‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 1 sur 320 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

La grammaire n'est pas, comme on l'enseignait autrefois, l'art de parler et d'écrire correctement. Cette vieille définition péchait de deux manières : elle était d'abord inexacte et ensuite trop modeste, ce qui est aussi un défaut.

En premier lieu, on estime aujourd'hui, et avec raison, semble-t-il, qu'une grammaire française ne doit pas seulement nous apprendre à parler et à écrire le français actuel, il faut aussi qu'elle nous permette de comprendre la langue de nos pères, et de goûter les œuvres de tous nos écrivains, fussentelles vieilles de plusieurs siècles. La grammaire doit donc, en ce sens-là déjà, être historique.

Encore ne touchons-nous pas là à la véritable raison qui a amené depuis quelques années un bouleversement complet dans les méthodes grammaticales, car notre ancienne littérature, toute réhabilitée qu'elle est, n'en demeure pas moins inconnue de la grande masse du public et des élèves, malgré la bonne volonté des programmes.

La vérité est que les anciennes grammaires ressemblaient un peu trop à des codes ou, si l'on veut, à des recueils de jurisprudence, enregistrant des arrêts, formulant des décisions, donnant pêle-mêle des règles justes et d'autres étranges, contredites par

^'^^ï PRÉFACE.

des exceptions plus étranges encore, présentant enfin tout cela comme un dogme immuable dont il n*était permis ni de pénétrer les origines, ni de juger la valeur. Ainsi on nous apprenait que les noms français font pour la plupart leur pluriel en s, que d'autres noms cependant, terminés en aii, le font en aux.

Voilà qui va bien. Mais d'où vient cette règle? Est-elle ancienne ou moderne, raisonnée ou arbitraire? Pourquoi n'est-ce pas le contraire qui se produit, et pourquoi le s est-il en français le signe du pluriel plutôt que le r, le t ou le /"? A celui qui l'interroge ainsi, le langage présente une multitude de mystères qu'un esprit cultivé a le devoir d'éclaircir, car si l'on veut bien apprendre, c'est à condition de comprendre ensuite, et notre génération, toute pleine de l'esprit d'examen et de raisonnement que la science a développé en elle, veut savoir en grammaire comme ailleurs, non seulement le comment, mais aussi le pourquoi des choses. C'est sous l'influence de ce besoin que s'est développée la grammaire moderne, qui prétend expliquer toutes les lois qu'elle énonce.

On l'appelle grammaire comparée et Msioriçite, parce que les deux moyens essentiels dont elle se sert sont la comparaison et l'histoire. La comparaison éclaire, par l'analogie des langues préalablement reconnues pour être de la même famille que la nôtre, des faits qui sans cela seraient obscurs ou même inexplicables, nous le verrons en parlant de l'étymologie (page 84). Quant à l'histoire, elle est l'instrument indispensable de la science nouvelle. En effet, le langage étant soumis à un continuel changement, à quelque époque de son évolution qu'on étudie une langue, l'état dans lequel elle se trouve à cette époque s'explique par l'état antérieur. Le français classique a sa source et par conséquent son explication dans le français du seizième siècle, qui lui-

Page 1