris à tâche de faire précisément le contraire : on a imité matériellement la forme de leurs ouvrages, qui était telle que le comportaient leur langue et leur degré de civilisation; on s’est arrêté au moyen qu’ils employaient en négligeant le but qu’ils désiraient atteindre : et tel est le danger des écoles. Un homme de génie, en suivant son inspiration, son goût, prend, s’approprie ce qui lui est convenable dans la nature ou chez les auteurs qui l’ont précédé; le premier qui l’imite, car c’est le propre du génie d’attirer des singes à sa suite, peut omettre une des . observations de son modèle immédiat ; le second imitateur de celui-ci en oublie une autre ; ceux qui imiteront ce dernier s’en écarteront encore plus, et tous cependant prétendront avoir pris le modèle primitif pour exemple. Mais cette déplorable manie, reprochée ajuste titre aux partisans préten-
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. dus de l’antiquité , n’est pas spéciale à cette école ; elle s’appliquera d’autant plus iné- . vitablement à l’école moderne dont Shakspeare est le prototype, que ses principes *
sont vagues et indéterminés.
Shakspeare était un esprit brut , fécond ,
: original dans toute l’étendue du mot, qui a créé , chez un peuple encore grossier, une espèce de drame tel qu’il convenait a sa nation à peine encore sortie de la barbarie ,
*, et tel qu’il le concevait lui-même. C’est bien à lui , il est créateur; et une création est toujours une bonne chose : c’est un attribut de , la Divinité qu’elle n’abandonne qu’au génie.
11 a plu , et cela devait être ; il a été inspiré sans réflexion,, sans choix, sans calcul , par la vérité matérielle et souvent basse , comme les Grecs l’ont été tout aussi natu- • Tellement par la vérité poétique et belle.
Eschyle et Shakspeare ont été l’écho de leur
siècle»
Mais aujourd’hui qu’il ne nous appartient plus de créer , et que nous ne pouvons faire * autre chose que suivre des routes tracées et déjà battues , il ne nous reste qu à choisir .y.* entre celles ouvertes par les Grecs ou ten-
tées par Sliakspeare , Lopez de Vega et quelques autres; c’est-à-dire qu’il dépend de nous d’étre poétiques et beaux, ou vrais et laids. La question ne s’étend pas plus loin. *