‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 296 sur 320 · DE L ORDRE DES MOTS · texte numérisé non relu

DE L ORDRE DES MOTS

544. Ordre des idées et ordre des mots. — Quand deux hommes conversent, il est évident que celui qui parle, s'il veut être suivi et compris sans peine, ne pourra point commencer par une idée inconnue de son interlocuteur ; il devra au contraire trouver, autant que possible, un point de départ, une notion initiale présente à l'esprit de celui qu l'écoute comme au sien propre, une sorte de point de ralliement où leurs deux intelligences se rencontreront et d'où il conduira l'interlocuteur vers l'inconnue qu'il veut lui apprendre.

Supposons qu'il s'agisse de la destruction de Garthage par Scipion. 1° Il pourra être question de ce fait à propos de la biographie de Scipion. On vient de parler de lui. Son nom est connu, c'est de lui qu'on partira et on dira : Scipion détruisit Carihage.

2° Il pourra être question de ce même événement à propos de l'histoire de Garthage. Dans ces conditions, le nom de la ville ayant déjà été prononcé, on commencera par lui et la phrase sera renversée. On dira : Garthage fut détruite par Scipion,

3' Enfin, si l'entretien roule sur la chute des grandes villes de l'antiquité, c'est l'idée de destruction, de ruine qui se présentera la première. La phrase sera encore retournée. On dira : La destruction de Garthage fut V œuvre de Scirpion.

Il serait facile de multiplier de semblables exemples. Gelui-ci suffit à montrer comment une idée est tour à tour présentée au début ou à la fin d'une phrase suivant qu'elle se

trouve être la notion connue sur laquelle on s* appuie, ou Tinconnue à laquelle on veut aboutir. Il n'y a, en général, de suite et de logique dans l'expression que si la marche de la phrase est ainsi parallèle à la marche de la pensée, et si les mots se succèdent dans le même ordre que les idées.

545. C'est là la théorie, mais il s'en faut bien que les diverses langues offrent pour l'appliquer des facilités égales.

En latin, on pouvait à peu près disposer les mots à son gré, suivant l'ordre que la pensée demandait. La présence d'une flexion permettait de reconnaître quel rôle syntaxique un mot jouait dans une phrase, quelle que fût d'ailleurs la place attribuée à ce mot. Ainsi traduisons l'exemple que nous proposions tout à l'heure. On pourra dire également :

Scipio delevit Carthaginerrij Carthaginem delevit Scipio, Delevit Scipio Carthaginem.

Il n'y a rien à changer à la syntaxe. Suivant les besoins du sens on peut commencer la phrase par Scipio ou par Carthaginem, on reconnaîtra toujours dans les deux noms celui qui est sujet et celui qui est régime, puisqu'ils ne sont pas au même cas.

L'ancien français, gardant quelques précieux restes de la déclinaison latine, avait, à cause de cela même, conservé en même temps une grande liberté de construction. On eût pu écrire sans équivoque au xiii® siècle :

Cartage conquist H dus Scipions, Li dus Scipions conquist Cartage, Conquist Cartage li dus Scipions.

Scipions étant au sujet, CarihagedM régime, nulle confusion n'était possible.

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