‹ Précis de droit administratifChapitre 4 sur 105 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

Quoi qu'il en soit de ces diverses qualifications, nous ne nous sommes occupé que des principes administratifs, qui sont les mêmes, à peu de restrictions près, sous les gouvernements des empereurs, des rois ou des présidents de républiques.

On nous reprochera, peut-être, de n'avoir pas attendu, pour publier cette édition, que la France se soit donné une constitution définitive.

Des amis de notre livre, depuis longtemps épuisé, nous 'demandaient une nouvelle édition; nous ne pouvions, sans ironie, leur conseiller d'attendre que la France soit devenue constante en matière d'institutions politiques et administratives.

Nous avons préféré saisir au passage ce Protée, dansun de ses moments d'immobilité très-passagère, en nous réservant de tenir, pour l'avenir, notre livre au courant des innovations et des perfectionnements ou des amoindrissements, par des Appendices annuels.

En recueillant les modifications apportées à notre législation administrative depuis la -sixième édition de ce Précis, nous avons été frappé et attristé par le nombre incommensurable des lois nouvelles qui sont venues abroger l'ordre légal antérieur. Eh quoi I nous sommes-nous dît, le tourbillon du-progrès est donc bien entraînant, pour qu'une loi établie n'ait pas au moins, chez nous, une année assurée devant elle, afin de produire ses effets ? Nos législateurs n'ont donc pas une maturité de jugement suffisante, qui leur permette de mesurer les besoins sociaux de manière à les satisfaire par des lois assez étudiées, pour pouvoii' compter au moins sur le lendemain ?

Nous ne voudrions point critiquer l'empire déchu; mais l'une des causes de la ruine du gouvernement impérial a été, certainement, cette manie innovatrice, qui ne

AVANT^PROPOS. Vil

tenait nul compte des situations acquises^ des attentes légitimes, et qui jonglait avec les lois nouvelles, sans écouter les murmures de la nation ahurie par ce prurit législatif. Il est vrai que le régime politique sorti de l'attentat de lèse-nation du 4 septembre, n'a eu rien à envier à l'empire, sur ce point; et que la République provisoire, issue du pacte de Bordeaux, s'est livrée avec abandon à toutes les fantaisies des remaniements administratifs. Mais au moins — et c'est ici une circonstance atténuante — le gouvernement du 4 septembre et l'Assemblée nationale n'ont-ils point innové. Le premier nous a ramenés'à 1848 ; la seconde aux années qui ont suivi

Il serait superflu de rappeler les causes de ces changements à vue; mais il est bon de dire que cette débauche législative est une grave imprudence et une grande faute. Elle jette le discrédit sur les législateurs; elle inspire la défiance pour les institutions; elle habitue à douter du mérite de la loi actuelle, puisque chaque innovation est justifiée dans Texposé des motifs du projet qui la propose, par la critique de la disposition légale qui Ta immédiatement précédée et qui, ellemême, a été signalée comme une vérité, quelques mois avant d'être condamnée comme une erreur.

De cette incertitude au mécontentement, du mécontentement au mépris, du mépris à la désafiection de la patrie, il -n'y a qu un pas : c'est ce que nos innovateurs n'ont jamais pris assez en considération.

Et cependant, quel plus impérieux devoir pour les gouvernements, que celui d'entretenir cette confiance, cette ardeur patriotiques, qui sont la fierté du passé, la consolation du présent et l'espérance de l'avenir !

Lorsque, en 1853, écrivant Y Avant-Propos de la pre-

VIII AVANT-PHOPOS.

mière édition de ce livre, nous disions : « Vulgariser la science administrative, c'est donner à la société des administrateurs éclairés, des magistrats vigilants, des citoyens soumis aux lois de leur pays; c'est aussi faire aimer la France, cette terre des grandes et fécondes institutions, » nous ne cédions point à une illusion de jeunesse, mais l'amour de notre admirable patrie nous apparaissait conmie contenu en germe dans l'étude et dans la connaissance des principes de notre organisation nationale.

Les vingt ans qui, depuis, ont passé sur notre vie, ne nous ont enlevé aucune de nos convictions à cet égard. Les malheurs delaTrance et les ressources inouïes qu'elle a puisées en elle-même pour tenir tête à ses désastres, les ont, au contraire, fortifiées.

Qu'au lieu de poursuivre un idéal chimérique au moyen de réformes hâtives et peu méditées, la nation française s'applique à tirer parti de son présent en s'inspirant de son passé ! Les destinées de la France ne sont point dans l'utopie, mais elles dépendent de la sagesse de son évolution morale, politique et législative.

P. Pradier-Fodéré.

Paris, avril 1872.

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