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CHAPITRE LI BACILLE FUSIFORME

En 1896, H. Vincent, étudiant au point de vue bactériologique la « diphtérie des plaies » ou pourriture d'hôpital, découvrit dans le putrilage qui caractérise cette lésion un Bacille en forme de fuseau,

Fig. 270. — Frottis d'angine de Vincent,

auquel il reconnut un rôle spécifique dans l’étiologie de cette dernière. Il le retrouva dans la suite dans les frottis de l’enduit analogue qui recouvre l’ulcère chancriforme d’une variété d’angine qui porte aujourd'hui son nom.

Aspect microscopique. — Dans les frottis de la pulpe putrilagineuse qu'il engendre, ce germe se présente sous la forme d’un Bacille long de 4 à 8 y sur 1 environ d'épaisseur. Il est le plus

souvent recliligne, parfois légèrement incurvé; suivant les échantillons, la longueurest variable; tantôt on observe des formes courtes qui sont parfois réun.es par deux pour former un diplobacille ; tantôton observe des formes longues, filamenteuses, pouvant atteindre 45 uv, et figurant parfois un S, rappelant volontiers les Spirochètes et Spirilles. Les extrémités sont effilées, le corps est renflé vers sa partie méd ane, ce qui lui donne l'aspect d’un fuseau, d’où son nom de Bacille fusiforme. |

Dans les préparations, ces Bacilles peuvent être extrêmement nombreux et former des amas touffus (fig. 270), dont l'ensemble figure comme un buisson d’épines. Leur abondance est en rapport avec le degré des lésions.

Examiné à l’état frais, dans la salive et à chaud, d’après certains auteurs (Letulle, Plaut, Comandon), il présenterait une grande mobilité; d’autres (Vincent, Mühlens, Ellermann, etc.) n'ont jamais pu l'observer. Plaut aurait noté la présence de cils vibratiles. On s'accorde toutefois à reconnaître leur absence.

Coloration. — Le Bacille fusiforme se colore bien par toutes les couleurs d'aniline.Onobtient de très belles préparations avec le violet de gentiane phéniqué, la fuchsine de Ziehl diluée au dixième, etc. Ilne prend pas le Gram. Toutefois certaines formes d’involution se décolorent assez difficilement par le Gram. ÿ

Les préparations colorées permeïtent de percevoir certains détails particuliers : en effet, surtout quand l'affection à déjà subi un traitement antiseptique, les formes d involution sont assez nombreuses; la coloration du Bacille n’est pas homogène : au milieu du protoplasma, on constate des vacuoles incolores qui ne sont pas des spores et ne prennent pas la coloration particulière à ces dernières.

Enfin, en utilisant le colorant de Romanowsky, on met en évidence un ou plusieurs grains chromatiques se détachant en rouge sur le fond bleu du protoplasma.

Le Bacille fusiforme est difficilement cultivable; les premiers essais de Vincent élaient restés négatifs. En multipliant les méthodes, on est arrivé à le cultiver sur milieux artificiels, tout d'abord ‘en symbiose avec les éléments qui lui sont fréquemment associés, puis on a fini par obtenir des co.onies isolées, en milieux solides anaérobies.

Milieux liquides. — Bouillon ordinaire. — En bouillon pep-

ton ordinaire (Abel, Seitz, de Stæcklin), l'ensemencement d’un p'oduit riche en Bacilles fusiformes donne une culture, dans laquelle le dépôt qui se forme au fond du tube montre des Bacilles fusiformes plus ou moins abondants, mais associés aux bactéries étrangères qui lui sont associées et ont pullulé avec lui; la partie supérieure du milieu reste claire. SE

Liquides organiques. — Carnot et L. Fournier ont obtenu un développement assez abondant dans le liquide d'ascite; Niclot et Marotte, dans du bouilion-sérum humain. Vincent a utilisé avec succès le liquide céphalo-rachidien additionné de sang-humain, le liquide de pleurésie séro-fibrineuse, le liquide d'hydrocèle, le sérum humain. Les cultures les plus luxuriantes ont été obtenues avec un liquide d'hydarthrose rhumatismale ancienne. Dans ces milieux, les Bacilles se multiplient abondamment ; on les retrouve non seulement dansle dépôt, mais aussi dans le liquide surnageant, et se montrant sous l’aspect qu'ils prennent dans les fausses membranes; on observe même des formes vacuolaires. Mais, ici encore, le Bacille fusiforme est associé à des germes étrangers, spirilles, cocci divers, etc.

Toutes ces cultures dégagent une odeur nauséabonde, fétide, semblable à celle des lésions spécifiques du microbe.

Milieux solides. — L’ensemencement du produit bacillifère en milieux solides anaérobies donne naissance à des colonies isolées, distinctes de celles des microbes associés. Lewkowicz, Ellermann, etc., ont utilisé dans ce but des fubes de Veillon,où ils avaient réparti de la gélose sucrée additionnée de sérum ; Repaci a obtenu une culture avec la gélose sucrée de Veillon sans sérum.

Dans ce milieu, en vingt-quatre à quarante-huit heures, apparaissent des colonies petites, fines, opaques, gris ou blanc jaunûtre, dont le centre est foncé, les bords réguliers et tranchants. Au bout de cinq à six jours, on peut observer des filaments partant du centre el donnant aux colonies l’aspect d’une méduse {Repaci); en quinze à vingt jours, leur diamètre atteint environ 2 millimètres.

Dans les premiers jours, les colonies sont repiquables, mais leur

vitalité diminue rapidement.

Chez l'homme. — H. Vincent a établi que le Bacille fusiforme était l'agent spécifique de la pourriture d'hôpital, de certaines angines ulcéro-membraneuses, chancriformes fangine de Vincent), dont l’exsudat, identique à celui de la pourriture d'hôpital, renferme

Dorrer et SAcQuÉPÉE. — Bactériologie, 2e édit. 47

de nombreux Bacilles fusiformes, enfin de certaines stomatites ulcéromembraneuses, présentant le même aspect. On l’a rencontré dans des abcès d’origine dentaire, dans le pus d'un abcès du cerveau (Ghon et Vaucher), dans des foyers de gangrène pulmonaire.

Répartition du bacille dans les lésions. — Dans les lésions qu'il engendre, quelle que soit la région où il exerce son rôle pathogène, il produit des désordres identiques : une coupe de la lésion spécifique montre l'existence de trois zones essentielles : dans une zone superficielle, on observe un tissu amorphe, pauvre en éléments cellulaires, contenant, à côté de nombreux cocci prenant le Gram, des Bacilles fusiformes peu abondants; dans une zone sous-jacente à la première, les Bacilles fusiformes pullulent et forment un feutrage microbien extrêmement dense (fig. 271) ; enfin, dans la zone profonde, constituée par du tissu mortifié, envahi par une barrière leucocytaire, les bacilles sont rares.

Pathogénie. — Le Bacille fusiforme est un hôle normal de la cavité buccale; on le retrouve dans la salive, le tartre dentaire des sujets sains, dans certaines caries dentaires. Du saprophytisme il accède à la virulence quand la cavité buccale est le siège d’une érosion mécanique ou chimique (Athanasiu), ou d’une inflammation locale (Simonin); il se cantonne au niveau de cette lésion, y pullule et y provoque les désordres spécifiques. Enfin il peut se greffer sur des ulcérations existantes produites par la diphtérie, la syphilis, le cancer, auxquels il vient associer son action pathogène.

Ces constatations ont engagé certains auteurs à nier le rôle pathogène spécifique du Bacille fusiforme et à prétendre qu'il ne se rencontre dans les lésions décrites qu'à titre banal. Or le Pneumocoque, le Bacille de Lüffler se trouvent normalement parfois dans la bouche des sujets sains; doit-on, pour cette raison, les déposséder de leur rôle spécifique ?

Associations secondaires : symbiose fuso-spirillaire. — Les examens bactériologiques montrent qu’au Bacille fusiforme s'associent très fréquemment desbactéries étrangères, et notamment un spirille très fin qui vit pour ainsi dire en symbiose presque constante avec le prernier. C'est un long filament ondulé, flexueux, contourné souvent en spirale, en 8 de chiffre, en tire-bouchon (fig. 270). Sa ténuité est extrême. Les spirilles sont isolés ou groupés en une chevelure souvent inextricable.

A l'état frais, il est doué de mouvement très actifs, se meut brusquement, se tend et se détend comme un véritable ressort.

Il se colore beaucoup plus faiblement que le Bacille fusiforme; comme lui, il ne prend pas le Gram.

L'apondance du smirille, comparativement à celle du Bacille fusiforme, est variable; parfois en nombre nettement prédominant, il est d’autres fois en quantité minime. Enfin il peut être absent. Cette constatation, jointe à certains symptômes cliniques, a permis de déterminer le rôle pathogène respectif dévolu au Bacille fusiforme : quand on observe l’angine de Vincent au début, la lésion n est constituée que par une fausse membrane, avec le Bacille fusiforme seul; plus tard, quand l’ulcération commence à prendre

Fig. 271. — Coupe de fausse membrane d’angine de Vincent.

naissance, les spirilles apparaissent. Le Bacille fusiforme serait donc responsable de l’exsudat diphtéroïde, et le spirille de l’ulcération.

D'ailleurs, H. Vincent a pu observer une variété de cette angine (variété diphtéroïde) sans ulcération, où le Bacille fusiforme était seul en cause; il l’a retrouvé en culture pure dans l’exsudat qui recouvre l'amygdale après lamygdalotomie.

Chez l'animal. — Les premiers essais destinés à reproduire expérimentalement la pourriture d'hôpital sur l'animal restèrent sans résultat. H. Vincent recouvrit de putrilage, provenant des lésions humaines, des plaies artificielles provoquées chez le lapin, le cobaye, le rat blanc;les blessures se cicatrisèrent sans présenter les altérations caractéristiques de l'affection.

Il en fut de même des injections sous-cutanées, qui produisirent bien parfois des abcès, mais dus aux germes habituels de la suppuration; de même encore des injections intrapéritonéales, intraveineuses, intramusculaires, même après de fortes contusions au point d'inoculation.

Toutefois, en opérant sur un lapin arrivé à un degré accusé de cachexie tuberculeuse, l'injection sous-cutanée du produit bacillifère amena la production d’une plaie caractéristique. Il en fut de même quandH. Vincent associa au Bacille fusiformedes germes étrangers, tels que le Staphylocoque, le Streptocoque, le Colibacille, etc.

Les lésions présentèrent histologiquement et bactériologiquement les caractères des lésions humaines.

Plus tard, Coyon réalisa la pourriture d’hôpital chez le cobaye : il détermina tout d’abord dans la cuisse d’un cobaye une plaie anfractueuse avec dilacération musculaire; il y introduisit ensuite des fragments de fausse membrane, puis sutura et collodionna la peau. Une vingtaine de jours après, une vaste plaie en entonnoir se développa, recouverte d'une fausse membrane sanieuse, riche en Bacilles fusiformes.

Avec les fausses membranes provenant d’angines à Bucilles fusiformes, l'injection sous-cutanée, intramusculaire, produit des abcès et des foyers nécrotiques caractéristiques avec pullulation du Bacille fusiforme et du spirille. L’injection dans le péritoine donne des abcès qui siègent à la face externe du foie.

L'inoculation des cultures où le Bacille fusiforme est en symbiose donne souvent des résultafs positifs. À l’aide de cultures pures (2 centimètres cubes sous la peau), Repaci détermina chez la souris un abcès et une nécrose étendue avec l'aspect typique de la lésion humaine.

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