CHAPITRE U
Condition naturelle. — Le commerce d'un pays, c'est-à-dire l'échange qull fait de ses produits avec ceux de ses voisins semble, au premier abord, être la conséquence de Tétat des productions de ce pays. 11 vend ce dont il a en surabondance, et achète ce qui lui manque. Mais il n'en est pas tout à fait ainsi dans la réalité, surtout aujourd'hui ; le commerce est aussi une résultante de la situation de ce pays, de son état de civiUsation industrielle, de la plus ou moins grande facilité de ses communications avec ses voisins, enfin de l'importance des capitaux accumulés entre les mains de ses habitants.
En effet, si jadis le commerce extérieur se composa, dans les premiers temps de l'unité française, de l'excédent laissé disponible après les opérations du commerce intérieur, il n'en est plus de même aujourd'hui. Les habitudes du trafic international ont rendu telle province de France plus solidaire économiquement du voisin étranger que du compatriote lointain. Ainsi la Flandre, la Picardie, la Normandie nourrissent de leurs produits agricoles une partie de la population des pays anglais baignés par la Manche. En revanche, la Provence et le Dauphiné prennent en Italie et en Algérie une portion des denrées alimentaires qui leur sont indispensables. Ces anomalies apparentes dérivent tout simplement du degré de facilité des communications des divers pays entre eux ; certains, politiquement étrangers, comme la France du nord et l'Angleterre, entretiennent des relations fort actives. Par Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, Fécamp,le Havre, Caen, les produits de nos provinces septentrionales arrivent à bon compte sur le marché anglais. Ils coûteraient beaucoup plus cher transportés par voies ferrées et même par canaux en Champagne et en Lorraine, à plus forte raison en Bourgogne ou en Provence.
Cependant, à considérer l'ensemble du commerce, ces différences sont compensées, et l'on peut dire qu'une étude de ce que la France possède Datarellement ou fabrique en trop, de ce qui manque à son sol ou à l'induslrie de ses ouvriers, permet d'établir les conditions générales de son Inùe. Ainsi, la France est un pays agricole, et, pour les produits agricoles, ou dérivés de l'agriculture, nos importations ne sont pas très con-
sidérables; nous n^achetons guère que des bestiaux, et des blés, dans les années de mauvaise recolle.
Parmi les matières industrielles la France est obligée de demander k ses voisins beaucoup de houille, de minerais bruts et de métaux. Les approvisionnements de nos industries textiles, laine, coton, chanvre, lin, soie, comptent aussi parmi les objets qu'il faut emprunter à Tétranger. Qu^on ajoute les bois, que les forêts ne fournissent pas chez nous en quantité suffîsante, les vins nécessaires à un vaste commerce éprouvé par le phylloxéra, les huiles d'olives, les fruits du midi, les denrées coloniales, les peaux et Ton aura la liste des plus gros emprunts que nos négociants et nos industriels doivent contracter à l'étranger.
L'étranger nous demande en échange nos vins, les produits de quelques-unes de nos usines métallurgiques puis surtout des tissus, et quantité d'autres objets manufacturés de moindre importance, particulièrement des objets de luxe.
Enfin, dans toutes les régions du monde, l'argent français, accumulé par l'épargne, fructifie en se consacrant à des entreprises d'exploitation de mines, de travaux publics, d'agriculture.
La position de notre pays, au centre de l'hémisphère continental, la grandement favorisé. Nos rivages du nord et de l'ouest sont presque aussi proches de l'Amérique que ceux de l'Angleterre. Le littoral méditerranéen est à bonne portée de l'Afrique ; et ses ports peuvent lutter dans les parages de l'Asie méridionale et orientale, du Levant, de l'Australie, avec Gênes et Trieste, et, à plus forte raison, ont l'avantage sur les ports anglais et allemands. Encore faut-il que nous ne fassions pas abandon de ces avantages aux marines étrangères, par des conventions d'une trompeuse équivalence de termes.
La concurrence des voies rapides de transit entre Gênes et Anvers, entre Salonique, Vienne, l'Allemagne et les Pays-Bas a pu nuire à nos intérêts : mais ces routes qui traversent trois, quatre ou cinq États différents qui, en outre, ne peuvent être vraiment utiles qu'aux marchandises légères et d'un grand prix sous un petit volume, ne conserveront pas toujours la même valeur qu'en ce moment. Les peuples des contrées que baigne la Méditerranée pourront se lasser un jour de travailler à la suprématie économique de leurs concurrents d'Europe centrale et songeront peut-être à se réserver du moins la meilleure part des avantages que leur a donnés la nature. Un accord entre nations d'intérêts divergents, surtout sur le terrain économique, où le sentiment n'a aucun droil, n'est pas chose durable; et aujourd'hui plus que jamais chaque État s'efforce de se suffire et d'emprunter le moins possible au voisin, mais aussi de l'aider le moins possible. Qu'on apprécie cette renaissance de la vieille politique économique comme on voudra ; il est certain qu'elle aura pour effet un retour strict de chacun aux conditions naturelles de l'isolement, et cet isolement ne saurait nuire à des pays comme l'Angleterre, la France, 1 Espagne, l'Italie et la Russie, qui peuvent dans une bonne mesure se passer du concours de leurs voisins. La menace de
l'avenir est pour les nations qui ne touchent directement ni TAtlan tique ni la Méditerranée.
Gommarce intérieur et cabotage. — Le commerce intérieur est très actif en France ; mais il ne peut être estimé que de très loin. Il est impossible en effet de faire les relevés des achats de tous les jours, depuis les plus considérables, jusqu'aux plus minimes.
Les économistes les mieux informés estiment cependant que les transactions de cette catégorie représentent une valeur annuelle de 45 à 50 milliards, sans compter le mouvement des ventes et achats lictifâ.
Ce commerce est surtout intense dans les pays de grande production agricole et industrielle où les voies de communication sont nombreuses, dans les grandes villes, comme Paris, Bordeaux, Marseille, Lyon. On peut citer comme centre remarquable les ports et marchés de la Villette et de Bercy à Paris (i).
Mais en réalité ce commerce est une simple marque de la prospérité nationale; il n*en est pas un élément. C'est un changement de mains qui n'enrichit pas le pays, sauf la vente aux étrangers de passage.
Avec les routes, les voies ferrées et les canaux, le cabotage est Tinstrament du commerce intérieur. Le cabotage porte sur des cargaisons de plus de 2 millions et demi de tonnes. 11 transporte des denrées agricoles, des bois, du combustible minéral, des vins, c'est-à-dire les mêmes objets que les canaux (2).
Commerce extérieur. — Le commerce de la France avec l'étranger atteint une valeur de plus de 8 milliards de francs, dont 4,800 millions pour Timportation et 4,i00 millions pour l'exportation (3). 11 est, du reste, i^ujet à des oscillations assez sensibles, qui tiennent à l'état plus ou moins prospère de l'agriculture, souvent éprouvée par des fléaux, de rindustrie, restreinte dans son activité par la concurrence étrangère, des échanges craintifs et hésitants en présence d'un débordement
(1) Ports de Paris et du département de la Seine (1893) :
Arrivages 6.054.804 tonnes.
Expéditions 1.023.669 —
Mouvement total. . . 7.078.473 —
(2) Mouvement du cabotage (1892): 2.669.000 tonnes.
Flotte au cabotage (1890). . 1 . 131 bateaux dont 150 vapeurs.
Jaugeant 106.347 tonneaux.
Montés par 7 .060 hommes.
(3) Mouvement du commerce extérieur (1894) :
Importations 4 . 800 . 000 . 000 francs .
Exportations 4.124.000.000 —
Total... 8.924.000.Q00 '^
de théories économiques dont Tapplicalion varie d*année en année (ii.
Ces débats doctrinaires ne peuvent aboutir à rien. L'ennemi du commerce n'est ni le « libre-échange », ni la « protection » ; c'est renvahissement des théories, quelles qu'elles soient, dans un domaine essentiellement pratique où tout est question d'études laborieuses de détail, d*ftpropos, de tact. Les « protectionnistes » ont tort de vouloir tout tirer du sol national, de la main-d'œuvre nationale ; il est certains produits dont l'exploitation se ferait en pure perte, certaines industries qu'on naturaliserait difficilement chez nous. Un peuple, pour avoir son rôle économique, ses chances de richesse, doit limiter son activité, tout comme un particulier. La prétention à l'universalité de la production agricole et industrielle chez une nation est une sottise analogue à celle de la science universelle chez un individu ; on s'épuise et on se ruine à ce jeu.
Mais les « libre-échangistes » sont tout aussi coupables de vouloir abaisser les barrières sans restriction. Il y a d'abord un intérêt vital à ne pas laisser étouffer l'agriculture et l'industrie nationales sous la concurrence de pays plus favorisés par la nature, plus fertiles, plus riches en houille, ayant la main-d'œuvre à bas prix. D'autre part, si nous nous habituons à manger le blé des États-Unis, les bestiaux de l'Amérique du Sud, nous serons un peuple mort le jour où ces pays auront assez d'habitants pour songer à restreindre leurs exportations. S'il est vrai de dire que l'importation des matières premières et du combustible minéral employés à nourrir nos usines et nos manufactures enrichit moins l'étranger à nos dépens que l'importation des produits manufacturés, U est absurde d'y voir un bénéfice pur et simple. L'étranger nous vend
(1) Mouvement du commerce général depuis 1827 :
Importalions. ExporUtioDs. Total.
1827 566 millions 602 millions 1 .168 millions
1861 (Traita éeMBBcree de 1860). 3.085 — 2.660 — 5.745 -
1892 .AboItUfideilraitéi de 1860)). 4.188 — 3.460 — 7.648 -
cette marchandise, dont . Tacquisition lui donne peu de peine, à un prix inférieur d aussi peu que possible au prix des produits similaires français; € est donc pour lui un gros gain assuré sans qu'il risque jamais de mettre nos industriels dans des conditions aussi avantageuses que ses compatriotes. L'infériorité de notre production houillère est un grave désavantage, et nos voisins nous vendent le remède aussi cher que possible, romme c'est leur droit. Mais Timportation des matières premières et combustibles est préférable soit à une restriction dans la marche de nos industries, soit à des tentatives faites à perte pour tirer tout de notre pays.
En somme, depuis le commencement du siècle, la France a subi un grand nombre de modifications dans son régime économique. Après le régime du blocus continental et de l'échelle mobile, est apparu, en 1860, celui des traités de commerce, acheminement vers le libre-échange. En 1892, ces traités ont été dénoncés et remplacés par un régime protectionniste.
Principaiiz objets du commerce de la France. — Dans 1 état actuel, sons l'empire du régime inauguré en 1892, le commerce de la France offre le tableau suivant.
En 1893, sur 3,936 millions d'importations constatées (commerce spécial), les matières premières nécessaires à l'industrie (houilles, soies, laines, cotons, cuirs), tenaient la première place avec une valeur de 2,253 millions, les objets d'alimentation venaient ensuite avec 1,114 millions, les objets fabriqués occupaient le dernier rang avec 568 millions seulement.
A Vexporiation au contraire, les objets fabriqués viennent en tète pour une valeur de 1,660 millions, nos exportations de denrées alimentaires compensent pour plus de la moitié les apports de l'étranger (776 millions) mais nos producteurs ne peuvent pas rendre tout à fait un tiers (699 millions) en balance des matières premières nécessaires à l'industrie reçues de l'étranger (1).
(1} Commerce extérieur de Tannée 1893 :