II. — Mésopotamie et Syrie
La Syrie et la Mésopotamie se correspondent, à l'ouest et à l'est du désert syriaque : bien que leurs conditions physiques soient sensiblement différentes, elles ont à peu près les mêmes productions, elles sont surtout en dépendance l'une de l'autre pour le développement des voies commerciales et le mouvement des échanges : la Syrie est le débouché de la Mésopotamie sur la Méditerranée.
Agriculture. — C'est l'agriculture qui a fait jadis leur richesse à toutes deux et qui est encore aujourd'hui l'occupation principale des indigènes. Mais la décadence ne les a pas épargnées plus que tant d'autres pays de l'Orient.
La Palestine était jadis couverte de forêts magnifiques, dont il ne subsiste plus que d'insignifiants débris, sur quelques pentes, exposées aux vents pluvieux. Les fameux « cèdres du Liban » disparaissent rapidement ; il n'y a plus de jeunes arbres. Us sont partout remplacés par les pins. Les arbres ont toujours manqué, par contre, dans les plaines de l'Euphrate et du Tigre. Hérodote n'y mentionne que les palmiers.
Mais les savants travaux d'irrigation qui suppléaient dans ce pays, pour la culture, à l'absence de forêts ont été délaissés, de sorte que la conséquence a été la même de part et d'autres : les cultures ont reculé devant le désert.
Dans la partie de la Syrie voisine de la mer et dans les quelques vallées bien arrosées de l'intérieur, on cultive en grand les céréales, blé, mais, millet, qui sont très estimées en Italie et en France pour la préparation des pâtes alimentaires et de l'amidon. La récolte se fait en juin, avant les grandes sécheresses de l'été. Les orangers et les citronniers
abondent. La vigne donne le célèbre « vin d'or » du Liban. C'est par les soins des colons allemands, mais suivant les méthodes françaises, qu'en Syrie comme en Asie Mineure et en Transcaucasie, s'étend peu à peu la culture de cette plante. Les vins et les eaux-de-vie du pays sont en grande partie destinés à l'Egypte.
La Basse-Mésopotamie, où réussissent également les céréales, Vorge, le riz, les légumes, les ftuits de tout genre de l'Europe centrale et de la Méditerranée, cultive déjà quelques plantes tropicales. La limite entre les deux domaines est à peu près le parallèle d'Ana sur l'Euphrate : c'est là que cessent les oliviers. Au sud le cotonniei^ prospère ; de nombreux bouquets de palmiers fournissent les dattes, qui sont un des objets principaux du trafic. La région inférieure des deux fleuves est celle qui a le plus souffert: elle est presque entièrement stérile et livrée aux excursions de nomades pillards.
Le bétail de Syrie est peu estimé et ne donne que des produits inférieurs; ce sont les chameaux et lesmuletsqui servent au trafic entre l'intérieur et la côte. Mais les hautes vallées du Tigre et de ses affluents contiennent de bons pâturages qui nourrissent de nombreux troupeaux.
La pêche des éponges est active sur les côtes de Syrie, pendant l'été. Son centre est à Tripoli.
L'élevage du ver à soie a fait dans le Liban de grands progrès. L'introduction des méthodes de tissage européennes lui a donné une certaine importance. Les produits font une très sérieuse concurrence sur le marché de Marseille aux meilleures soies étrangères.
Les indnstries, jadis si fameuses, d'Alep, de Damas, de Bagdad, de Mossoul, sont complètement déchues. Ces deux dernières villes ne fabriquent plus les étoffes, si longtemps célèbres, auxquelles elles ont donné leur nom. Alep ne tisse plus la soie, ni les flls d'or et n'a plus qu'un millier de métiers. Damas ne fabrique plus d'armes. Le travail du cuir, la fabrication des savons et des huiles, celle des objets de piété en bois d'olivier incrusté de nacre, sont, avec l'extraction du bitume et du sel, les principales industries du pays.
Voies de commanication. — Les conditions naturelles ne sont pas les mêmes en Mésopotamie et en Syrie. Dans le premier de ces deux pays, il n'y a que très peu de routes méritant ce nom ; le Tigre et l'Euphrate sont toujours les principales artères. Ces deux fleuves ne sont pas moins utiles au commerce qu'à l'agriculture. Ce sont eux, qui à ces divers titres ont permis l'établissement de villes riches et d'États prospères dans une région environnée de déserts. En Syrie, les voies de communication les plus importantes sont au contraire perpendiculaires à la direction générale des systèmes montagneux et des coure d'eau du reste rares et inutilisables. C'est dans le sens de l'est à l'ouest que se sont faites les invasions. Les Phéniciens pressés sur le rivage n'ont fait que suivre l'impulsion première en s'embarquant sur la Méditerranée; le centre d'attraction est la mer et non plus le fleuve. (Vest la même direction que suivent encore aujourd'hui les routes qui mènent de l'intérieur aux dif-
férents ports, et dont la principale est la magnifique chaussée de Damas à Beyrouth, construite en 1860, par des ingénieurs français. C'est enfin dans ce sens que devra se faire aussi la pénétration du pays par les voies ferrées, comme en Asie Mineure, c'est-à-dire perpendiculairement à la côte. Une voie de ce genre a déjà été ouverte entre Jaffa et Jérusalem, une seconde plus importante, unit déjà Beyrouth à Damas, le port de la Méditerranée à celui du désert. Une autre ligne est projetée de Alexandrette à Alep qui aurait au moins la même utilité.
La seule voie dirigée dans le sens du méridien est la grande route des caravanes, peu importante pour le commerce, qui conduit de Damas aux villes saintes de Médine et de la Mecque.
La véritable importance de ces deux pays est dans le fait quMls sont un point de passage entre la Méditerranée et TExtréme-Orient. L'Euphrate se rapproche de la mer à 160 kilomètres (Biredjik). C'est cette voie par la vallée de TËuphrate, que les Anglais songent depuis longtemps à utiliser pour gagner Tlnde. De nombreux projets de routes ou de chemins de fer pour gagner TEuphrate ou plutôt le Tigre, plus régulièrement navigable, moins entouré de déserts, ont été faits. Un des plans qui paraissent les plus rationnels partirait soit d'Alexandrette, soit de Tembouchure de l'Oronte, et par Alep, Ourfa, gagnerait Mossoul où commence la navigation du Tigre.
Cette voie nouvelle ne serait pas une ligne rivale du canal de Suez^ mais elle le compléterait en permettant aux voyageurs et aux marchandises de prix, d'éviter le long couloir de la mer Rouge et de gagner au moins dix jours dans la durée du trajet des ports méditerranéens à Bombay. Il est même permis de prévoir pour un avenir plus ou moins lointain le rattachement direct de ce premier tronçon au réseau de l'Inde, par Bouchir et Karatchi.
C'est certainement en prévision de ces événements que l'Angleterre a jugé bon de prendre possession de Chypre, pour surveiller les Russes en Arménie et garder d'avance le débouché de cette grande voie future de l'Extrême-Orient.
Presque toutes les villes actives et peuplées de la Syrie et de la Mésopotamie se sont naturellement établies soit sur la côte méditerranéenne, soit le long de TEuphrate et du Tigre. Les grandes agglomérations de Damas et d'Alep font seules exception. C'est qu'elles ne doivent pas moins leur prospérité à la fertilité de l'oasis qui les entoure et à l'ancien développement de leur industrie, qu'à leur situation à l'entrée du désert. Ce sont les grands entrepôts de la Syrie centrale et de la Syrie du nord, des sortes de « ports du désert » d'où divergent en tous sens les routes des caravanes.
Les ports méditerranéens des côtes de Syrie ne sont pas en général très sûrs; celui à' Alexandrette (Iskanderoun) est malsain, celui de Jaffa est très dangereux, la rade de Beyrouth est beaucoup meilleure. On projette d'y construire un vaste port. C'est la ville de commerce la plus impor-
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tante de la Syrie. Elle est en relation avec tous les grands ports de TËurope méridionale, avec Marseille en particulier. La valeur des échanges y dépasse 60 millions de francs. Bagdad et Mossoul sur le Tigre ont remplacé l'une Clésiphon et Séleucie, Tautre Ninive, mais elles n'atteignent guère rimportance de ces anciennes cités.
Commerce. — Les exportations de la Syrie ne sont pas très considérables dansl'état actuel, par suite de la difficulté des communications. Elles consistent surtout en produits alimentaires et en soie. La Turquie et la France sont de beaucoup au premier rang des États qui achètent les produits de la région.
Les importations sont encore plus faibles. La France n'y entre que pour un quart à peine du total, nos produits sont en général trop chers pour ces peuples pauvres, et ont été remplacés par les contrefaçons à meilleur marché d'autres nations : soieries autrichiennes, « articles de Paris » allemands, inférieurs comme qualité et surtout comme prix (1). Les cotonnades anglaises accaparent une grande partie du marché.
Le commerce de la Mésopotamie est encore beaucoup moins considérable.
La Syrie et la Mésopotamie, si déchues, surtout aujourd'hui, ne retrouveront sans doute pas de longtemps leur prospérité d'autrefois. Le gouvernement turc semble pourtant vouloir entrer dans la voie des réformes. Mais il y met la lenteur qui le caractérise. Il s'est fait adresser des rapports précis et détaillés sur les travaux publics les plus urgents à entreprendre, et il a appelé une mission française à restaurer les anciens canaux d'irrigation des environs de Bagdad. Ce n'est qu'un commencement, mais qui peut ouvrir une ère nouvelle pour ces pays si fertiles, où le blé rendait jadis, au témoignage d'Hérodote, 200 et plus pour un, et qu'on a surnommés, un peu prématurément, « une Lombardie asiatique ».