‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 2 sur 320 · PRÉFACE. XXVII · texte numérisé non relu

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même dérive de celui du moyen âge, et ainsi de suite, d'antécédents en antécédents, jusqu'au latin. En théorie donc, pour comprendre l'organisme de notre langue contemporaine, il faut et il suffit de connaître l'organisme du latin, source commune des langues romanes, et de pouvoir le suivre dans les transformations insensibles qu'il a subies depuis vingt siècles. C'est-à-dire que si la science était faite, si l'on était parvenu à reconstituer dans son entier la langue vulgaire que les Romains avaient importée en Gaule, si l'on pouvait, d'autre part, analyser la constitution physiologique et psychologique des générations qui depuis lors se sont transmis cet idiome de bouche en bouche, si enfin il était possible de préciser le rôle des agents extérieurs qui ont précipité, entravé, ou simplement influencé le mouvement de transformation, on pourrait alors décomposer le français en ses éléments, examiner un à un chacun des sons, des mots, des tours dont il est formé et en expliquer la provenance, le développement, la raison d'être.

La linguistique n'en est point encore là. Elle ne répond pas et ne répondra peut-être jamais à toutes les questions qu'on lui pose; néanmoins les résultats déjà acquis méritent d'arrêter ceux qui, s'élevant au-dessus des détails encore inexpliqués, aiment à se poser dans leur généralité les problèmes de l'histoire et de la nature.

Qu'est-ce en effet que notre langue, cette langue que les plus ignorants d'entre nous aiment, tout en la défigurant, d'un amour irraisonné, exclusif, mais profond, que les plus cultivés considèrent comme la voix même de la patrie? Qui l'a faite, quand l'a-t-on faite? Par quels moyens?

Puis, si l'on veut monter plus haut encore, qu'est-ce qu'une langue? Comment se fait-il que quelques sons s'unissent pour former des mots, lesquels prennent un sens, se modifient do

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différentes façons, se combinent pour former des propositions et des phrases, et que la série des bruits ainsi produits acquiert l'étrange pouvoir de traduire notre âme au dehors, dans Finfinie variété de ses sentiments et de ses pensées ?

Assurément la grammaire historique, bornée à l'étude de notre langue seule, ne donne pas une réponse nette et complète à ces hautes questions. Du moins, même resserrée dans de si étroites limites, elle fournit à celui qui veut y réfléchir des notions générales sur le développement du langage, suffisantes pour qu'il puisse généraliser par l'induction les lois particulières qu'elle lui découvre.

D'abord elle détruit en nous cette idée fausse qu'une langue est une œuvre volontaire et arbitraire, en nous prouvant que, malgré les influences individuelles qu'elle peut subir, elle reste, dans son ensemble, une création spontanée et naturelle de la collectivité humaine.

Elle nous montre ensuite cette création soumise à des forces instinctives, dont l'ensemble constitue son caractère et son génie, qui la dominent et la dirigent, et qui, exerçant leur action dans certaines circonstances historiques où elle se détermine, entraînent une série ininterrompue de phénomènes qui forment un développement continu et régulier. Ainsi expliqué, le langage retrouve sa place dans l'ensemble des choses ; fonction de l'espèce humaine, il apparaît, comme l'espèce même, comme la nature tout entière, dans un perpétuel devenir, dans une évolution sans fin, dont on peut découvrir sinon les causes, au moins les lois qui font partie des lois naturelles.

Spéculations superflues, dira-l^on. Sans doute, comme l'histoire dont elle procède, comme la philosophie à laquelle elle aboutit, la linguistique est une science inutile, si l'on n'en veut considérer que les résultats pratiques. Il ne nous en coûte même

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pas de reconnaître que les plus ardents défenseurs des lettres s'en peuvent désintéresser, car ce n'est point cette science-là qui forme les grands écrivains. Et en effet, on racontait l'an dernier, dans une de nos Revues les plus estimées, qu'au milieu d'une conversation à laquelle plusieurs membres de l'Institut avaient pris part, un des interlocuteurs, peut-être aussi malicieux que curieux, demanda ce que c'était que ces doublets* dont on explique aujourd'hui en quatrième l'origine et l'utilité. A cette question tout le monde, paraît-il, resta coi. Le fait, s'il est exact, et les travaux de la compagnie permettent d'en douter, prouve péremptoirement que ce n'est pas en étudiant ces questions que nos académiciens apprennent à écrire. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, car si l'ignorance en ces matières ne mène pas à l'institut, on comprend fort bien qu'elle n'empêche pas d'y entrer, et la chose n'avait pas besoin de démonstration. Corneille, Racine et tant d'autres avaient déjà fait voir, en nous donnant leurs chefs-d'œuvre avant qu'il fût question de la linguistique, qu'on peut être un écrivain de premier ordre et ignorer l'existence même de la science du langage, de même qu'on peut être un grand artiste et n'entendre rien à l'acoustique.

J'irai même plus loin encore dans cette voie que le critique auquel je faisais allusion; il accuse, lui, la grammaire historique d'être sans intérêt pour beaucoup : je confesserai, en outre, qu'elle serait dangereuse à plusieurs. Je disais en com mençant qu'il y a des choses qu'on veut comprendre après les avoir apprises, et que la grammaire est de celles-là. Je crois toutefois qu'il serait périlleux de vouloir la comprendre en même temps qu'on l'apprend et la discuter avant de la savoir. Les vieilles méthodes dogmatiques seront toujours les seules

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