‹ Precis d'une traite de poetique et de versification, contenan des considerations sur la poesie ... Par M. ViolletLeducChapitre 19 sur 52 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

Du goût en poésie.

Un des argumens les plus puissans que l’on puisse faire valoir en faveur de la nouvelle école, est la nécessité de se conformer au goût du siècle, que des études scientifiques et historiques surtout ont rendu plus positif et plus vrai. Mais, ainsi que je l’ai déjà dit, la science, tout aride qu’elle est, et l’histoire ellé-méme , ? me paraissent pouvoir offrir encore à l’imitation poétique un aspect qu’il importe de considérer attentivement avant que de se soumettre à la triste nécessité d’abandonner entièrement toute conception poétique. Et quant au goût du siècle, la fâcheuse obligation de s’y soumettre doiteependant éprouver encore quelques restrictions ; car, qui peut nier que ce soit à ^ elle seule qu’on soit redevable des rodomontades ridicules de Saint-Amand et deThéo-

phile , à l’époque où le mariage d’une infante nous imposa la bouffissure espagnole dont le grand Corneille lui-même ne put s’affranchir? La dignité galante et gourmée de la cour de Louis XIV ne fut-elle pas la cause des seuls défauts que l’on puisse reprocher à Racine? Qui peut douter que ce soit à la dissolution de la régence que l’on doive les épigrammes licencieuses de J.-B.Rousseau, et le cynisme de quelques ouvrages deVoltaire?

La fatuité musquée du siècle dernier nous valut les bouquets de Dorât et les baisers de Pezai. Plus tard le système des économistes et l’affectation de l’amour des champs nous amenèrent les poèmes de l’agriculture, des saisons, des jardins, etc., etc. Tous ces ouvrages, passagers comme la mode qui les fit naître, ont eu la prétention de satisfaire aussi aux besoins du siècle. Combien peu d’entre eux ont-ils gardé le rang que ces goûts éphémères leur avaient momentanément acquis ?

Aujourd’hui , parce que les esprits sont portés vers les études exactes, pour obéir enfin aux goûts du siècle , on veut restreindre la poésie à l’imitation de la réalité; mais

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au lieu de se conformer au goût du moment , ne vaut -il pas mieux respecter le goût éternel ?

Le goût est la faculté de l’esprit qui fait distinguer le beau dans les arts. Toute autre espèce de goût n’est qu’une mode passagère.

Quand dans le dix-septième siècle on a taillé les arbres en berceaux, en temples, en colonnades et même en animaux, nos pères trouvaient cette dépravation une belle chose.

Un peintre, un paysagiste qui aurait voulu se conformer à cet usage dans ses tableaux , en obéissant à la volonté de ses contemporains, n’aurait produit que des ouvrages qui , bien qu’ils eussent plu peut-être alors , ne nous sembleraient aujourd’hui que des monstruosités, parce qu’il aurait satisfait, non pas au goût, mais à la mode.

Il en est de même des productions littéraires. Les ouvrages les plus impérieusement demandés par un siècle sont précisément ceux qui sont le plus promptement oubliés par les siècles suivans ; et les seules poésies qui ont résisté à cette épreuve, sont celles qui, en bravant la mode, se sont conformées au goût immuable , c’est-à-dire à la

beauté, qui est la même pour tous les temps.

Je dois faire valoir une considération puissante à l’appui de mon assertion. L’imitation de l’antiquité est proscrite par la nouvelle école. Déjà, ainsi que nous l’avons vu dans l’introduction , semblables efforts avaient été tentés au dix-septième siècle par Perrault et autres, pour détourner de l’étude" et de l’imitation de l’antiquité. Ces tentatives étaient alors principalement fondées sur les reproches adressés à Homère , c’est-à-dire sur les fautes de composition de ses poèmes, sur la non-observation des règles, sur le peu de noblesse de ses héros et leurs habitudes vulgaires, sur la familiarité de son style, enfin sur son défaut de dignité et de convenances. Du moins, ces critiques d’Homère le connaissaient - ils : ils avaient un fort mauvais goût, d’accord, de préférer à sa sublime simplicité le ton guindé et pompeux des modernes. Aujourd’hui , les adversaires de l’antiquité adressent un reproche absolument contraire aux poètes du dix-septième siècle appréciateurs d’Homère, c’est-à-dire d’avoir apporté dans leurs compositions imitées des anciens une servile observation des

règles, une majesté et une empliase éloignées de la nature; et partant de ce résultat, ils détournent de l’étude des poètes grecs avec aussi peu de raison que leurs prédécesseurs. Un effet semblable produit par deux causes si opposées ne peut résulter que d’une mode, et non être l’expression du goût.

L’invention poétique n’étant que l’imitation de la nature physique et morale, ou même des auteurs qui nous ont précédés, il est donc nécessaire de faire un choix ou dans les objets naturels que l’on veut reproduire, ou dans les auteurs que l’on prend pour modèles. Et c’est à l’observation de la beauté seule que doit se conformer le poète dans ses imitations.

Aucun précepte, il est vrai, ne peut indiquer le moyen de reconnaître, de trouver même cette beauté indispensable. Cependant, comme malgré la différence des temps, des mœurs et des nations , la poésie a existé et a exercé un empire sur les hommes, on ne peut révoquer en doute qu’indépendamment du génie des langues, du goût des nations et des modes passagères, elle ne

doive cet empire à une beauté certaine et’ invariable que tous les siècles et tous les pays se sont plus à reconnaître.

On peut considérer l’imitation comme s’exerçant à reproduire deux sortes de vérités, l’une matérielle, l’autre idéale. La première représente la nature telle qu’elle est ; la seconde l’embellit , c’est-à-dire rassemble sur un seul objet tout ce que la nature a dispersé de beautés sur mille objets de même espèce. Mais ce n’est point en lui prêtant une parure étrangère que la poésie parvient à ce but; car alors, au lieu d’embellir la nature, elle la déguise et la rend méconnaissable. Tel est l’écueil le plus difficile à éviter, et c’est en cela que l’étude des poètes de l’antiquité est indispensable: non que ces poètes aient eu des modèles différens ou plus parfaits ; mais comme ils ont été les premiers imitateurs et qu’ils vivaient plus près de la nature , iis nous la font mieux connaître.

Voyez Théocrite peignant des pâtres et des bouviers; il a su dissimuler leur grossièreté, sans toutefois leur prêter un seul sentiment qu’ils n’eussent pu éprouver.

Fontenelle, au contraire, en voulant pein-

#dre des bergers, leur a donné non-seulement le jargon, mais les sentimens affectés et galans des boudoirs de Louis XV. Cet exemple peut s’appliquer à toute espèce de composition poétique, et indiquer la différence qui existé entre les embellissemens qu’exige la poésie et le travestissement qu’elle repousse dans l’imitation de la nature.

Que doit tenter le poète enfin? Il faut qu’il ose considérer la nature comme se dévoilant à ses regards et l’initiant dans le secret de sa création , de ses métamorphoses , de sa dissolution. Il faut qu’il devine les phénomènes innombrables résultant des lois physiques ou des combinaisons de la pensée, qu’il pénètre le jeu des passions de l’âme non moins que les formes de la matière. Mais c’est peu : aux choses visibles et connues, il faut qu’il ajoute les choses possibles et non encore aperçues; son imagination doit concevoir, avec tout ce qui est, ce qui serait encore, si la nature lui révélait ses mystère les plus cachés : c’est ainsi que le poète doit la contempler et la peindre.

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