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I.- SOUDAN PROPREMENT DIT

§ I***. — Coup d*œil sur la géographie physique et politique.

Géographie physique. — Le Soudan proprement dit se compose, au point de vue du relief, de deux grandes dépressions, séparées par un massif montagneux. A Test se trouve la profonde cuvette dont le fond est occupé par le lac Tchad ; elle n*est qu'à 270 mètres au-dessus du niveau de la mer et est entourée au nord par les hauteurs du Sahara central, à Test par celles du Darfour, à Touest par le massif du Haoussa. Au sud et au sud-est, il semble qu'aucune ligne de faite ne la sépare des affluents de droite du Congo.

Au centre du Soudan, séparant le Tchad du Niger, s'élèvent les plateaux montagneux du Haoussa, qui dépassent quelquefois 2,000 mètres, le massif de TAdamaoua, qui atteint 3,000 mètres. Entre les deux s'insère une profonde vallée, celle de la fiénoué.

A Touest enfîn, le fleuve Niger décrit une immense courbe autour de?i plateaux médiocrement élevés que Ton appelle les plateaux de la boucle du Niger. Ce bassin est limité vers Touest par le Fouta-Djallon et les terrasses de la rive gauche du fleuve ; au sud, par les terrasses auxquelles on donnait autrefois le nom de monts de Kong.

Le climat est, comme on Ta remarqué plusieurs fois, sous Tinfluence de véritables moussons. Attirés en été par la zone des basses pressions du Sahara, les vents de TOcéan apportent leurs pluies, d'autant moins fréquentes, moins longues et moins abondantes qu'on s'avance vers le nord. L'hiver est au contraire sec. Ceci entraîne une conséquence assez oriirinale, c'est que les températures, toujours élevées, sont cependant plus basses en été qu'en hiver.

Les deux dépressions dont il a été parlé plus haut forment deux bassins

hydrographiques. A Test, le Tchad, bassin fermé, reçoit les eaux que le Chari et le Logone lui apportent du sud>est. Il n'a d'émissaire qu'au moment des crues, par le fiahr-e]-Ghasal qui emporte ses eaux dans la Borkou et les y perd dans les sables. Le Chari et le Logone semblent, autant qu'on peut actuellement les connaître, remarquablement navigables, au moins dans la période des hautes eaux.

 l'ouest, le Niger se développe sur plus de 4,000 kilomètres, mais, traversant au nord une bande de désert, il y perd une bonne partie de ses eaux. De plus, coupé de rapides jusqu'à Bammako dans son cours supérieur, puis à la fin de son cours moyen, il offre de grands obstacles à la navigation. Cependant, des chalands peuvent le suivre presque constamment de Bammako à Tombouctou, et son cours inférieur est accessible aux navires de moyen tonnage. Son affluent la Bénoué, navigable pendant plus de 1,000 kilomètres, s'insère entre les massifs de l'Adamaoua et du Haoussa.

Géographie politique. — Le Soudan est relativement peu habité. Les populations, mêlées par de nombreuses migrations, décimées par les guerres et la traite, ne forment pas de véritables États, au sens civilisé du mot. Les principales races. Nègres mêlés d'Arabes et dominés par eux dans le bassin du Tchad, Haoussas braves et travailleurs, Mandingues pillards et Bambaras commerçants du Niger, ont subi les invasions de deux peuples de race différente, les Peulhs remarquablement forts et habiles, les Toucouleurs, dont le nom indique le caractère ethnographique. La conquête militaire a été accompagnée de la conquête religieuse, l'islamisme a fait et fait encore des progrès considérables et inquiétants pour les Européens.

Les principaux États indigènes, constamment modifiés par les guerres, sont autour du Tchad, le Ouadaï, le Baghirmi et le Bornou, le plus civilisé des trois; dans la montagne, l'Adamaoua, le Sokoto elles pays qui, sur les deux rives du bas Niger, dépendent — dit-on — de lui. Dans la boucle du Niger, peu connue encore du reste, il faut citer le Macina, les États de Tiéba, le pays de Kong, et surtout la région sur laquelle le chef mandingue Samory étend ses razzias, région plus ou moins étendue suivant les hasards de la guerre en cours entre lui et la France.

Deux peuples européens ont étendu leur zone d'influence sur ces pays. L'Angleterre, par la compagnie à charte du Niger, s'est fait reconnaître la suprématie sur le cours inférieur du Niger et de la Bénoué, au sud d'une ligne allant du Tchad à Say sur le Niger, c'est-à-dire sur le plateau Haoussa (Sokoto), le Bornou, une partie de l'Adamaoua, puis le royaume de Gando (?), le Yorouba et le Bénin. La France a toute la boucle du Niger, le pays des steppes au nord du Sokoto, puis, tournant le Tchad par le Kanem, le Ouadaï et le Baghirmi, pourra rejoindre ses possessions du Congo. 11 va sans dire qu'aucune tentative n'a encore été sérieusement faite pour transformer cette «influence» en souveraineté. Sur le Niger, simplement, la prise de possession est un fait accompli depuis la prise de Tombouctou (1895).

§ II. — Géographie èconomiqae.

Le Soudan vit encore, si Ton peut dire, sur la réputation que lui ont faite les auteurs arabes des siècles précédents. On se le représente volontiers comme un pays extraordinairement fertile, à la population pressée, renfermant des ressources inépuisables en or, en ivoire, en produits de toute nature. Mais il faut remarquer que c'est à travers le Sahara que les Arabes du Maghreb atteignaient ce pays ; et Tombouctou, la première station qu'ils rencontraient au sortir des sables arides et sur la limite des pluies tropicales, a pris vite dans leurs imaginations et dans leurs récits Timpor tance fabuleuse d'une Terre promise, d'un Eldorado.

En réalité, dans l'ensemble du Soudan, le sol n'est pas très fertile, ni la population très dense. 11 convient d'ailleurs de ne pas englober dans les mêmes considérations tous les pays qui s'étendent de la source du Niger aux premiers affluents du Nil. Le Soudan couvre un espace six à huit fois grand comme la France, et il s'en faut qu'il présente dans toutes les parties le même aspect et les mêmes ressources.

Les différences sont très marquées entre le nord et le sud. Au nord, dans la boucle du Niger, dans le Kanem et jusque dans le Bornou régnent encore les steppes, que la sécheresse rend infertiles toute une partie de l'année. Au sud, sur la fiénoué, dans le Baghirmi, c'est déjà la végétation tropicale de climat maritime. Le Soudan n'est donc pas un pays « un », une soi-disant région naturelle, se distinguant dans toutes ses parties par des caractères identiques. La variété des ressources économiques y est très grande, et le profit qu'en pourront tirer les Européens diffère extrêmement suivant les cantons. Mais la contrée la plus favorisée est sans aucun doute celle qui se trouve au centre même du pays, entre le Niger et la Bénoué, participant ainsi aux caractères de toutes les régions voisines. C'est le Haoussa, pays de montagnes, qui ne connaît ni les steppes du Niger, ni les marécages du Tchad, et où l'étagement des zones permet à toutes les cultures de prospérer. La population y est très dense, les villes prospères ; c'est enfin la région dont les débouchés vers la mer et par conséquent vers l'Europe sont les plus faciles et dont la prospérité offre les plus grandes chances d'avenir. Faut-il ajouter encore que le climat est, dans les hautes régions, analogue à celui de l'Italie méridionale et que les blancs peuvent y vivre sans danger?

Mais, dans le reste du Soudan, la chaleur, plus constante qu'au Sahara, est toujours extrême : sur bien des points le climat, trop humide, est malsain . L'Européen ne peut s'y installer à demeure ni surtout y travailler. Le noir ne travaille pas, d'autre part, de son plein gré, il est parfois fort paresseux. C'est une double cause d'infériorité très réelle, et qui doit entrer sérieusement en compte dans les calculs de ceux qui comptent sur la prospérité et sur l'avenir économique du Soudan.

Agricnlture. — Les forêts couvrent une bonne partie de la superficie

du Soudan, particulièrement au sud, dans la région des pluies tropicales. Les tamariniers, les baobabs, les palmiers à lest, les acacias à Touest, sont les arbres les plus répandus. Un grand nombre d'essences fournissent aux besoins de Talimentation indigène ou au commerce des ressources précieuses. Le bananier se rencontre partout, son fruit est le pain du nègre. Le kola donne la noix du même nom, qui est, en Afrique, Texcitant par excellence. Ce produit est Tobjet d'un grand commerce. On Texpédie dans le nord à travers le Sahara jusqu'au Maroc et dans la Tripoiitaine. On en consomme encore sur place de plus grandes quantités. Le kanté, ou arbre à beurre, très commun dans la vallée du Niger, où il forme d'immenses forêts, peut devenir pour les Européens un produit commercial de grande importance, et faire concurrence aux arachides. Le cocotier n'apparaît que dans la région méridionale ; sa noix est employée à la préparation des huiles ; des acacias de diverses espèces donnent les gommes^ et de nombreux arbres fournissent enfin d'excellent bois de construction et d'ébénisterie. Telles sont les principales ressources que la végétation arborescente procure au Soudan.

Parmi les céréales cultivées, le doukkn mûrit de préférence dans les terres sablonneuses du nord, le dourah préfère le sol argileux du sud. Le froment j Vorge et le maïs sont répandus d'une façon plus égale et plantés sur une grande étendue. Le riz est la nourriture principale des gens du Haoussa et des riverains de la Bénoué. De nombreux légumes, oignons, ignames, pastèques, fèves, entrent également pour une part importante dans l'alimentation publique ; quelques épices servant de condiment viennent aussi dans certains cantons privilégiés.

Les fruits méditerranéens, acclimatés au Soudan, citrons, figues, atteignent un volume considérable ; mais ils sont fades.

Le coton est la culture industrielle de beaucoup la plus répandue. Dans le Haoussa et sur la Bénoué, où les procédés savants de plantation sont le plus en progrès, les fibres atteignent un éclat et une solidité remarquables; certaines cotonnades fabriquées sur place ressembleraient, d'après les voyageurs, à des soieries. Les étoffes portées parles indigènes sont en général de couleur bleue, c'est la teinte qu'ils préfèrent; aussi Vindigo estil cultivé en grand. Le sésame et les arachides donnent des huiles; on rencontre enfin de nombreux champs de tabac.

Uélevage est en honneur dans une grande partie du Soudan et les animaux domestiques abondent. Les cheiaux et les ânes, qui sont excellents, servent aux transports. Ils remplacent le chameau, qui ne peut vivre au Soudan et ne dépasse pas au sud les marchés de la lisière du Sahara. Les caravanes qui s'avancent plus loin vers les latitudes méridionales renvoient les leurs au Fezzan ou au Maroc. Les bœufs appartiennent à diverses espèces ; la plus répandue est celle du zébu, ou bœuf à bosse. Les moutons à poil et les chèvres font la richesse des peuples Foula. La. volaille et les pigeons sont une nourriture très répandue. VapicuUurc enfin est prospère et les ruches sont particulièrement soignées.

La pêche, sur les bords du Niger et du lac Tchad, est une industrie active. Les poissons séchés sont envoyés au loin.

Mais la chasse est pour ces pays une ressource bien autrement importante. Dans les steppes du nord comme dans les forêts du sud la faune sauvage est extraordinairement abondante. Elle ne trouve un champ moins favorable que dans le Haoussa, un des pays les mieux cultivés du Soudan. Les gazelles, les antilopes, les girafes sont les animaux caractéristiques les plus nombreux. Les lions, les panthères, les léopards, sont traqués partout pour leurs fourrures, qui forment un objet de commerce précieux. Les autruches donnent leurs plumes, et les civettes leur musc. Mais c'est aux éléphants que les indigènes font la chasse la plus active, pour s'emparer de leurs défenses ; gr&ce à cette poursuite incessante, le nombre de ces animaux diminue rapidement et le trafic de Tivoire, qui est une des principales richesses commerciales du pays, menace de se fermer dans un avenir prochain. L'ivoire du Soudan est moins blanc que celui de l'Afrique orientale ; mais il est plus dur et surtout plus transparent. Le principal marché de ce précieux produit est Loko sur la Bénoué.

Un autre genre de chasse non moins fructueux et non moins fréquent se fait encx)re dans toute l'étendue du Soudan, c'est lâchasse à l'homme. Cette partie de l'Afrique est le pays du monde qui a fourni et qui fournil encore de nos jours le plus grand norpbre d'esclaves. C'est par milliers que les caravanes en emmènent encore chaque année en Egypte, à Tripoli, au Maroc; et c'est pour subvenir aux besoins de ce commerce, que les tribus et les empires nègres se font perpétuellement la guerre. L'esclavage enlève à la région ses meilleurs travailleurs et perpétue dans toute l'étendue du pays un état d'insécurité et de guerre qui décourage les indigènes, ruine l'agriculture et l'industrie, et empêche tout progrès de la richesse publique.

Industrie. — Le Soudan est riche en minerais , mais les mines sont peu connues et peu exploitées. Le pays des Bambaras, sur le cours supérieur du Niger, fournit de la poudre d'or en abondance; Tombouclou était jadis un grand marché pour le commerce de ce métal ; mais Tiroportance en a sensiblement diminué; on recueille encore la poudre d'or dans le Haoussa, et les caravanes n ont pas cessé d'en apporter sur les marchés méditerranéens des quantités appréciables. Le Baghirmi recèle de ïargent et les montagnes du Haoussa sont particulièrement riches en métaux divers; mais c'est le fer qui estlobjetde l'exploitation la plus active et qui sert aux emplois usuels. On l'extrait dans le Bornou. Le même pays renferme quelques mines de sel gemme, mais en général le Soudan est pauvre de cette denrée de première nécessité : il faut la faire venir par des caravanes, des salines du Sahara.

L'industrie proprement dite, au sens européen, n'existe pas, mais la petite industrie familiale est bien organisée. Les indigènes se montrent très habiles dans le travail de divers produits de leur sol. C'est le tissage et la teinture des colonnades, qui occupent le plus grand nombre d'ouvriers. Les étoffes deKano dans le Haoussa sont les plus estimées et les

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plus répandues, mais les métiers sont encore très primitifs. La laine est beaucoup moins employée. Un ver du tamarinier donne une soie grossière dont on fait également quelques tissus. Le travail du cuir est très prospère, et les mille objets en cuir brodé, d*un travail peu délicat, que le pays exporte, ne manquent pas d*un certain goût artistique. Les artisans soudaniens savent aussi travailler les métaux ; les fondeurs, les forgerons, les armuriers, les orfèvres sont nombreux dans les villes, à Kouka, à Kano, à Sokoto, à Sansanding; les bagues et les bracelets d'or sont finement ciselés.

Commerce. — Le commerce du Soudan est assez actif ; à Tintérieur même du pays les échanges en sel, en métaux, en cotonnades, en noix de kola ont donné naissance à un important trafic entre les différentes régions.

Mais c'est surtout au point de vue des rapports avec l'étranger qu'il est intéressant d'étudier les facilités qu offre ce pays au commerce. A Tintérieur les relations sont favorisées par le nombre et l'importance des voies naturelles. Le Niger draine toute la région occidentale ; il est vrai que •des cataractes l'interrompent vers Boussa. Mais les récentes explorations d'officiers français ont prouvé que des canonnières et des chalands pouvaient naviguer, pendant une bonne partie de l'année, depuis Bammako jusqu'à Kabara, port de Tombouctou. A partir de ce point, on est moins fixé sur les conditions de navigabilité du Niger. Les deux seuls explorateurs qui ont descendu le fleuve jusqu'à la mer ne s'entendent pas sur cette question. Quant au cours inférieur, les vapeurs anglais le remon* tent pendant 800 kilomètres.

Mais son affluent, la Bénoué, est une voie de communication bien autrement facile et importante ; c'est en effet le seul des cours d'eau africains qui ne soit pas interrompu par des cataractes dans son cours moyen. Malheureusement, l'eau manque un peu pendant la saison sèche. 11 contourne au sud les pays les plus fertiles et les plus populeux du Soudan et ouvre une voie directe vers le bassin fermé du lac Tchad, dont le sépare un seuil peu élevé facile à franchir.

11 semblerait donc que tous les produits du Soudan dussent suivre cette double voie, pour venir aboutir au fond du golfe de Guinée, et s'embarquer de là vers l'Europe. Or en réalité le commerce suit jusqu'à présent une tout autre direction : les habitudes sont prises, les caravanes sont Jusqu'ici le seul moyen de communication que connaissent et comprennent les habitants. Ces caravanes suivent deux voies : l'une par leChari etleBahr-el-Arab, relativement facile, môme à Khartoum, puis par le Nil, en Egypte. Mais, chose étrange, c'est par l'autre voie, à travers le Sahara que les échanges sont les plus nombreux.

Ce phénomène s'explique au reste assez facilement, si l'on songe que les États barbaresques ont été de tout temps les meilleurs clients du Soudan ; c'était là que les traitants arabes trouvaient à vendre leurs troupes d'esclaves, leurs cargaisons d'or et d'ivoire. Quand les Européens «esont substitués comme acheteut s aux habitants du Maghreb et n'ont plus

voulu d'esclaves, les caravanes n'ont pas changé de rouie, elles ont seulement porté leurs produits jusqu'aux ports de la côte, Mogador, Tanger, Tripoli, d*où on les expédiait sur Gibraltar et sur Malte. Ajoutons que Texistence, au désert, de nombreuses populations nomades qui trouvaient leur profit à jouer le rôle d'intermédiaires, a singulièrement favorisé ce mode d'échanges.

Mais la difficulté, la longueur et le coût des transports à dos de chameaux restreint forcément le commerce, effectué de cette sorte, aux marchandises de prix, et aux denrées peu encombrantes. Il est naturel que les blancs cherchent à ouvrir aux produits du Soudan d'autres débouchés. La voie du Niger ne peut manquer alors de regagner ses droits. La région du Tchad expédiera ses produits, soit par la Bénoué et le Niger, soit par le Ghari, TOubanghi et le Gongo. L'utilisation de ces voies navigables, complétées par l'établissement de quelques routes et chemins de fer de jonction, développera dans des proportions considérables la prospérité du pays. Beaucoup de produits précieux sont encore sans valenr par suite de la difficulté des transports et de la longueur des distances.

Mais on ne peut espérer faire suivre la même voie aux marchandises du Soudan occidental, et à vrai dire les Français ne le doivent pas souhaiter. Le grand fleuve fait dans la direction du nord un coude énorme^ qui divise en deux régions bien nettes le pays qu'il draine. Toute la contrée en amont de Tombouctou ne peut entretenir des relations actives avec le bas Niger. Les marchands trouveront bien plutôt intérêt à remonter le cours du fleuve et à gagner la côte par le Sénégal. Les deux cours d'eau ne sont séparés l'un de l'autre que par un seuil étroit, d'altitude médiocre ; la construction d'une route ou d'une voie ferrée facilitera ces relations. Les Rivières du Sud, françaises et anglaises, la Gomoé, la Volta guinéennes, pourront à leur tour attirer le commerce de la région des sources, au sud de Ségou. Telles sont, à ce qu'il semble, les voies d'avenir du trafic soudanien.

Ges brèves considérations suffisent, semble- t-il, pour faire justice des projets de chemins de fer transsahariens que, avec d'excellentes intentions, mais, semble-t-il, peu d'information, plusieurs personnes prônent en France. L'importance stratégique peut exister, mais doit être laissée de côté dans une étude comme la nôtre ; quant à l'importance commerciale du Transsaharien, elle n'est pas aussi grande qu'on peut le croire. Sans parler des difficultés de construction, de surveillance, d'alimenta* tion — en eau particulièrement, — d'un chemin de fer traversant le grand désert, le trafic ne pourra jamais être rémunérateur. Le Soudan n'est pas assez riche pour alimenter un chemin de fer alors qu'il y a deux ou trois portes de sortie faciles à aménager par où le transport des marchandises sera beaucoup moins coûteux que par une voie ferrée (1).

Les principaux marchés du Soudan sont situés dans le Bomou et

(I) Voy. Schirmer, Le Sahara^ Paris, 1893.

dans le Haoussa. Kouka et Kdno paraissent être de notre temps les plus prospères, mais ils perdront peut>étre de leur importance quand le commerce aura pris résolument la voie du sud. Les ports des fleuves, Loko sur la Bénoué, Rabba sur le Niger, prendront alors un grand développement. Tombouctou est bien déchu; on estime toutefois à 25,000 tonnes encore le mouvement commercial de Kabara, son port sur le Niger (i).

Il est impossible d*évaluer en chiffres le commerce du Soudan ; il n*est guère plus aisé d'indiquer exactement la destination et la provenance des marchandises, promenées souvent pendant des mois de marchés en marchés. On doit se contenter d*énumérer rapidement les plus importantes d'entre elles.

Les exportations comprennent les esclaves en première ligne. L'ivoire et l'or sont vendus en quantités de plus en plus faibles. Les caravanes transportent encore des plumes d'autruches, de la gomme, de la cire, des peaux d'animaux sauvages, des noix de kola. Les céréales, les peaux, le bétail, l'indigo et beaucoup d'autres produits pourront fournir dans l'avenir un aliment considérable au commerce.

Les importations consistent en draps et cotonnades, tapis de Damas» caftans de Stamboul, sel, sucre et farines ; fusils et munitions, menus objets de tout genre, provenant en partie d'Italie et d'Angleterre : aiguilles, couteaux, rasoirs, miroirs, verroterie, papiers, etc. On ne peut négliger de citer aussi les « cauris », petits coquillages importés des lies de l'océan Indien, et qui servent dans une grande partie de l'Afrique de monnaie divisionnaire. 11 en faut plus de mille pour faire un franc.

Le monopole de ce commerce est actuellement recherché par les deux puissances copartageantes du Soudan. Les Anglais, dont nous avons vu la superbe position» essaient, par tous les moyens, en contradiction même avec le traité de Berlin, d'empêcher les Français de naviguer sur le bas Niger; c'est un véritable blocus par lequel elle espère —et non sans apparence de raison — établir une influence prépondérante et une domination effective dans ces pays si riches.

La France est obligée de se rejeter sur les moyens accessoires de communication : rivières du golfe de Guinée, Sénégal surtout, qui, mises en communication avec le Niger, peuvent drainer les produits de la boucle formée par ce fleuve, produits peu nombreux, nous l'avons vu. Cependant uu travail s'impose, c'est la prolongation du chemin de fer du

(I) Commerce de Kabara (!•' août 1894*20 février 189&) :

Sorties 24.812 barres de sel valant au moins 1 .240.600 fr.

Entrée. j " .m "^1 **" ri" ! " «^'"^^

Au total, environ 2 millions de francs en moins de sept mois, sans tenir compte de la fraude, à évaluer pour un tiers. Lieutenant Hourst, C. R. Soc. géogr. de Paris^ 18Uô, p. 194.

Sénégal jusqu*au grand fleuve, ce sera un grand pas fait pour notre pays. Il faut espérer en outre qu^ le Hoyaume-Uni se décidera à rappeler la Compagnie du Niger au respect des traités et que la navigation du grand fleuve, formellement reconnue libre par le traité de Berlin, le deviendra en réalité.

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