ÉCRITURE ET PRONONCIATION
63. De l'alphabet. — On sait que l'idée de représenter les sons mêmes du langage par des signes, et surtout de représenter chacun de ces sons par un signe particulier, n'est pas très ancienne. D'origine égyptienne, mais transformé par les Phéniciens, l'alphabet fut porté par eux sur les bords de la Méditerranée. Les Grecs, les Étrusques, les Latins l'adoptèrent, chacun avec quelques modifications particulières.
Les populations celtiques n'avaient point d'alphabet qui leur fût propre; les quelques rares inscriptions gauloises qui nous sont parvenues sont en caractères grecs.
Les Romains, en important leur langue, introduisirent du même coup leur alphabet, et nous l'avons gardé depuis lors. Toutefois la forme en a bien souvent changé. La cursive romaine a disparu ; la capitale elle-même, dont nos caractères typographiques majuscules sont la reproduction, a pris à travers les âges une série d'aspects différents. En outre, on en a dérivé de nouvelles minuscules, de nouvelles cursives, qui varient de pays à pays et d'époque à époque; et quelques-unes d'entre elles sont si éloignées du type primitif qu'il est difficile, sinon impossible, à quelqu'un qui n'y est point exercé, de déchiffrer une charte ou un diplôme. Nous ne pouvons donner ici aucune idée de l'histoire de ces variations dont l'étude constitue une science spéciale : la paléographie.
Nous ne considérerons l'alphabet que dans ses rapports avec les sons qu'il représente. A ce point de vue, l'alphabet a peu changé.
A l'époque romaine il avait vingt-trois lettres : A, B, G, D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, 0, P, Q, R, S, T, V, X, Y, Z.
Ce nombre resta intact jusqu'au xvi^ siècle, où des réformateurs dont nous aurons à parler par la suite tentèrent de l'augmenter. Quelques-uns de leurs essais réussirent.
C'est de cette époque que datent la distinction du j et de ^^, de Vu et du v, l'introduction de la cédille (d'origine espagnole) et des accents. Ces nouveautés mirent un certain temps à s'imposer, mais, grâce aux imprimeurs français de la Hollande, elles finirent par être définitivement admises aux xvii^ et xviii^ siècles.
Plusieurs d'entre elles étaient heureuses, l'invention du j et de Vu par exemple. Pour que la réforme fût complète, il en eût fallu beaucoup d'autres. Les propositions ne manquèrent pas, mais il n'est pas aussi facile qu'il le semblait à Dubois, à Maigret ou à Ramus de faire accepter en matière d'écriture des méthodes nouvelles contraires aux habitudes des yeux et de la main. Aussi malgré leurs efforts, le mouvement s'arrêta là, et l'alphabet resta comme par le passé insuffisant.
Il suffit de le parcourir pour en apercevoir les défauts :
P Un certain nombre de caractères font double emploi avec d'autres ; ainsi le k avec le 7 et le c (dur) ; Vs avec le ç ; l'y avec Vi; il y a ainsi plusieurs signes pour un son.
2° Ce qui est plus grave, il y a plusieurs sons pour un signe, simple ou complexe. C'est là une source de perpétuelles difficultés.
Voilà le t par exemple qui a un son propre. Il est regrettable qu'il sonne en même temps s (dans potion, facétie, etc.). Quiconque lit le Temps s'est demandé cent fois comment il fallait lire le nom d'un de ses chroniqueurs, M. Glaretie. Est-ce Claretie ou Glareçie?
Quand il s'agit de signes doubles, l'embarras est bien plus grand. Voilà une combinaison de deux caractères ; elle a une valeur propre, on lui donne une valeur conventionnelle; quand a-t-elle l'une, quand a-t-elle l'autre?
Ainsi II sonne comme l simple, d'une façon un peu plus marquée, dans certains mots. Exemple : i/^uslre.
Dans ûlle, voici que la même combinaison sonne tout autrement, comme un / mouillé.
Do même ^w sonne tantôt gw (guano), tantôt g (guerre).
De môme encore gn sonne tantôt n (Espagne), tantôt ^ -i- n (stagnant), etc., etc.
Mais les inconvénients qui résultent de cet état de choses, pour réels qu'ils soient, ne sont pas très graves, et si la langue française est aussi difficile à écrire correctement, ce n'est point aux lacunes de l'alphabet qu'il faut s'en prendre, mais surtout aux fantaisies des règles orthographiques.
64. De l'orthographe. — L'orthographe ou orthographie, aux règles de laquelle nous sommes aujourd'hui soumis, est d'origine récente. Au moyen âge, il n'y avait aucune règle, mais seulement des habitudes graphiques, essentiellement variables suivant les époques, les dialectes, les écrivains et les scribes.
A priorij il n'y a évidemment qu'un système graphique rationnel, c'est celui qui consiste à écrire tout ce qu'on prononce et rien que cela, c'est-à-dire à figurer dans l'écriture tous les sons tels qu'on les entend. C'est là le système usité par les voyageurs qui recueillent le langage d'une peuplade barbare, et il n'y a pas que les langues sauvages qui s'écrivent ainsi. Une semblable orthographe, fondée sur la prononciation, s'appelle orthographe phonétique parce qu'elle reproduit les sons.
Rien ne serait plus simple si la prononciation restait toujours semblable à elle-même. Mais elle varie et elle varie
assez vite, nous Tavons vu. Si l'orthographe change en même temps, les auteurs qui ont écrit un siècle ou deux auparavant deviendront bientôt illisibles pour les générations qui suivent. Si au contraire l'orthographe reste immobile ou se modifie plus lentement, elle ne représente bientôt plus les sons actuels de la langue, mais les sons qu'elle avait antérieurement. Elle est en retard sur la prononciation, et, la distance s'agrandissant au fur et à mesure que le temps s'écoule, arrive un moment où le désaccord est complet. Alors l'orthographe représente un état antérieur de la langue, plus voisin de ses origines, elle est dite étymologique.
L'orthographe française ne fut jamais franchement phonétique. Quand la langue commença à s'écrire, elle était encore très proche de la langue originelle, et ceux qui l'écrivaient, versés dans la connaissance du latin, prirent l'orthographe latine pour base de l'orthographe française, là où les formes des deux langues n'étaient pas trop éloignées. C'est ainsi que aller devint altre, testa, teste, angelum, angle, etc.
Naturellement, sous l'influence de la prononciation, des modifications rapides et notables se produisirent, mais la tendance étymologique fut, dès les origines, prépondérante. Ainsi altre ne tarda pas à devenir autre. Mais teste continua à s'écrire de même, bien que l's ne se fît plus entendre dès le xiir siècle. Dans la plupart des cas, l'usage traditionnel demeura ainsi le plus fort.
Par exemple, 1'/ subsista longtemps après s'être vocalisée dans des mots comme beltet (beauté), chevals (chevaux). Le c continua à s'écrire c, alors que déjà il était passé au son de c^ ; le ^ se maintint quand il était tombé dans la prononciation, soit dans des mots où il était seul, exemple: bontet (pour bonté), soit là où il était combiné avec s sous forme de z. Au xvi^ siècle, on écrivait encore hontez et non
bontés, bien que depuis trois siècles le changement fût accompli.
L'orthographe n'eût ainsi jamais rattrapé la prononciation dans sa marche, mais, ce qui l'empêcha à tout jamais d'y parvenir, ce fut l'influence savante qui dès le xv^ siècle commença à se faire sentir.
Sous prétexte de rapprocher la langue française de la latine, les érudits du xv^ siècle reforment l'orthographe des mots français sur celle des mots dont ils dérivent. Ceux du xvi« siècle, cette fois sans aucune réserve, appliquent systématiquement cette méthode, et les impressions comme les manuscrits prennent sous leur influence une nouvelle figure ^
On substitue des lettres latines aux lettres françaises qui en dérivent : cérémonie, lettré, povre, oreille, deviennent cérimonie, littré, pauvre, di\xreille, à cause de cerimoniain, litteratum, pamperum, ainriculam. On écrit aele au lieu de ele (aile), clair au lieu de cler pour rappeler alam, clarum.
Ailleurs on rétablit des lettres qui avaient disparu : ni, pié, reprennent un d : nia., pied ; avenir devient advenir; conoistre, cognoistre; conter, compter, etc. ; souvent on ne s'aperçoit même pas que la lettre latine est déjà représentée dans le mot. Dans neYeu^ par exemple, comme dans recevoir, le v dérive d'un p latin; dans l'ignorance où l'on . est, on réintroduit cep. De là les formes nepvew, rece]^Yoir.
Et comme la science étymologique est dans l'enfance, il arrive souvent qu'on se trompe et qu'on refond les mots français d'après des types latins ou grecs avec lesquels ils n'ont aucun rapport. Pois venu de pensum est rapporté à pondus, on lui donne un d, poids ; savoir (de sapere) à scire, on écrit sç : sçavoir.
l. Voir: Darmesleter, Le seizième siècle en Franee. — Didot, de V Orthographe.
92 i>HONÉTIQUE.
Indépendamment même de ces abus et de ces erreurs, la réforme était mauvaise. On aura beau vouloir rapprocher eut de hahuit, maintenir la diphtongue eu : eut, voire même un h, '^heut, on sera bien loin encore de l'original. En vérité, de quelque façon qu'on l'écrive, un savant reconnaîtra toujours dans un mot français les vestiges grecs ou latins ; quant aux ignorants, l'orthographe, quelque étymologique qu'elle soit, ne leur sera d'aucun secours.
Il n'en est pas moins vrai que la doctrine des latinistes a prévalu dans son ensemble.
L'école adverse à la tête de laquelle se trouvaient Meigret, Pelletier, Ramus, eut le tort de tenter une trop grosse révolution en proposant une orthographe purement phonétique. L'exagération même de leur système le perdit, et la tradition, plus arriérée que jamais, triompha.
Sans doute l'écriture absolument pédantesque ne fut point complètement adoptée, grâce à la résistance de quelques écrivains et du bon sens public, grâce aussi à la réaction générale contre les latiniseurs, mais en somme les conservateurs triomphèrent, et leur succès fut durable.
Sous l'influence de Régnier des Marais, ce fut le principe étymologique qui l'emporta dans l'Académie, et de ce jour tout espoir de remède fut perdu ; le dictionnaire faisant autorité, il n'y eut plus de progrès possibles que ceux que la compagnie voulut permettre.
Il faut reconnaître que depuis 1694 ils ont été nombreux. Dans la nouvelle édition de 1740, on vit disparaître des milliers de lettres étymologiques absolument inutiles, particulièrement des d et des s.
Aàvocaty apostre, iste redevinrent avocat, apôtre, ile ; abysme, eschole, scavoir, impreveu^ furent désormais abyme, école, savoir, imprévu. Des changements analogues atteignirent cinq mille mots. La voie était ouverte.
L'édition de 1762 reconnaissait entre autres choses la
distinction de Vi et du j, de Vu et du Vj et depuis lors des simplifications de toute espèce ont été faites.
Mais la tâche reste immense. Un grand nombre des erreurs introduites dans l'écriture sont encore aujourd'hui consacrées : poids continue à garder son d, scie son c, genoux son x, nez son z. On pourrait citer de nombreux exemples analogues.
Et n'y en eût-il plus, rien ne serait fait encore. 11 faut le dire bien haut, c'est le système même qui est mauvais. Notre orthographe n'est ni phonétique, ni étymologique, bien qu'une tendance incontestable la porte de ce dernier côté, elle est traditionnelle et tout entière fondée sur un usage arbitraire. Aucune vue d'ensemble, point de règles générales. Les lois qui régissent les variations des mots, celles du participe passé, par exemple, peuvent être subtiles, oiseuses, soit, on en peut encore faire la théorie.
Au contraire, il est impossible de savoir autrement que par la pratique comment s'écrit un mot, abstraction faite de sa flexion.
Pourquoi honneur, qui vient de honorem, a-t-il deux n? et courir j qui vient de currere, n' a-t-il qu'un r? Charrue s'écrit avec une lettre double, d'où vient que chariot, qui dérive d'un même radical n'en a qu'une simple? — Si l'accent circonflexe représente un s élidé dans plaît, pourquoi tait, formé de tacet, comme plaît de placet, n' a-t-il pas de î? S'il est le signe d'une voyelle longue, comment zone et d'autres mots pareils ne le portent-ils pas ? — Le 2 est censé représenter un groupe étymologique, ts, et en effet il le représente dans le mot chantez (cantatis), par exemple, mais quelle raison alors de laisser ce 2 à la fin de mots comme nez venu de nasum ou rez de rasum, où jamais il n'y eut de dentale?
On a empli des livres du relevé de semblables incohérences. L'Académie écoute volontiers les doléances, elle
donne même, dans une certaine mesure, satisfaction aux réclamations les plus motivées, mais elle ne peut évidemment tenter une révolution analogue à celle qui fut essayée au XYi** siècle. Tous les livres imprimés antérieurement deviendraient du même coup illisibles, et le sacrifice est trop grand. Il y a plus : l'on est en droit de douter qu'un semblable essai puisse réussir; les habitudes sont trop invétérées, la tradition trop longue et trop forte. Tout ce qu'on peut demander et espérer, ce sont des réformes lentes, progressives et fatalement partielles.
Il n'en est pas moins vrai que l'état de choses actuel est regrettable.
La langue d'abord en souffre. L'écriture et la prononciation se trouvent en lutte, et comme l'a remarqué Littré, il y a chez ceux qui apprennent beaucoup la langue par la lecture une propension très marquée vers l'habitude de conformer la prononciation à l'écriture et d'articuler des lettres qui doivent rester muettes. Ainsi s'est introduit l'usage de faire entendre le s de fils qui doit être prononcé, non pas fis% mais fi, de même dans lacs, dont la prononciation vraie est là. On fait sonner les lettres doubles, on lie rigoureusement les mots, ainsi s'accroît la tendance fâcheuse qui s'affirme de plus en plus en français, et qui aboutit à rendre la langue plus rude, en augmentant le nombre des bruits et en diminuant celui des sons musicaux.
Mais c'est là une conséquence minime à côté d'autres beaucoup plus graves. Il y aurait un intérêt vraiment national à ce que notre orthographe fût simplifiée. Gomme la langue serait plus facile à répandre à l'étranger, à enseigner au paysan et à l'enfant! Aujourd'hui un petit Allemand, un petit Italien surtout, sait écrire correctement ou à peu près quelques mois après qu'il sait écrire. Le jeune Français qui est obligé, avec les préjugés actuels, d'apprendre, sous peine de passer pour un homme d'éducation médiocre, une
orthographe si compliquée qu'il n'en connaîtra jamais toutes les perfidies, y perd le meilleur de son temps et de sa peine. Pendant qu'il se dépense à ces inutilités, ses rivaux étudient la géographie, les sciences, les langues étrangères. C'est là, il ne faut pas s'y méprendre, une des causes de l'infériorité de l'instruction en France.