Assimilation des deux déclinaisons. — La
deuxième déclinaison, constituée comme nous l'avons vu au paragraphe 215, ne devait pas survivre, distincte de l'autre.
En effet, longtemps avant qu'elle perdît ses cas, un travail lent d'assimilation la rapprochait peu à peu de la première.
Dès l'origine de la langue, un certain nombre d'adjectifs qui auraient dû se décliner comme tels se déclinaient comme bons. Ainsi : doux faisait au féminin douce; dolent, dolente', commun, commune.
Ex. : En dulce France., seignurs, vus en irez. (Rola/nd, 360.)
D'autres, qui d'habitude suivaient la déclinaison de tels, prenaient parfois celle de bons; on trouve déjà grande dans la « Vie de saint Alexis ».
A mesure qu'on avance, les exemples deviennent plus nombreux. Joinville écrit : présentes, réeles, personeles.
Au XIV® siècle il est manifeste que la déclinaison à forme unique pour le masculin et le féminin disparaît lentement.
Les adjectifs en al, et, il, reçoivent les premiers l'e muet. On trouve dans Froissart : générale, desloiale et d'autres ; dans E. Deschamps : arti fidèle, naturele ; dans Hugues Capet : mortele, etc.
D'autres adjectifs aussi sont atteints : on a relevé dans des textes de ce temps les féminins forte, briève, hastÎYe, etc. Seuls les adjectifs en ant (sauf grant) demeurent encore le plus souvent invariables.
Au xv« et au xvi® siècle la deuxième déclinaison dçs adjectifs est entièrement fondue dans la première.
Cependant l'ancienne forme du féminin s'est conservée intacte longtemps encore, quelquefois même jusqu'à nos jours, dans un certain nombre de cas.
1° Pendant toute la monarchie, la chancellerie s'est servie du terme : lettres royaux, conservant à l'adjectif royal son ancien féminin. De même dans des juxtaposés où entre l'adjectif ^rand, cet adjectif a souvent gardé sa forme primitive. On dit encore grand'route, grand'mère, grand'tante, et c'est par erreur que l'Académie écrit ces mots avec une apostrophe, comme si un e muet était élidé, alors que Te n'a jamais paru dans ces locutions.
2° Une quantité considérable d'adverbes en ment conservent aussi le féminin primitif. Alors que prudent fait au féminin prudente, on continue à dire prudemment (prudent-ment) et non prudentement. De même savamment et non savantement, élégamment et non élégantement. L'influence de l'analogie n'a pas été assez forte pour transformer ces mots déjà faits.
Il faut dire que la plupart des adjectifs dont ils sont formés sont des adjectifs en ant, et ce sont ceux-là, nous l'avons vu, qui ont résisté le plus longtemps à l'assimilation et gardé les derniers une forme unique pour les deux genres.
tl8. Emploi et syntaxe de l'adjectif. — L'adjectif est en i'rançais d'un usage beaucoup moins général qu'en latin. Dans une foule de cas, notre langue traduit un adjectif latin à l'aide d'une périphrase formée d'un substantif. Gitons-en deux seulement. Nous disons : la guerre des Gaules, et non comme en latin : la guerre gauloise ; de même le traité de Paris, et non le traité parisien, ainsi de suite. D'autre part, s'il s'agit de déterminer la nature d'un objet, nous emploierons rarement un adjectif: on ne dira pas : un vase argentin pour traduire : vas argenteum, mais un vase d'argent. De même : une table de marbre, un lit de fer.
Ce n'est pas qu'on ne trouve un certain nombre d'adjectifs de nature. Ainsi dans Roland , 720 :
Entre ses puignz tient sa hanste fraisnine (Entre ses poings tient sa lance de frêne).