IV. - Iran
L'Iran, comprenant à la fois la Perse, l'Afghanistan et le Baloutchistan, fait partie de la longue bande de déserts qui coupe transvei'sale* ment l'Ancien Monde : c'est dire assez que les conditions naturelles du sol et du climat ne sont pas au premier abord très favorables au développement économique de la contrée. Tout le plateau intérieur, plus du tiers du pays, n'est occupé que par des sables et des déserts, qui sont encore plus dépourvus de végétation que le Sahara et où les oasis sont très rares.
L'agricoltare n'a pu se développer que sur la périphérie, dans les vallées des montagnes mieux exposées aux vents humides, ou arrosées par des cours d'eau*, mais là encore le sol, bien qu'étant naturellement très fertile, ne donne tous les produits qu'il est susceptible de porter que grâce à une intervention incessante de l'homme. Il faut que ce dernier facilite en quelque sorte l'œuvre de la nature par des travaux toujours entretenus d'irrigation et d'arrosement. « Là où les hommes s'en vont, les arbres meurent. » C'est la raison qui explique pourquoi le sol de l'Iran était jadis fertile sur une bien plus grande étendue qu'aujourd'hui. La Perse est peut-être le pays du monde le plus riche en ruines. Il faut toutefois faire une exception pour les deux provinces du Ghilan et du Mazendéran, sur les bords de la Caspienne; elles forment un petit monde à part. C'est le prolongement de la Transcaucasie et jusqu^à un certain point de l'Europe. Toutes les végétations s'y mêlent avec une luxuriante abondance, depuis les forêts des zones tempérées jusqu'aux cultures presque tropicales. C'est le grenier de la Perse.
Mais en moyenne on calcule qu'à peine la quarantième partie du sol de l'Iran est réellement cultivée (Jj. Sur cette faible partie toutefois, le Persan qui a toujours été essentiellement agriculteur, a conservé ses qualités traditionnelles et sait faire rendre à la terre d'excellents produits. Il n'y a véritablement en Perse que des déserts et des jardins.
Ces conditions naturelles ne conviennent pas à la culture des céréales (blé et orge) qui fournit à peine aux besoins de la consommation locale et ne la dépasse quelquefois que dans la région occidentale. .
Le riz vient à merveille sur les bords de la Caspienne.
(1) Superficie cultivée (1893); 3.000.000 d'hectares environ.
Mais la vraie richesse originale de Tlran, ce sont encore, comme dans Ja plus grande partie de TAsie antérieure, les produits des cultures arborescentes et particulièrement les fmit&. Le climat extrême et relativement sec convient bien à ce genre de culture, en permettant aux sucs de se distiller, aux essences de se concentrer. Les fruits de la zone méditerranéenne et des régions tempérées prospèrent également ; plusieurs même seraient originaires de ce pays. L'hiver est pourtant trop rude pour les orangers et les oliviers ; mais on trouve en abondance dattes, amandes, abricots, pèches (persica), prunes, poires, pommes, cerises, figues, pistaches, coings, grenades, melons, pastèques. La vigne^ très ancienne dans le pays, y a été délaissée depuis Tintroducduction de la religion musulmane. Les vignobles sont pourtant nombreux encore dans les hautes vallées de la Perse occidentale et de rAfghanistan oriental. On ne les cultive guère d'ailleurs que pour le fruit. Caboul exporte dans Tlnde et Tauris en Russie de grandes quantités de raisins.
Le sol de l'Iran se prèle également à de nombreuses cultures indus^ trielUs. Les plantes tinctoriales et médicinales abondent (safran, gommes, rhubarbe, assa fœtida : ces deux dernières plantes servent en grand à Taliroentation des Afghans et des Baloutchis). Le mûrier est cultivé à la fois pour ses baies et pour ses feuilles. Le tabac est un des principaux revenus du pays (1). Les Persans fument également une partie de Vopium qu'ils récoltent eux-mêmes. Le reste est exporté en Chine, où il fait une sérieuse concurrence aux produits de l'Inde ou en Europe pour les usages médicinaux (2). La culture de la canne à sucre, jadis très répandue, a complètement disparu, par suite du manque de bras et des difficultés de l'exploitation, qu'augmentait dans des proportions toujours plus considérables la concurrence étrangère. Les récoltes de coton ont fait des progrès importants dans ces dernières années, les Persans ont commencé à exporter le coton (3).
L'Iran a toujours été un pays très favorable à Vélevage et par conséquent un pays de peuples pasteurs. C'est naturellement l'élevage du moutanj l'animal des steppes par excellence, qui est le plus prospère : le système de la transhumance se pratique d'une façon régulière entre les hautes terres de l'Afghanistan et les plaines de THilmend et de l'Inde. Les chèvres sont également très nombreuses et fournissent à l'industrie locale un poil renommé pour sa finesse. Les chameaux et les dromadaires servent aux transports dans les plaines et sur les plateaux, les mulets dans la montagne. Les chevaux persans et ceux de Hérat sont estimés.
L'abondance des fleurs et surtout la richesse de leurs sucs rendent
(1) Exportation annuelle du tabac: 5.500 tonnes.
(2) Exportation de Topium (1894) : environ 877 tonnes.
(3) Exportation annuelle moyenne du coton : 4.470 tonnes.
très productif Fêle vage des abeiUes ; celui du ver à soie se fait dans de grandes proportions (J).
Prodnits minéranz. — Les richesses minérales de Tlran sont nombreuses et variées, mais il n'y en a qu'un très petit nombre d'exploitées. Plusieurs cours d'eau de T Afghanistan roulent des paillettes dV dans leurs sables. L^Ëlbourz et THindou-Kouch sont riches en métaux de toute nature, argent, fer, cuivre, plomb, etc. Le sel existe en quantités énormes ; les déserts en sont imprégnés, de vastes bassins lacustres en contiennent des provisions inépuisables; les sources thermales el froides sont abondantes. Le soufre et le naphte pourraient être utilement exploités, mais toutes ces richesses ne prendront de valeur que le jour où des voies de communication nombreuses et sûres auront ouvert tout le pays aux nations européennes et permis à l'exploitation de sortir de Tétat d'enfance où elle se trouve encore aujourd'hui.
InduBtrie. — L'industrie persane a eu jadis une grande époque de splendeur et elle était encore au treizième siècle, au temps de Marco Polo, très brillante. Le voyageur vénitien parle avec admiration des villes prospères de Tauris, de Yesd, de Kerman, « grandes cités de marchandise et d'art ». Cette industrie, aujourd'hui si déchue, a été ruinée presque entièrement par l'envahissement des produits étrangers, anglais et russes, sur toutes les frontières, depuis une longue période d'années. Toutefois, les traditions anciennes n'ont pas complètement disparu ; et si le nombre des objets fabriqués diminue sans cesse, ils ont du moins conservé leur ancienne renommée d'élégance, de délicatesse et de bon goût. Ce sont naturellement les produits du pays même qui fournissent la matière première : les Persans sont restés très habiles dans l'art de tremper Vader, dans la fabrication et l'ornementation des armes, des poignards. Mais la véritable industrie nationale est, comme dans tous les pays de p&turages et de steppes, celle de la laine, La Perse est toujours renommée pour ses tapis, tissés à Kerman, au centre même du plateau, et à Recht ; et les Afghans fabriquent à Caboul et à Kandahar des châles et d'autres étoffes de laine, qui ne sont guère inférieurs aux produits si célèbres du pays voisin de Kachmir (2).
Voies de communication. — Les voies de pénétration en Perse sont de tous côtés assez difficiles. Il faut s'élever rapidement des côtes de la Caspienne comme de celles du golfe Persique, à travers des chaînes de montagnes parallèles et difficiles à franchir, jusqu'à une altitude qui n'est nulle part, sur le plateau même, inférieure à 1 200 mètres. C'est à peine, en effet, laltitude de Téhéran, qui n'est pourtant éloigné de la côte, à vol d'oiseau, que d'une distance de 100 kilomètres.
(1) Produits animaux :
Laine (exportation moyenne) 3 .460 tonnes.
Soie (production moyenne) 27Î —
(2) Exportation des tapis de Perse (1888): 3.500.000 fr. (s'accroit).
On ne peut utiliser les cours d'eau pour la navigation que de deux côtés (sans parler de TAmou-Daria, qui forme frontière vers le nord, mais qui est peu accessible). Le Karoun, à Touest, est profond d*un mètre et porte des barques jusqu'à 250 kilomètres en amont de son embouchure. A Test, Tlndus et ses affluents ouvrent des routes vers Kandahar, par la passe de Bolan, et vers Caboul. Mais ces voies navigables, qui sont les émissaires de Tinfluence anglaise, ne pénètrent pas assez loin dans Tintérieur et c'est, en réalité de ce côté qu'il est le moins facile d'aborder l'Iran.
Par le nord, Hérat et Méched sont en communication facile avec Bokhara ; Tauris est relié à Trébizonde et par suite directement à l'Europe par une grande route de caravanes qui traverse l'Arménie, mais qui est peu praticable en hiver ; du côté de la Caspienne, enfm, Téhéran se rattache à la côte par une chaussée carrossable, qui est à peu près la seule de tout le pays; et on a inauguré à la fin de 1888 le premier tronçon, long de 10 kilomètres, de la voie ferrée, qui unira Téhéran à Recht, mais l'achèvement de cette ligne ne semble pas devoir être proche.
Du côté oriental, les Anglais ont poussé leurs lignes de chemins de fer jusqu'à Péchawer (Inde) sur la route de Kaboul, et jusqu'à Kwatah (Baloutchistan), sur celle de Kandahar. Du côté du nord enfin, la ligne Transcaspienne russe écorne le territoire persan près de Méched et atteint Merv, sur la route de Hérat et de Kaboul.
A l'intérieur même, il n'y a pas de route^, mais simplement des sentiers de caravanes, qui unissent les principales villes entre elles et avec les ports. Les voyages sont d'une excessive lenteur et se font en général la nuit, pour éviter les chaleurs. Les caravansérails, construits le long des principales directions, tombent en ruine.
Commerce. — Pas plus que l'Asie Mineure , l'Iran n'a de centre. Il n'y a de véritable activité que sur le pourtour. C'est au pied même de la couronne de montagnes qui enserre le plateau de presque tous les côtés, à l'intérieur comme à l'extérieur, que se trouvent rangées toutes les grandes villes industrielles et commerçantes.
Dans la Perse proprement dite, Tauris est le grand entrepôt pour les marchandises entre la Turquie, la Caucasie et l'Iran; Ispahan est une ville morte; Tékéi*an ne doit son importance actuelle qu'à son titre de capitale. C'est toutefois un carrefour de caravanes important. Méched n'est qu'une ville de pèlerinages, mais qui pourra devenir un grand centre d'échanges, quand elle sera reliée à Merv, par la voie ferrée, dont les Russes ont déjà obtenu la concession. Ce sera pour eux une des portes de l'Iran.
Dans l'Afghanistan Hératj la « ville aux cent mille jardins », est une place forte et une position militaire plus encore qu'une ville de commerce. C'est, dit-on, la clef des Indes.
Kandahar et Kaboul, qui sont ensuite les principaux entrepôts de l'Afghanistan, n'ont néanmoins qu'une activité médiocre. C'est la politique qui leur donne actuellement toute leur importance.
A Textérieur, Recht et Barfrouch, sur la Caspienne, sont de bons ports auxquels les richesses du Ghilan et du Mazendéran pourraient assurer un grand avenir, si la jalousie de la Russie, qui monopolise le commerce de la Caspienne, ne leur interdisait tout développement.
Les ports du golfe Persique ne sont pas, au contraire, favorisés de la nature; la côte est très inhospitalière, peu commode et peu salubre, mais ils sont le débouché nécessaire d'une grande partie de la Perse et ils ont de plus l'avantage de s'ouvrir sur une grande mer et non plus seulement, comme les précédents, sur un lac fermé. Aussi participaient-ils encore, en 1884, au mouvement général du commerce persan pour un tiers. Il faut ajouter d'ailleurs que leur avenir est très subordonné aux vicissitudes de l'influence anglaise dans l'Iran. Actuellement ces ports, dont les principaux sont Bender-Bouchirj Lingueh, Bender-Abbas, sont desservis par le service régulier de bateaux à vapeur que les Anglais ont organisé entre Bombay, Karatchi et Bassorah (i).
Le commerce total de la Perse a atteint, de 1884 à 4895, une moyenne de 180 à 190 millions de francs. L'exportation consiste surtout en fruits, opium, soie, tabac, coton, laine, tapis et ch&les.
Les pays qui commercent avec la Perse sont d'abord la Turquie, puis la Russie et les lies Britanniques. La France ne joue qu'un rôle insignifiant (2).
Le commerce de l'Afghanistan a lieu surtout avec l'Inde anglaise, puis avec la Transcaspie russe (3),
(1) Commerce des ports du golfe Persique (1894) :
Dont AngUis.
Entrées. Soriiai. Entrées. Sorties.
Toaneaux. Tonoeanx. Tonaeanx. TonoMux
Bender-Bouchir 167.809 160.477 136.438 1V9.996
Lingueh 119.400 97.250 92.000 73.100
Bender-Abbas 97.875 99.755 93.060 95.640
Motiammarah (Chàt-eU
Arab) 92.104 86.400 87.137 78.673
(2) Principaux clients de la Perse (moyenne des dernières années) ;
imporlfttions. Exportations. Total.
Turquie 46.000.000 fr. 19.400.000 fr. 65.400.000 fr.
Russie 21.900.000 37.100.000 59.000.000
Grande-Bretagne 8.000.000 5.100.000 13.100.000
(3) Commerce afghan :
de Kaboul (1895) :
Importations 6.410.000 fr.
Exportations 3.520.000
de Kandahar :
Importations 7.340.000 fr.
Exportations 7.110.000
Avec Bokhara, TArghanistan fait un commerce évalué, pour Tannée 1890, à 32 millions de francs, également partagés entre l'importation et Texportation.
ASIE ANTÉRIEURE. 5i9
Llran, dont les peuples ont jadis dominé sur toute FAsie occidentale, est aujourd'hui menacé par le voisinage des deux grands empires russe et anglais. Ce n'est pas, on Ta vu, qu'il porte des États particulièrement riches et prospères, ce n'est même pas iqu'il soit un point de passage important entre l'Europe et l'Extrême-Orient. En réalité, il est plutôt enfermé entre les deux grandes routes du nord et du sud, et ne pourra servir tout au plus qu'à permettre à l'Angleterre de relier directement rinde au futur réseau de l'Euphrate, le long du golfe Persique. Mais, sans compter que ce pays, malgré sa faible population, offre toujours aux marchandises européennes un débouché d'une certaine importance et qui mérite bien le prix de la lutte, l'Angleterre, d'une part, cherche surtout à assurer la frontière occidentale de Tlnde et à ne pas laisser les Russes s'en approcher de trop près; la Russie, d'autre part, qui n*a pas de colonies dans les pays chauds, tend forcément à prolonger le plus loin possible vers le midi ie cercle de son influence et rétendue de ses possessions pour assurer de plus en plus son indépendance économique.
Les ports du golfe Persique enfin, étant libres toute Tannée, satisferaient le désir des Russes de ne plus être, pour leurs communications, à la merci de l'hiver.