‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 73 sur 320 · MOBILITÉ DU LEXIQUE · texte numérisé non relu

MOBILITÉ DU LEXIQUE

88. Le lexique d'une langue varie d'époque à époque; il est, comme les formes grammaticales, comme la prononciation, comme la langue enfin tout entière, dans un perpétuel devenir.

Les raisons de cette extrême mobilité sont faciles à comprendre, si l'on songe tout d'abord que la multiplication des mots est une conséquence nécessaire de la multiplication des idées, et il n'est pas besoin de longs développements pour montrer comment l'homme étend sans cesse le champ de ses connaissances. Il découvre dans le monde extérieur des faits, des êtres, dont il ne soupçonnait pas l'existence. D'autre part, il crée lui-même des corps, des appareils dont le principe même était ignoré de ses ancêtres. Et à cette transformation du monde physique correspond une révolution non moins rapide dans le monde des idées. Sur tous les points où s'est portée l'activité humaine, nous voyons paraître de nouvelles conceptions. Pour ne parler que de la politique, où cependant les peuples, et la France en particulier, semblaient avoir épuisé la série

des combinaisons possibles, n'assistons-nous pas à une éclosion presque quotidienne de projets et de systèmes?

Il est évident qu'à ce développement de la pensée correspond un développement parallèle du lexique. On comprendrait à la rigueur que pendant des siècles un peuple ne modifiât ni la syntaxe ni la prononciation de sa langue, on ne comprendrait pas qu'il acquît des idées et restât dépourvu des mots nécessaires pour les rendre.

Outre cette première cause, les mouvements du lexique s'expliquent par des raisons d'une autre nature, d'ordre à la fois grammatical et psychologique. En effet, d'une part les mots s'usent, et, d'autre part, l'homme a besoin non seulement d'exprimer sa pensée, mais de l'exprimer avec le plus de vivacité et de variété possible.

Ge n'est pas, en effet, seulement le lettré qui cherche à présenter une idée dans toute sa valeur, c'est aussi l'homme du peuple qui aime les termes vigoureux et expressifs. Son esprit travaille sans cesse à lui fournir de nouvelles images plus frappantes que les anciennes, surtout si celles-ci se sont un peu ternies par l'usage, comme des monnaies qui ont longtemps circulé. Ainsi le mot chef, qui signifie tête, n'ayant plus, à un moment donné, paru assez expressif, a été remplacé par le mot teste, qui signifie proprement coquille, et celui-ci a déjà fait place dans le langage populaire à un mot nouveau : la boule, qui désigne par une nouvelle image, un objet toujours identique, mais que l'esprit voit sous une forme différente.

Ces considérations générales suffisent pour faire voir quelle fut l'erreur de ceux qui prétendaient fixer la langue française. Il eût d'abord fallu fixer la pensée.

Aussi est-ce en vaim qu'au xvii« siècle, les Sociétés littéraires, puis l'Académie, Vaugelas et Bouhours ont tenté de grands efforts. L'immense influence qu'exerça la littérature du grand siècle n'a pas même suffi à arrêter la

langue dans sa marche. Elle a pu préserver un moracnl la langue littéraire des innovations ; mais à côté, le travail s'est continué sourdement et, de nos jours, la barrière a été franchie. Le flot des expressions nouvelles monte sans cesse, et si rapidement que les dictionnaires ont peine à les enregistrer toutes.

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