EXCEPTIONS AUX LOIS PHONÉTIQUES
ainsi dans sa phonétique des particularités qui procèdent du génie propre des populations qui le parlent.
D'époque à époque, mêmes changements. Les principes universels sont seuls éternels. Mais les lois particulières sont susceptibles de changer de siècle en siècle, de génération en génération, comme elles changent de province à province et de village à village.
La plupart de ces changements n'ont d'autre cause que le mouvement même de la langue qui résulte du mouvement correspondant de la race.
Cependant il faut noter ici, parmi les causes de changements anormaux, rinfluence savante qui, entravant l'action des lois phonétiques, finit peu à peu par en amener la chute.
En voici un exemple. Le latin populaire avait coutume de placer un i devant les groupes sp^ st, de dire istatum (état), ispatam (épée). En ancien français, cet i est devenu un e. De là les mots estât, espée (plus tard état, épée), sur le modèle desquels on refait d'autres mots tous précédés de Ve. Or, dans les mots formés par les savants, cet e n'existe pas. De là les formes statue, squelette. Le peuple, néanmoins, continue à dire un esquelette, une estotue, un escorpion. Mais l'autorité littéraire finit le plus souvent par triompher et fait tomber l'ancien usage régulier en désuétude.
Nous avons dit que les lois phonétiques ne souffrent pas d'exception. Il faut entendre que l'action de ces lois s'étend à tous les mots d'origine populaire.
On ne doit pas, en effet, considérer comme des exceptions les exceptions apparentes, qui s'expliquent aisément :
1° Quand on compare les mots loyal eimortelj venus l'un de legalerriy l'autre de mortddem, il semble que la règle qui veut que a dans ces conditions se change en e soit contredite par le premier exemple. C'est qu'ici, comme dans un certain nombre de cas, la langue a admis deux développements parallèles d'un même son. Il n'y a pas en présence une règle et une exception, il y a deux règles.
2» Un certain nombre de mots n'ont pas la forme qu'ils
devraient avoir régulièrement, parce qu'ils ont été refaits par analogie avec d'autres. Ainsi rigidwn devrait donner au masculin voit. Mais ce masculin a été refait sur le féminin roide, de là la présence de Ve. Maritare donnait régulièrement marder. Mais on a refait sur mari^ marier. De même dolorem a donné douleur et a entraîné douloureux au lieu de doureux; honeur a amené honorer au lieu de ondrer. Tous les verbes de la conjugaison en ier de l'ancien français ont été refondus sur ceux en er. Aidier, mangier, cherchier, sont devenus aider^ manger^ chercher.
Les faits de ce genre sont très fréquents. Le jeu des lois phonétiques amenait souvent une grande complexité de formes. Le besoin de simplification a été plus fort. On a reformé des séries de mots sur d'autres types malgré les lois phonétiques, et les mots ainsi refondus sont devenus autant d'exceptions. Il faut, dans la phonétique comme dans la syntaxe et partout, tenir le plus grand compte de cette action perturbatrice de l'analogie.
3° Un grand nombre de mots ont des formes contraires aux lois de la phonétique française, parce qu'ils nous sont venus du latin par l'intermédiaire d'une autre langue dont ils ont gardé les formes.
Ils sont d'autant plus susceptibles d'induire en erreur qu'un certain nombre d'entre eux ont des apparences toutes françaises. Ainsi, s'il est facile de reconnaître la provenance de mots comme burlesque, cantate, piano, ou blocus^ le mot abeille, par exemple, a bien l'air français; on est dès lors porté à se demander comment le 6 a pu subsister. C'est que abeille est un mot provençal.
4° Enfin un très grand nombre de mots français sont, comme nous le verrons, en parlant du vocabulaire, de formation savante. Quelques-uns sont très anciens et ont subi des changements postérieurs à leur entrée dans la langu3; néanmoins il est évident que, issus du caprice
individuel et formés ou transcrits comme il a plu à leur créateur, ils échappent complètement à l'analyse phonétique. Beaucoup sont fort difficiles à reconnaître et ne se distinguent des mots populaires par aucun caractère extérieur immédiatement apparent. C'est une question d'histoire qui se pose à propos de chacun d'eux.
46. Voyelles atones et voyelles toniques. — Les peuples qui du latin ont fait le français, quelque loin qu'ils soient allés dans la voie de la simplification, et quelque profondes que soient les modifications qu'ils ont fait suhir aux mots, ont observé cependant la règle essentielle de la prononciation latine, celle de l'accentuation.
On sait que, dans toute langue, un mot de plusieurs syllabes a toujours une syllabe dominante qui est le centre autour duquel les autres viennent se grouper, c'est la syllabe accentuée ou tonique ; les autres sont dites non accentuées ou atones (de atonos, sans accent). Il en était ainsi en latin, où chaque mot, sauf quelques proclitiques, avait une syllabe accentuée. Gomment cette accentuation se marquait-elle? Par une élévation de la voix montant d'un ton ou d'un demiton, par exemple? par une intensité plus grande du son poussé avec plus de force? ou de ces deux façons à la fois? La question a été très controversée.
En tous cas, l'accent tonique, comment qu'il fût marqué, l'était fortement, et avait une extrême importance. Il était, comme on l'a dit, l'âme du mot, et l'on peut se rendre compte, sinon de ce qu'était cet accent, au moins du rôle qu'il jouait, en observant la prononciation de certaines langues modernes, comme l'allemand ou l'italien. Il suffit de déplacer l'accent d'un mot pour n'être plus entendu.
L'accer.t tonique en latin ne pouvait se trouver qu'à deux
endroits : sur l'avant-dernière syllabe du mot si cette syllabe était longue, sur la précédente si l'avant-dernière était brève. Dans Romànus, l'accent était sur l'a; dans dàminuSy i étant bref, l'accent était reporté sur l'o de la syllabe antépénultième, c'est-à-dire de la troisième en commençant par la fin. En termes techniques, le premier mot considéré au point de vue de l'accent est un paroxi/toUy le second un proparoxytonK
Outre cette accentuation principale, la première syllabe de chaque mot ou syllabe initiale était marquée également par une élévation de la voix moins forte que sur la tonique, et qu'on a nommée pour cette raison accent secondaire.
Ces deux accents se confondaient quelquefois dans les mots dissyllabiques, comme mare, ou dans des mots comme dôminus, qui ont l'accent principal sur l'initiale. Mais ils étaient distincts dans sani'àtem, dans ecclèsiaj par exemple.
Accent principal et accent secondaire se sont également maintenus dans le latin populaire et dans le roman. Ce fait est d'une extrême importance et domine pour ainsi dire toute la phonétique. Il a eu en effet pour résultat, d'une part, d'assurer aux syllabes ainsi marquées une plus grande consistance, et au contraire d'entraîner l'assourdissement ou la chute des syllabes voisines atones.
En effet, toute prononciation plus marquée d'une syllabe particulière amène un abaissement de la voix sur les syllabes environnantes, qui perdent ainsi de leur force : cette règle se vérifie même en français. L'e muet après la syllabe accentuée, qui s'entendait encore autrefois, a fini par devenir absolument muet dans mèrQ par exemple, qu'on prononce comme 7ner; de même dans l'intérieur des mots : ainsi on dit mouch\e)ron et non moucheron. Il y a même