I. — Egypte
L'Egypte est un pays soumis à des conditions tout à fait originales. Toute la vie, toute la richesse est concentrée dans une étroite vallée de quelques kilomètres de largeur, et dans un delta relativement peu étendu. Sur une superficie totale de près de 1 million de kilomètres carrés, la superficie cultivable dépasse à peine 3 millions d'hectares, et la partie cultivée atteint â millions d'hectares (i ). Mais ce médiocre espace est extraordinairement peuplé, ce qui prouve la fertilité prodigieuse de l'Egypte. On sait que c'est aux inondations du Nil et au précieux limon qu'il dépose qu'elle doi t pour une grande part la fécondi té de son sol . Elle est donc bien un présent du fleuve, comme le remarquait déjà Hérodote ; sans lui ce pays, où les pluies sont extrêmement rares et où des mois entiers se passent sans la moindre précipitation, ne serait qu'un stérile désert, entièrement semblable à ceux qui s'étendent à l'est ou à l'ouest. L'abondance des récoites dépend donc uniquement de la régularité des inondations. Si elles sont trop abondantes ou trop pauvres, si elles viennent quelques jours trop tut ou trop tard, les moissons peuvent être compromises et amener la fami ne à bref délai. C'est l'histoire des « vaches maigres et des vaches grasses », et c'est justement pour prévenir ce fléau que les gouvernements de l'Egypte ont de toute antiquité apporté tous leurs soins aux grands travaux d'irrigation et d'aménagement des eaux.
Deux systèmes ont été de tout temps en présence, l'inondation par bassins, l'irrigation par canaux. L'inondation par bassins est le procédé le plus ancien, mais aussi le plus primitif. 11 dispense, il est vrai, de toute culture; c'est grâce à lui que le Nil dépose chaque année sur le sol le limon fécondant qui renouvelle indéfiniment la fertilité de la terre, sans qu'il soit besoin de la retourner. Les instruments sont inutiles, et pour tout dire, ils sont encore les mêmes qu'au temps d'Hérodote; le fellah ne travaille qu'avec la main; dès que l'eau se retire, il jette la semence sur la terre encore tout amollie par les eaux, et pour l'enterrer il se contente de lâcher dans ses champs ses porcs ou ses bœufs. Mais il faut que l'eau reste au moins soixante-dix jours dans chaque bassin pour y déposer les matières fertilisantes; la culture est donc pendant cette période complètement arrêtée et le sol ne produit qu'en hiver. On sème en novembre, on récolte de février à mars. C'est le système encore employé dans toute la Haute-Egypte.
Le procédé des irrigations par canaux a précisément l'avantage de laisser la terre libre durant l'année entière et permet de lui demander annuellement plusieurs moissons successives. C'est la méthode actuellement
(l) Superficie totale 99.430.000 hectares.
— cultivablo 3.324 000 —
— cultivée 2.089.000 —
en faveur ; elle a remplacé dans la plus grande partie du delta la submersion. Tout un réseau serré de canaux a été construit et sillonne déjà, la Basse-Egypte sur près de 4,000 kilomètres de longueur. Quand les champs sont trop élevés au-dessus du niveau général des eaux pour permettre l'irrigation directe, les indigènes emploient de grossières machines élévatoires que les Européens ]*emplacent progressivement par de puissantes pompes à vapeur.
Ce système a augmenté dans des proportions considérables le rendement moyen des terres, puisqu'il permet à la fois les cultures d'été et d'hiver. Pendant cette dernière saison on plante et on récolte les céréales, comme dans la Haute-Egypte ; la période estivale, qui est de beaucoup la plus féconde dans toute l'étendue du delta, voit mûrir le riz, les légumes, les fruits, les melons et toutes les plantes industrielles, le coton, le tabac, l'indigo, la canne à sucre. Plusieurs de ces produits ne sont, il est vrai, récoltés que pendant l'automne et en hiver, mais dans les champs où la moisson peut se faire en août ou en septembre, on sème immédiatement d'autres plantes, dont la période de maturation est réduite à soixante ou soixante-dix jours, comme le maïs, le sorgho, le sésame : ce sont les cultures d'automne.
Ce système de production intensive offre à son tour plusieurs inconvénients; il nécessite d'abord de grosses dépenses d'établissement et d'en> treliendes machines et canaux, mais surtout il fatigue le sol; les cultures nouvelles : coton, tabac, canne à sucre, particulièrement épuisantes, obligeront bientôt les Égyptiens à se servir d'engrais.
Agricalture. — L'agriculture est tout à fait rudimentaire encore. Les fellahs, qui se contentent, il est vrai, d'un très minime salaire, travaillent peu et mal, abrutis qu'ils sont par la misère, découragés par la rapacité du fisc. Les produits récoltés sont en général médiocres: le blé, salé, peu riche en gluten, est peu estimé en Europe, le coton est plein d'impuretés. De grands progrès sont encore à faire.
Enfin, bien que le sol cultivable se soit accru d'un cinquième depuis un demi-siècle, grâce à la construction des canaux d'arrosement, tout un bon tiers du delta reste encore improductif. C'est la région des sables du littoral qui s'étendent depuis le lac Mariout jusqu'au lac Menzaleh, et où la culture n'occupe encore que quelques tlots. De puissantes usines hydrauliques ont déjà été construites pour travailler au dessèchement de:^ marais ; mais l'œuvre est à peine commencée.
A toutes ces raisons qui expliquent que ce pays si riche se trouve aujourd'hui dans un étatsi précaire, il faut en ajouter une autre toute récente, c'est que les travaux faits par les ingénieurs anglais, mal compris souvent, ont rendu le Nil plus torrentiel et ont été en définitive plus nuisibles qu'utiles à l'agriculture.
Il n'y a pas de forêts véritables en Egypte.
Les céréales et les Ugumes occupent environ la moitié des terres cultivées, mais la récolte varie tous les ans d'après les résultats de l'inondation.
Les céréales proprement dites, le blé et le maïs, sont cultivées surtout dans la Haute-Egypte; on en exporte chaque année des quantités considérables. Le riz n'est planté sur de grands espaces que dans les provinces 4e Beherat, Garbieh, bakarlieh ; la production ne suffit pas au reste à la consommation locale (1).
Les légumes sont une des principales ressources du pays. Outre les pois, <iui sont au premier rang, il convient de citer les fèves et les lentilles. Le sol humide convient à merveille à ce genre de produits. On sait combien les Hébreux, en quittant l'Egypte, en ont regretté les melons, les poireaux, les oignons. Les fruits sont également nombreux et on cultive en ^randdans toute TËgypte les daitiers, qui donnent des produits excellents; mais le terrain n'est pas en général favorable aux cultures arborescentes; les fruits sont aqueux et sans goût (2).
La canne à sucre est plantée surtout dans l'ancien domaine particulier du khédive, la « Daïra-Sanieh », devenu depuis domaine d*Ëtat. La production augmente rapidement et l'importation du sucre de betterave di- •minue depuis quelques années.
Le café n'a pas réussi ; le tabac est loin de suffire à la consommation locale; le pavot occupe quelques champs.
Le coton a été introduit en Egypte dans la première moitié duxix* siècle par le Français Jumel. Lors de la guerre de Sécession, la culture de la précieuse fibre avait pris une extension rapide au détriment des champs de <;éréales. L'Egypte a naturellement souffert de la reprise des affaires en Amérique, comme tous les autres pays qui avaient porté de ce côté tous leurs efforts et qui, au bout de quelques années, n'ont pu résister à la •concurrence des produits du Nouveau -Monde. Mais le climat sec des pays du Nil, joint à l'humidité artificielle du sol, convient à merveille à ce genre de culture ; aussi l'Egypte est-elle restée, malgré tout, un des pays producteurs de coton les plus importants du monde ; c'est actuellement pour elle la source de richesse la plus féconde. La graine de coton ellemême sert à fabriquer une huile, alimentaire pour les fellahs, utilisée en Angleterre pour la fabrication du savon (3).
Le henné fournit à la fois de la poudre employée dansla teinture et des «eaux de senteur. Les nombreux rosiers du Fayoum servent à la préparation de l'huile et de l'eau de roses.
Les oasis du désert de Libye fournissent, outre les dattes, de grandes quantités de gommes et cultivent l'arbuste à manne.
Malgré la rareté des pâturages, Vélevage a toujours été développé en
(1) Céréales (1891) :
Blé .'>05.440 hectares.
Maïs 631 . 806 —
(2) Nombre de dattiers : 3.452.674 pieds.
(3) Culture du coton (1881)) : 2.68r> villages sur 3.781 vivent de cette culture. En I8U2 : 3.59.324 hectares produisaient 225.953 tonnes. La production s'est grandement accrue en ces dernières années.
Egypte, et le bétail y est nombreux, sans toutefois apporter au commerce un fort appoint. Les chevaux, nourris de mauvais fourrages, sont d aspect peu gracieux, mais très résistants à la fatigue ; les ânes sont partout le plus généralement employés pour les transports. Leur nombre est considérable et la race est très belle. Les chameaux servent dans le désert et leur viande est estimée dans le plat pays. Les bimifs dans la Haute- Egypte et les buffles dans les champs marécageux du delta sont employés au labour et surtout au décorticage des grains ; leur cuir est très estimé pour la fabrication des outres, et leur poil sert à la préparation des toiles à tentes. La viande du mouton est la nourriture animale la plus répandue; mais la laine est grossière : les fellahs en tissent leurs vêtements, et les Européens remploient à la fabrication des matelas. Les chèvres, les porcs^ la volaille abondent aussi dans tout le pays (i).
L'Egypte est un pays très giboyeux et la chasse fournit de nombreuses ressources aux habitants; gazelles, antilopes, sangliers, lièvres, autruches, sont les animaux les plus recherchés. Le crocodile et l'hippopotame ne se rencontrent plus que dans la région des cataractes.
Des espèces variées de poissons sont pèchées sur les côtes de la Méditerranée, dans les lagunes du littoral et dans les différents bras du Nil.
Industrie. — L'Egypte est un pays exclusivement agricole. Elle ne renferme ni bois, ni charbon, ni minerais. L'industrie y aura donc ellemême un caractère tout agricole.
Les pierres à bâtir existent toutefois en dépôts abondants, qui ont rendu possibles ces grandes constructions dont les ruines ont survécu : pyramides, palais, etc. Le granit, le grès, les pierres calcaires, ont été indifféremment employés. On extrait le porphyre et diverses autrespierres précieuses, grenat, etc., des carrières d'Assouan. De riches gisements d'albâtre et de marbre à Siout, à Esneh fournissaient jadis des> matériaux estimés pour les œuvres artistiques. Les côtes de la mer sont bordées de salines, à Damiette, à Rosette, à Souakim, et le sel est encoreextrait des lacs Natron. Le salpêtre se tire du Fayoum et le soufre vient des bords de la mer Rouge. On a récemment découvert enfin, non loin de cette mer, à 300 kilomètres au sud de Suez, des sources de pétrole que les Égyptiens ont exploitées déjà dans Tantiquité. Les usages toujours plus nombreux de ce produit dans Tin du strie permettront peut-èlre à rÉgypte de tirer de cette richesse minérale une source abondante de revenus. On se propose d'amener le pétrole de Jemsah, le lieu d'exploitation, au moyen de tuyaux de fonte, à Suez et de là à Port-Saïd, d'où on l'expédierait directement en Asie et en Europe.
L'industrie proprement dite, qui ne date en Egypte que du règne de Méhémet-Ali, ne comprend guère que les industries textiles et les rafQneries. Le centre de l'industrie cotonnière est le Caire, avec son faubourg de Boulacq. On trouve encore des manufactures actives à Alexan-
(1) Bétail (y compris chevaux et chameaux). . ... 1 .668.860 têtes.
drie, à Girgeh, à Siout. Les cotonnades égyptiennes fournissent d'abord à la consommation locale, mais il s'en fait aussi un grand commerce avec rintérieur de TAfrique, et plus spécialement avec le Soudan. Les raffineries les plus nombreuses sont également installées au Caire et dans la Haute-Egypte. A ces industries, organisées d'après les méthodes modernes suivies en Europe ou en Amérique, il faut ensuite ajouter tous les objets fabriqués à la manière orientale par de nombreux artisansdisséminés dans tout le pays. Les soieries, les cotonnades, les toiles, les^ châles, ainsi produits, sont livrés chaque année au commerce pour une somme importante. Les poteries d'Edfou sont encore célèbres, et la bijouterie égyptienne est renommée.
Voies de communication et commerce. — Au point de vue du commerce, rÉgypte joue dans le monde un rôle important. Ce pays, dont la nature semblait avoir fait une région complètement fermée, entre deux déserts stériles et qui n*a pas même de bons ports, se trouve être à l'heure présente un des grands carrefours du monde, il est d'abord le lieu de passage entre la Méditerranée et la mer Rouge, c'est-à-dire, depuisl'ouverture du canal de Suez, entre l'Europe et l'Extrême-Orient. C'est en second lieu un intermédiaire naturel entre l'Asie et l'Afrique. Le Caire est le point de rencontre naturel de toutes les caravanes, de tous les pèlerinages qui se dirigent vers la Mecque de tous les points de: l'Afrique. Le Nil est enfin une des principales portes de sortie, la première peut-être de tout le continent noir.
L'Egypte si favorablement placée dans le monde, à l'entre-croisemcnt de plusieurs grandes routes commerciales, a donc au moins autant d'importance comme pays de transit que comme pays de production.
Les relations à l'intérieur sont assurées surtout par les voies navigahles^ naturelles ou artificielles. Les canaux d'irrigation, maintenus toute l'année à un niveau sensiblement constant, rendent au commerce non moins de services qu'à l'agriculture. Le principal est le canal Mahmoudieh, qui rattache Alexandrie au Nil et au Caire.
De bonnes routes sont difficiles à construire et plus encore à entretenir sur le sol peu ferme du delta, où les pierres manquent et qui n'est alternativement que poussière et marais. Ce sont encore les digues du Nil oa les berges des canaux qui sont les meilleures voies de communication par terre.
L'établissement des chemins de fer (i) présentait également de grands obstacles, par suite de l'inconsistance du sol efdes nombreux cours d'eau à franchir. Le réseau s'est pourtant développé avec rapidité, mais est loin encore d'être aussi étendu qu'il le devrait. Le trafic prendra plus-
(1) Chemins de fer (I89ô) :
Longueur de lignes 1882 kil. ; en construction, 220.
Nombre des voyageurs 9 827.813
— des marchandises... 2.391.868 t.
Recettes nettes 26.000.000 fr. environ.
4'importance quand la ligne du Caire à Assiout aura été prolongée plus au sud ; on pense encore à créer une ligne du canal do Suez à Damas à travers la Syrie. La ligne la plus fréquentée est celle d'Alexandrie au €aire et à Suez.
Le commerce en Egypte se fait suivant quatre grandes directions :
1<* Les caravanes de TOuest apportent au Caire les marchandises du Maroc et du Fezzan ; maroquins, babouches, burnous et tapis. Le Soudan envoie tous les produits qu'on aura l'occasion d'énumérer plus loin ; un des plus importants objets de ce trafic est encore constitué par les esclaves, dont la vente clandestine sur les marchés du Caire est plus ou moins tolérée par le gouvernement ; Tivoire, les plumes d autruche, le* gommes, les peaux, les cafés d'Abyssinie, méritent ensuite d'être cités.
2® D'Asie, l'Egypte reçoit par les caravanes de Syrie des fruits, des huiles, des soieries ; les négociants d'Arabie lui vendent du café, des armes, des pelleteries.
En Afrique, comme en Asie, l'Egypte expédie en retour les produits de son propre sol, ou ceux qu'elle reçoit d'Europe, les cotonnades, les objets manufacturés de tout genre, les verroteries, les parfums, les armes.
d^ (.es relations de l'Egypte avec l'Europe sont donc alimentées déjà pour une bonne part, par le commerce de transit, dont il est difiicile d'évaluer séparément la valeur. Le commerce européen atteint 550 millions de francs environ.
Ce sont naturellement les produits agricoles qui forment le contingent principal de ["exportation: coton, sucre, légumes, etc. Les tissus tiennent au contraire le premier rang à Vimportatioriy puis la houille, le bois, les machines, etc.
VAngleterre fait beaucoup plus de la moitié de ce commerce, elle achète le coton et le revend sous forme de tissus. La France, qui venait autrefois au second rang, en vendant ses soieries, ses vins, ses articles de Paris, s'est laissée dépasser depuis quelques années, et ne vient plus qu'au quatrième rang; c'est la conséquence de la faute immense que nous avons commise en laissant l'Angleterre intervenir seule, et, par conséquent, s'établir en maltresse dans le pays. La Russie et la Turquie nous ont dépassés. Après nous, mais assez loin, viennent VAutriche-H<mgrû: eilltalie(i).
(I) Cotumerce égyptien (1894) :
IniporUtioQS.
Franc t.
Couiinerce total 239.989.400
Principaux Étals commerçant avec TÉgypte :
ImporUlions.
Francs.
Royaume-Uni 82.439.700
Colon, angl. de la Méd 2.926.700
— d'Extr.-Orient. 12.794.600
Exportations.
ToUl.
Francs.
Francs.