‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 270 sur 320 · III. Nen s'affaiblit à son tour en ne et par élision n · texte numérisé non relu

III. Nen s'affaiblit à son tour en ne et par élision n

Ex. :

Ne vus esmaier [effrayez]. (Roi., 27.)

Ne s' poet garder que mais ne li ataignet. (Ib., 9.)

Ne suffisait alors, sans adjonction d'aucun autre mot, pour marquer la négation. Ex. :

Li commenderres (commandeur) H respondi... quHl ne me congnoissoit. (Joinv., LXXX.)

Ilz ne bougèrent du pied de leur maistre.

(Gomm., II, 12.)

On trouve encore des exemples analogues non seulement dans les auteurs du xvi« siècle, mais même dans les écrivains classiques, Ex. :

J'ai fait le premier pour ne tomber en des répétitions,

(Malh., 1,464.) Le vieillard, qui n'attend une telle rencontre.

(Id. I, 15.) S'il faut qu'à vos projets la suite ne réponde.

(Gorn., IV, 161, var.)

Toutefois Gorneille (en 1660) a corrigé ce dernier vers, sans doute pour obéir à des préceptes grammaticaux qui commençaient alors à se fixer et qui voulaient que k négation ne fut complétée en pareil cas par les mots pas, point, suivant un usage déjà presque complètement adopté au siècle précédent.

En effet ne, dans la langue moderne, ne s'emploie plus seul pour exprimer la négation que dans un certain nombre de cas dont voici les principaux.

1" Certains verbes se construisent par archaïsme suivant l'ancien usage. Ex. : il n'importe^ il n'a cure.

Il n'avait garde, il égarait les masses.

(V. Hugo, Chat., VII, 12.)

Avec les verbes pouvoir, savoir, cesser, l'usage hésite.

2« A côté de ces expressions il faut ranger les phrases

optalives comme à Dieu ne plaise! qui expriment ud

désir ou un regret, et particulièrement celles de ces phrases qui commencent par la conjonction que. Ex. :

Olivier et Roland, que n'êtes-vous ici!

(V. Hugo, Lég. des siècles, IV, 3.)

3*^ Dans les propositions relatives qui dépendent d'uno principale interrogative ou négative, on peut se servir de ne, sans plus. Ex. :

Je ne vois personne qui ne vous porte aux nues.

4« Il en est de même dans les phrases hypothétiques, qu'elles soient introduites par si, ou que cette conjonction soit sous-entendue. Ex. :

Si ce n'avait été lui, je le chassais. — H'eût été son bon cœur, je lui aurais difficilement pardonné.

b° Même règle dans les propositions temporelles commençant par depuis que ou que lorsque le verbe est au présent. Ex. :

Il y a bien un an que je ne Vai vu. Depuis six mois que je ne Vai aperçu.

6^ Il en est encore ainsi quand la négation est limitée par la conjonction que. Ex. :

Nous n'avons perdu que cinq cents hommes.

7° Enfin, d'une façon générale, ne est suffisant lorsqu'il y a dans la phrase un mot semi-négatif : la conjonction ni, les adverbes guère, jamais, mais, plus, les indéfinis aucun, nul, personne, rien, les expressions comme âme qui vive. Ex. :

Quand je plaisois à tes yeux J'étois content de ma vie, Et ne voyois ni rois ni dieux

Dont le sort me fît envie.

(Mol., Am. magn., III, 7.) ' Il ne respectait rien de tout ce qu'on respecte,

{V. Hugo, ChâL, VII, 12.)

Mais ce sont là des faits particuliers. En général, et même, si l'on veut, dans un grand nombre des cas dont nous venons de parler, on ajoute à ne un mot complétif, on se sert, non pas de la négation simple, mais de la négation renforcée.

485. Négation renforcée. — Pour fortifier l'idée de la négation qui a besoin parfois d'être fortifiée tout comme une autre idée quelconque, on se sert d'une image, mais non plus d'une métaphore, simplement d'une comparaison. Il est facile de se rendre compte de la façon dont l'esprit procède. Pour dire d'un homme qu'il ne vaut rien, on dira qu'il ne vaut pas quatre souSj pas deux liards, qu'on n'en donnerait pas quatre sous, ni deux liards; c'est-à-dire qu'on remplace l'expression abstraite rien par une chose de dimension, de valeur, de durée minuscule. A l'idée pure et simple on substitue l'image. C'est le procédé général du langage.

Les Latins l'ont employé avant nous. On trouve dans leur langue les locutions : non fili facere (ne pas priser d'wn p.)\ non nauci /acere (ne pas estimer un zeste), d'autres encore. Or il en est résulté ce qui résulte toujours en pareil cas, l'image s'efface et la même expression finit par exprimer abstraitement ce gu'elle signifiait d'abord par figure : ne hilum voulait dire au début : pas même un de ces petits points noirs qui sont au bout des fèves. Bientôt ne hilum, devenu nihilum et nihilf équivaut tout simplement à notre mot rien.

Même chose se passe en français.

On ajoute à la négation ne des substantifs sans article (suivant l'usage du temps) qui désignent des choses très petites : goutte^ mie, pas, pointy etc. On a ainsi des locutions : ne goutte, ne mie, ne pas, ne point, qui expriment d'une façon imagée l'idée de pas du tout. Ces locutions sont toutes formées, comme on voit, suivant le même procédé, elles ont une commune origine, cependant si on les compare entre elles, on s'aperçoit qu'elles ont eu une fortune et une histoire très différentes.

Quelques-unes, comme ne goutte, ne mot, ont encore le sens de rien. Ex. : Je n'y vois goutte, il ne dit mot. Il y a plus. La signification primitive y est encore sensible, les mots goutte et mot ont conservé leur sens ; ce sens a été étendu par figure, mais il est demeuré ; quand on dit : je n'y comprends goutte, on sent encore qu'on fait une comparaison, qu'on dit plus qu'en disant :je n'y comprends rien. Le mot goutte est toujours là pour l'image, et on en a si bien conscience qu'on reconstruit quelquefois la phrase autrement, suivant les règles de la syntaxe moderne. Ex. : Je n'y vois pas une goutte.

Au contraire il en va tout autrement dans les locutions ne pas, ne point. Originairement elles avaient le sens de : pas un pas, pas un point. Mais ce sens est entièrement effacé, si bien que ces locutions s'emploient l'une pour l'autre, sans qu'on distingue si l'image convient ou ne convient point, car il n'y a plus d'image.

De cette différence fondamentale résaltent des distinction» très marquées entre les deux catégories de négations renforcées, sous le rapport du sens et aussi de la syntaxe.

P Gomme goutte, mot, brin, etc., ont gardé leur sens, les expressions formées par ces mots avec la négation veulent dire : pas une chose, si petite qu'elle soit, c'est-à-dire rien. Au contraire les expressions ne pas, ne point et anciennement ne mie, où les mots pas, point, mie n'ont plus

aucune valeur, sont de simples équivalents de la négation ne.

Les premières correspondent à nihil^ les secondes à non.

2° Les expressions : ne goutte j etc., sont toujours des expressions imagées dont on est libre de ne pas faire usage.

Au contraire ne pas, ne point, qui n'ont plus de sens spécial, ont, par suite d'une loi dont nous avons déjà constaté les effets, étendu leur emploi en même temps' qu'elles perdaient leur sens. Pas et point, originairement employés en certains cas seulement, sont devenus les compléments indispensables de la négation ne qu'ils renforcent.

Ge fait a eu une autre conséquence. Nous avons vu que tous les mots construits avec la négation ont une tendance à prendre le sens négatif. Il en a été de même pour pas et point j qui nient très souvent à eux tous seuls. Ex. : Avezvoies de l'argent? — Pas beaucoup. — Pas d'argent, pas de Suisses. — Invitée ou point invitée, je ne m'en souviens pas (Staal, Mém., I, 299, L.) On trouve même joom^ construit absolument avec le sens de non. Ex. : G. Dandin : Non. — Angélique : De grâce. — Gr. Dandin ; Point. (Mol,, G. Dandin, III, 8.)

Par une suite toute naturelle, pas et point, devenus négatifs par eux-mêmes, tendent à se passer de ne. On trouve au XVII® siècle un très grand nombre d'exemples qui le prouvent; ce sont en général des phrases interrogatives. Ex. :

Pécheur,., veux-tu pas restituer ce bien mal acquis?

(Bossuet, Serm,, L.) S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur. Seront-ils point traités par vous de téméraires? (La Font., Fab,, VHI, 4.^

La question fut discutée par les grammairiens. Vaugelas trouvait « qu'il était d'ordinaire plus élégant de ne pas mettre la négative ». Mais il s'en faut bien que tout le monde ait été de son avis.

Néanmoins et malgré les opposants, l'ellipse de ne est aujourd'hui fréquente. Dans la langue populaire elle est de règle. Là le vrai mot négatif est pas ou point; ne est presque toujours sous-entendu. Ex. :

Fait vraiment un froid d'attaque.

Quand f pens' quef suis pas couvert.

Et qu' j'ai pas d' poils comme un braque Cest pas rigolo, l'hiver,

(Richepin, Ch. des Gueux, 170.)

486. Remarques. — La négation française s'emploie en dehors même des phrases négatives. Or l'emploi de ne après certains verbes est une des grosses difficultés de la syntaxe française. On dit : fai défmidu qu'il vînt, mais : je crains qu'il ne vienne. Les règles à ce sujet sont fort complexes, elles varient souvent de verbe à verbe. D'autrefois même, par exemple si la proposition est interrogative, la syntaxe de la proposition subordonnée diffère suivant les nuances de la pensée. On dira : avezvous peur qu'il ne vous égare, si la réponse doit être : oui, j'en ai peur, et au contraire : avez-vous peur qu'il vous égare, si Ton s'attend à la réponse opposée : non, je n'en ai pas peur.

Nous n'entreprendrons pas de justifier ni même d'exposer par le menu ces règles fort compliquées ; mais, d'une façon générale, voici comment on peut expliquer la présence de la négation dans ces tournures. La raison en est dans le latin même.

Je crains qu'il ne vienne se disait en latin : Timeo (ut) ne veniat; plus tard, à une époque où l'on ne distinguait plus

ne et ut non : timeo ut non veniaty et enfin, quand à la conjonction ut s'est substituée la conjonction populaire quod : timeo quod 7ion veniat.

Le français n'a fait que reprendre cette construction. Mais» comme nous le disions tout à l'heure, elle n'est pas générale. En outre, l'ancien français allait jusqu'au bout; il exprimait la négation tout entière complétée par pas, point^ plus.

Au contraire, le français moderne ne se sert en pareil cas que de la négation ne, qui, nous l'avons vu, est singulièrement affaiblie.

(Sur l'emploi de la négation après un comparatif, voir au g 230.)

Page 1