‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 20 sur 320 · LES DIALECTES ET LES PATOIS · texte numérisé non relu

LES DIALECTES ET LES PATOIS

paysan perpétue son idiome, et la centralisation, à cette époque, n'était point assez forte pour faire disparaître ce qu restait des anciennes divisions. Les dialectes ne s'éteignirent donc point, mais peu à peu ils ne s'écrivirent plus : le français fut la langue littéraire du royaume ; le picard, le bourguignon, subsistèrent seulement à l'état de langues parlées, de patois. Sous cette forme ils durent encore, on les parle aujourd'hui dans les villages aussi bien qu'il y a six siècles ; on sait même qu'un dialecte de la langue d'oc, le provençal, a de nos jours repris une vie nouvelle, et que des poètes illustres, Mistral et autres, s'en sont servis avec éclat. Les autres patois, peu connus et dédaignés, traités généralement comme des déformations du français, méritent aussi d'être considérés et étudiés, non point dans l'intention de les faire revivre, mais parce qu'ils fournissent pour l'étude du français même d'utiles comparaisons et des renseignements souvent précieux. Ils ont conservé des archaïsmes qui facilitent et contrôlent les recherches étymologiques, d'autre part ils nous présentent une image quelquefois frappante de ce qu'aurait donné le français livré à luimême, se développant comme eux librement et en dehors de toute influence grammaticale et savante.

En même temps qu'il conquit les provinces du royaume, le français au xiii® siècle se répandit à l'étranger. Importé depuis longtemps en Angleterre par les Normands, il s'y maintint à la cour, dans l'aristocratie, dans l'école, en face de l'anglais qui allait naître et végétait encore sourdement*.

1. Il ne serait pas difficile de retrouver des traces de cette ancienne prédominance du français en Angleterre. Outre que la langue des vainqueurs normands a fortement pénétré l'anglais, il reste même aujourd'hui des formules toutes françaises encore en usage. Ainsi quand le chef de l'État approuve un bill du Parlement, il écrit au bas « le roi le veult », ou « la reine le veult ». Les crieurs publics commencent leurs annonces en s'écriant trois fois : a 0 yes, o yes, o yes », ce qui signifie tout simplement : oyez (anc. fr. = entendez).

bRUNOT. 2

Ib HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA LANCÎTIE FRANÇAISE.

En Hongrie, en Porlugal, en Pologne il entra avec les princes d'origine française. En Allemagne, en Italie, dans presque toute l'Europe on lit et on imite alors nos trouvères. Quelques écrivains adoptent même leur langue, le Vénitien Marco Polo, le Florentin Brunetto Latini et d'autres, qni pensent et proclament avec ce dernier que le français est ce la parleure la plus délitable et la plus commune à toutes gens ».

li n'entre pas dans notre sujet de suivre à l'extérieur les progrès de l'influence morale et littéraire de la France. Nous rappelons ces quelques faits pour montrer seulement combien est injuste le mépris de quelques critiques pour « ce jargon semi-germanique », alors connu et envié de toute l'Europe civilisée.

14. L'ancien français. — Le mot de jargon ne saurait en aucune façon être appliqué à ce français du xii^ et du xiii^ siècle qu'on appelle ancien français. La langue à cette époque n'est sans doute pas fixée, — une langue vivante ne l'est jamais, — mais elle est absolument constituée.

Entièrement dégagée du latin, elle a son existence propre, ses règles et son génie. Il serait intéressant de la comparer dans son ensemble au latin d'une part, au français moderne de l'autre ; mais on conçoit que pour que cette comparaison pût être utilement faite, elle devrait être précédée d'une exposition au moins sommaire des principaux caractères de celte langue, exposition que nous ne pouvons entreprendre ici, puisqu'on la trouvera dans chacun des livres spéciaux qui vont suivre.

D'une façon générale l'ancien français a une valeur littéraire réelle. Le lexique en est riche et imagé, la syntaxe souple et facile. Arrêté à mi-chemin entre la synthèse et l'analyse, ayant conservé d'une part des débris d'une déclinaison encore fort utile et qui lui permet d'audacieuses libertés

L'ANCIEÎS FRANÇAIS. 19

dans la construction des phrases, ayant d'autre part déjà acquis presque toute la précision et l'exactitude des langues analytiques, le français de cette époque présente un grand intérêt linguistique et mérite d'être étudié en soi et pour soi, non point seulement pour les œuvres littéraires qu'il a produites, ou comme ancêtre de notre langue actuelle.

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