ARTICLE XLV
De la formation et de V emploi de V infanterie.
L'infanterie est sans contredit l'arme la plus importante, puisqu'elle forme les quatre cinquièmes d'une armée, que c'est elle qui enlève les positions ou qui les défend. Mais si l'on doit reconnaître qu'après le talent du général elle est le premier instrument de la victoire, il faut avouer aussi qu'elle trouve un puissant appui dans la cavalerie et l'artillerie, et que sans leur secours elle se verrait souvent fort compromise, et ne pourrait remporter que des demi-succès.
Nous n'évoquerons pas ici les vieilles disputes sur Tordre mince et l'ordre profond, bien que la question, qu'on croyait décidée, soit loin d'être épuisée et placée sous un point de vue qui permette da la résoudre du moins par des exemples et des probabilités. La guerre d'Espagne et la bataille de Waterloo ont renouvelé les controverses relatives à l'avantage du feu ou de l'ordre mince, sur l'impulsion des colonnes d'attaque ou de l'ordre profond ; nous dirons plus loin ce que nous en pensons.
ai 4 Chapitre VIL — Art. 45.
Cependant il ne faut pas s'y méprendre ; il ne S'agit plus aujourd'hui de disputer si Lloyd avait raison de vouloir donner à l'infanterie un quatrième rang armé de piques, afin d'offrir plus de chùc en allant à l'ennemi, ou plus de résistance en recevant son attaque ; chaque militaire expérimenté convient, de nos jours, qu'on a déjà assez de peine à mouvoir avec ordre des bataillons déployés sur trois rangs, môme sur deux rangs, emboîtés, et qu'un quatrième rang ajouterait à cet embarras sans ajouter la moindre chose à la force. Il est étonnant que Lloyd, qui avait fait la guerre, ait tant insisté sur cette force matérielle ; car on s'aborde bien rarement au point que cette supériorité mécanique puisse être mise à l'épreuve ; et si trois rangs tournent le dos, ce n'est pas le quatrième qui les retiendra. Cette augmentation d'un rang diminue, dans la défensive, le front et le feu ; tandis que dans Toffensive elle est loin d'offrir la mobilité et lïmpulsion qui sont les avantages dês colonnes d'attaque. On peut affirmer môme qu'elle diminuera cette impulsion, car il est plus difficile de faire marcher 800 hommes en bataille sur quatre rangs pleins, que sur trois ou même sur deux, bien qu'il y ait un quart de moins dans rétendue du front ; la difficulté de l'emboîtement
Formation et emploi de V infanterie, ti^
<ies deux rangs ou du rang du milieu compense amplement cette légère différence.
La question, avons-nous dit, ne consiste plus é discuter sur l'augmentation du nombre des rangs d'une ligne, mais seulement à décider si ^Ue doit être composée de bataillons déployés, n'agissant que par le feu, ou bien de colonnes d'attaque formées chacune d'un bataillon ployé «ur les deux pelotons du centre, et n'agissant -que parleur impulsion et leur impétuosité. Plusieurs écrivains modernes ont traité ces matières avec sagacité, sans qu'aucun d'eux soit parvenu è rien présenter de concluant, parce qu'en tactique tout est bien plus subordonné aux événements imprévus, aux inspirations soudaines, au moral et aux individualités. Guibert fut le plus éloquent prôneur de l'ordre mince et des feux, et cent victoires des dernières guerres lui ont donné cent démentis, alors que les feux n'avaient pas atteint, il est vrai, la puissance si perfectionnée qu'ils ont de nos jours avec les canons à tir rapide, les mitrailleuses et les fusils à répétition. Les marquis de Chambray et de Ternay ont abordé les mêmes questions et ont fait naître des doutes sans les résoudre. Le cours de tacti- <iue du dernier présente néanmoins, à l'égard des ordres de bataille surtout, des dévelop[>e-
2*6 Chapitre VIL — Art. 45.
ments précieux, non pour en déduire des règles absolues, mais pour se familiariser avec les différentes combinaisons qui peuvent en résulter : c'est là tout le fruit qu'on peut se promettre d'un ouvrage de tactique (*).
Le général Okounief, dans son examen raisonné des trois armes, n'a pas montré moins de pénétration, ni obtenu moins de succès. Peutêtre n'a-t-il pas été assez concluant et a-t-il laissé planer encore quelque incertitude sur la solution du problème. De môme que ses devanciers, il n'a point recherché si les colonnes françaises, repoussées par le feu des Anglais déployés , n'étaient pas des masses par trop profondes, au lieu d'être simplement des colonnes d'un seul bataillon, comme celles dont nous venons de faire mention, ce qui constituera une différence capitale.
Je vais résumer les points de vue que la question présente.
Il n'existe au fait que cinq manières de former les troupes pour aller à l'ennemi :
Ç) Le major prussien Decker a écrit en allemand un ouvrage égalemeat bon à consulter, sous le titre de Tactique des trois orrms ; mais il présente un système de masses trop entassées. En France, M. Jacquinot a donné aussi un bon cours élémentaire.
Formation et emploi de Vinfa/nterie. 217
1<* En tirailleurs, avec leurs soutiens immédiats ;
2^ En lignes déployées, soit contiguës, soit en échelons ;
3« En lignes de bataillons ployés sur le centre de chaque bataillon, soit contiguës, soit en échiquier ;
4® En masses profondes ;
5<* En petits carrés.
Les tirailleurs sont plus ou moins un accessoire, car ils doivent essentiellement couvrir la ligne proprement dite à la faveur du terrain, protéger la marche des colonnes ou lignes, garnir des intervalles, ou défendre les abords d'un poste. Mais si le terrain et les circonstances le permettent, ils peuvent aussi fournir, au moyen de leurs soutiens , convenablement renforcés , Taction principale.
Ces divers modes de formation se réduisent ainsi à quatre systèmes : Tordre mince ou déployé sur trois rangs ou sur deux rangs ou même en chaîne de tirailleurs et soutiens ; l'ordre demi-profond, formé d'une ligne de bataillons en colonnes d'attaque sur le centre, ou de carrés par bataillons ; l'ordre mixte , où les régiments seraient en partie déployés et partie en colonnes ; enfin l'ordre profond, composé de
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grosses colonnes de bataillons déployés l'un derrière Tautre.
L'ordre déployé sur deux lignes , avec une réserve, était jadis généralement usité ; il convient surtout à la défensive. Ces lignes déployées peuvent être contiguës, formées en échiquier ou en échelons.
L'ordre par lequel chaque bataillon d'une ligne se trouve formé en colonne d'attaque par divisions sur le centre, est plus concentré ; c'est en quelque sorte une ligne de petites colonnes {v. Allas, planche VII, fig. 5).
Dans l'ordonnance actuelle sur trois rangs, de quelques armées, le bataillon ayant quatre divisions (*), cette colonne présenterait douze rangs en profondeur, ce qui donne sans doute trop de non combattants et trop de prise au canon. Pour diminuer ces inconvénients, on a proposé, toutes les fois qu'on voudrait employer rinfanterie en colonnes d'attaque,' de la former sur deux rangs, de ne placer que trois divisions de cliaque bataillon l'une derrière l'autre, et de
(*) Ce mot de division, employé pour exprimer quatre ou cinq régiments, comme pour désigner deux pelotons d'un même balaîIJGijy forme une confusion dans le langage tactique qu'il importerait de faire cesser. C'est à Tordonnance seule que ce droit est réservé.
FarmatUm et emplai de V infanterie. %i%
répandre la quatrième en tirailleurs dans les intervalles des bataillons et sur les flancs, sauf à les rallier derrière les trois divisions si la cavalerie ennemie chargait (v. pi. VII, fi g. 6). Chaque bataillon aurait par ce moyen 200 tireurs de plus, outre ceux que donnerait Taugmeutation du tiers du front en mettant le troisième rang dans les deux premiers. Ainsi il n'y aurait au fait que six hommes de profondeur, et on obtiendrait 100 files de front et 400 tireurs pour chaque colonne d'attaque d'un bataillon. Il y aurait ainsi force et mobilité réunies (*). Un bataillon de 800 hommes, formé d'après la méthode usitée, en colonnes de quatre divisions, présente environ 60 files à chaque division, et la première seulement faisant le feu de deux rangs, il n'y aurait que 120 coups à fournir par chacun des bataillons ainsi placés en ligne, tandis que, d'après le mode proposé, il en donnerait 400.
f ) Dans Tarmée russe, on prend les tirailleurs dan^ le troisième rang de chaque compagnie ou division, ce qui réduil la colonne à hmt rangs au lieu de douze, et procure plus de mobilité. Mais pour la facilité de rallier les tirailleurs à la coloDae, peut-être vaudrait-il autant y employer la quatrième lUvîsmn entière, on aurait alors neuf rangs ou trois divisious à iroîs rangs, contre Tinfanterie et la colonne pleine de douze rangs contre la cavalerie.
220 Chapitre VIL — Art. 45.
Mais tout en recherchant les moyens d'obtenir plus de feu au besoin, il importe de se rappeler aussi que le but essentiel de la colonne dite d'attaque n'est pas de tirer ; elle doit réserver ce moyen pour les moments favorables, soit immédiatement avant l'assaut, soit pour un cas désespéré ; car, si elle commence à faire feu dès les premiers pas d'une marche à l'ennemi, son impulsion s'émoussera, deviendra nulle et l'attaque sera manquée. Cet ordre aminci, réellement avantageux contre l'infanterie, le serait peut-être moins, contre la cavalerie, que la colonne sur quatre sections de trois rangs, formant une espèce de carré plein ; mais avec les nouveaux fusils et une bonne discipline de feux, il maintiendrait ses avantages. Quoiqu'il en soit, l'archiduc Charles se trouva bien à Essling, et surtout à Wagram, d'avoir adopté ce dernier ordre, que je proposai dans mon chapitre des principes généraux de la guerre, publié en 1807 ; la brave cavalerie de Bessières ne put rien contre ces petites masses (*).
(*) M. de Wagner semble mettre en doute que j'aie contribué à faire adopter cette formation : S. A. R. Tarchiduc Charles me l'a cependant assuré elle-même en i8i4 ; car en Autriche, ainsi que dans Tordonnance française, la colonne n'était usitée que pour les attaques de postes, et non pour des li^es de batailles.
Formation et emploi de Vinfcmterie. 221
Si Ton croyait devoir donner plus de solidité à la colonne proposée, on pourrait à la vérité rappeler les tirailleurs et reformer la quatrième section ; mais on ne serait toujours que sur deux rangs, pour former le carré, et bien des militaires croient que sur deux rangs il offrirait moins de consistance encore que la colonne. Cependant les carrés anglais n'étaient que sur deux rangs à ^Waterloo, et malgré les héroïques efforts de la cavalerie française, il n'y eut qu'un seul bataillon d'enfoncé. Avec les nouveaux fusils la cavalerie, môme d'un Bessières, aurait encore bien moins de chances en sa faveur.
J'ai exposé toutes les pièces du procès ; il me reste à observer que, si l'on voulait adopter la formation sur deux rangs pour la colonne d'attaque, il serait difficile de conserver celle sur trois rangs pour les lignes déployées, une armée ne pouvant guère avoir deux modes de formation, ou du moins les employer alternativement dans un jour de combat. Dès lors, à l'imitation des armées françaises de 1813 et de l'armée anglaise, l'ordonnance normale sur deux rangs s'impose.
Si le système, longtemps pratiqué par les Russes et les Prussiens, de former la colonne de quatre divisons sur trois rangs, dont un peut au
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besoin être employé en tirailleurs, a été celui qui s'appliquait le plus généralement à toutes les situations, aujourd'hui un système plus ouvert correspond mieux aux exigences créées par la puissance si accrue des feux d'infanterie et d'artillerie (*).
Indépendamment des deux ordres sus -mentionnés, il en existe un mixte que Napoléon employa au Tagliamento et les Russes à Eylau : leurs régiments de trois bataillons en déployèrent un en première ligne, et formèrent les deux autres derrière celui-ci en colonnes sur les pelotons des extrémités (fig. 2, planche VII). Cette oi'donnance, qui appartient aussi à l'ordre demiprofond, convient en effet à la défensive-offensive, parce que les troupes déployées en première ligne résistent longtemps par un feu meurtrier dont l'effet ébranle toujours un peu l'ennemi : alors les troupes formées en colonnes peuvent débouclier par les intervalles et se jeter sur lui avec succès. Peut-être pourrait-on augmenter l'avantage de cette formation, en plaçant les deux bataillons des ailes sur la même ligne que celui
D Pour les changements apportés à la tactique secondaire par les nouveaux feux et les nouveaux règlememts des diverses armées dès i890, voir notre Chapitre final, — F. L.
Formation et emploi de Vinfanterie. 293
du centre qui serait déployé, de manière que les premières divisions de ces bataillons seraient en ligne. Il y aurait ainsi un demi-bataillon de plus par chaque régiment dans la première ligne, ce qui pour le feu ne serait pas indifférent ; mais il serait à craindre que ces divisions se mettant à tirailler, les deux bataillons gardés en colonnes pour les lancer sur l'ennemi, fussent moins facilement disponibles. Toutefois, il y a bien des cas où un ordre pareil serait avantageux : cela suffit pour devoir l'indiquer.
L'ordre en masses trop profondes est certainement et sera dejour en jour le moins convenable (fig. 3, VII). On a vu dans les dernières guerres des divisions de 12 bataillons déployés et serrés les uns derrière les autres, formant 36 rangs pressés et entassés. De pareilles masses sont exposées aux ravages de l'artillerie, diminuent la mobilité et l'impulsion sans rien ajouter à la force ; ce fut une des causes du peu de succès des Français à Waterloo ; si la colonne de Macdonald réussit mieux à Wagram, il lui en coûta cher, et sans la réussite des attaques de Davoust et d'Oudinot sur la gauche de l'archiduc, il n'est pas probable que cette colonne fût sortie victorieuse de la position où elle se vit un moment placée.
fit Chapitre VIL — Art. 45.
Quand on se décide à risquer une pareille masse, il faut du moins avoir soin d'établir sur chaque flanc un bataillon marchant par files, afin que si l'ennemi venait à charger en forces sur ses flancs, cela n'obligeât pas la colonne à s'arrêter (v. pi. VII, flg. 3) ; protégée par ces bataillons qui feront face à l'ennemi, elle pourra du moins continuer sa marche jusqu'au but qui lui est assigné; autrement cette masse inerte, foudroyée par des feux convergents auxquels elle n'a pas même à opposer une impulsion convenable, sera mise en désordre comme la colonne de Fontenoy, ou rompue comme la phalange macédonienne le fut par Paul-Emile.
Les carrés sont bons dans les plaines et contre un ennemi supérieur en cavalerie; on les formait jadis très grands, mais il est reconnu que le carré par régiment est le meilleur pour la défensive, et le carré par bataillon pour l'ofl^ensive. On peut, selon les circonstances, les former en carrés parfaits ou en carrés longs, pour obtenir un plus grand front et présenter plus de feux du côté où l'ennemi est censé devoir venir (v. pi. VIL fig. 8 et 9). Un régiment de trois bataillons formerait aisément un carré long, en rompant le bataillon du milieu, à droite et à gauche par demi-bataillon.
FormaMon ei emploi de Vmfomierie, ^ 125
Dans les guerres de Turquie, on employait presque exclusivement les carrés, parce que les hostilités avaient lieu dans les vastes plaines de la Bessarabie, de la Moldavie ou de la Valachie, et que les Turcs avaient une cavalerie immense. Mais si les opérations ont lieu dans le Balkan ou au-delà, et si leur cavalerie féodale fait place à une armée organisée dans les proportions européennes, l'importance des carrés diminuera, et l'infanterie russe montrera toute sa supériorité en Romélie.
Quoiqu'il en soit, l'ordre en carrés par régiments ou bataillons, paraît convenable à tout genre d'attaque, dès qu'on n'a pas la supériorité en cavalerie, et qu'on manœuvre sur un terrain uni, propice aux charges de l'ennemi. Le carré long, surtout appliqué à un bataillon de huit pelotons, dont trois marcheraient de front et un sur chacun des côtés, vaudrait mieux pour aller à l'attaque qu'un bataillon déployé ; il serait moins bon que la colonne proposée plus haut, mais il y aurait moins de frottement et plus d'impulsion que s'il marchait en ligne déployée ; il aurait de plus l'avantage d'être en mesure contre la cavalerie.
Il serait difficile d'affirmer que chacune de ces formations soit toujours bonne, ou toujours
%m Chapitre VIL — Art. 45.
mauvaise ; mais on conviendra du moins qu'il est de règle incontestable que, pour l'offensive,. il faut un mode qui réunisse mobilité, solidité et impulsion, tandis que pour la défensive, il faut solidité réunie au plus de feux possible.
Cette vérité admise, il restera à décider si la troupe offensive la plus brave, formée en colonnes et privée de feux, tiendrait longtemps contre une troupe déployée ayant 200,000 coups de fusil à lui envoyer, et pouvant en 5 minutes lui en tirer 20 ou 30 mille. Dans les dernières guerres,. on a vu maintes fois des colonnes russes, françaises et prussiennes, emporter des positionsl'arme au bras sans tirer un coup de fusil ; c'est le triomphe de l'impulsion et de l'effet moral qu'elle produit ; mais contre le feu meurtrier et le sang-froid de l'infanterie anglaise, les colonnesn'ont point eu le même succès à Talavera, à Busaco, à Fuente di Honor, à Albuera, encoremoins à Waterloo (*). '
Cependant, il serait imprudent d'en conclure^ que ce résultat fasse pencher décidément la balance en faveur de l'ordre mince et des feux ;.
Ç) Il va de soi que ce raisonnement reste )e même, et à plusforte raison, avec les chiffres centuplés de balles que produiraient les fusils actuels à répétition. — F. L.
Formation et emploi de Vinfanterie. 227
car, si les Français se sont entassés dans toutes ces affaires en masses trop profondes, comme je l'ai vu plus d'une foi^ de mes propres yeux, il n'est pas étonnant que d'énormes colonnes, formées de bataillons déployés et flottants, battues de front et de flanc par un feu meurtrier, et assaillies de tous côtés, aient éprouvé le sort que nous avons signalé plus haut. Mais le même résultat aurait-il eu lieu avec des colonnes d'attaque, formées chacune d'un seul bataillon ployé sur le centre selon le règlement ? C'est ce que je ne pense pas ; et pour juger de la supériorité décidée de l'ordre mince ou des feux sur l'ordre demi-profond ou d'impulsion ofl^ensive, il faudrait voir, à plusieurs reprises, ce qui arriverait à une ligne déployée, qui serait franchement abordée par un ennemi ainsi formé (figure 6 de la planche VII). Quant à moi je puis affirmer que, dans toutes les actions où je me suis trouvé, j'ai vu réussir ces petites colonnes.
D'ailleurs, est-il bien facile d'adopter un autre ordre pour marcher à l'attaque d'une position ? Est-il possible d'y conduire une ligne immense en ordre déployé et faisant feu ? Je crois que chacun hésitera à se prononcer pour l'affirmative : lancer 20 et 30 bataillons en ligne plus ou moins ouverte, en exécutant des feux de tirail-
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leurs de files ou de pelotons, dans le but de couronner une position bien défendue, c'est vouloir y arriver en désordrS comme un troupeau de moutons, ou plutôt c^est vouloir n'y arriver jamais.
On conclura de tout ce que nous venons de dire :
1« Que si l'ordre profond est dangereux, Tordre demi-profond est excellent pour l'offensive ;
2® Que la colonne d'attaque par bataillons est le meilleur ordre pour emporter une position, mais qu'il faut diminuer autant que possible sa j>rofondeur, pour lui donner plus de feux au besoin, et pour diminuer l'action du feu ennemi : il convient en outre de la couvrir par beaucoup de tirailleurs et de la soutenir par la cavalerie ;
3*^ Que Tordre déployé en première ligne, avec la seconde ligne en colonne, est celui qui convient le mieux à la défensive ;
¥ Que l'un et l'autre peuvent triompher selon le talent qu'aura un général pour employer à propos ses forces disponibles, ainsi que nous Pavons dit en traitant de l'initiative, à l'article 16 et à l'article 30.
A la vérité, depuis que ce chapitre a été écrit, les nombreuses inventions qui ont eu lieu dans l'art de détruire les hommes pourraient militer.
Formation et emploi de Vinfanterie, 229
en faveur de Tordre déployé, même pour aller à Tattaque. Toutefois il serait difficile de devancer les leçons qu'il faut attendre de l'expérience seule ; car malgré tout ce que les batteries de fusées,, les obusiers de Schrapriel ou de Bourman, et même les fusils de Perkins peuvent offrir de menaçant, j'avoue que j'aurai de la peine à concevoir un meilleur système pour conduire de l'infanterie à l'assaut d'une position, que celui de la colonne de bataillons. Peut-être même faudra-t-il songer à rendre à l'infanterie les casques et cuirasses qu'elle portait au XV* siècle, avant de la jeter sur l'ennemi en lignes déployées. Mais si l'on revenait décidément à ce système déployé, il faudrait du moins, pour marcher à l'attaque, trouver un moyen plus favorable que celui de longues lignes contiguës, et adopter, soit les colonnes à distances pour déployer en arrivant sur la position ennemie, soit les lignes rompues en échiquier, soit enfin la marche en bataille par le flanc des pelotons, opérations toutes plus ou moins scabreuses en face d'un adversaire qui saurait en profiter. Cependant, comme nous l'avons dit, un général habile peut, selon les circonstances et les localités, combiner l'emploi des deux systèmes. Si l'expérience m'a prouvé depuis longtemps
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que Tun des problèmes les plus difficiles de la tactique de guerre était le meilleur mode de former les troupes pour aller au combat, j'ai reconnu aussi que vouloir résoudre ce grand problème d'une manière absolue et par un système exclusif, est chose impossible.
D'abord la nature des contrées diffère essentiellement : il y en a où l'on peut manœuvrer avec 200 mille hommes déployés, comme en Champagne ; il y en a d'autres, comme l'Italie, la Suisse, la vallée du Rhin, la moitié de la Hongrie, où l'on peut à peine déployer une division de dix bataillons. Le degré d'instruction des troupes à toutes sortes de manœuvres, leur armement et leur caractère national, peuvent aussi avoir de l'influence sur les formations.
Grâce à la grande discipline de l'infanterie russe et à son instruction pour les manœuvres de toute espèce, il est possible que l'on parvienne à la mouvoir en grandes lignes, avec assez d'ordre et d'ensemble pour lui faire adopter un système qui serait, je crois, impraticable avec des Français ou des Prussiens d'aujourd'hui. Mon expérience dans ce genre m'a appris à croire tout possible, et je ne suis pas du nombre des orthodoxes qui n'admettent qu'un môme type et un môme système pour toutes les armées romme pour tous les pays.
Formation et emploi de Vinfanterie. 231
Pour approcher le plus possible de la solution du problème, il me semble donc que Ton doit rechercher :
a) Le meilleur mode de se mouvoir en vue de l'ennemi, mais encore hors de portée de ses coups ;
b) Le meilleur mode d'aborder à l'attaque ;
c) Le meilleur ordre de bataille défensif.
Quelque solution que Ton donne à ces questions, il me paraît convenable, dans tous les cas, d'exercer les troupes :
1° A la marche en colonnes de bataillons sur le centre pour déployer, si l'on veut, à portée de mousquet, ou pour aborder l'ennemi avec les <5olonnes mêmes s'il le faut ;
2^ A la marche en lignes déployées et continues par 8 ou 10 bataillons à la fois ;
3® A la marche en échiquier de bataillons déployéSy qui offrent des lignes brisées plus faciles à mouvoir que de longues lignes contiguôs ;
4° A la marche en avant par les flancs des pelotons ;
5® A la marche en avant par petits carrés, soit ^n ligne, soit en échiquier.
6^ Aux changements de front, par le moyen de ces diverses méthodes de marcher ;
7® Aux changements de front exécutés par des
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èolonnes de pelotons à distances entières, pour se reformer sans déploiement; moyen qui est plus expéditif que les autres manières de changer de front, et qui s'adapte mieux à toutes les espèces de terrain.
De toutes les manières de se mouvoir en avant, la marche par les flancs de pelotons serait la plus aisée si elle n'offrait pas quelque danger; en plaine elle va à merveille, dans un terrain coupé c'est la plus commode. Elle a l'inconvénient de fractionner beaucoup la ligne, mais en y habituant les chefs et les soldats, en dressant bien les guides de pelotons et les drapeaux directeurs, on pourrait éviter toute confusion. La seule objection qu'on pût lui faire, serait la crainte d'exposer des pelotons morcelés aux dangers d'un hourra de cavalerie. Toutefois, on peut éviter ce danger, soit en se faisant bien éclairer par la cavalerie, soit en n'employant point cet ordre trop près de l'ennemi, mais seulement pour franchir la première partie d'un grand espace qui séparerait les deux armées. Au moindre signe de l'approche de l'ennemi, la ligne serait reformée en une seconde, puisqu'il ne faut que le temps nécessaire à un peloton pour se mettre par files en ligne au pas de course. Néanmoins, quelques précautions que l'on prenne, il
Formation et emploi de Vinfcmierie, 233
faut avouer aussi que cette manœuvre ne saurait être employée qu'avec des troupes très disciplinées et bien exercées, et non avec des milices ou de jeunes soldats. Je ne l'ai jamais vu faire devant l'ennemi, mais seulement dans des manœuvres, et, pour les changements de front surtout, cela était employé avec succès : on pourrait toujours en essayer dans les grandes manœuvres d'été.
J'ai vu aussi essayer des marches en lignes de bataillons déployés en échiquier ou échelons ; ces marches allaient fort bien, tandis que celles en lignes pleines ou contiguës allaient toujours horriblement mal ; les Français surtout n'ont jamais bien su marcher en lignes déployées^ On trouvera peut-être que ces marches en échelons seraient aussi dangereuses en cas d'une charge inopinée de cavalerie ; on pourrait cependant les employer pour le premier moment de la marche, afin de la rendre plus aisée, alors les seconds échelons entreraient en ligne avec les premiers avant d'assaillir l'ennemi. D'ailleurs, en mettant peu de distance entre les échiquiers, il serait toujours facile de former la ligne à l'instant d'une charge, car il ne faut pas oublier que cette formation échelonnée ne constitue pas deux lignes, mais une seule que l'on aurait fraction-
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née pour éviter le flottement et le désordre d'une marche en ligne contiguë.
La meilleure formation pour aborder sérieusement l'ennemi n'est pas moins difficile à préciser ; de tous les essais que j'ai vu faire, celui qui m'a paru le mieux réussir était la marche de 24 bataillons, sur deux lignes de colonnes de bataillons, formés sur le centre pour déployer : la première ligne allait au pas de charge sur la ligne ennemie, et arrivée à deux portées de mousqueterie elle déployait à la course ; la compagnie de voltigeurs de chaque bataillon se répandait en tirailleurs, les autres se formaient, puis commençaient un feu de file nourri ; la seconde ligne de colonnes suivait la première, et les bataillons qui la composaient se lançaient au pas de charge par les intervalles des compagnies qui tiraillaient. Cela se faisait à la vérité sans ennemi, et il semblait que rien ne dût résister à ce double effet du feu et de la colonne.
Outre ces lignes de colonnes, il y a encore trois autres moyens d'aller à l'attaque en ordre demi-profond.
Le l^' est celui des lignes mélangées de batailloiisi déployés et de bataillons en colonnes sur les ailes de ceux déployés, dont nous avons parlé ô la page 222. Les bataillons déployés et les pre
Formation et emploi de Vvnfanterie, 235
mières divisions de ceux en colonne feraient feu è demi-distance de mousquet, et se jetteraient ensuite sur Tennemi.
Le 2« est de s'avancer avec la ligne déployée, ^t en faisant feu, jusqu'à la demi-distance de mousqueterie, puis en lançant des colonnes de là seconde ligne à travers les intervalles de la première.
Le 3^ est l'ordre échelonné mentionné à la page 27, et à la figure H de la planche VL
Enfin le dernier moyen est de s'avancer entièrement en ordre déployé, par le seul ascendant du feu, jusqu'à ce que l'un des deux partis tourne le dos , ce qui paraît presque impraticable.
Je ne saurais affirmer lequel de ces modes serait le plus convenable, car en campagne je n'ai rien vu de pareil. En effet, à la guerre je n'ai jamais vu autre chose, dans les combats d'infanterie, que des bataillons déployés à l'avance, qui commençaient par des feux de pelotons, puis engageaient peu à peu un feu de file ; ou bien des colonnes marchant fièrement à rennemi,# lequel s'en allait sans attendre le «hoc , ou qui repoussait ces colonnes avant l'abordage réel, soit par sa ferme contenance, soit par son feu, soit enfin en prenant l'offensive
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lui-même pour aller à leur rencontre (*). Ce n'est guère que dans les villages, dans les défilés, que }i\\ vu des mêlées réelles d'infanterie en colonnes, dont les têtes se choquaient à la bayonnette ; en position de bataille, je n'ai jamais rien vu de semblable.
Quoiqu'il en soit de toutes ces controverses,. on ne saurait trop le redire : il paraît absurde de rejeter les feux de mousqueterie, comme de renoncer aux colonnes demi -profondes, et ce serait perdre une armée que de vouloir lui imposer un système absolu de tactique pour toutes les contrées, et contre toutes les nations indistinctement. C'est .moins le mode de formation que l'emploi bien combiné des différentes armestjui donnera la victoire : j'en excepte néanmoins les colonnes trop profondes que l'on doit pros-^ crire de toutes les théories.
Nous terminerons cette dissertation en rappelant qu'un des points les plus essentiels pour conduire l'infanterie au combat, c'est de mettre ses troupes à l'abri du feu d'artillerie de l'ennemi
(*) J*ai bien vu aussi de grands combats où la moitié de l*in- Jaulerie était engagée par pelotons de tirailleurs; mais cela rentre dans la catégorie des bataillons engagés dans un feu de file irrégulier.
Formation et emploi de Vinfanterie, 237
autant que faire se peut, non en les retirant mal à propos, mais en profitant des plis de terrain ou d'autres accidents qui se trouvent devant «Iles, afin de les défiler des batteries, ainsi que des positions bien garnies d'infanterie déployée. Quand on est arrivé sous le feu de but en blanc de mousqueterie, alors il n'y a plus à calculer sur des abris ; si l'on est en mesure d'assaillir, il faut le faire, en abandonnant les abris aux tirailleurs et aux troupes défensives.
Il importe assez généralement de défendre les villages qui sont sur le front, ou de chercher à les enlever si l'on est assaillant ; mais il ne faut pas non plus y attacher une importance déplacée, en oubliant la fameuse bataille de Hochstedt : Marlborough et Eugène, voyant le gros de l'infanterie française enterré dans les villages, forcèrent le centre et prirent 24 bataillons sacrifiés pour garder ces postes.
Par la même raison, il est utile d'occuper les bouquets de bois ou taillis qui peuvent donner un appui à celui des deux partis qui en est le maître. Ils abritent les troupes, permettent de cacher les mouvements, protègent ceux de la cavalerie, et empêchent celle de l'ennemi d'agir à leur proximité.
Le sceptique Clausewitz n'a pas craint de sou-
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tenir la maxime contraire, et sous le singulier prétexte que celui qui occupe un bois agit en aveugle et ne découvre rien de ce que fait l'ennemi, il présente leur défense comme une faute de tactique. Aveuglé probablement lui-même par les résultats de la bataille de Hohenlinden, l'auteur trop prôné confond ici l'occupation d'un bois dans la ligne de bataille avec la faute de jeter une armée entière dans de vastes forêtssans être maître des issues tant sur le front que sur les flancs ; mais il faut n'avoir jamais vu un combat pour nier l'importance incontestable de la possession d'un bois situé à proximité d'une ligne que l'on veut défendre ou attaquer. Le rôle que joua le parc de Hougomont à la bataille de Waterloo est un grand exemple de l'influence qu'un poste bien choisi et bien défendu peut avoir dans un combat ; en avançant son paradoxe, M. Clausewitz avait oublié l'importance qu'eurent les bois dans les batailles de Hochkirch et de Kollin.
Quoique ce chapitre de l'infanterie soit déjà bien étendu, il doit être complété, avant d'aborder les autres armes, par quelques mots sur les
Mi-
Formation et emploi de Vinfanterie. Î3^
résultats des innovations expérimentées depuis l'époque où ce chapitre fut écrit.
A la fin de 1851, me trouvant à Paris (*), un illustre personnage me fit Thonneur de me demander si je ne pensais pas que le perfectionnement des armes à feu amènerait de grandes modifications dans la manière de faire la guerre.
Je répondis que cela exercerait probablement une certaine influence sur les détails de tactique, mais que, dans les grandes opérations stratégiques et dans les grandes combinaisons de batailles, on assurerait toujours la victoire par les principes qui ont fait triompher les grands capitaines de tous les siècles : Alexandre , César , aussi bien que Frédéric et Napoléon. Mon illustre interlocuteur parut partager cette manière de voir.
Les événements héroïques qui viennent de se passer autour de Sébastopol sont loin d'avoir apporté le moindre changement dans mon opi~
(*) Les pages qui suivent sont la reproduction à peu près tei* tuelle de la brochure (parue en 1856, à Bruxelles, imprimerie Guyot, et à Paris diez Tanera, éditeur) intitulée : Sur la Formation DES TROUPES POUR LE COMBAT. Dcuxtème appendice au Fréds^ de Part de la ffuerre, par le général Jomini.
Les variantes apportées au texte primitif sont empruntées à des manuscrits postérieurs de Fauteur. — F. L.
240 Chapitre VIL — Art. 45.
nion. Cette lutte gigantesque entre deux vastes camps retranchés, occupés par des armées entières, et munis de deux mille pièces de canon du plus gros calibre, restera un événement sans précédent dans les siècles passés, comme sans égal aussi dans les siècles à venir, car les circonstances qui l'ont produit ne sauraient plus se représenter.
D'ailleurs, ces luttes de canons contre des remparts n'ont aucune analogie avec les batailles rangées, livrées au centre d'un continent, et ne sauraient influer en rien sur les grandes combinaisons de la guerre, pas même sur la tactique des batailles.
Toutefois, les affaires sanglantes de l'Aima et d'Inkermann ayant attesté l'effet meurtrier des nouvelles armes à feu, j'ai été naturellement amené à rechercher les changements qui pourraient en résulter dans la tactique de l'infanterie. C'est la tâche que je vais essayer de remplir en peu de mots, afin de compléter ce que j'ai publié depuis vingt ans sur le même sujet, dans mon Précis de l'art ^de la guerre,
La grande question de l'influence du feu de mousqueterie dans les batailles n'est pas nouvelle, elle date du règne de Frédéric-le-Grand, et surtout de la bataille de Molwitz qu'il gagna.
Formaiion et emploi de Vinfanterit. î&l
dit-on, parce que son infanterie, chargeant ses fusils avec des baguettes cylindriques, tirait trois coups par minute de plus que ses ennemis. La discussion soulevée à cette époque entre les partisans de Tordre mince et de l'ordre profond est connue de tous les militaires un peu instruits.
Le système des lignes déployées sur trois hommes ou trois rangs de profondeur fut adopté pour l'infanterie ; la cavalerie se forma sur deux rangs, et dans l'ordre de bataille elle était déployée, soit sur les ailes, soit partie en réserve,
La célèbre ordonnance des manoeuvres de 1791 fixait Tordre déployé comme le seul ordre de bataille ; elle semblait n'admettre la colonne double sur le centre de chaque bataillon que pour les combats partiels, et ceci ne s'appliquait guère qu'à Tattaque de postes isolés, d'un village, d'un bois, d'un petit retranchement (*)-
Le peu d'instruction qu'avaient les troupes de )a République en fait de manœuvres, força les généraux, très peu manœuvriers eux-mêmes, à employer dans le combat le système des colonnes
(') Les coJonDes par bataillons en masse ne semblaient desUnées qu'à rassembler ou serrer de longues colonnes en marche, afln de les faire ensuite mieux déployer, (PI. XXX do l'Ordonnance.)
II« PAHT. 16
^ m ChapUre VU. — Art. 45.
appuyées de nombreux tirailleurs. Outre cela, la I nature des contrées où Tort combattait, les Vos-
4 ges, les Alpes, les Pyrénées, et le terrain coupé
de la Vendée, rendait ce système seul applicable. Comment aurait -on pu attaquer les camps de Saorgio, de Figuières, du Mont-Cenis avec des régiments déployés?
Sous Napoléon, on appliqua généralement le système des colonnes, parce que ses armées étaient presque toujours assaillantes.
Les choses en étaient là, lorsqu'en 1807 je publiai, à Glogau en Silésie, une petite brochure intitulée Résumé des principes généraux de l'art de la guerre, et dans laquelle je proposai d'admettre, pour l'attaque, le système des lignes formées de colonnes de bataillons, par divisions de deux pelotons de front, — c'est-à-dire de marcher à l'ennemi en lignes formées par bataillons en masse ou à distance de peloton ; les lignes précédées de nombreux tirailleurs, et les colonnes conservant entre elles des intervalles, dont le maximum serait celui de déploiement, et le minimum celui du front d'une colonne.
Ce que je venais de voir dans les célèbres compagnes d'Ulm, d'Austerlitz, de léna et d'Ey- )nu m'avait prouvé la difficulté, sinon l'impossibilité, de lancer une armée contre un ennemi en
Formation et emploi de Vinfanterie, 243
position, en la faisant marcher en lignes déployées sur deux ou sur trois rangs de profondeur. Ce fut cette intime conviction qui me détermina à publier le Résumé, qui était destiné à former le dernier chapitre de mon Traité des grandes opérations militaires , dont il n'avait paru jusque-là que les tomes I, II et V (*).
Cette petite brochure eut du retentissement non seulement sous le rapport de la stratégie, mais encore sous le rapport de la tactique , comme nous le verrons plus loin.
Les succès de Wellington en Espagne et à Waterloo, remportés par des troupes déployées sur deux rangs de profondeur, et attribués généralement à l'effet meurtrier du feu de son excellente infanterie, ramenèrent le doute dans les esprits sur l'utilité de l'emploi des petites colonnes. Mais ce fut seulement après 1815, que les controverses sur la meilleure formation pour le combat se renouvelèrent à l'occasion d'une brochure du marquis de Chambray.
(*) Les premières éditions de ce Traité étaient en huit volumes, dont quatre des campagnes de Frédéric et quatre des guerres de la Révolution ; on élimina ces derniers pour la troisième édition qui fut réduite a quatre volumes. Le Béstmé forma le dernier chapitre de foutes ces éditions.
Î44 Chapitre VIL — Art. 45.
Dans ces discussions, je remarquai la tendance funeste des meilleurs esprits à vouloir réduire tout système de guerre à des formes absolues, et à prétendre jeter dans un même moule toutes les combinaisons tactiques qu'un général peut former, sans tenir compte ni des localités, ni des circonstances morales, ni du caractère national, ni du talent des chefs. — J'avais proposé de former les lignes de petites colonnes, surtout pour marcher à Tattaque ; je n'entendis jamais en faire un système exclusif, surtout pour la défense.
Du reste, j'eus deux occasions de m'assurer que cette formation avait obtenu les suffrages des plus grands capitaines de notre siècle : la première se présenta au congrès de Vienne, à la fin de 1814; l'archiduc Charles me dit : « qu'il m'avait de grandes obligations pour le Résumé que j'avais publié en 1807, et que le général Walmoden lui avait rapporté en 1808 des bains de Warmbrunn en Silésie. Au début de la guerre de 1809, le prince n'avait pas cru pouvoir appliquer la formation que j'avais proposée ; mais à la bataille d'Essling, l'espace restreint du champ de bataille le décida à former une partie de son armée en colonnes de bataillons (ses landwehr surtout), et ces troupes résistèrent admirable-
Formation et emploi de Vinfanierie, 24S
ment aux charges furieuses des cuirassiers du général d'Espagne, ce que, de l'aveu de Tarchiduc, elles n'eussent certainement pas fait si elles eussent été déployées.
A la bataille de Wagram, la majeure partie de la ligne autrichienne fut formée comme à Essling ; et après deux jours d'une lutte terrible, qui coûta 20 mille hommes , l'archiduc abandonna le champ de bataille, non que son armée fût sérieusement entamée, mais parce que sa gauche étant débordée et refoulée, il était menacé de perdre toute retraite sur la Hongrie. Le prince était convaincu que cette ferme contenance provenait en partie de ce mélange de petites colonnes avec des bataillons déployés.
Le second témoignage, moins concluant en apparence, fut celui de Wellington. Ayant été présenté au duc, au congrès de Vérone en 1823, j'eus l'occasion de lui parler de la controverse qui s'était élevée au sujet de son système de formation pour le combat ; système auquel on attribuait une grande part de ses succès. Il me dit, qu'en effet il était convaincu que la manière dont les troupes françaises l'attaquaient en colonnes plus ou moins profondes, lui paraissait fort dangereuse contre une infanterie solide, armée
YIL — Art. 45.
d'excellents fusils, ayant confiance en son feu, et bien soutenue par rartillerie et la cavalerie.
Je fis observer au duc que ces colonnes profondes étaient bien différentes des petites colonnes que je proposais ; formation qui offrirait pour Tattaque beaucoup de consistance, beaucoup d'impulsion et une grande mobilité, tandis que les grosses masses n'offrent pas plus de mobilité et d'impulsion qu'une ligne déployée, et sont de plus exposées aux ravages de rartillerie.
Je demandai à l'illustre capitaine si à Waterloo il n'avait pas formé les troupes hanovriennes , brunswickoises et les Belges de Chassé en colonnes de bataillons. Il me dit : « Oui, parce que je n'étais pas aussi sûr de ces soldats que de mes Anglais ! » Je lui représentai que cet aveu suffisait pour démontrer que la ligne formée de colonnes de bataillons lui semblait plus solide que de longues lignes déployées, et il me répliqua :
a Certainement y elles sont bonnes aussi ; mais cela dépend toujours des localités et de Vesprit des troupes ; on ne peut pas agir de même dans toutes les circonstances. »
A ces deux illustres témoignages, je pourrais ajouter que Napoléon lui-même, dans la campa-
Formation et emploi de Finfanterie. Ii7
gne de 1813, prescrivit pour l'attaque la formation de l'infanterie en colonnes par divisions (de 2 pelotons) sur deux rangs, comme la plus convenable : c'était absolument la môme que j'avais proposée en 1807.
Le duc de Wellington convint aussi que les •colonnes françaises à Waterloo, surtout celles de leur aile droite, n'étaient pas de petites colonnes d'un bataillon, mais d'énormes masses beau- 'Coup plus lourdes et plus profondes. — S'il faut s'en rapporter aux relations et aux plans publiée par les Prussiens, on serait tenté de croire que les quatre divisions de Ney ne formaient que quatre colonnes, du moins dans leur marche offensive, pour aller à l'attaque de la Haie-Sainte 'et de la ligne entre cette ferme et Papelote. Je n'ai point assisté à cette bataille, mais plusieurs officiers que j'ai interrogés m'ont assuré qu'en effet on avait été un instant formé en colonnes par divisions de deux brigades, les bataillons déployés les uns derrière les autres, à six pas de distance.
Cette circonstance démontre combien le lan- ;gage militaire laisse à désirer, du moins dans lî3 langue française. On donne le môme nom de divisions à des corps de quatre régiments et à des fractions de deux pelotons, ce qui est ab-
248 Chapitre VIL — Art. 45.
surde. Supposons, par exemple, que Napoléon eût ordonné, le 18 juin au matin, de former la ligne en colonnes par divisions et par bataillons, diaprés la formule prescrite en 1813. Selon Tinterprétation que ses lieutenants auraient donnée k cet ordre, il pouvait donc arriver :
1^ Ou que les quatre divisions de l'aile droite se formassent en quatre grosses masses, chacune de huit ou douze bataillons (selon la force des régiments) déployés l'un derrière l'autre, comme l'indique la figure ci -après pour huit bataillons (*) :
2<> ,0u qu'au contraire, on eût formé chaque division en huit ou douze colonnes de bataillons par divisions de deux pelotons, selon le système que j'ai proposé.
Je ne prétends certes pas que ce soit cette
(*) On suppose ici les régiments de deux, bataillons , s*ils en avaient trois, la grosse colonne serait alors de 12 lignes (soit 24 au 36 rangs), et*à la figure suivante, il y aurait 12 bataillons sur la ligne au lieu de 8, sans que la profondeur fût augmentée.
If'ormaiim et emploi de Vinfanterie. îl^
confusion de mots qui ait produit les lourdeg^ masses qui se formèrent à Waterloo, mais enfin cela aurait pu arriver, et il importe pour toutesles armées que Ton trouve deux termes différents pour exprimer deux choses aussi différentes qu'une division de 12 bataillons, ou une division de deux pelotons (un quart de bataillon).
Frappé de tout ce qui précède, je crus devoir modifier le Résumé trop succinct, mentionné ci-dessus, et consacrai, dans mon Précis de l'art de la guerre, un chapitre spécial (le VII*), afin de discuter les avantages et les inconvénients des différentes formations pour le combat ; puis j'ajoutai quelques considérations sur un système mixte j employé à Eylau par le général Benningsen : lequel consistait à former un régiment de 3 bataillons, celui du centre déployé, les ileux autres en colonnes sur ses ailes :
De toute cette discussion, j'en arrivai toujoursà conclure :
1** Que le système Wellington était certaine^ ment bon pour la défensive ;
2* Que le système Benningsen pouvait, selon les circonstances, être bon pour l'offensive et
aSO Chapitre VIL — Art. 4S.
môme pour la défensive, car il fut pratiqué avec succès par Napoléon au passage du Tagliamento ;
3« Que le plus habile tacticien serait fort embariassé de conduire 40 ou 50 bataillons déployés sur deux ou trois rangs, à travers un terrain de 1000 à 1200 mètres, en conservant assez d'ordre pour aborder, avec quelques chances de succès, un ennemi en position, dont le front serait battu par l'artillerie et la mousqueterie. Quant à moi, n'ayant jamais rien vu exécuter de pareil à la guerre, je considère la chose comme impossible, et suis convaincu qu'aucune armée ne saurait exécuter un pareil mouvement, avec assez d'ensemble pour imprimer à la charge l'impulsion nécessaire à la réussite de l'attaque.
Napoléon adressait toujours à ses Maréchaux 1q recommandation suivante : « Enlevez bien vos troupes, et abordez vigoureusement l'ennemi, » Or, je demande le moyen de bien enlever 40 ou 50 bataillons avec ensemble, et d'aborder un ennemi devant lequel ils arriveront pelotonnés, décousus, alors que le chef n'aura plus d'action sur ses soldats.
Je n'ai vu cela ni à Ulm, ni à léna, ni à Eylau, ni à Bautzen, ni à Dresde, ni à Culm, ni à Leipzig; cela n'eut lieu ni à Austerlitz, ni à Friedland, ni h la Katzbach, ni à Dennew^itz.
Formation et emploi de Vinfanterie, 251
Je ne sache môme pas que, dans aucune de ses batailles, Wellington ait marché ainsi déployé pour aller à l'attaque d'une position ennemie ; il attendit ordinairement que celui-ci vînt è lui : à Vittoria et à Toulouse, ce fut par des manœuvres contre les flancs qu'il décida de la victoire ; et à Toulouse, ce fut l'aile droite de Soult qui fut battue en marchant elle-même à l'attaque. Enfin à Waterloo môme , quel sort aurait subi l'armée anglaise si, en quittant le plateau de Mont St-Jean, elle eût marché déployée contre Napoléon, en position sur les hauteurs de la Belle- Alliance ?
On me pardonnera ces redites, car j'ai présenté à peu près les mômes considérations dans mon Précis de l'art de la guerre ; mais j'ai cru devoir les reproduire ici , pour arriver à une question soulevée postérieurement.
Quelques généraux allemands, tout en appré- <îiant les avantages recueillis en 1813 par le système des colonnes de bataillons, s'efforcèrent de mettre à profit les loisirs d'une longue paix pour le perfectionner, en fractionnant ces colonnes de manière à les rendre moins profondes encore, et à faciliter le passage de la colonne à la ligne déployée. Dans ce but, ils proposèrent, au lieu de former les quatre divisions ou compagnies
252 Chapitre VIL — Art. 45.
Tune derrière l'autre, de les placer Tune à côté de l'autre , non déployées en ligne , mais en petites colonnes. C'est-à-dire que, si le batailloa a quatre compagnies de 240 hommes chacune^ on diviserait ces compagnies en 4 sections de 60 hommes ; une de ces sections serait dispersée en tirailleurs, et les 3 trois autres sections (sur deux rangs) formeraient une petite colonne forte d'une' compagnie : en sorte que le bataillon, au lieu de ne former qu'une colonne, en formerait quatre, et que le régiment de trois bataillonsformerait douze petites colonnes au lieu de trois.
3* BatoillM. 2* Batiilloi. l** Bitoillti.
Il est incontestable qu'une ligne ainsi fractionnée serait plus facile à conduire à l'ennemi que si elle était déployée. — Mais ces minimes colonnes, composées seulement de 60 tirailleurs et 180 hommes dans les rangs , ne pourraient jamais offrir le même ordre et la même consistance qu'une seule colonne d'un bataillon. Toutefois, comme elles présentent quelques avantages,, le système mérite d'être essayé, et il est môme déjà pratiqué en Prusse et en Autriche.
La même formation peut également s'appliquer
Formatim et emploi de rinfanterie. 253
à des bataillons composés de 6 ou de 8 compagnies. Dans ce cas, on formerait le bataillon non plus par compagnies, mais par divisions de deux compagnies : c'est-à-dire en 3 ou 4 colonnes.
Deux inconvénients graves me semblent néan moins devoir être signalés, dans Tune comme dans Tautre de ces formations. C'est que, contre une vigoureuse charge de cavalerie, ces petits paquets pourraient être un peu compromis ; et même en abordant une ligne ennemie, s'ils étaient ramenés et poursuivis, le désordre s'y introduirait plus facilement que dans les colonnes de bataillons. Du reste, on peut employer les unes et les autres selon les circonstances, Jes localités et le moral des troupes; l'expérience seule pourra prononcer sur le degré de mérite de chacune d'elles. J'ignore si les Autrichiens ont déjà eu Poccasion de faire l'essai des colonnes par compagnies, à Custozza et à Novarre, ou bien si elles sont restées, jusqu'à ce jour, dans le domaine des camps de manœuvres.
Quoi qu'il en soit, il existe une autre question non moins importante à résoudre :
— «La carabine Minié, les fusils rayés et les n balles perfectionnées peuvent-ils apporter un ji changeraenE notable dans les formations pour
ÏSl Chapitre TU. — Art. 45.
>* le combat, ou dans les idées de tactique admin ses jusqu'à présent ? »
Si ces armes ont favorisé les alliés à TAlma et à Inkermann, parce qu'ils en étaient seuls munis, il ne faut pas oublier que dans un an ou deux, toutes les armées en seront également pourvues ; en sorte que les avantages seront désormais réciproques.
Qu'en résultera-t-il pour la tactique ?
Dispersera-t-on toute une armée en tirailleurs? ne faudra-t-il pas toujours conserver soit des lignes entièrement déployées sur deux ou sur trois rangs, soit des lignes de bataillons en colonnes ?
Les batailles deviendraient-elles des duels à la carabine, où les deux partis se fusilleraient sur place sans manœuvrer, jusqu'à ce que l'un des deux partis s'enfuie ou soit détruit ? Quel est le militaire qui oserait répondre affirmativement à cette question ? Or, si l'on ne peut décider du sort d^une bataille en restant sur place, il est évident que la victoire se prononcera pour le général qui manœuvrera le mieux , et il ne poura manœuvrer qu'avec des lignes déployées ou avec des lignes de colonnes de bataillons, entiers ou subdivisés en colonnes d'une ou de deux compagnies. Prétendre prescrire par une
Formation et emploi de Vinfanterie, Î55
ordonnance les cas où il faudrait préférer Tune ou l'autre de ces formations serait une absurdite.
Si Ton peut trouver un général assez habile et une armée assez manœuvrière pour marcher à l'ennemi avec 40 ou 50 bataillons en ligne déployée, que l'ordre mince soit prescrit, et l'ordre en colonnes uniquement permis pour les attaques de postes isolés. Mais, je le confesse sincèrement, je n'accepterais jamais le commandement d'une armée à cette condition. La seule chose à réglementer pour l'ordre de combat, c'est d'interdire la formation de colonnes trop profondes, trop lourdes, colonnes qui sont aussi difficiles à bien enlever et à bien mouvoir qu'une ligne déployée ; et de plus, elles offrent tant de prise aux ravages de l'artillerie, que leur destruction semble inévitable.
Si l'organisation d'une armée m'était confiée, j'adopterais pour l'infanterie la formation sur deux rangs, et je mettrais l'organisation des régiments en harmonie avec la formation pour le combat.
Je formerais donc mes régiments d'infanterie de 3 bataillons et d'un dépôt. Chaque bataillon aurait 6 compagnies formant 6 pelotons : de sorte <jue le bataillon, ployé en colonnes par divisions,
t56 Chapitre VIL — Art. 48.
n^aurait que trois divisions, six rangs, de profondeur.
Cette formation me parait la plus rationnelle, soit qu'on veuille déployer le régiment, soit qu'on veuille le former en colonnes d'attaque par divisions sur le centre de chaque bataillon, ou sur toute autre division.
Dans cette dernière hypothèse, la formation par divisions n'ayant que six rangs de profondeur n'offrirait point trop de prise à Tartillerie, «t elle conserverait cependant toute la mobilité désirable pour bien enlever les troupes et leur imprimer une grande impulsion. Le déploiement de ces petites colonnes se ferait aussi avec une grande promptitude, et, pour la formation du -carré, une colonne formée sur 3 divisions de profondeur l'emporterait, sous plusieurs rapports, sur une colonne formée sur 4 ou 6 divisions de profondeur.
Dans l'armée russe, le bataillon n'ayant que 4 compagnies de 250 hommes chacune, ces compagnies équivalent à la division (deux pelotons) de l'ordonnance française. Il en résulte qu'en Russie la formation de la colonne double sur le centre n'est guère praticable, car ce centre n'est qu'un vide, un intervalle séparant la 2* compagnie de la 3«. Il faut donc se résoudre à former
Fcmuxtion et empM de f infanterie, 257
la colonne simple non sur le centre, mais sur Tune ou l'autre des 4 compagnies : si Ton tenait à une formation doublée sur le centre, il faudrait prendre pour base les 2« et 3* compagnies, derrière lesquelles viendraient se réunir les 1" et 4«. Mais alors, le bataillon se trouverait formé sur deux lignes plutôt qu'en colonnes, et c'est le motif qui me fait préférer la formation en 6 compagnies ou 3 divisions.
A la vérité, chacune des 4 compagnies étant divisée en deux pelotons, le bataillon composé ^insi de 8 pelotons pourrait former la colonne double sur les 4« et 5* pelotons, qui forment bien le centre. Mais ces deux pelotons appartenant à deux compagnies différentes, il en résulterait que tous les pelotons qui viendraient de la droite 6t de la gauche se réunir pour former la colonne double, se trouveraient également appartenir à des compagnies différentes ; en sorte que tous les capitaines de compagnies auraient la moitié de leurs soldats détachés sous un autre chef, et qu'eux-mêmes auraient la moitié de leur division appartenant à une autre compagnie. Une telle anomalie pour marcher à l'ennemi offrirait d'immenses inconvénients, car le capitaine étant le vrai chef, le père et le juge des soldats de sa <îompagnie, il en obtiendra toujours plus que
m Chapitre VIL — Art. 45.
d'un soldat étranger. Outre cela, si une pareille colonne double était vivement ramenée, et qu'on voulût la reformer en ligne, il serait difficile que Je désordre ne s'introduisit pas parmi ces pelotons, courant de côté et d'autre pour rejoindre leur compagnie. Dans l'ordonnance française, nu le bataillon est composé de 8 compagnies formant autant de pelotons pour la manœuvre, cet inconvénient n'existe pas, puisque chaque compagnie étant conduite par son capitaine dans la colonne double, il n'en résulte aucune dislocation, A la vérité, les deux compagnies qui doivent se réunir pour former la division auront chacune un chef, mais ce serait un bien plutôt qu'un mal, parce qu'il y aurait, entre les deux chefs de compagnie et leurs soldats, rivalité de i^èle et de bravoure ; on sait que l'émulation et lamour-propre sont la source de bien des couniges : d'ailleurs, au besoin, le plus ancien des cîipitaines conduirait de droit la division.
il est temps, du reste, de quitter ces détails^ entièrement secondaires, pour revenir à la question principale qui nous occupe.
Puisque j'ai parlé du système général adopté pur Wellington, je crois devoir, avant de terminer, expliquer en quoi consistait ce système, autant que l'on peut en jugerî'd'après les renseignements de l'histoire. .
Formation et emploi de Vinfanterie. ' JtW
En Espagne et en Portugal surtout, il avait à sa disposition une masse de troupes du pays, sur lesquelles il comptait peu pour une bataille rangée, à cause de leur manque d'instruction et de discipline, mais qui, pleines d'animosité contre les Français, formaient des nuées de tirailleurs excellents pour harceler l'ennemi. Instruit par expérience des effets connus de la furia francese et des attaques impétueuses des colonnes conduites par des Masséna et des Ney , Wellington calcula fort justement les moyens d'amortir cette impétuosité et d'en triompher ensuite. Le duc s'appliqua donc à choisir des positions d'un accès difficile ; il en couvrait les avenues par des nuées de ces tirailleurs espagnols et portugais, habiles à profiter de tous les abris du terrain ; il plaçait son artillerie en partie sur la crête tactique de la position, en partie plus en arrière, et criblait ainsi les colonnes en marche par une fusillade et une canonnade meurtrières, tandis que son excellente infanterie anglaise, tenue à cent pas en arrière de la crête, attendait sans être exposée l'arrivée de ces colonnes ; et lorsque celles-ci parvenaient au sommet, fatiguées, essoufflées et déjà décimées, il les accueillait par des décharges générales de mousqueterie et d'artillerie, et lançait ensuite sa
m ChapUre VIL — Art. 45.
ligne à la baïonnette sur ces colonnes déjà à moitié en désordre.
Ce système, qui était parfaitement rationnel, appliqué à l'Espagne et au Portugal surtout, avec la masse de troupes du pays que Ton pouvoit employer en tirailleurs dans un terrain très accidenté, exigeait des modifications en Belgique. A Waterloo, le général anglais prit position sur un plateau incliné en pente douce, formant un glacis où l'artillerie avait un champ de tir magnifique , où elle produisait son effet le plus terrible, et dont les deux flancs étaient bien protégés. Wellington découvrait de la crête du plateau les moindres mouvements de l'armée française, qui ne voyait rien des siens : mais, nonobstant tous ces avantages, son système ne Peut pas empêché de perdre la bataille, si une foule d'autres circonstances n'étaient venues à son secours.
Tout le monde connaît plus ou moins exactement les péripéties de cette célèbre lutte, que j'ai décrite ailleurs avec impartialité, en démontrant que la victoire ne saurait être attribuée ni au feu de mousqueterie, ni aux lignes déployées, mais qu'elle fut due :
l'^ A la pluie qui, en détrempant les terres, rendit la marche offensive des Français très
FormcUian et emploi de Vinfanterie. 261
lente et très pénible, enleva toute impulsion aux premières attaques, et empêcha de les faire soutenir convenablement par Tartillerie ;
2« A la formation primitive en colonnes trop profondes, de la droite principalement ;
3® A l'incohérence dans l'emploi des trois armes ; attendu que l'infanterie et la cavalerie exécutèrent plusieurs attaques alternatives, sans jamais donner simultanément ;
4o Et enfin, par dessus tout, à l'arrivée inattendue de toute l'armée prussienne, tombant au moment décisif sur le flanc droit, et presque sur les derrières des Français.
Tout militaire expérimenté conviendra que , malgré la boue et malgré la bonne contenance de rinfanterie anglaise, si le gros de l'infanterie française se fût lancé en colonnes de bataillons à la suite de la grande charge de cavalerie, l'armée combinée eût été enfoncée et rejetée sur Anvers. Même indépendamment de ces circonstances , sans l'arrivée de Blûcher, l'armée anglaise eût été forcée à la retraite ; et je maintiens que cette bataille ne peut compter au nombre de celles qui pourraient prouver la supériorité du feu de mousqueterie sur les attaques en colonnes bien dirigées.
Mfe Chapitre VIL — Art. 45.
De toutes ces discussions, je crois qu'on est en droit de conclure :
1" Que le perfectionnement des armes à feu ne saurait produire un changement notable dans la manière de mener les troupes au combat, mais qu'il serait utile d'introduire dans l'ordonnance de l'infanterie la formation des colonnes par compagnies ; d'avoir de bons et nombreux tirailleurs, et de bien exercer les troupes au tir. Les armées qui possèdent des régiments entiers de chasseurs pourront les employer à ce service en les répartissant dans les brigades ; néanmoins, il sera toujours préférable de prendre alternativement ces tirailleurs dans chaque compagnie, à mesure qu'on en aurait besoin, ce qui sera facile, lorsque les troupes seront exercées au tir; par ce moyen, on pourra employer les régiments de chasseurs en ligne comme les autres ;
2« Que si le système des lignes déployées et des feux de mousqueterie, pratiqué par Wellington, est excellent pour la défensive, il paraît aussi difficile que jamais de l'employer pour Ifmcer une armée à l'attaque d'une position ennemie ;
3« Que, malgré le perfectionnement des armes à feu, deux armées se rencontrant et voulant se livrer bataille ne sauraient se fusiller de loin
Formation et emploi de Vinfomterie, 563
toute une journée ; — il faudra toujours que Tune des deux se porte en avant pour attaquer l'autre ;
4*^ Que dès lors le succès dépendra, comme jadis, de la manœuvre la plus habile selon les principes de la grande tactique, qui consistent h savoir lancer la masse de ses troupes au moment opportun, sur le point du champ de bataille qui peut décider de la victoire, en y faisant concourir les trois armes simultanément ;
5*» Qu'il serait difficile de beaucoup ajouter à ce que j'ai dit sur ce sujet, dans les chapitres IV et V de mon Précis de l'art de la guerre, tome IL et qu'il semble surtout absurde de déterminer par règlement un système absolu de formation pour le combat, l'ordonnance devant se borner à prescrire les mouvements d'exécution ;
6® Que l'un des premiers gages de la victoire, dans l'offensive, consistera toujours en ce qu'un général ait le talent de bien enlever ses troupes et d'aborder franchement l'ennemi., en adoptant le système de formation convenable au terrain, à la qualité et à l'esprit de ses troupes, ainsi qu'à son propre génie.
Enfin je terminerai ces lignes en rappelant : « Que la guerre y loin d'être une science eùmcte.
264 Chapiire VIL — Art. 45.
» est un drame terrible et passionné, soumis il » est vrai à trois ou quatre principes généraux, » mais dont le résultat est subordonné à une foule » de complications morales et physiques. Vérité » que j'ai déjà émise il y a sept ans dans le pre- » mier appendice, auquel celui-ci doit servir de » complément. »
Bruxelles, 2!) janvier 1856.
Forfmti€n et emploi de la cavalerie. 26&
AKTICLE XLVI,
De la cavalerie.
La formation de la cavalerie, soumise à peu près aux mêmes controverses que celle de l'in* fanterie, a aussi donné lieu à la môme incertitude et le Traité par trop vanté du comte de Bismarck ne lui a pas fait faire de grands pas- Comme Ton n'a guère été mieux fixé sur son emploi, je me permettrai de soumettre ce que j'en pense à la décision des généraux habitués à la conduire.
L'emploi qu'un général doit faire de la cavalerie dépend naturellement un peu de sa force relative avec celle de Tennemi, soit en nombre^ soit en qualité- Néanmoins, quelque modification que ces variations apportent, une cavalerie inférieure, mais bien conduite, peut toujours trouver l'occasion de faire de grandes choses, tant Tàpropos est décisif dans l'emploi de cette arme.
La proportion numérique de la cavalerie avec l'infanterie a beaucoup varié; elle dépend de la disposition naturelle des nations, dont les habi* tants sont plus ou moins propres à faire de
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bons cavaliers : l'abondance et la qualité des chevaux exercent aussi une certaine influence. Dans les guerres de la Révolution, la cavalerie fran<;,aise, quoique désorganisée, et bien inférieure à celle des Autrichiens, servit à merveille. J'ai vu en 1796, à l'armée du Rhin, ce que l'on nommait pompeusement la réserve de cavalerie, et qui formait à peine une faible brigade (1500 chevaux). Dix ans après, j'ai vu ces mêmes réserves fortes de 15 à 20 mille chevaux, tant les idées et les moyens avaient chanjgé.
En thèse générale, on peut admettre que l'armée en campagne doit avoir un sixième de sa force en troupes à cheval : dans les pays de montagnes il suffit d'un dixième.
Le mérite principal de la cavalerie gît dans sa rapidité et sa mobilité ; on pourrait même ajouter dans son impétuosité, si l'on ne' devait pas craindre de voir une fausse application de cette dernière qualité.
Quelque importante qu'elle soit dans l'ensembte des opérations d'une guerre, la cavalerie ne saurait défendre une position par elle-même que momentanément, sans secours d'infanterie. Son but principal est de préparer ou d'achever la victoire, de la rendre complète en enlevant des prisonniers et des trophées, de poursuivre l'en-
Formation et emploi de la cavalerie. Wl
nemi, de porter rapidement du secours sur un point menacé, d'enfoncer Tinfanterie ébranlée, enfin de couvrir les retraites de Tinfanterie et de Tartillerie. Voilà pourquoi une armée, manquant de cavalerie, obtient rarement de grands succès, et pourquoi ses retraites sont si difficiles.
Le moment et le mode les plus convenu hlt^s pour faire donner la cavalerie tiennent au coupd'œil du chef, au plan de la bataille, à ce que fait l'ennemi, et à mille combinaisons trop longues à énumérer ici; nous n'en indiquerons donc que les principaux traits.
Il est reconnu qu'une attaque générale de cavalerie, contre une ligne en bon ordre, ne saurait être tentée avec succès sans être soutenue par de l'infanterie et beaucoup d'artillerie, du moins à certaine distance. On a vu à Waterloo tout ce qu'il en coûta à la cavalerie française pour avoir agi contre cette règle, et la cavalerie de Frédéric éprouva le même sort à HunersdorL On peut se trouver appelé néanmoins à faire donner la cavalerie seule; mais en général, une charge sur une ligne d'infanterie qui se trouverait déjà aux prises avec l'infanterie adverse est celle dont on peut attendre le plus d'avantages; les batailles de Marengo, d'Eylau, de Borodino et dix autres, l'ont prouvé.
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Cependant il est un cas, ou plutôt il était un cas, où la cavalerie a une supériorité décidée sur l'infanterie ; c'est quand il tombait une pluie ou neige battante qui mouillait les armes au point (le priver Tinfanterie de son feu ; le corps d'Aufj^ereau en fit une cruelle épreuve à Eylau, et la gauche des Autrichiens eut le même sort à Dresde. Avec les nouvelles cartouches métalliques, de tels cas ne se présentent plus.
On exécute aussi de grandes charges avec succes contre de Tinfanterie qu'on aurait déjà réussi a ébranler par un feu redoutable d'artillerie, ou de toute autre manière. Une des charges de ce genre les plus remarquables fut celle de la cavalerie prussienne à Hohenfriedberg en 1745 (voyez le Traité des grandes opérations). Mais une charge contre des carrés de bonne infanterie non entamée ne saurait réussir.
On fait de grandes charges pour enlever les batteries de l'ennemi et faciliter aux masses d'infanterie les moyens de couronner sa position ; alors il faut que l'infanterie soit bien en mesure de soutenir sans délai, car une charge de cette nature n'a qu'un effet instantané, dont il faut vivement profiter avant que l'ennemi ne ramène votre cavalerie désunie. La belle charge des Français sur Gosa, à la bataille de Leipzig le 16
FormcUim et emploi de la cavalerie. 269
octobre, est un grand exemple de ce genre. Celles qu'ils exécutèrent à Waterloo dans le même but furent admirables, mais sans résultats, faute de soutien. De môme là charge audacieuse de la faible cavalerie de Ney sur Tartillerie du prince de Hohenlohe à la bataille de léna, est un exemple de ce qu'on peut faire en pareil cas.
Enfin on fait des charges générales contre la oavalerie ennemie, pour la chasser du champ de bataille et revenir ensuite contre ses bataillons avec plus de liberté.
La cavalerie pourrait être lancée avec succès pour prendre la ligne ennemie en flancs ou à revers, au moment d'une attaque sérieuse que l'infanterie exécuterait de front. Si elle est repoussée, elle peut revenir au galop se rallier à l'armée ; si elle réussit, elle peut causer la ruine de l'armée ennemie ; il est rare qu'on lui donne cette destination, et je ne vois pas néanmoins ce qui pourrait y mettre obstacle, car une cavalerie bien conduite ne saurait être coupée, lors même qu'elle se trouverait derrière l'ennemi. Du reste, c'est le rôle qui appartient surtout à la cavalerie irrégulière.
Dans la défensive, la cavalerie peut également obtenir d'immenses résultats, en donnant à propos contre une troupe ennemie qui, ayant abordé
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la ligne, serait prête à y pénétrer, ou qui l'aurait déjà percée ; elle peut dans ce cas rétablir les affaires, et causer la destruction d'un adversaire ébranlé et désuni par ses premiers succès mêmes ; cela fut prouvé par les belles charges des Russes à Eylau et de la cavalerie anglaise à Waterloo. Enfin, la cavalerie particulière des corps d'armée fait des charges d'à-propos, soit pour favoriser une attaque, soit pour profiter d'un faux mouvement de l'ennemi, soit pour achever sa défaite dans un mouvement rétrograde.
Il n'est pas aussi facile de déterminer le meilleur mode d'attaque : il dépend du but qu'on se propose et des autres circonstances qui influent aussi sur le moment à choisir. Il n'y a que quatre manières de charger, savoir : en colonnes à distances ; en lignes au trot (*) ; en lignes au galop ; enfin à la débandade : toutes peuvent être employées avec succès. Dans la charge en muraille ou en ligne, la lance offre des avantages
(*) Lorsque je parle ici de charges en lignes, il n*y a aacane contradiction avec ce que j*ai avancé ailleurs; on comprend qu'il ne s'agit pas ici de grandes lignes déployées, mais de brigades ou de divisions tout au plus. Un corps de plusieurs divisions se formera sur le terrain en plusieurs colonnes échelonnées, dont la tête sera pour chacune de deux ou trois r^ments, qui seront déployés pour la charge.
Formation et emploi de la cavalerie, 171
incontestables; dans les mêlées, le sabre vaut peut-être mieux ; de là est venue l'idée de donner la lance au premier rang qui doit enfoncer;, et le sabre au second qui doit achever par des luttes partielles. Le tiraillement avec le pistolet ne convient guère qu'aux avants-postes, dans une charge en fourrageurs, ou lorsque de la cavalerie légère veut harceler de l'infanterie et la dégarnir de son feu, afin de favoriser une charge plus sérieuse. Pour le feu de carabine, on ne sait vraiment à quoi il peut être bon, puisqu'il exige d'arrêter toute la troupe, pour tirer de pied ferme, ce qui l'exposera à une défaite certaine^ si elle est abordée franchement. Il n'y a que des tirailleurs qui puissent faire un feu de mousquet en courant.
Nous venons de dire que toutes les manières de charger pouvaient être également bonnes. Cependant, il faut bien se garder de croire que l'impétuosité soit toujours décisive dans un choc de cavalerie contre cavalerie ; le grand trot au contraire me paraît la meilleure allure pour les charges en lignes, parce qu'ici tout dépend de l'ensemble, de l'aplomb et de l'ordre, conditions que l'on ne retrouve pas dans les charges au grand galop. Celles-ci conviennent surtout contre Tartillerie, parce qu'il importe plus d'arriver vite
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que d'arriver en ordre. De même, avec une cavalerie armée de sabres on peut se lancer au galop à 200 pas contre une ligne ennemie qui vous attendrait de pied ferme. Mais si Ton a une cavalerie armée de lances, le grand trot est la véritable allure, car l'avantage de cette arme dépend surtout de la conservation de Tordre ; dès qu'il y a mêlée, la lance perd toute sa valeur.
Lorsque l'ennemi vient à vous au grand trot, il ne semble pas prudent de courir sur lui au galop, car vous arriverez tout désuni contre une masse compacte et serrée, qui traversera vos escadrons décousus. Il n'y aurait que l'effet moral produit par l'audace apparente de votre charge qui pourrait vous être favorable ; mais si l'ennemi l'apprécie à sa juste valeur, vous serez perdu, car dans l'ordre physique et naturel, le succès doit être pour la masse compacte contre des cavaliers galopant sans ensemble.
Dans les charges contre l'infanterie, les Mamelucks et les Turcs ont assez prouvé l'impuissance de l'impétuosité ; là où les lanciers ou cuirassiers au trot ne pénétreront pas, aucune cavalerie ne percera. Ce n'est que contre l'infanterie fortement ébranlée et dont le feu manquerait d'aliment, que la charge impétueuse peut avoir quelque avan-
Formation et emploi de la cavalerie, Î73
tage sur le trot (*). Pour enfoncer de bons ôôrrés il faut du canon et des lanciers, mieux encore des cuirassiers armés de lances. Pour les charges en fourrageurs ou à la débandade, si fréquentes dans les rencontres journalières, il faut imiter les Turcs ou les Cosaques ; ce sont les meilleurs exemples qu'on puisse prendre : nous reviendrons sur ce sujet.
Quelque système que Ton emploie pour aller à un choc, une vérité reconnue pour toutes les charges possibles, c'est qu'un des meilleurs moyens de réussir est de savoir lancer à propos quelques escadrons sur les flancs d'une ligne ennemie que l'on va assaillir de front. Mais pour que cette manœuvre obtienne un plein succès,
{•) M. Wagner m'oppose Topinion de cavaliers expérimentés qui préfèrent le galop en carrière, commencé à 200 pas. Je sais que beaucoup de cavaliers le pensent ainsi, mais je sais aussi que les généraux les plus distingués de cette arme penchent pour les charges au trot. Lasalle, un des plus habiles de ces généraux, disait un jour, en voyant la cavalerie ennemie accourir au galop : < Voilà des gens perdus t > et ces escadrons furent en effet culbutés au petit trot. Au demeurant, la bravoure personnelle influe plus sur les chocs et les mêlées que les différentes allures ; le galop en carrière n*a contre lui que d'amener la dispersion et de changer le choc en mêlée, ce que Ton peut éviter avec les charges au trot. En échange le premier coup de poitrail, seul avantage du galop, n*est qu'un fantôme dont on efihraie les cavaliers sans expérience de la guerre.
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dans les charges de cavalerie contre cavalerie surtout, il faut qu'elle ne s'exécute qu'à l'instant où les lignes en viennent aux prises, car une minute trop tôt ou trop tard, l'effet en serait probablement nul : aussi est-ce dans ce coup d'œil précis et rapide que consiste le plus grand mérite d'un officier de cavalerie.
L'armement et l'organisation de la cavalerie ont été l'objet de bien des controverses qu'il serait facile de réduire à quelques vérités. La lance est,, comme on vient de le dire, la meilleure arme offensive pour une troupe de cavaliers qui chargent en ligne, car elle atteint un ennemi qui ne saurait les approcher ; mais il est peut-être boa d'avoir un second rang ou une réserve armée de sabres, plus faciles à manier lorsqu'il y a mêlée et que les rangs cessent d'être unis. Peut-être même vaudrait-il mieux encore faire soutenir une charge de lanciers par un échelon de hussards qui, pénétrant après eux dans la ligne ennemie,, achèveraient mieux la victoire.
La cuirasse est l'arme défensive par excellence, La lance et une cuirasse de fort cuir doublé ou de buffle, me semble le meilleur armement de la cavalerie légère ; le sabre et la cuirasse en fer celui de la grosse cavalerie. Quelques militaires expérimentés penchent même à armer les cui-
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rassiers de lances, persuadés qn'une telle covaterie, assez semblable aux anciens hommes d'armes, renverserait tout devant elle. Il est certain qu'une lance leur conviendrait mieux que le mousqueton, et je ne vois pas ce qui empêcherait de leur en donner de pareilles à celles de la cavalerie légère.
Quant à la troupe amphibie des dragons, les avis seront éternellement partagés; il est constant qu'il serait utile d'avoir quelques bataillons d'infanterie à cheval, qui pussent devancer l'ennemi à un défilé, le défendre en retraite ou fouiller un bois ; mais faire de la cavalerie avec des fantassins, ou un soldat qui soit également propre aux deux armes, paraît chose difficile ; le sort des dragons à pied français semblerait l'avoir prouvé, si d'un autre côté la cavalerie turque ne combattait pas avec le môme succès à pied comme à cheval. On a dit que le plus grand inconvénient des dragons provenait de ce qu'on était obligé de leur prêcher le matin, qu'un carré ne saurait résister à leurs charges, et de leur enseigner le soir, qu'un fantassin armé de son fusil devait culbuter tous les cavaliers possibles^ cet argument est plus spécieux que vrai, car au lieu de leur prêcher des maximes si contradictoires, il serait plus naturel de leur dire que si des
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braves cavaliers peuvent enfoncer un carré, de braves fantassins peuvent aussi repousser cette charge ; que la victoire ne dépend pas toujours de la supériorité de l'arme, mais bien de mille circonstances ; que le courage des troupes, la présence d'esprit des chefs, une manoeuvre faite à propos, l'effet de l'artillerie et du feu de mousqueterie, la pluie, la boue même, ont contribué à des échecs ou à des succès ; mais qu'en thèse générale, un brave à pied ou à cheval doit battre un poltron. En inculquant ces vérités à des dragons, ils pourront se croire supérieurs à leurs adversaires, soit qu'on les emploie comme fantassins, soit qu'ils chargent comme cavaliers. C'est ainsi qu'agissent les Turcs et les Circassiens, dont la cavalerie met souvent pied à terre pour se battre dans les bois ou derrière un abri, le fusil à la main. Cependant, on ne saurait le dissimuler, il faut de bons chefs et de bons soldats pour pousser l'éducation d'une troupe à ce degré de perfection.
C'est sans doute la conviction de ce que peuvent faire de braves soldats aussi bien à pied qu'à cheval, qui a déterminé l'empereur Nicolas à réunir la masse énorme de 14 à 15 mille dragons en un seul corps d'armée, sans tenir compta de la malheureuse expérience faite par Napoléon
F<^rmaiion et emploi de la cavalerie, 277
sur les dragons français, et sans se laisser arrêter par la crainte de manquer souvent de régiments de cette arme là où ils seraient le plus utiles. Du reste, c'est probablement pour donner plus d'uniformité à leur double instruction de fantassins et de cavaliers, qu'une pareille réunion a été ordonnée, et tout porte à croire qu'en guerre on les répartirait du moins par divisions aux différentes ailes de l'armée. Toutefois on ne saurait nier qu'il est aussi bien des circonstances, surtout dans les batailles rangées, où dix mille hommes transportés vivement à cheval sur un point décisif et y combattant à pied, pourraient faire pencher la balance en leur faveur. Ainsi, les deux systèmes de concentra^ tion et de division ont également leur bon et leur mauvais côté. Pour adopter un terme moyen, on pourrait attacher un fort régiment à chaque aile, et à Favant-garde (ou arrière-garde en retraite) ; puis réunir le surplus de cette arme en divisions ou même en corps de cavalerie (*). Mais il est temps de quitter ce sujet pour en venir à celui des formations.
O Ce que je dis Ik est pour discuter sur ce qui existe ; comme cavalerie, je persiste à croire que les lanciers valent mieux que
*Jes dragons.
278 Chapitre VIL — Art. 46.
Tout ce qu'on a dit pour la formation de l'infanterie peut s'appliquer à la cavalerie, sauf les modifications suivantes :
1^ Les lignes déployées en échiquier ou en écholon sont beaucoup plus convenables à la cavalerie que des lignes pleines. Soit qu'on forme l'échiquier, soit qu'on préfère des lignes pleines, la distance des lignes entre elles doit être assez grande pour qu'elles ne s'entraînent pas réciproquement en cas d'échec, vu la rapidité avec laquelle on est ramené si la charge est malheureuse. Seulement il est bon d'observer que, dans l'échiquier, la distance peut être moindre que dans la ligne pleine. On doit la former en colonnes par divisions, ou du moins y laisser des ouvertures de deux escadrons, qu'on peut ployer en colonnes sur le flanc de chaque régiment, pour faciliter l'écoulement des troupes ramenées;
2^ Dans l'ordre en colonnes d'attaque sur le centre, la cavalerie doit être par régiments, et rinfanterie seulement par bataillons. Pour bien se prêter à cet ordre, il faut alors des régiments de six escadrons, afin qu'en se ployant sur le centre par divisions, ils puissent en former trois. S'ils n'avaient que quatre escadrons, ils ne formeraient alors que deux lignes ;
Formation et emploi de la camlerie. 279
3^ La colonne d'attaque de cavalerie ne doit jamais être serrée comme celle de l'infanterie, mais à distance ou demi-distance d'escadron, •afin d'avoir du champ pour déboiter et charger. Cette distance ne s'entend au reste que pour les troupes lancées au combat ; lorsqu'elles sont au repos derrière la ligne, on peut les serrer pour •couvrir moins de terrain et diminuer l'espace •qu'elles auraient à parcourir pour s'engager , bien entendu néanmoins que ces masses seront à l'abri ou hors de portée du canon ;
4® L'attaque de flanc étant plus à redouter dans la cavalerie que dans un combat d'infanterie contre infanterie, il est nécessaire d'établir, «ur les extrémités d'une ligne de cavalerie, quelques escadrons échelonnés par pelotons, pour qu'ils puissent se former par un à droite ou un A gauche contre l'ennemi qui viendrait inquiéter le flanc ;
5® Pour le même motif, il est essentiel, comme on l'a déjà dit, de savoir lancer à propos quelques escadrons sur les flancs d'une ligne de <;avalerie que l'on est près d'aborder ; si l'on a -de la cavalerie irrégulière avec soi, c'est surtout à cela que l'on doit l'utiliser dans le combat, car pour cet usage elle vaut autant et peut-être mieux que la régulière ;
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6^ Une observation importante aussi, c'est que dans la cavalerie surtout, il est bon que le commandement du chef s'étende en profondeur plutôt qu'en longueur. Par exemple, dans une division de deux brigades qui déploieraient, il ne serait pas bon que chaque brigade formât une seule ligne derrière l'autre, mais bien que chaque brigade eût un régiment en première ligne et un en seconde : ainsi chaque unité de la ligne aura sa propre réserve derrière elle, avantage que l'on ne saurait méconnaître, car les événements vont si vite dans les charges, qu'il est impossible à un officier général d'ôtre maître de deux régiments déployés.
Il est vrai qu'en adoptant ce mode, chaque général de brigade aura la faculté de disposer de sa réserve, et qu'il serait bon néanmoins d'en avoir une pour toute la division ; c'est ce qui fait penser que le nombre de cinq régiments par division convient fort bien à la cavalerie. Si elle veut donner en ligne par brigades de deux régiments, le cinquième sert de réserve générale derrière le centre. Si l'on veut, on peut aussi avoir trois régiments en ligne, et deux en colonne derrière chaque aile.
Préfère-t-on, au contraire, prendre un ordre mixte en ne déployant que deux régiments à la
Fùrmaiion et emploi de la oavcUerie, 281
fois et gardant le reste en colonnes ? Dans ce cas, on a aussi un ordre convenable, puisque trois régiments, formés par divisions derrière la ligne des deux premiers, en couvrent les flancs et le centre, tout en laissant des intervalles pour écouler la première ligne si elle est battue. (Voyez la figure iO de la planche VII.)
7* Deux maximes essentielles sont généralement admises pour les combats de cavalerie contre cavalerie : Tune est que toute première ligne doit être tôt ou tard ramenée ; car, dana la supposition même où elle aurait fourni la charge la plus heureuse, il est probable que Tennemi, en lui opposant des escadrons frais^ la forcera à venir se rallier derrière la seconde ligne. L'autre maxime est qu'à mérite égal des troupes et des chefs, la victoire restera à celui qui aura les derniers escadrons en réserve, et qui saura les lancer à propos sur les flancs de la ligne ennemie, déjà aux prises avec la sienne.
C'est sur ces deux vérités qu'on pourra se former une juste idée du système de formation le plus convenable pour conduire un gros corps de cavalerie au combat.
Quel que soit Tordre qu'on adopte, il faut se garder de déployer de grands corps de cavalerie en lignes pleines; car ce sont des cohues diffi-
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ciles à manier, et si la première ligne est ramenéCj la seconde sera entraînée sans pouvoir tirer le sabre. Au nombre des mille preuves que la dernière guerre a données, nous citerons l'attaque exécutée par Nansouty en colonnes par régiments sur la cavalerie prussienne déployée en avant de Château-Thierry.
Dans là première édition de ce Précis, je me suis élevé contre la formation de la cavalerie sur plus de deux lignes; mais je n'ai jamais entendu exclure plusieurs lignes en échiquier ou échelonnées, ni des réserves formées en colonnes; je ne voulais parler que de la cavalerie déployée pour charger en muraille, et dont les lignes, inutilement entassées l'une derrière l'autre, seraient entraînées dès que la première viendrait à tourner le dos (*).
(') M. Wagner, pour combattre cette assertion, cite la bataille de Hamilies, où Marlborough vainquit par une grande charge de cavalerie en lignes sans intervalles, contre les Français en échiquier. Mais si ma mémoire est fidèle, je crois que la cavalerie alliée était d'abord formée en échiquier sur deux lignes : la vraie cauîic de ce succès l'ut que Marlborough, voyant que Villeroi avait paralysé la moitié de son armée derrière Anderkirch et la Gette, eut le bon esprit de tirer 38 escadrons de cette aile pour renforcer sa gauche qui eut ainsi deux fois plus de cavalerie que les Français, et les déborda. Au reste, j'admets volontiers maintes exceptions à une maxime que je ne donne pas plus pour absolue
Formation et emploi de la cavalerie. 283
Au demeurant, en cavalerie plus qu'en infanterie encore, l'ascendant moral fait beaucoup ; le "Coupd'œil et le sang-froid du chef, l'intelligence €t la bravoure du soldat, soit dans la mêlée, soit pour le ralliement, procureront la victoire plus souvent que telle ou telle autre formation. Cependant, quand on peut réunir ces deux avantages, on n'en est que plus sûr de vaincre, et rien ne peut légitimer l'adoption d'un mode reconnu vicieux.
L'histoire des dernières guerres (1812 à 1815) a renouvelé aussi d'anciennes controverses pour décider si la cavalerie combattant en ligne peut triompher à la longue d'une cavalerie irrégulière qui, évitant tout engagement sérieux, fuit avec la vélocité du Parthe et revient au combat avec la même vivacité, se bornant à harceler l'ennemi par des attaques individuelles. Lloyd s'est prononcé pour la négative, et plusieurs exploits des Cosaques contre l'excellente cavalerie française semblent confirmer son jugement (*) ; mais il ne
que toutes les autres maximes de tactique de cavalerie; tactique aussi mobile que cette arme.
(*) Quand je parie de Texcelleute cavalerie française, j'entends parler de sa bravoure impétueuse et non de sa perfection ; car elle n'approche de la cavalerie russe ou allemande, ni pour !'équitation, ni pour Forganisation, ni pour le soin des chevaux.
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faut pas s'y tromper, et croire qu'il serait possible d'exécuter les mômes choses avec des régiments de cavalerie légère disciplinée , qu'on lancerait en fourrageurs contre des escadrons bien unis. C'est la grande habitude de se mouvoir en désordre qui fait que les troupes irrégulières savent diriger tous les efforts individuels vers un but commun : les hussards les mieux exercés n'approcheront jamais de cet instinct naturel du Cosaque, du Tscherkès ou du Turc,
Si l'expérience a prouvé que des charges irrégu 11 ères peuvent amener la défaite de la meilleure cavalerie dans les combats partiels, il faut bien reconnaître aussi l'impossibilité de compter sur des charges à la débandade dans les batailles rangées d'où dépend souvent le sort de toute une guerre. Une telle charge pourrait sans doute aider une attaque en ligne, mais seule elle ne produirait rien d'important. On doit donc considérer ces charges irrégulières comme un puissant auxiliaire dans les rencontres journalières de la cavalerie, et coïnme un accessoire utile dans les chocs décisifs.
De tout ce qui précède on doit conclure à mon avis que, pour les batailles, une cavalerie régulière munie d'armes de longueur , et pour la petite guerre une cavalerie irrégulière, armée
Fonmiian et emploi de (a cavalerie. 385
d'excellents pistolets, de lances et de sabres, sera toujours la meilleure organisation pour cette branche importante d'une armée bien constituée.
Au demeurant, quelque système que Ton adopte, il n'en paraît pas moins incontestable qu'une nombreuse cavalerie, quelle qu'en soit la nature, doit avoir une grande influence sur les résultats d'une guerre ; elle peut porter au loin la terreur chez l'ennemi, elle enlève ses convois, bloque pour ainsi dire l'armée dans ses positions, rend ses communications difficiles, si ce n'est même impossibles, trouble toute harmonie dans ses entreprises et dans ses mouvements. En un mol, elle procure presque les mêmes avantages qu'une levée en masse des populations, en portant le trouble sur les flancs et les derrières d'une armée ennemie, et en réduisant son général à l'impossibilité de rien calculer avec certitude. On en a eu plusieurs preuves par ces raids dont la Guerre d'Amérique a fourni de brillants spécimens.
Toute organisation qui tendrait donc à doubler les cadres de la cavalerie en cas de guerre, en y incorporant des milices, serait un bon système, car ces milices, aidées de quelques bons escadrons, pourront au bout de quelques mois de
ÎM ChapUre VIL — Art. 46.
campagne faire de bons partisans. Sans doute ces TTillices n'auront pas toutes les qualités que possèdent les populations guerrières et nomades qui passent pour ainsi dire leur vie à cheval, et dont le premier des instincts est celui de la petite guerre, mais elles y suppléeraient en partie. Sous ce rapport la Russie a un grand avantage sur tous ses voisins, tant par la quantité et la qualité de ses chevaux du Don, que par la nature des milices irrégulières qu'elle peut lever au moindre signal.
Voici ce que j'écrivais il y a vingt ans dans le chapitre 35 du Traité des grandes opérations militaires, sur ce même sujet :
w Les avantages immenses que les Cosaques *> ont donnés aux armées russes sont incalcula- >j blés. Ces troupes légères, insignifiantes dans n le choc d'une grande bataille (si ce n'est pour w tomber sur les flancs), sont terribles dans la » poursuite et la guerre de postes : c'est l'en- » nemi le plus redoutable pour toutes les comn binaisons d'un général, parce qu'il n'est jamais )» sur de l'arrivée et de l'exécution de ses ordres, rt que ses envois sont toujours compromis, et » ses opérations incertaines. Tant qu'une armée a n'en avait que quelques régiments à demi- » réguliers, on n'en connaissait pas toute l'uti-
Formation et emploi de la cavalerie, 287
» lité ; mais lorsque le nombre en a été porté a » 15 ou 20 mille, on a senti toute leur impor- » tance, surtout dans les pays où la population » ne leur est pas hostile.
» Pour un convoi qu'ils enlèvent, il faut les » faire escorter tous, et il importe que l'escorte » soit nombreuse et bien conduite ; jamais on » n'est certain de faire une marche tranquille, * parce qu'on ne sait pas où sont les ennemis. » Ces corvées exigent des forces considérables » et la cavalerie régulière est bientôt mise hoi's
» de service par des fatigues auxquelles elle ne » peut résister.
» Au reste, je crois que des hussards ou lan- » ciers volontaires, levés ou organisés au mo- » ment de la guerre, bien conduits, et courant » là où des chefs hardis les conduisent à leur » gré, rempliraient à peu près la môme destin a- » tion ; mais il faut les regarder comme des » enfants perdus, car, s'ils devaient recevoir des » ordres du quartier-général, ils ne seraient plus » des partisans. Ils n'auraient peut-être pas tou- » tes les qualités de bons Cosaques, mais ils » pourraient en approcher. »
L'Autriche a aussi dans les Hongrois, les Transylvaniens et les Croates, des ressources que d'autres états n'ont pas : toutefois les sei-
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vices rendus par la landwehr à cheval prouvent que Ton peut tirer aussi un bon parti de cette espèce de cavalerie, ne fût-ce que pour relever la cavalerie régulière dans les services accessoires qui abondent dans toutes les armées, comme escortes, ordonnances, détachements pout* conduire les convois, flanqueurs, etc. Des corps mêlés de cavalerie régulière et irrégulière peuvent rendre souvent plus de services réels que s'ils étaient uniquement composés de cavalerie de ligne, parce que la crainte de compromettre et de ruiner cette dernière empêche souvent de la lancer dans des mouvements audacieux, mais qui pourraient produire d'immenses résultats.
Je ne saurais terminer cet article sans relever les attaques par trop passionnées dont il a été l'objet de la part de M. le général Bismark, et que j'ai connues malheureusement trop tard pour y répondre comme je devais. Le passage qui semble surtout avoir excité son courroux est celui où j'ai avancé, après bien d'autres, que la cavalerie ne saurait défendre une position par ellemême. M. le général, qui prétend sans doute que la cavalerie peut faire la guerre à elle seule, et qu'elle garderait une position tout comme l'infanterie, pense justifier de pareils sophismes en allant chercher des exemples jusque dans la
Formation et emploi de la cavalerie. tS^à
guerre d'Hannibal sur le Tessin ; comme si la mousqueterie, les obus et la mitraille n'avaient apporté aucun changement dans l'emploi de cette arme ! I ! Fier de son érudition équestre, il traite d'ignorant tout ce qui ne pense pas comme lui. Sans être un Seydlitz ou un Laguérinière, on peut très bien raisonner sur l'emploi de la cavalerie à la guerre ; et quoique je n'aie aucune prétention à être un cavalier, je puis dire que les plus expérimentés des généraux de nos jours ont partagé mes idées sur la cavalerie, et que dans maintes batailles j'ai souvent mieux jugé de l'opportunité de son emploi que ceux-là qui en commandaient de grosses masses.
La seule de mes maximes qui a excité quelques controverses, est celle relative à l'allure du trot pour les charges contre cavalerie. Quoiqu'on en ait dit, je crois encore, à l'heure où j'écriSj que le succès dépend beaucoup du maintien de l'ordre jusqu'au moment du choc, et que^ pour les lanciers surtout, le choc d'une masse Inen en ordre et au trot triompherait d'une troupe éparpillée par le galop en pleine carrière.
Au demeurant, maintenir l'ordre autant que possible dans le choc; s'appliquer à le faire seconder au moment opportun par une attaque de flanc; savoir donner l'impulsion morale à sa
II« PART. i9
290 Chapitre VII, — Art 46.
troupe, et avoir un échelon prêt pour soutenir à propos, voilà les seuls éléments de succès que j'aie jamais reconnus pour praticables dans l'es charges de cavalerie contre cavalerie ; car toutes les belles maximes du monde viennent expirer dans une lutte rapide comme l'éclair, où les plus habiles professeurs n'auraient que le temps de parer les coups de sabre, sans môme se trouver en état de donner un ordre qui pût être entendu et exécuté.
Quant au bon emploi de la cavalerie dans l'ensemble d'une bataille comme dans celui de toute une guerre, je crois que pas un général expérimenté ne répudierait les idées que j'ai émises à ce sujet.
Je n'ai jamais nié que la cavalerie ne concourût à la défense d'une position ; mais qu'elle la défendit par elle-même, je le nierai toujours. Placée sur une position, derrière 100 pièces de canon, elle pourra s'y maintenir si on se contente de la canonner, comme la cavalerie française se maintint si bravement à Eylau ; mais que l'infanterie et l'artillerie marchent sur elle après avoir paralysé son canon, et vous verrez si la position sera défendue.
Du reste la véritable cause de la grande colère de M. le général B*" est facile à deviner. J'ai eu
Forputtion et emploi de la cavalerie, 29i
rimprudence de dire que son traité sur la cavalerie, fort érudit d'ailleurs, n'avait pas fait faire grand progrès à cette arme. Ce jugement lui a sans doute paru sévère, et malgré les torts de Fauteur à mon égard, je conviens qu'il était prononcé d'une manière trop absolue. Cependant, après les renseignements que nous avons pu recevoir de la cavalerie de Seydlitz et de Napoléon, je ne sais pas si celle que M. B*** organiserait et conduirait selon ses propres doctrines, ferait mieux; c'est là que gît la question. Pour avoir osé la résoudre négativement, je ne suis qu'un ignorant ; c'est là de la bonne critique ! Si les opinions sont libres, ne peut-on pas les discuter sans injures? Pour moi, je reconnais à M. B*** beaucoup d'esprit et d'érudition ; peut-être même en a-t-il trop pour le sujet qu'il traite : quand l'esprit pétille et que les passions parlent, la raison et le jugement sommeillent. Du reste j'ai déjà fait observer, dans la notice qui précède cet ouvrage, que ce n'était pas dans des livres sérieux qu'un militaire pouvait répondre à des personnalités, surtout après les avoir ignorées pendant six ans.
302 Chapitre VIL — Art. 47.
AKTIOLE XLVII.
De remploi de l'artillerie.
L'artillerie est à la fois une arme offensive et défensive également redoutable.
Gomme moyen offensif, une grande batterie bien employée écrase une ligne ennemie, l'ébranle,, et facilite aux troupes qui l'attaquent les moyens de l'enfoncer. Comme arme défensive, il faut reconnaître qu'elle double la force d'une position, non seulement par le mal qu'elle fait de loin à Tennemi, et par l'effet moral qu'elle produit à une longue distance sur les troupes qui marchent à l'attaque, mais encore par la défense locale qu'elle fera sur la position môme, et à portée de mitraille. Elle n'est pas moins importante pour l'attaque et la défense des places ou des camps retranchés, car elle est l'âme de la fortification moderne.
Nous avons dit quelques mots sur sa répartition dans la ligne de bataille, mais nous sommes plus embarassé de dire la manière dont on doit la faire agir dans le combat. Ici les chances se multiplient tellement, à raison des circonstances
JformcUion et emploi de Vartillerie, 993
particulières de Taffaire, du terrain et des mouvements de Tennemi, qu'on ne peut pas dire que Tartillerie ait une action indépendante de celle des autres armes. Cependant on a vu, à Wagram, Napoléon jeter une batterie de 100 pièces dans la trouée occasionnée à sa ligne par le départ du corps de Masséna, et contenir ainsi tout Teffort du centre des Autrichiens; mais il serait bien difficile d'ériger en maxime un pareil emploi de Tartillerie.
Nous nous bornerons donc à présenter quelques données fondamentales, en observant qu'elles sont basées sur l'état de cette arme, tel qu'il existait dans les dernières guerres ; l'emploi des nouvelles découvertes n'étant pas encore bien déterminé ne saurait trouver place ici (*).
i^ Dans l'offensive, on doit réunir une certaine masse d'artillerie sur le point où l'on se prépare à porter les grands coups ; on l'emploiera d'abord à ébranler par son feu la ligne de l'ennemi, afin de seconder l'attaque de l'infanterie et de la cavalerie ;
2^ Il faut en outre quelques batteries d'artillerie à cheval pour suivre le mouvement offensif des colonnes, indépendamment des batteries
(*) Voir le Chapitre final du colonel Lecomte. — F. L.
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légères à pied qui ont la même destination. Il ne faut pourtant pas trop lancer d'artillerie à pied dans un mouvement offensif ; on peut la placer de manière à ce qu'elle atteigne le but sans suivre immédiatement les colonnes. Toutefois, lorsque le train est organisé de manière à y placer les artilleurs, on peut la risquer plus facilement ;
3*^ Nous avons déjà dit que la moitié au moins de Tartillerie à cheval doit être réunie en réserve, pour se porter rapidement partout où le besoin Texige (*). A cet effet, il faut la placer sur le terrain le plus ouvert, où elle puisse se mouvoir en tous sens. Nous avons dit aussi la meilleure place à assigner à l'artillerie de position ;
4^ Les batteries, quoique répandues en général sur toute une ligne défensive, doivent savoir diriger leur attention sur le point où l'ennemi trouverait plus d'avantages ou de facilités à pé-
f) Depuis que ce chapitre a été publié pour la première fois, plusieurs puissances ont adopté le système de placer les artilleurs sur le train au lieu de les mettre à cheval : cela épargne beaucoup de chevaux et l'embarras de les tenir pendant le tir de^f batteries. Mais cela n'égalera jamais, pour la mobilité, la superbe artillerie à cheval des Russes, qui surpasse toute idée qu'on chercherait à s'en faire. Beaucoup d'autres inventions de bouches à feu ont eu lieu, mais elles ne sont pas encore assez connues pour trouver place ici ; ce sera à l'expérience à démontrer la manière de les employer.
FormcUian et emploi de VariUlerie. 2%
nétrer ; il faut donc que le général commandant rartillerie connaisse le point stratégique et tactique d'un champ de bataille, aussi bien que le terrain en lui-même, et que toute la répartition des réserves d'artillerie soit calculée sur cette double donnée ;
5** Chacun sait que l'artillerie placée en plaine ou au milieu de pentes doucement inclinées en glacis, est celle dont l'effet, à plein fouet ou à ricochets, sera le plus meurtrier : personne n'ignore non plus que le feu concentrique est celui qui convient le mieux ;
6® L'artillerie de toute espèce employée dans les batailles ne doit jamais oublier que sa principale destination est de foudroyer les troupes ennemies, et non de répondre à leurs batteries. Cependant, comme il est bon de ne pas laisser Je champ libre à l'action du canon ennemi, il esl utile de le combattre pour attirer son feu : on peut destiner à cela un tiers des pièces disponibles, mais les deux tiers au moins doivent être dirigés sur la cavalerie et l'infanterie;
7® Si l'ennemi s'avance en lignes déployées ^ les batteries doivent chercher à croiser leur feu pour prendre ces lignes en écharpe ; celles qui pourraient se placer sur les flancs, et battre les lignes dans leur prolongement, feraient un effet décisif;
Ï96 Chapitre VIL — Art. 47.
8© Lorsque Tennemi s'avance en colonnes, on peut les battre de front, c'est-à-dire dans leur profondeur. Toutefois, il n'est pas moins avantaireux de les battre d'écharpe, et surtout de flanc et de revers. L'effet moral produit sur les troupes par l'artillerie qui prend de revers est incalculable ; il est rare que les plus vaillants soldats n'en soient pas étonnés ou ébranlés : le beau mouvement de Ney sur Preititz (bataille de lîautzen) fut neutralisé par quelques pièces de Kleist, qui prirent ses colonnes en flanc, les arrêtèrent, et décidèrent le maréchal à changer sa l)onne direction. Quelques pièces d'artillerie légère, lancées à tout risque sur les flancs pour obtenir un pareil résultat, ne seraient jamais aventurées sans utilité ;
9^ Il est reconnu que les batteries doivent être constamment soutenues par de l'infanterie ou de la cavalerie, et qu'il est avantageux de bien appuyer leurs flancs. Cependant il se présente des cas où il faut dévier de cette maxime, et l'exemple de Wagram dont nous avons parlé en est un des plus remarquables ;
10® Il est très important que, dans les attaques de cavalerie, l'artillerie ne se laisse pas eflfrayer, et qu'elle tire d'abord à boulets, puis à mitraille.
Formation et empM de Vartillerk, 297
aussi longtemps que cela se pourra (*). Dans ee cas, rinfanterie chargée de protéger des batteries doit être formée en carré à proximité, afin de donner refuge aux chevaux, et ensuite aux canonniers; les carrés longs, proportionnés à retendue du front de bataille, semblent les plus propres à remplir cette destination quand Tinfanterie est derrière les pièces ; si elle se trouve à côté, les carrés parfaits seront préférables. On assure aussi que les batteries de fusées peuvent être employées contre la cavalerie dont elles effraient les chevaux; mais, je le répète, c'est encore une expérience à faire, et on ne saurait baser aucune maxime sur des données aussi incertaines ;
llo Dans les attaques de l'infanterie contre de l'artillerie, la maxime de tirer le plus longtemps possible sans néanmoins commencer de trop loin, est encore plus rigoureuse que dans le cas susmentionné ; les canonniers auront toujours le moyen de se mettre à l'abri de l'infanterie s'ils sont convenablement soutenus. C'est ici un des cas de faire donner à la fois les trois armes, car si l'infanterie ennemie est ébranlée par l'artille-
J*) Les obus de nouvelle invention, donnant les moyens de porter ces projectiles à mille toises avec une parabole insensible seront une arme terrible contre la cavalerie.
298 Chapitre VIL — Art. 47.
rie, une attaque combinée d'infanterie et de cavalerie causera sa destruction ;
12*^ Les proportions de l'artillerie ont considérablement varié dans les dernières guerres. Nal>oléon s'en fut conquérir l'Italie en 1800, avec quarante ou cinquante pièces, et il réussit complètement ; tandis qu'en 1812, il envahit la Russie avec mille pièces attelées et ne réussit point. Cela prouve assez qu'aucune règle absolue ne saurait fixer ces proportions. On admet généralement que trois pièces par mille combattants sont suffisantes, et même en Turquie, comme dans les montagnes, c'est beaucoup trop.
Les proportions de la grosse artillerie, dite de réserve, avec celles de l'artillerie plus légère, varient également. C'est un grand abus que d'avoir trop de grosse artillerie, car dans les batailles le canon de 6 ou de 8 fait à peu près le même effet que celui de 12, et il y a pourtant une grande différence dans la mobilité et les embarras accessoires de ces calibres. Au reste, une des preuves les plus notables que l'on puisse citer, pour faire juger l'influence des proportions de l'armement sur les succès des armées, fut donnée par Napoléon après la bataille d'Eylau : les pertes cruelles que ses troupes essuyèrent par le feu de la nombreuse artillerie des Russes lui
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firent sentir la nécessité d'augmenter la sienne. Avec une activité difficile à concevoir, il fit travailler dans tous les arsenaux de la Prusse, de la ligne du Rhin et même de Metz, à renforcer le nombre de ses pièces et à en couler de nouvelles pour utiliser les munitions qu'il avait conquises dans la campagne. En trois mois il doubla, à quatre cents lieues de ses frontières, le personnel et le matériel de son artillerie, chose presque inouïe dans les annales de la guerre;
13" Un des moyens les plus convenables pour obtenir le meilleur emploi possible de Tartillerie, serait de donner toujours le commandement supérieur de cette arme à un général d'artillerie à la fois bon tacticien et stratégiste ; ce chef aurait la faculté de disposer non seulement de la réserve d'artillerie, mais encore de la moitié des pièces attachées aux différents corps ou divisions.
II pourrait ainsi se concerter avec le généralissime sur le moment et le lieu où des masses considérables d'artillerie pourraient le mieux contribuer à la victoire ; mais il ne ferait jamais une telle réunion de masses sans avoir pris, au préalable, les ordres du commandant en chef.
Au moment où j'allais faire imprimer cet arti-
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de pour la seconde fois, je reçois une brochure du général Okounief sur l'importance de Tartillerîe. Quelque intéressante qu'elle soit, elle ne saurait me décider à changer ce que j'ai dit sur cette arme.
L'auteur avoue, avec une louable franchise, qu'il n'avait point assez apprécié cette importance dans son ouvrage sur l'emploi des trois armes ; et pour faire réparation à l'artillerie, il soutient aujourd'hui qu'elle doit désormais décider des batailles et devenir, par cela même, l'arme principale des armées européennes.
Comme j'ai reconnu en tout temps la part qu'une artillerie bien employée peut avoir dans les victoires, je suis très disposé à admettre, avec l'ail teur, que son influence serait plus grande si l'on savait toujours en tirer le parti dont elle est susceptible. Je reconnais aussi que plusieurs inventions toutes récentes qui augmenteront son effet, soit pour le tir à ricochets rasants, soit pour la mitraille à grande portée, sont de nature à appeler l'attention des généraux qui seront désormais dans le cas d'en faire usage, et qui ont en main le moyen d'en assurer les effets comme aussi de trouver les moyens de s'en garantir.
La brochure du général Okounief aurait donc
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déjà atteint un but important, en ouvrant cette vaste carrière; mais après lui avoir rendu justice, il me sera permis de dire que Fauteur a un peu dépassé le but : si Ton devait s'en rapporter à tout ce qu'il avance, il ne faudrait plus dans une armée que des cuirassiers, des artilleurs et rinfanterie nécessaire à la garde des postes fermés, car le reste ne serait plus que pâture pour les projectiles. Partant de son idée dominante, M. Okounief en conclut, par une conséquence toute naturelle, que le moyen de gagner des batailles se réduira à enfoncer le centre d'une armée à force de coups de canon, et à avoir des masses préparées à fondre sur cette trouée ; moyen qu'il trouve bien préférable à ceux qu'il nomme mouvements de conversions, et qui juslju ù ce jour, de son aveu même, gagnaient cependant fort bien des batailles.
Ici, je l'avoue, je suis obligé de contester ce qu'il y a de trop absolu dans ces assertions. En premier lieu je ne comprends pas parfaitement ces mouvements de conversions; ce sont sans doute des attaques pour déborder une aile en môme temps qu'on assaillirait une partie du front. Si je ne me trompe, ces sortes de manœuvres ne sont pas toujours des mouvements de conversion ; au surplus, c'est une querelle de dé-
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finitions qui importe peu au fond ; ce que je ne trouve pas fondé, c'est l'idée qu'une manœuvre exclusive puisse être adoptée comme une panacée universelle, et qu'il faille renoncer à toute autre tactique qu'à celle des immenses batteries et des grosses masses perçant des centres. Pour ma part, si j'avais à combattre un ennemi professanf, de pareilles idées exclusives, je ne serais nullement embarassé de lui opposer plus d'un moyen qui déjouerait ses attaques favorites : d'abord j'emploierais celui que M. Okounief cite lui-même, à la page 35, comme ayant été adopté avec succès par le prince de Lichtenstein à la bataille de Wagram, contre la fameuse colonne de Macdonald ; le système employé à Cannes par Annibal pourrait également trouver son application ici, d'autant mieux qu'une telle masse battue par les feux concentriques d'une artillerie égale en nombre et disposée en ligne concave comme celle de l'archiduc Charles à Essling, serait fort compromise. Enfin pour éviter de scinder l'armée en deux parties, qui sait si un de ces mouvements de conversion que l'auteur veut répudier ne serait pas un excellent moyen à opposer à son système, puisqu'il transporterait l'effort décisif du combat sur un tout autre point que le centre?
Formaiion ei emploi de l'arUllerie. 30^
Loin de moi néanmoins la pensée de contester tout mérite à une forte attaque sur le centre ; je Tai souvent recommandée, mais surtout lorsqu'elle se combinerait avec une attaque sur une extrémité de la ligne (selon la figure 12 de la planche IV, pages 28 et 41), ou lorsqu'elle se ferait contre une ligne un peu trop étendue.
Quoiqu'il en soit, il me paraît que l'auteur a un peu perdu de vue que le moral des troupeSi. le caractère et le génie des chefs ont aussi une grande influence sur l'issue des batailles. Ce sont des batteries moins meurtrières mais non moins efficaces. Il ne faut pas oublier non plus que tous les champs de bataille et toutes les contrées n'offrent pas un égal avantage au canon ; en Italie, en Suisse, en Vendée, dans beaucoup de parties de l'Allemagne, dans tous les pays très coupés en un mot, on ne trouve pas des champs de bataille comme Wagram et Leipzig.
Au demeurant il y a d'utiles leçons dans la brochure du général Okounief, à laquelle on ne saurait faire d'autre reproche que de l'avoir peutêtre entraîné d'un extrême dans l'autre. L'auteur a sans doute voulu imiter ces avocats qui, après un beau plaidoyer, tirent des conclusions exagé* rées, certains que les juges en rabattent toujoujt's la moitié ; les hommes sages sauront prendre ce
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qui s'y trouve de vrai et d'utile, et lui en tiendront compte.
Le premier résultat de cet opuscule devra être d'éveiller l'attention des hommes qui ont mission d'influer sur les destinées des armées, c'est-à-dire des gouvernements et des généraux. Le second sera peut-être de faire doubler le matériel et le personnel de l'artillerie, et adopter tous les perfectionnements capables d'en augmenter le meurtrier effet ! Enfin il faudra s'efforcer de trouver le moyen de neutraliser l'effet de cette puissance de feux, et le premier qui tombe sous les sens semble être de modifier l'armement et l'équipement des ti*oupes, puis d'adopter une nouvelle tactique qui rende les dénouements aussi prompts que possible. Cette tâche sera celle de la génération qui s'élève, quand on aura éprouvé, par l'expérience, toutes les inventions dont on s'occupe dans les polygones d'exercices, en attendant mieux.
Heureux ceux qui dans les premières rencontres auront beaucoup d'obusiers à la Schrapnel, beaucoup de canons chargés par la culasse et tirant trente coups par minute, beaucoup de pièces ricochetant à hauteur d'homme et ne manquant jamais leur but sur l'une ou l'autre partie de l'échiquier du combat, enfin le plus de
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fusées perfectionnées ; sans compter même les fameux fusils à vapeur de Perkîns, relégués dans la défense des remparts, mais qui, s'il en faut croire le procès-verbal de lord Wellington, pourront encore faire ici d'assez cruels ravages... Quel beau thème pour prêcher la paix universelle et le règne exclusif des entreprises financières de chemins de fer ! !
On me pardonnera si je termine une discussion aussi grave par une phrase qui touche à la plaisanterie. Mais il faut bien laisser entrevoir un côté moins sombre, à Tavenir dont nous menacent tant de braves militaires qui, par une cruelle prévoyance, combinent les moyens de rendre la guerre encore plus sanglante qu'^elle ne Test, et cela dans Pespoir d'assurer le triomphe de leur drapeau. Emulation terrible, mais qui sera indispensable, si l'on veut rester au niveau de ses voisins, tant que le droit des gens n'aura pas mis des bornes à ces inventions 1
306 Chapitre VIL — Art. 48.
ABTIOliE XLYIII.
De remploi combiné des trois armes.
Pour terminer entièrement ce Précis, il restait à parler de l'emploi combiné des trois armes : mais combien de variations minutieuses ce sujet ne présenterait-il pas, si Ton avait la prétention de pénétrer dans tous les détails qu'exige l'application des maximes générales indiquées pour chacune de ces armes en particulier ?
Plusieurs ouvrages, et les Allemands surtout, ont sondé cet abîme sans fond, et ils n'ont obtenu de résultats passables qu'en multipliant à l'infini les exemples pris dans les petits combats partiels des dernières guerres. Ces exemples suppléent en effet aux maximes, lorsque l'expérience démontre qu'il serait impossible d'en donner de fixes. Dire que le commandant d'un corps composé des trois armes doit les employer de manière à ce qu'elles s'appuient et se secondent mutuellement, semblerait une niaiserie, et c'est néanmoins le seul dogme fondamental qu'il soit possible d'établir, car vouloir prescrire à ce chef
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la manière dont il devra s'y prendre dans toutes les circonstances, ce serait s'engager dans un labyrinthe inextricable : or, comme le but et les bornes de cet Aperçu ne me permettent pas d'aborder de pareilles questions , je ne puis mieux faire que de renvoyer les officiers aux ouvrages spéciaux qui les ont traitées avec le plus de succès.
Placer les différentes armes selon le terrain, selon le but qu'on se propose, et celui que Ton peut supposer à l'ennemi ; combiner leur action simultanée d'après les qualités propres à chacune d'elles, en ayant soin de les faire soutenir réciproquement, voilà tout ce que l'art peut con> seiller ; c'est dans l'étude des guerres et surtout dans la pratique, qu'un officier supérieur pourra acquérir ces notions, ainsi que le coup d'oeil qui inspire leur application opportune.
Je termine en disant que je crois avoir rempli la tâche que je m'étais imposée, et je vais passer successivement à la narration des guerres mémorables, où mes lecteurs trouveront à chaque pas l'occasion de s'assurer que l'histoire
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militaire, accompagnée de saine critique, est bien la véritable école de la guerre (*)•
(*) Voyez Histoire crUique des guerres de Frédéric, celle des Guerres de la MévoMUm, et la Vie mUiiaire de Napoléon que j'ai publiées.