LE LEXIQUE DU LATIN VULGAIRE
représentant des objets ou des idées que le peuple ne connaissait pas.
D'autre part, où le latin classique avait deux ou trois synonymes, le latin populaire se contentait d'un seul mot : janiia avait cédé à porta qui a donné porte ; oppidum et urbs à villa qui a donné ville ; amnis et flumen à fluvius qui a donné fleuve.
Cependant il ne faudrait pas croire ce lexique plus pauvre qu'il n'était. On peut en juger par celui de nos patois, qui est quelquefois très étendu. Bien des petits faits, peu importants pour l'homme de la ville et qu'il désigne par à peu près, sont mieux connus de l'homme des champs qui les exprime avec plus de propriété. Ainsi le cri de chaque bête sera nommé par lui d'un nom spécial, et tandis que nous disons d'un animal qu'il fait des petits, sans nous expliquer autrement, l'homme de la campagne emploie un terme propre, suivant qu'il s'agit d'une vache, d'une brebis, d'une louve, etc.
88. Ceci dit, notons rapidement les ressemblances et les dif férences entre le latin populaire et le latin classique.
V Le latin populaire conservait un grand nombre de mots du latin classique : aquila, frenum^ vagina^ gracilis^ gubernator, vespa, vervactum, gaudîosus, gemellus, lacrima, latrociniwni. Légère^ tractare, trahere, mare^ pater, ordo^ probare, etc., etc.
2" Des mots du latin littéraire avaient été remplacés par des expressions d'origine populaire dont le sens s'était étendu ou spécifié, et qui remplaçaient d'anciens termes :
Ainsi : linteolum s'employait pour sindon (linceul); caminus pour via (chemin) ; battalia pour pagna (bataille); formaticum pour caseum (fromage.).
3° Des dérivés et des composés formés suivant les procédés de la dérivation et de la composition populaire avaient remplacé les simples ou les dérivés latins formés sur d'autres simples ou avec d'autres suffixes. Ainsi on disait :
Diurnus au lieu de dies (le jour); fontana au lieu de fons (la fontaine); fimarium au lieu de fîmus (fumier); abarde au lieu de ante (avant) ; usare au lieu de uti (user).
En particulier un grand nombre de diminutifs avaient remplacé les simples. On employait :
aviolus pour avus (aïeul) ; acucula — acus (aiguille) ; sturnetlus — sturnus (étourneau); auricula — auris (oreille) ; ovicula — ovis (ouaïlle, brebis) ; lusciniolus — tuscinius (rossignol).
Ou bien des dérivés s'étaient substitués à d'autres dérivés. La langue avait changé de thème ou de suffixe. Exemple :
duplare pour duplicare (doubler); œternalis — œternus (éternel); cupiditia — cupiditas (convoitise).
4° Des mots étrangers s'étaient introduits, appartenant ou au grec, ou au celtique, ou aux dialectes germaniques. Ainsi :
alauda qui a donné en ancien français aloue (d'où le français moderne alouette), appartient au celtique;
parabola — parole, au grec ;
ourg — oourg, aux dialectes germaniques.
(Pour plus de clarté nous renvoyons ce que nous avons à dire de ces mots au chapitre où nous traiterons des emprunts aux langues étrangères.)
Dans l'ensemble c'était un fonds de trois à quatre mille mots environ, de valeur inégale sans doute, mais la plupart très consistants dans leur forme et plus susceptibles de résister aux dégradations phonétiques, grâce aux allongements qu'ils avaient subis.
D'autre part ils représentaient, pour la plupart très vivement et par des images très sensibles, les idées qu'ils étaient chargés d'exprimer.
Enfin, leur petit nombre n'est pas à considérer, car si la langue ne possédait qu'un vocabulaire encore peu abondant, elle avait le moyen de l'étendre à volonté. Il lui restait des suffixes, des préfixes, elle pouvait et savait dériver et
composer facilement. Pauvre encore, elle était déjà riche en puissance*.