‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 21 sur 320 · Décadence de l'ancien français. — La période qui · texte numérisé non relu

Décadence de l'ancien français. — La période qui

suit et qui est celle du moyen français est une période de transition. L'ancienne langue se déconstruit, la langue moderne se forme, et ce changement dure trois cents ans, car il faut arriver jusqu'à la fin du xvi« siècle ou même jusqu'au commencement du xvii^ pour trouver une langue constituée définitivement et qui ne diffère plus avec chaque écrivain qui l'emploie.

Les grandes œuvres littéraires qui avaient illustré la langue des trouvères n'avaient pas plus réussi à la fixer, que la gloire et les progrès des rois successeurs de Philippe le Bel n'avaient réussi à asseoir leur pouvoir. Au moment où il semblait y avoir à la fois une langue et une nation françaises, tout fut soudain remis en question par une suite de longs désordres où la France pensa périr.

On connaît cette lamentable histoire : la guerre civile se mêlant à la guerre étrangère, un roi prisonnier, un autre fou, la patrie près de devenir sujette des rois d'Angleterre, nul frein à la violence, les campagnes rançonnées, les villes saccagées tour à tour par l'ennemi et par les compagnies chargées de les défendre, toutes les relations commerciales interrompues, les artisans et les marchands, déjà appauvris par le chômage, ruinés par le fisc, les altérations de la monnaie, l'accroissement progressif de l'impôt, en un mot le royaume entier en proie à l'anarchie, désolé par la misère et couver l de ruines. Au milieu de ce chaos la vie in-

tellectuelle fut suspendue, les écoles fermées ou désertées, les lettres et les arts abandonnés pour la guerre. « Non, disait Pétrarque au retour d'un voyage en France, je ne reconnais plus rien de ce que j'admirais autrefois.... Les écoles de Montpellier que j'ai vues si florissantes sont aujourd'hui désertes... Paris, où régnaient les études, où brillait l'opulence, où éclatait la joie... ne retentit plus du bruit des syllogismes, mais des clameurs des combattants ; le calme, la sécurité, les doux loisirs ont disparu.... Le royaume a été tellement écrasé parle fer et le feu, que moi qui le traversai dernièrement pour affaires, j'avais peine à me persuader que c'était là le pays que j'avais vu autrefois. »

De ce tableau de l'état général de la France ou peut rapprocher ce témoignage d'un contemporain au sujet de l'état de, la langue : « Pour ceu que nulz ne tient en son parleir ne rigle certenne, mesure, ne raison, est laingue romance si corrompue qu'à poinne li uns entend l'aultre et à poinne puet on trouveir a jour d'ieu (aujo.urji'hui) persoue qui saiche escrire ». On voit que la décadence avait été dans le langage aussi rapide et aussi profonde que dans l'État, ce qui s'explique facilement si l'on songe aux rapports étroits qui existent entre le développement d'une langue et celui de la nation dont elle est l'organe.

Une époque de troubles devait être fatale à l'ancien français tel qu'il était constitué. Une forte et longue tradition eût pu seule le maintenir sous la forme qu'il avait prise, car, nous l'avons dit, avec sa nature mixte, son caractère à demi synthétique, à demi analytique, il était arrêté à moitié du chemin, et il était bien difficile qu'il se tînt là sans pousser jusqu'au bout de son développement logique. Il eût fallu pour cela une époque calme, une autorité littéraire. Rien de ces choses ne se trouva. Le siècle était troublé par tous les excès, l'école dédaignait de s'occuper de la langue commune; celle-ci, laissée à elle-même, reprit sa marche, et

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