DE L'ORDRE LOGIQUE DES MOTS
Au contraire il eût été impossible en français moderne de continuer à dire, comme dans l'ancienne langue et en gardant à la phrase la même forme : Carthagè détruisit Scipion. L'exemple montre pourquoi. Comment distinguer le nom sujet du nom régime? On est exposé à les confondre, et par conséquent à donner à la proposition un sens tout contraire de celui qu'elle a réellement.
La liberté de construction est le privilège des langues à flexion. Le français, en perdant sa déclinaison, devait donc perdre du même coup la liberté dont il avait quelque temps joui. Cette seconde transformation était, dans l'ensemble tout au moins, la conséquence naturelle et forcée de la première.
En effet, dans le français actuel, comme dans la plupart des langues analogues, l'ordre des mots est relativement fixe. Le sujet marche devant, le verbe vient après, le régime est derrière.
C'est là l'ordre dit syntaxique, qui contribue avec les particules à marquer les rapports syntaxiques que les mots ont entre eux, à distinguer le sujet et le régime par la place qu'ils occupent.
On l'appelle aussi ordre logique des mots, certains grammairiens ayant essayé de démontrer que cet ordre de la phrase représente exactement l'ordre dans lequel les idées se présentent à l'esprit. Rien n'est plus faux que cette prétention, il suffit pour le prouver de se rappeler le grand nombre de cas où nous sommes obligés de recourir à un artifice de style pour placer dans un autre ordre les éléments de la proposition qui, avec le prétendu ordre logique, ne suivraient point la marche de la pensée.
L'existence d'une construction fixe est une nécessité inhérente à la nature même de la langue française, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, mais il ne faut point essayer de la justifier autrement; il vaut mieux reconnaître qu'elle est
souvent une source de gêne et d'embarras, particulièrement lorsqu'on veut traduire.
Heureusement, les éléments secondaires de la proposition, adjectifs, adverbes, régimes indirects ou régimes circonstantiels, toujours reconnaissables grâce à leur forme ou aux particules qui les introduisent, n'ont pas été soumis à la règle générale et se placent encore un peu à volonté ; c'est là une grande source de variété pour la langue, source qui serait plus féconde encore si l'analogie n'avail amené peu à peu l'habitude de donner à ces éléments-là aussi une place presque invariable, au moins en prose.
Place du verbe.
546. En latin, quand il n'y avait point d'intérêt à le déplacer, le verbe se mettait de préférence à la fin de la phrase. Toutefois on trouve déjà, dans le latin de la décadence, une tendance à placer très souvent le verbe au milieu. Cette tournure convenait bien à l'esprit analytique du français. « Elle indique, en effet, dit M. Weil, que la pensée totale, renfermée dans la proposition entière, a été décomposée en deux idées, exprimées par les deux groupes de mots dont le verbe interposé empêche la confusion, et déclarées égales par un acte de notre jugement. »
Aussi, dès les origines, c'est la construction qui prévaut.
On trouve bien, dans d'anciens textes, quelques exemples de
ejet du verbe à la fin d'une proposition subordonnée. Ex. :
In quant deus savir et podir me dunat. (Serm. de
Strasb. (Autant que Dieu m'en donne savoir et pouvoir.)
Mais des phrases comme celles-ci sont exceptionnelles, et en général dans les propositions principales on ne met pas le verbe à cette place.
Il est quelquefois au commencement de la phrase, nous le verrons en parlant de l'inversion du sujet (g 548), mais le