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Chapitre IV. — Art

ABTIOLE XXXI.

Des positions et batailles défensives.

Lorsqu'une armée s'attend à un combat, elle prend position et forixie sa ligne de bataille. On a vu par la définition générale des opérations, donnée au commencement de cet ouvrage, que j'ai fait une distinction entre les lignes de bataille et les ordres de bataille, objets que Ton a confondus jusqu'à ce jour.

Je nommerai ligne de bataille, la position déployée ou composée de bataillons en colonnes d'attaque, qu'une armée prendra pour occuper un camp et un terrain où elle recevra le combat sans but déterminé : c'est la dénomination propre à une troupe formée selon l'ordonnance d'exercice, sur une ou plusieurs lignes, et qui fera l'objet plus particulier de l'article 44. Je nommerai, au contraire, ordre de bataille la disposition des troupes indiquant une manœuvre déterminée ; par exemple l'ordre parallèle, l'ordre oblique, l'ordre perpendiculaire sur les ailes.

Cette dénomination, quoique neuve, parait indispensable pour bien désigner deux objets qu'il

Des positions et b(xtailles défensives, 5

faut se garder de confondre (*) Par la nature de ces deux choses, on voit que la ligne de bataille appartient plus particulièrement au système défensif, puisque Tarmée qui attend Tennemi sans savoir ce qu'il va faire, forme vraiment une ligne de bataille vague et sans but. Vordre de

0 Ce n*est point le plaisir d*innover qui me porte à modifier les dénominations reçues, ou à en créer de nouvelles. Pour développer une science, il est urgent qu*un môme mot ne signifie pas deux choses tout à fait différentes : si Ton tient à nommer ordre de bataille la simple répartition des troupes dans la ligne, alors du moins ne faut-il pas donner les noms d'ordre de bataille oblique, d'ordre de bataille concave, à des manœuvres importantes. Dans ce cas, il faudrait désigner ces manœuvres par les termes de système de bataille oblique, etc. Mais je préfère la dénomination que j*ai adoptée : Tordre de bataille sur le papier peut se nommer tableau d^organiscUion, et la formation ordinaire sur le terrain prendra le nom de ligne de bataille. — G. J.

Que dire, à ce propos, de la mode survenue en France, en Suisse et ailleurs, d'appeler ordre de bataille, ce qui s'appelait précédemment et plus justement tableau de répartition, en allemand Armee-Eintheilung? Les Prussiens disent au moins ein Ordre de bataille, et les Suisses allemands : Verânderungen in der Ordre de bataiUe, faisant ainsi comprendre qu'ils empruntent à la langue française une définition commode du temps de Frédéric, et qui alors se justifiait par l'organisation et le mode de formation des troupes, mais qui ne se justifie plus aujourd'hui; notons d'ailleurs que les Allemands n'ont point abandonné, pour cela, la dénomination de ScMachtardnung, qui est la traduction exacte des mots ordre de bataille dans leur juste acception ; ainsi ils ont enrichi leur langue d'une locution française spéciale, tandis que les gens de langue française ont embrouillé la leur en la reprenant des Allemands. — F. L.

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bataille indiquant au contraire une disposition de troupes formées avec intention pour le combat, et supposant une manœuvre décidée d'avance, appartient plus particulièrement à Tordre offensif. Je ne prétends pourtant pas que la ligne de bataille soit exclusivement défensive, car une troupe pourra fort bien aller à l'attaque d'une position dans cette formation ; de même une ar-. mée défensive pourra adopter un ordre oblique ou tout autre ordre propre à l'ofifensive. Je ne parle que des cas qui sont les plus fréquents.

Sans suivre absolument ce qu'on nomme le système de guerre de positions, une armée peut être néanmoins souvent dans le cas d'attendre l'ennemi dans un poste avantageux, fort par sa nature, et choisi d'avance pour y recevoir une bataille défensive. On peut prendre un tel poste lorsqu'on lient à couvrir un point objectif important, tel qu'une capitale de grands dépôts, ou un point stratégique décisif qui domine la contrée, enfin lorsqu'on protège un siège.

Il y a du reste plusieurs sortes de positions, les stratégiques dont on a parlé à l'article 20, et les tactiques. Ces dernières se subdivisent à leur tour : il y a d'abord les positions retranchées

Des posUûms ei bataUks défensives, 7

prises pour attendre rennemi dans un poste abrité d'ouvrages plus ou moins liés, en un mot dans des camps retranchés; nous avons traité leurs rapports avec les opérations stratégiques à Tarticle 27, et nous traiterons de leur attaque et de leur défense à l'article 36. Les secondes sont les positions fortes par leur nature, of^ les armées campent pour gagner quelques jours. Les dernières enfin sont les positions ouvertes, mais choisies d'avance pour y recevoir bataille.

Les qualités que l'on doit rechercher dans celles-ci varient selon le but qu'on a en vue ; il importe cependant de ne pas se laisser aller au préjugé trop accrédité, qui fait préférer les positions escarpées et d'un accès difficile, très convenables peut-être pour un camp de passage, maife qui ne sont pas toujours les meilleures pour livrer bataille. En effet, une position n'est pas forte seulement quand elle est composée d'un terrain escarpé, mais bien lorsqu'elle est en harmonie avec le but qu'on se propose en la, prenant, et qu'elle offre le plus d'avantages possibles à l'espèce de troupes qui constitue la principale force de l'armée ; enfin, lorsque les obstacles du terrain sont plus nuisibles à l'ennemi qu'à Tarmée qui occupera cette position. Par

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exemple, il est certain que Masséna, prenant la forte position de TAlbis, eût fait une faute grave s'il eût été supérieur en cavalerie et en artillerie; tandis que, pour son excellente infanterie, c'était précisément ce qu'il lui fallait. De même Wellington, dont toute la force consistait dans son feu, choisit bien la position de Waterloo, dont ir battait au loin toutes les avenues par un feu rasant. Du reste, cette position de l'Albis était plutôt une position stratégique, celle de Waterloo une position de bataille.

Les maximes qu'il faut observer ordinairement pour ces dernières sont :

1® D'avoir des débouchés plus faciles pour tomber sur l'ennemi quand on juge le moment favorable, que l'ennemi n'en aurait pour s'approcher de la ligne de bataille ;

2° D'assurer à l'artillerie tout son effet déïensif;

3^ D'avoir un terrain avantageux, pour dérober les mouvements qu'on ferait d'une aile à l'autre, afin de porter des masses sur le point jugé convenable ;

ÂP De pouvoir au contraire découvrir aisément les mouvements de l'ennemi ;

5^ D'avoir une retraite facile ;

6^ D'avoir les flancs bien appuyés, à l'effet de

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rendre impossible une attaque sur les extrémités, et de réduire Tennemi à une attaque sur le centre, ou du moins sur le front.

Cette dernière condition est difficile à remplir ; car si Tarmée est appuyée à un fleuve, à des montagnes ou forêts impraticables, et qu'elle éprouve le moindre échec, il peut se changer en un désastre complet, puisque la ligne rompue serait rejetée sur ces mêmes obstacles qu'on croyait faits pour la protéger. Ce danger incontestable autorise à penser que les postes d'une défense facile valent mieux, pour un jour de bataille, que des obstacles insurmontables, puisqu'il suffit de postes oit l'on puisse se maintenir pour quelques heures à l'aide de simples détachements (*) ;

7^ On remédie quelquefois au défaut d'appui

(*) Le parc de Hongomont, le hameau de la Haye-Sainte et le ruisseau de Papelotte présentèrent à Ney des obstacles plus sérieux que la fameuse position d*E]chingen, où il força le passage du Danube en 1805 sur les débris d'un pont brûlé. Le courage des défenseurs put bien ne pas être absolument égal dans les deux circonstances; mais, à part cette chance, il faut avouer que les difficultés d'un terrain, lorsqu'elles sont bien utilisées, n'ont pas besoin d'être insurmontables, pour déjouer une attaque. A Elchingen, la grande élévation et l'escarpement des berges, rendant l'effet des feux presque nul, furent plus nuisibles qu'utiles à la défense.

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pour les flancs par des crochets en arrière. Ce système est dangereux, en ce qu'un crochet inhérent à la ligne gêne les mouvements, et que l'ennemi, en plaçant du canon sur l'angle des deux lignes, y causerait de grands ravages. Une double réserve, disposée en ordre profond derrière l'aile qu'on veut mettre à l'abri d'insulte, semble mieux remplir le but qu'un crochet : les localités doivent déterminer l'emploi de ces deux moyens; nous en donnons de plus amples détails à la bataille de Prague (Chapitre II de la Guerre de Sept ans) ;

8^ Ce ne sont pas seulement les flancs que l'on doit chercher à couvrir dans une position défensive, il arrive souvent que le front offre des obstacles sur une partie de son développement, de manière à mettre l'ennemi dans la nécessité de diriger ses attaques sur le centre. Une telle position sera toujours des plus avantageuses pour une armée défensive, comme les batailles de Malplaquet et de Waterloo l'ont prouvé. Pour atteindre ce but, il ne faut pas des obstacles immenses, le moindre accident de terrain suffit quelquefois; ce fut le misérable ruisseau de Papelotte qui força Ney d'attaquer le centre de Wellington au lieu d'assaillir la gauche comme il en avait reçu l'ordre.

Des positions et baiaiUes défensives. il

Lorsqu'on défend un pareil poste, il faut avoir soin de mobiliser une. partie des ailes abritées, afin qu'elles puissent prendre part à l'action au lieu d'en rester les témoins inutiles.

On ne peut se dissimuler néanmoins que tous ces moyens ne sont que des palliatifs , et que le meilleur de tous pour une armée qui attend l'ennemi défensivement, c'est de savoir reprendre l'initiative lorsque le moment est venu de le faire avec succès.

Nous avons mis au nombre des qualités requises pour une position, celle d'offrir une retraite facile : ceci nous mène à l'examen d'une question soulevée par la bataille de Waterloo. Une armée, adossée à une forêt, quand elle aurait un bon chemin derrière son centre et chacune des ailes, serait-elle coi^promise comme l'a prétendu Napoléon, si elle venait à perdre la bataille? Pour moi je crois, au contraire, que pareille position serait plus favorable à une retraite qu'un terrain entièrement découvert, car l'armée battue ne saurait traverser une plaine sans rester exposée au plus grand danger. Sans doute si la retraite dégénérait en déroute complète, une partie du canon resté en batterie devant la forêt serait probablement perdue, mais l'infanterie, la cavalerie et le surplus de l'artillerie se retire-

iî ChapUre IV. — Art. 31.

raient aussi bien qu'à travers une plaine. Si la retraite, au contraire, se fait en ordre, rien ne saurait mieux la protéger qu'une forêt : bien entendu toutefois qu'il existe au moins deux bons chemins derrière la ligne ; que l'on ne se laisse pas serrer de trop près sans aviser aux mesures nécessaires pour la retraite ; enfin qu'aucun mouvement latéral n'ait permis à l'ennemi de devancer l'armée à l'issue de la forêt ainsi que cela eut lieu à Hohenlinden. La retraite serait d'autant plus sûre si, comme c'était le cas à Waterloo, la forêt formait une ligne concave derrière le centre, car ce rentrant deviendrait une véritable place d'armes pour recueillir les troupes et leur donner le temps de filer successivement sur la grande route.

Nous avons déjà indiqué, en parlant des opérations stratégiques, les diverses chances que procurent à une armée les deux systèmes offensif et défensif, et nous avons reconnu, qu'en stratégie surtout, celui qui prenait l'initiative avait le grand avantage de porter ses masses et de frapper là où il jugeait convenable à ses intérêts de le faire, tandis que celui qui attendait en position, prévenu partout et souvent pris au dé-

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pourvu, était toujours forcé de subordonner ses mouvements à ceux de son adversaire. Mais nous avons reconnu également, qu'en tactique ces avantages sont moins positifs, parce que les opérations n'étant pas sur un rayon aussi vaste, celui qui a l'initiative ne saurait les cacher à l'ennemi qui, le découvrant à l'instant, peut, à l'aide de bonnes réservés, y remédier sur-lechamp. Outre cela, celui qui marche à l'ennemi, a contre lui tous les désavantages résultant des obstacles du terrain qu'il doit franchir pour aborder la ligne de son adversaire : quelque plate que soit une contrée, il y a toujours des. inégalités dans le terrain, de petits ravins, des buissons, des haies, des métairies, des villages à emporter ou à dépasser ; qu'on ajoute à ces obstacles naturels, les batteries ennemies à enlever, et le désordre qui s'introduit toujours plus ou moins dans une troupe exposée longtemps au feu d'artillerie ou de mousqueterie, et l'on conviendra qu'en tactique du moins l'avantage de l'initiative est balancé.

Quelque incontestables que soient ces vérités, il en est une autre qui les domine, et qui est démontrée par les plus grands événements de l'histoire. C'est qu'à la longue, toute armée qui attendra l'ennemi dans un poste fixe, finira par y

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être forcée, tandis qu'en profitant toujours des avantages de la défensive pour saisir ensuite ceux que procure l'initiative, elle peut espérer les plus grands succès. Un général qui attendra l'ennemi comme un automate, sans autre parti pris que celui de combattre vaillamment, succombera toujours lorsqu'il sera bien attaqué. Il n'en est pas ainsi d'un général qui attendra avec la ferme résolution de combiner de grandes manœuvres contre son^adversaire, afin de ressaisir l'avantage moral que donnent l'impulsion offensive et la certitude de mettre ses masses en action au .point le plus important, ce qui, dans la défensive simple, n'a jamais lieu.

En effet, si celui qui attend se trouve dans un poste bien choisi, où ses mouvements soient libres, il a l'avantage de voir venir l'ennemi : ses troupes, bien disposées d'avance selon le terrain, et favorisées par des batteries de manière à obtenir le plus grand effet, peuvent faire payer cher à leurs adversaires le terrain qui sépare les deux armées ; et quand l'assaillant, déjà ébranlé par des pertes sensibles, se trouvera vigoureusement assailli lui-même au moment où il croyait toucher à la victoire, il n'est pas probable que l'avantage demeure de son côté, car l'effet moral d'un pareil retour offensif de la part d'un en-

Des positions et batailles défensives. i^

nemi qu'on croyait battu, est fait pour ébranler les plus audacieux.

Un général peut donc employer avec le même succès pour les batailles, le système offensif ou défensif ; mais il est indispensable à cet effet :

1^ Que, loin de se borner à une défense passive, il sache passer de la défensive à l'offensive quand le moment est venu ;

2p Qu'il ait un coup d'œil sûr et beaucoup de calme ; ♦

3^ Qu'il commande à des troupes sur lesquelles il puisse compter ;

4^ Qu'en reprenant l'offensive, il ne néglige point d'appliquer les principes généraux qui auraient présidé à son ordre de bataille s'il eût com-mencé par être l'agresseur ;

5® Qu'il porte ses coups sur les points décisifs.

L'exemple de Bonaparte à Rivoli et à Austerlitz, celui de Wellington à Talavtra, à Salaman-^ que et à Waterloo, prouvent ces vérités.

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ABTICLE XXXII.

Des batailles offensives et des différents ordres de bataille.

On entend par. batailles offensives celles que livre une armée qui en assaillit une autre dans sa position (*). Un^ armée réduite à la défense stratégique prend souvent l'offensive dans l'attaque, comme l'armée qui recevra l'attaque peut, dans le courant même de la bataille, ressaisir l'initiative et reprendre la supériorité qu'elle procure. L'histoire ne manque pas d'une foule d'exemples pour chacune de ces différentes espèces de bataille. Comme nous avons déjà parlé des dernières à l'article précédent, et que nous y avons présenté l'avantage qu'on peut trouver à attendre l'attaqii^, nous nous bornerons à parler ici de ce qui concerne les assaillants..

On ne saurait dissimuler que ceux-ci ont, en général, l'avantage que procure la supériorité de

(*) Dans toutes les batailles il y a un attaquaot et un attaqué, chaque bataille sera donc offensive pour Tun et défensive pour Tautre.

Des bataUleê offenswes^ etc. 17

confiance morale, et qu'ils savent presque toujours mieux ce qu'ils veulent et ce qu'ils font.

Dès qu'on a résolu d'assaillir l'ennemi, on doit adopter un ordre d'attaque approprié à cette résolution, et c'est ce que j'ai cru devoir nommer des ordres de bataille. Toutefois il arrive aussi fréquemment que l'on doive commencer la bataille sans un plan arrêté, faute de connaître exactement la position de l'ennemi. Dans l'un et l'autre cas, il faut toujours bien se pénétrer d'avance qu'il y a, dans chaque bataille, un point décisif qui procure la victoire mieux que les autres en assurant l'application des principes de la guerre, et qu'il faut se mettre en mesure de porter ses efforts sur ce point.

Le point décisif d'un champ de bataille se détermine, comme nous l'avons déjà dit, par la configuration du terrain, par la combinaison des localités avec le but stratégique qu'une armée se propose, enfin par l'emplacement des forces respectives.

Donnons un exemple. Lorsqu'une ailé ennemie s'appuie sur des hauteurs d'où l'on battrait sa ligne dans tout son prolongement, l'occupation de ces hauteurs semble le point tactique le plus avantageux ; mais il peut se faire néanmoins que ces hauteurs soient d'un accès très difficile

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et situées précisément au point le moins important relativement aux vues stratégiques. A la bataille de Bautzen, la gauche des alliés s'appuyait aux montagnes escarpées de la "Bohème, alors plutôt neutre qu'ennemie ; il semblait donc qu'en tactique le versant de ces montagnes dût être le point décisif à emporter, et c'était tout l'opposé, parce que le terrain était là très favorable à la défense, que l'armée alliée n'avait qu'une seule ligne de retraite sur Reichenbach et Gorlitz, et que les Français, en forçant la droite dans la plaine, s'emparaient de cette ligne de retraite et rejetaient l'armée alliée dans les montagnes, où elle eût perdu tout son matériel et une grande partie de son personnel. Ce parti offrait donc plus de facilités de terrain, de plus immenses résultats, moins d'obstacles à vaincre.

De tout ce qui . précède, on peut, je crois, déduire les vérités suivantes: 1® La clef topographique d'un champ de bataille n'en est pas toujours la clef tactique ; 2® Le point décisif d'un champ de bataille est incontestablement celui qui réunit l'avantage stratégique avec les localités les plus favorables ; 3° Dans le cas où il n'y a pas de difficultés de terrain trop redoutables sur le point stratégique de ce champ de bataille, ce point en est ordinairement le plus important ;

Des batailles offensives, etc, 19

ÂP Toutefois, il arrive aussi que la détermination de ce point dépend surtout de l'emplacement des forces respectives : ainsi, dans les lignes de batailles trop étendues et morcelées, le centre sera toujours le plus essentiel à attaquer; dans les lignes serrées, le centre est au contraire le point le plus fort, puisque, indépendamment des réserves qui s'y trouvent, il sera facile de le faire soutenir par les ailes ; alors le point décisif serait au contraire sur une des extrémités. Avec une grande supériorité de forces on peut attaquer les deux extrémités en môme temps, mais non à forces égales ou inférieures. On voit donc que toutes les combinaisons d'une bataille consistent à employer ses forces de manière à ce qu'elles obtiennent le plus d'action possible sur celui des trois points qui offre plus de chances, point qu'il sera facile de déterminer en le soumettant à l'analyse que nous venons d'exposer.

Le but d'une bataille offensive ne peut être que de déposter et entamer l'ennemi, à moins que par des manœuvres stratégiques l'on ait préparé la ruine entière de son armée ; or on déposte Tennemi soit en culbutant sa ligne sur un point quelconque de son front, soit en la débordant

90 Chapitre 17. — Art. 32.

pour la prendre en flancs et à revers, soit en faisant concourir ces deux moyens à la fois, c'està-dire par une attaque de front, en même temps qu'une aile agissante doublerait et tournerait la ligne.

Pour atteindre ces divers buts, il faut choisir Tordre de bataille le plus approprié au mode qu'on aura préféré.

On compte au moins douze espèces d'ordre de bataille, savoir : i^ L'ordre parallèle simple; 2« L'ordre parallèle avec un crochet défensif ou offensif; 3® L'ordre renforcé sur une ou deux ailes ; 4« L'ordre renforcé sur le centre ; 5® L'ordre oblique ou bien renforcé sur l'aile assaillante; 6* et 7^ L'ordre perpendiculaire sur une ou sur les deux ailes; 8^ L'ordre concave; 9® L'ordre convexe ; 10* L'ordre échelonné sur une ou sur deux ailes ; 11^ L'ordre échelonné sur le centre ; 12<> L'ordre combiné d'une forte attaque sur le centre et sur une des extrémités en môme temps.

(Voyez planche 5 de l'Atlas, figures 1 à 12).

Chacun de ces ordres peut être employé simplement ou bien être combiné, comme on l'a dit, avec la manœuvre d'une forte colonne destinée à tourner la ligne ennemie. Pour juger du mérite de chacun d'eux, il faut s'assurer de leurs rap-

Des bataiUes offensives, etc. 21

ports avec le principe général que nous avons posé.

On voit, par exemple, que Tordre parallèle n« 1 est le plus mauvais, car il n'y a aucune habi^ leté à faire combattre les deux partis à chances égales, bataillon contre bataillon : c'est l'absence de toute tactique. Il est néanmoins un cas important dans lequel cet ordre est convenable : c'est lorsqu'une armée, ayant pris l'initiative des grandes opérations stratégiques, aura réussi à se porter sur les communications de son adversaire, et à lui couper sa ligne de. retraite tout en couvrant la sienne ; alors, quand le choc définitif entre les armées a lieu, celle qui se trouve sur les derrières peut livrer une bataille parallèle, puisqu'ayant fait la manœuvre décisive avant la bataille, tout son but consiste à repousser l'effort de l'ennemi pour s'ouvrir un passage ; hormis ce cas, l'ordre parallèle est le moins avantageux. Cela ne veut pas dire néanmoins qu'on ne puisse gagner une bataille en l'adoptant, car il faut bien que quelqu'un la gagne, et l'avantage restera alors à celui qui aura les meilleures troupes, qui saura les engager plus à propos, qui manœuvrera mieux avec ses réserves, ou enfin sera favorisé par le sort.

L'ordre parallèle avec un crochet sur le flanc

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(fig. 2) se prend plus ordinairement dans une position défensive; il peut toutefois être aussi le résultat d'une combinaison offensive, mais alors le crochet se trouve en avant de la ligne, tandis que dans la défensive il est en arrière. On peut voir, à la bataille de Prague, un des exemples lés plus extraordinaires du danger auquel un pareil crochet se trouve exposé lorsqu'il est bien attaqué.

L'ordre parallèle n® 3 renforcé sur une de ses ailes, ou celui n® 4, renforcé sur le centre pour percer celui de l'ennemi, sont beaucoup plus favorables que les deux précédents, et sont aussi beaucoup plus conformes au principe général que nous avons indiqué, bien qu'à égalité de forces, la partie de la ligne qu'on aurait affaiblie pour renforcer l'autre, pût aussi être compromise si on la plaçait en bataille parallèlement à l'ennemi.

L'ordre oblique n9 5 est celui qui convient le mieux à une armée inférieure qui en attaque une supérieure; car, tout en offrant l'avantage de percer le gros des forces sur un seul point de la ligne ennemie, il en procure deux autres également importants : en refusant l'aile affaiblie, non seulement on la tient hors des coups de l'ennemi, mais elle remplit encore la double destination de

Des batailles offensives, etc, 23

tenir en respect la partie de la ligne qu'on ne veut pas attaquer, et cependant de pouvoir servir de réserve au besoin à l'armée agissante. Cet ordre fut employé par le célèbre Epaminondas aux batailles de Leuctres et de Mantinée; mais le plus brillant exemple des avantages de ce système fut donné par Frédéric-le-Grand à la bataille de Leuthen. (Voyez chapitre 7, Traité des grandes opérations.)

L'ordre perpendiculaire sur une ou deux ailes, tel qu'il est présenté aux figures 6 et 7, ne saurait être considéré que comme une formule de théorie pour indiquer la direction tactique sur laquelle on porterait les efforts. Jamais deux armées ne se trouveraient dans des positions relaltivement perpendiculaires telles qu'on les voit tracées sur la planche ; car si l'armée B prenait eh effet sa première direction en ligne perpendiculaire sur une ou sur les deux extrémités de l'armée A, celle-ci changerait aussitôt le front d'une partie de sa ligne, et môme l'armée B, dès qu'elle aurait atteint ou dépassé l'extrémité, ne manquerait pas de rabattre ses colonnes à droite ou à gauche pour les rapprocher de la ligne ennemie, ensorte que la partie C la prendrait à revers, et qu'il en résulterait deux véritables lignes obliques comme elles sont pointées à la

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figure 6. On doit inférer de là qu'une seule division de Tarmée assaillante se porterait perpendiculairement sur le flanc ennemi, tandis que le reste de cette armée se rapprocherait du front pour rinquiéter, ce qui ramènerait toujours à une des dispositions obliques indiquées par les figures 5 et 12.

Au demeurant, Tattaque sur deux ailes, quelque forme qu'on lui donne, peut être très avantageuse, mais c'est quand Passaillant se trouve fort supérieur en nombre ; car si le principe fondamental consiste à porter la majeure partie des forces sur le point décisif, une armée inférieure violerait ce principe en formant une double attaque contre une seule masse supérieure ; nous dé^ montrerons cette vérité dans le cours de l'ouvrage.

L'ordre concave sur le centre (n® 8) a trouvé des partisans depuis qu'Annibal lui dut la victoire signalée de Cannes. Cet ordre peut être en effet très bon, lorsqu'on le prend par suite des événements de la bataille, c'est-à-dire quand l'ennemi s'engage dans le centre qui cède devant lui, et qu'il se laisse envelopper par les ailes. Mais si on prenait cette formation avant la bataille, l'ennemi, au lieu de se jeter au centre, n'aurait qu'à tomber sur les ailes, qui pré-

Des bataiUes offensives, etc. 25

senteraient d^elle-mémes leurs extrémités, et seraient ainsi dans la même situation que si elles se trouvaient assaillies sur un flanc. Aussi ne prend-on guère cette position que contre un ennemi qui serait formé lui-môme en ordre convexe pour livrer la bataille, comme on le verra ci-après.

A la vérité une armée formera rarement un demi-cercle, et prendra plutôt une ligne brisée rentrant vers le centre (comme la figure 8 bis) ; s'il faut en croire plusieurs écrivains, ce fut une disposition pareille qui fit triompher les Anglais aux célèbres journées de Crécy et d'Azincourt. Il est certain que cet ordre vaut mieux qu'un demicercle en ce qu'il ne prête pas autant le flanc, qu'il permet de marcher en avant par échelons, et qu'il conserve avec cela tout l'effet de la concentration du feu. Toutefois ses avantages disparaissent si l'ennemi, au lieu de se jeter follement dans le centre concave, se borne à le faire observer de loin, et se jette avec le gros de ses forces sur une aile seulement. La bataille d'Essling, en 1809, offre encore un exemple de l'avantage d'une ligne concave ; mais on ne saurait en inférer que Napoléon fit mal d'attaquer son centre ; on ne doit pas juger une armée combattant avec le Danube à dos, et n'ayant pas la faculté de se

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mouvoir sans découvrir ses ponts, comme si elle avait eu pleine liberté de manœuvrer.

L'ordre convexe saillant au centre (n° 9) se prend pour combattre immédiatement après un passage de fleuve, lorsqu'on est forcé de refuser les ailes pour appuyer au fleuve et couvrir les ponts, ou bien encore lorsqu'on combat défensivement adossé à une rivière pour la repasser et couvrir le défilé comme à Leipzig ; enfin on peut le prendre naturellement pour résister à un ennemi qui forme une ligne concave. Si Tennemi dirigeait son effort sur le saillant ou sur une des extrémités seule, cet ordre entraînerait la ruine de l'armée (*). Les Français le prirent à Fleurus en 1794, et réussirent parce que le prince de Cobourg, au lieu de fondre en forces sur le centre, ou sur une seule extrémité, divisa ses attaques sur cinq ou six rayons divergents, et notamment sur les deux ailes à la fois. Ce fut à peu près dans ce même ordre convexe qu'ils combattirent

(*) Une attaque sur les deux extrémités pourrait bien réussir aussi dans quelques circonstances, soit que Ton eût des forces suffisantes pour la tenter, soit que l'ennemi fût hors d'état de découvrir son centre pour soutenir ses ailes. Mais en thèse générale une fausse attaque pour contenir le centre et un grand effort sur une seule extrémité seraient surtout la plus favorable contre une pareille ligne convexe.

Des batailles offensives, etc. 27

à Essling, ainsi qu'aux deuxième et troisième journées de la fameuse bataille de Leipzig: il eut dans ces dernières occasions le résultat infaillible qu'il devait avoir.

L'ordre échelonné sur les deux ailes (n® 10) est dans le même cas que l'ordre perpendiculaire (n* 7) ; il faut observer néanmoins que les échelons se rapprochant vers le centre où se tiendrait la réserve, cet ordre serait meilleur que le perpendiculaire, puisque l'ennemi aurait moins de facilité, d'espace et de temps, pour se jeter dans l'intervalle du centre et y diriger une contreattaque menaçante.

L'ordre échelonné sur le centre seulement (n® 11) peut s'employer surtout avec succès contre une armée qui occuperait une ligne morcelée et trop étendue, parce que son centre se trouvant alors isolé des ailes de manière à être accablé séparément, cette armée, coupée ainsi en deux, serait probablement détruite. Mais par l'application du même principe fondamental, cet ordre d'^attaque serait moins sûr contre une armée occupant une position unie et serrée; car les réserves se trouvant ordinairement à portée du centre, et les ailes pouvant agir soit par un feu concentrique soit en prenant l'offensive contre les premiers échelons, pourrait aisément les repousser.

28 ChapHre IV. — Art. 31

Si cette formation offre quelque ressemblance avec le fameux coin triangulaire ou caput porci des anciens et avec la colonne de Winkelried ; elle en diffère toutefois essentiellement, car au lieu de former une masse pleine, ce qui serait impraticable de nos jours à cause de Tartillerie, elle offrirait au contraire un grand espace vide dans le milieu, qui faciliterait les mouvements. Cette formation, convenable comme on Ta dit pour percer le centre d'une ligne trop étendue, pourrait réussir également contre une ligne qui serait condamnée à Timmobilité; mais si les ailes de la ligne attaquée savent agir à propos contre les flancs des premiers échelons, elle ne serait pas sans inconvénients. Mieux vaudrait peut-être un ordre parallèle considérablement renforcé sur le centre (fig. 4 et 12), car la ligne parallèle, dans ce cas, aurait du moins Tavantage de tromper Tennemi sur le vrai point de Teffort projeté, et d'empêcher les ailes de prendre en flanc les échelons du centre.

Cet ordre échelonné avait été adopté par Laudon pour l'attaque du camp retranché de Bunzelwitz (Traité des grandes opérations, chapitre 28) ; dans un pareil cas, il est réellement convenable, puisqu'on est sûr alors que, l'armée défensive étant forcée à demeurer dans ses retran-

Des bataiUes offensêves, etc. S9

chements, il n'y aurait aucune attaque à redouter de sa part contre les flancs des échelons. Toutefois cette formation ayant Tinconvénient de signaler à Tennemi le point de la ligne qu'on veut attaquer/ il serait indispensable de lancer sur les ailes, des attaques simulées assez fortes pour donner le change sur le point réel où Teffort serait dirigé.

L'ordre d'attaque en colonnes sur le centre et sur une extrémité en même temps (n^^ 12) est plus convenable que le [précédent, lorsqu'il s'applique surtout à une ligne ennemie contiguô ; on peut même dire que de tous les ordres de bataille c'est le plus rationnel : en effet, l'attaque sur le centre, secondée par une aile qui déborde l'ennemi, empêche celui-ci de faire comme Annibal et comme le maréchal de Saxe, c'est-à-Kiire de fondre sur l'assaillant en le prenant en flanc ; l'aile ennemie qui se trouvera serrée entre l'attaque du centre et celle de l'extrémité, ayant la presque totalité des masses assaillantes à combattre, sera accablée et probablement détruite. Ce fut la manœuvre qui fit triompher Napoléon à Wagram et à Ligny ; ce fut celle qu'il voulut tenter à Borodino, et qui ne lui réussit qu'imparfaitement par l'héroïque défense des troupes de l'aile gauche des Russes, par celle de la division

30 Chapitre IV. — Art. 31

Paskéwitch dans la fameuse redoute du centre, puis par l'arrivée du corps de Baggavout sur Taile qu'il espérait déborder. Enfin il remploya aussi à Bautzen, où il aurait obtenu des succès inouïs, sans un incident qui dérangea la manœuvre de sa gauche, destinée à couper la route de Wurschen, et qui avait déjà tout disposé pour cela.

Nous devons observer que ces différents ordres ne sauraient être pris au pied de la lettre, comme les figures géométriques les indiquent. Un général qui voudrait établir sa ligne de bataille avec la môme régularité que sur le papier ou sur une place d'exercice, serait incontestablement trompé dans son attente et battu, surtout d'après la méthode actuelle de faire la guerre; Au temps de Louis XIV, de Frédéric, lorsque les armées campaient sous la tente, presque toujours réunies ; lorsqu'on se trouvait plusieurs jours face à face avec l'ennemi, qu'on avait le loisir d'ouvrir des marches ou chemins symétriques pour faire arriver ses colonnes à distances uniformes ; alors on pouvait former une ligne de bataille presque aussi régulière que les figures tracées. Mais aujourd'hui que les armées bivouaquent, que leur organisation en plusieurs corps les rend plus

Des batailles offensives, etc. 3t

mobiles, qu'elles s'abordent à la suite d'ordres donnés hors du rayon visuel et souvent même sans avoir eu le temps de reconnaître exactement la position de l'ennemi, enfin que les différentes armes se trouvent mélangées dans la ligne de bataille; alors tous les ordres dessinés au compas doivent nécessairement se trouver en défaut. Aussi ces sortes de figures n'ont-elles jamais servi qu'à indiquer une disposition approximative; un système. •

Si les armées étaient des masses compactes^ que l'on pût remuer d'un bloc par l'effet d'une seule volonté et aussi rapidement que la pensée^ l'art de gagner les batailles se réduirait à choisir l'ordre de bataille le plus favorable, et l'on pourrait compter sur la réussite des manœuvres combinées avant le combat. Mais il en est tout autrement : la plus grande difficulté de la tactique des batailles sera toujours d'assurer la mise en action simultanée de toutes ces nombreuses fractions qui doivent concourir à l'attaque sur laquelle on fonde l'espoir de la victoire, ou pour mieux dire à l'exécution de la manœuvre capitale qui, selon le plan primitif, devait amener le succès.

La transmission précise des ordres, la manière dont les lieutenants du général en chef les con-

3) ChapUre IV. — Art 32.

cevr^ont et les exécuteront ; le trop d'énergie des uns, la mollesse ou le défaut de coup d^œil des autres, tout cela peut empocher cette mise en action simultanée, sans parler des accidents fortuits qui peuvent suspendre l'arrivée d'un corps.

De là résultent deux vérités incontestables : la première est que plus une manœuvre décisive sera simple, plus son succès sera certain ; la seconde est que Tà-propos des dispositions subites, prises durant le coiflbat, est d'un succès plus probable que l'efifet des manœuvres combinées à l'avance, à moins que celles-ci, reposant sur des mouvements stratégiques antérieurs , n'aient amené les colonnes qui doivent décider la bataille sur des points où leur effet serait assuré. Waterloo et Bautzen attestent cette dernière vérité ; du moment où Bulow et Blûcher furent arrivés à la hauteur de Frichermont, rien ne pouvait s'opposer à la perte de la bataille par les Français ; ils ne pouvaient lutter que pour rendre la défaite plus ou moins complète. De môme à Bautzen, dès que Ney fut arrivé à Klix, la retraite des alliés dans la nuit du 20 mai eût seule pu les sauver, car le 21 il n'était déjà plus temps ; et si Ney eût mieux exécuté ce qu'on lui conseillait, la victoire eût été immense.

Quant aux manœuvres pour enfoncer une

Des batailles offensives, etc. 33

ligne, en comptant sur la coopération de colonnes parties du môme front que le reste dç l'armée à réffôt d'opérer de larges mouvements circulaires autour d'une aile ehriemîe, leur réussite est toujours douteuse, car elle dépend d'une pré- <5Îsion de calcul et d^exécutîon qiii se rëhcohtre raremeiit; nous en parlerons plus loin (v. l'art. 33).

Indépendamment de la difficulté de compter sur l'application exacte d'un ordre de bataille prémédité d'avance, il arrivé souvent que les batailles Commencent sans but déterminé, niême de la part de l'assaillant, quoique le choc fût pfévu. Cette incertitude résulte, ou des précédents de la bataille, ou du défaut de cohûais- ^àncô de là position de l'ennemi et de ses projets, ou enfin de l'éittentè d'une portion de l'armée qtii serait encore en arriére. .

De là beaucoup de gens ont conclu contre la possibilité dé réduire les formations d'ordre de bataille en systèmes divers, et contre Tinfluence que l'adoption de tel bu tel autre de ces ordres lidUrrait exercer sur l'issue du combat; conclusîoii fausse, à mon avis, même dans les cas précités. En effet, dans ces batailles commencées sanà plan arrêté, il est prol)able qu'au début de rébtion lès armées se trouveront en lignes à peu p^ès parallèles, plus ou inoins renforcées sur

l' !!• part. ' 3

34 Chapiire IV. — Art. 31

l'un ou Tautre point; le défenseur, ignorant de quel côté éclatera l'orage, tiendra une bonne partie de ses forces en réserve pour parer aux événements ; celui qui a résolu d*attaquer en fera d'abord autant pour avoir ses masses disponibles ; mais dès que l'assaillant aura reconnu le point sur lequel il se décidera à porter ses coups, alors ses masses seront dirigées, soit sur le centre» soit sur une des ailes, soit sur l'un et l'autre en même temps. Or, quoiqu'il arrive, il en résultera toujours approximativement une des dispositions formulées par les diverses figures de la planche qui précède. Même dans les rencontres imprévues, il en arriverait autant, ce qui démontrera, j'espère, que cette classification des divers systèmes ou ordres de bataille n'est ni chimérique ni inutile.

En effet, il n'y a pas jusqu'aux batailles de Napoléon qui ne prouvent cette assertion, bien qu'elles soient moins que toutes les autres susceptibles d'être figurées par des lignes tracées au compas ; on voit par exemple qu'à Rivoli, Austerlitz, Ratisbonnci il concentre ses -forces au centre pour épier le moment de tomber sur celui de l'ennemi. Aux Pyramides il forme une ligne oblique en carrés échelonnés ; à Essling, à Leipzig, à Brienne, il présente un espèce d'ordre con-

Des batailles offensives, etc. 35

vexe à peu près pareil à la figure 7. A Wagram, on le voit adopter un ordre tout semblable à la figure 12, portant deux masses sur son centre et sa droite, en refusant la gauche, ce qu'il voulut répéter à Borodino comme à Waterloo, avant Tarrivée des Prussiens. A Eylau, quoique la rencontre fût presque imprévue à cause du retour offensif bien inopiné de Tarmée russe, il déborda la gauche presque perpendiculairement, tandis que d'un autre côté il cherchait à enfoncer le centre ; mais il n'y eut pas simultanéité dans ces attaques, celle du centre étant déjà repoussée à onze heures, tandis que Davoust ne donna vivement sur la gauche que vers une heure.

A Dresde il attaqua par les deux ailes, pour la première fois peut-être en sa vie, parce que son centre était abrité par une place et un camp retranché ; outre cela l'attaque de sa gau«he était combinée avec celle de Vandamme sur la ligne de retraite des alliés.

A Marengo, s'il faut s'en rapporter à Napoléon lui-même, l'ordre oblique qu'il prit en appuyant sa droite à Castel Ceriole, le sauva d'une défaite presque inévitable. Ulm et léna furent des batailles gagnées stratégiquement, avant même d'être livrées^ et la tactique n'y eut que peu de part ; à Ulm il n'y eut pas même de bataille.

36 Chapitre IV. — Art. 32.

Je crois donc pouvoir en conclure que, s'il parait atsùrdè de vouloir figurer* sur le terrain des ordres de bataille rectilighes, tels qu'ils sont tracés sûr un dessin,* ùii général habile peut néanmoins facilement recourir à' des dispositions' qui produii*aierit une répartition deê masses agissantes pareille, à'iîrês peu de choses près, à ce qu'elle eût été dans l'iih ou l'autre des ordres de bataille indiqués. Il devra s'appliquer dans ces disposilions, soit prévues, soit improvisées, à juger sainement dû point important du champ de bataille, ce qu'il pourra faire en saisissant les rapports de là ligné ennemie avec les directions stratégiques décisives ; il portera alorè son attention et ses efforts sûr ce point, eii employant un fiers de ses forces à' contenir ou à observer l'ennemi, puis eii jetant les deux auti'es tiers sur le point dont la possession serait le' gage de la victoire. Agissant ainsi, il aûria rempli toutes les conditions que "là science de lai grande tactique' petit imposer au plus habile capitaine ; il aura obtenu Inapplication la plus pa^rfaité des principes de Fart. Nous avons déjà indiqué au cha'pitré précédent (art. 19) le moyen dé reconnaître aisément ces points décisifs.' ■

Des batailles offmsives, etc. 37

De^pui§ que j'ai donné la définition des douze ordpes de bataille susmentionnés, il m'e3t venu à la pensée, de répondre à quelques assertions des mémoires de Napoléon publiées par le général M^ntholon, qui se rapportent à ce sujet. ,

Le grand capitaine s,embl^ supposer que Tordre oblique ^o,it une conception moderne, un/3 utopie inapplicable, ce que je conteste égalenient,, car Tordre çbligue ,e^\, pus^i ancien .q^ue .Thèbes et Sparte, .et je Tai vu appliquer sous mes, yeux; cps asçertjpns paraîtront d'autant plus^ étonnantes que Napoléon^ comme nous venons de le dire, s'e.st vanté lui-même ,d'?Yoir appliqué^ avec succès, h Marengo, ce même ordre dont il nie Texistence, . . ..., ^ , .. . .,^^ , . ^ ., , .^ , . , .

Si on prenait le sy^tèmp^ oblique da^s le sens absolu que, lui donnait Je général Rucl;iel à Tacadémie de Berlin, certe^^^apoléqn aurait raison de le regarder cpmpie une hyperbole ; ipais une ligne de batailJle,ne fut japiais, je le, répéterai, une figure géométrique parfaite ; et .$i Tqn s'est servi dQ pareilles figjares dans les discussions, de tactiqije,^ce ne fut que pour formjgiler unç i^é|3j^t l'expliquer par un symbole. Il est certain liéjanmoins que tpute Ifi ligne df bataille qvii ne seyait ni parallèle n\ perpendiculmre à celle de Tçjnneini, serait forcément oblique. Or si une armée atta-

38 Chapitre IV. — Art. 32.

que une extrémité de l'ennemi, en renforçant l'aile chargée de l'attaque et refusant l'aile affaiblie, la direction de sa ligne sera réellemerfl un peu oblique, puisqu'une extrémité sera plus éloignée de la ligne ennemie que l'autre. L'ordre oblique est si peu une chimère, que tout ordre échelonné sur une aile sera toujours oblique (pi. 5, fig. 10). Or j'ai vu plus d'un combat ainsi échelonné.

Pour les autres figures tracées sur la même planche, on ne saurait contester qu'à Essling, ainsi qu'à Fleurus, la disposition générale des Autrichiens ne fût concave, et celle des Français convexe. Mais ces deux ordres peuvent former des lignes parallèles aussi bien que deux lignes droites ; or ces ordres seraient en système parallèle si aucune partie de la ligne n'était plus renforcée ni plus rapprochée de l'ennemi que l'autre.

Laissons là du reste toutes les lignes de géométrie, et reconnaissons que la véritable théorie scientifique des batailles se bornera toujours aux points suivants :

1® L'ordre de bataille offensif doit viser à déposter l'ennemi de sa position par tous les moyens rationnels ;

2® Les manœuvres que l'art indique sont d'accabler une aile seulement, ou bien le centre et

Des batailles offensives, etc. 39

une aile en môme temps. On peut aussi déloger l'ennemi par des manœuvres pour le déborder et le tourner ;

3« On réussira d'autant mieux dans ces entreprises si Ton parvient à les cacher à l'ennemi jusqu'au moment de l'assaillir ;

iP Attaquer le centre et les deux ailes en môme temps, sans avoir des forces très supérieures, serait une absence totale de l'art, à moins qu'on ne renforçât considérablement l'une des attaques, en évitant de compromettre les autres ;

5^ L'ordre oblique n'est autre chose qu'une disposition tendant à réunir la moitié au moins de ses forces pour accabler une aile, en tenant l'autre fraction hors de portée de Tennemi, soit par les échelons, soit par la direction inclinée de la ligne (fig. 5 et 12, pi. 5) ;

6® Les diverses formations convexes, concaves, perpendiculaires, etc., présentent toutes la double combinaison d'attaques parallèles ou renforcées sur une portion de la ligne ennemie ;

70 La défense devant voulpir le contraire de l'attaque, les dispositions d'un ordre défensif doivent avoir pour but de multiplier les difficultés de l'approche, puis de se ménager de fortes réserves bien cachées, pour tomber, au moment décisif, là où l'ennemi croirait ne trouver qu'un point faible ;

40 Chapitre IV. •- Art. 32.

S^ jLe meilleur mode à,,emplpyer pour contrainr dre une ligne ennemie à quitter sa positipn eçt difficile h déteri?^iner d'une lïjianière absolue. Tout ordre de bataille ou ,de formation, qui saurait allier les avantages du feu à ceux dp, l'impulsion d'atteique.Qt de l'effet moral qu'elle produit, serait un ordre parfait. Un mélqinge habilç de lignes déployées et de colonnes,, agissait alt^rh8ftivement 3elon ropportujiité ,4^s cjyçconsr tances,, sera touiourç un bon système,. Quant jà son application pratique,, le coup.d'çei) du chef, le moral des offidersptspldçts, leur instruction à tout.e§ sortes de njajiQBuyres et ç^ux,fQU?c, le^ localités ou ^ nature,4u tçrrain, il;^flu^ro^t toujours beaucoup sur les variantes qui se présenteraient;

9^ Le but essentiel^ 4^^® b^tailjei offensive étant de fpRçp^ V.Çi^i>.^?^i dans ?a posit|ion, ,et si^r; tout,^dp J^'entameraus.si. fortement^ que possibjljç, on devra bien, ^ordinairement çoniptjBr s^rJ'e^ ploi de la force matérielle comme sur le ipoyen le plu9^ efficace d'y parvenir. Toutefois il arrive aussi que les chances de l'emploi seul de la, foi;ûe seraient tell.QmentdouteiU^e?,,,quç l'on réussirai j, plus f|açil^ment par des manœuvre? tenjiant ^ déborder et à tourner celle des ailes, qui serait 1a plus voisine de la ligne de retraite de l'ennemi.

Des btUaittes offenswes, etc. 4i

ce qui^ le déciderait à un mouvement rétrograde de peur d'être coupé. .

L'histoire fourmille d'exemples de la réussite de pareilles nianœuvres, surtout contriB des généraux d'un caractère faible ; et bien que les victoires obtenues par ce m.oy.en seulement soient moips décisiy;es, et.que l'armée ennemie n'y spit jamais sérieusement çjitamée, il suffit .de ce^ demi-sucçès pour prouver qu'pn ne doit, point négliger de telles manio^uvres^ et qu'un généi;al habile doit savpir, les employer ^ propos, et surtout les combiner autant que possible avec les attaqupç de vive force; ,

10* La .réunioi^ . de , ,ces, , deux moycjns, c'est-àdire l'emploi 4^ Ja force matérielle sur 1^. front, secondé par vne manœuvre tournante, donnera plus purement la victoire que si l'on se bp^o^ait à le? employer, séparément; mais dans l'un pu l'autre cas, il .faut se garder des mpuyements trop, décousus, en face d'un ennemi tant soit peu respectable; , . .^ ■ . .

H® Les divecs m^oyens d'enlever une ppsitiQi;x de l'ennemij c'est-à-dire d'enfoncer sa ligne et de Ip forçei: à \a retraite pcg: l'usage de |a force matérielle sont, de l'ébranler d'abord par l!efifet d'un feu supérieur d'artillerie, d'y mettre ensuite un peu de confusion par une charge de cavalerie

42 Chapitre 17. — Art. 32.

lancée bien à propos, puis d'aborder finalement cette ligne ainsi ébranlée avec des masses d'in fanterie précédées de tirailleurs et flanquées de quelques escadrons (*).

Cependant en admettant le succès d'une attaque si bien combinée contre la première ligne, restera encore à vaincre la seconde, et môme la réserve : or c'est ici que les embarras de l'attaque deviendraient plus sérieux, si l'eflfet moral de la défaite de la première ligne n'entraînait pas souvent la retraite de la seconde, et ne faisait pas perdre la présence d'esprit du général attaqué.

En eflFet, malgré leur premier succès, les troupes assaillantes seront aussi un peu désunies de leur côté ; il sera souvent très difficile de les remplacer par celles de la seconde ligne, non seulement parce que celles-ci ne suivent pas toujours la marche des masses agissantes jusque sous le feu de la mousqueterie, mais surtout parce qu'il est toujours embarrassant de remplacer une division par une autre au milieu môme du combat, et à l'instant où l'ennemi réunirait ses plus grands efforts pour repousser l'attaque.

(*) Aa moment où je me décide à réimprimer cet article, je reçois une brochure da général Okoaniefif sur remploi de Tartillerie pour rompre une ligne : j'en dirai quelques mots à l'article

Des batailles offensives, etc. 43

Tout porte donc à croire que, si les troupes et le général de Tarmée défensive faisaient également bien leur devoir et déployaient une égale présence d'esprit, s'ils n'étaient point menacés sur leurs flancs et leur ligne de retraite, l'avantage du second choc serait presque toujours de leur côté ; mais pour cela il faut qu'ils saisissent, d'un coup d'œil sûr et rapide, l'instant où il convient de lancer la seconde ligne et la cavalerie sur les bataillons victorieux de l'adversaire ; car quelques minutes perdues peuvent devenir irréparables, au point que les troupes de la seconde ligne seraient entraînées avec celles de la première ;

12® De ce qui précède, il résulte pour l'attaquant la vérité suivante : « C'est que le plus dif- » ficile, comme le plus sûr de tous les moyens » de réussir, c'est de bien faire soutenir une » ligne engagée par les troupes de la seconde » ligne, et celles-ci par la réserve ; puis de bien » calculer l'emploi des masses de cavalerie et » celui des batteries, pour faciliter et seconder le » coup de collier décisif contre la seconde ligne » ennemie, car ici se présente le plus grand de » tous les problèmes de la tactique des batailles.»

C'est dans cet acte important que la théorie devient difficile et incertaine, parce qu'elle se

44 Chapitre IV. — Art. 32.

trÇjUve ,aiors,,.. insuffisante et. qu'elle ^n'égalera jamais le génie, naturel 4e Ja guerre, ni le coup d'œil instinctif q^e donnera la pratique des conir bats .à un général brave et d'un sang-froid éprouvé. , ,^^.^.^^, ^, .^^. ^^,^, ,^ , ^^.^

Uemploi ;Simultané du plus grand nombre de forces ppssibles,^dp tçutç^ les Arm^s jcçinbinées, sauf une petite .réserve^ , de. chacune, dj^elles, qu'il convient d'avoir, toujours ^us ,1a v^^ (*), sçra donc, 8^u n^p ment décisif dp la batç^^e^le problème,que tout.génér^l .habile s^^ajfjpljquera à. résoudre, et qui devrai, faire. §f règle jjdç Gpnduite. Or ce moment décisif est bien ordinairement cer lui où 1^ pçenjLièfe .ligne de l!un dç^ partis serpit ei)i^pnpée„ çt, oi), tous les efforts des d^ux adver- ^aire3 t^n.drajpnt, ^spit à jpon^pléte.r l^e\, victpire, sçit à r^r^-açher à r^pnemi. Il n'est. pas besoin de dire que ppur rendre ce coup .déci?,i( plu^^, sûr et .plus Qf^çace, une attaque simultanée 3ur un flanc de l'ennemi serait du plus puissant effet ;

'(*) Les grandes réserves doivent naturellement «issi être eih gagées quand il le faut, mais il est bon d'^ garder toujours deux ou trois bataillong et cinq à six escadrons sons la main. Le général Moreau décida ht bataille d*Engen avec quatre <5ompagnies da'iK8*f régiment^' et©n sait ce que le 9» léger «t la cavalerie de Kellermann firent à Marengo.

Des batailles offensives, etc. 45

13^ Dans la défensive, le feu de mousqueterie jouera toujours" un plus grand rôle que 'dans Toffénsive, où îl s'agit' de marcher ai Ton veut enlever une position ; or 'marcher et tiret" efficacement sont deux choses que déâ tirailïéurs'isëuls peuvent faire en môme temps ; pour les masses principales ce sera plus difficile sinon impossible. Le but du défenseur n'étant pas d'enlever des positions, mais de rompre et mettre en désordre les troupes qui s'avancent contre lui, l'artillerie et la mousqueterie seront les armes naturelles de sa première ligne ; puis, quand l'ennemi serrera celle-ci de trop près, il faudra lancer sur lui les colonnes de la seconde avec une partie de la cavalerie; tout porte à croire qu'on le repoussera.

Je ne saurais, sans entrer dans de vagues théories, qui dépasseraient d'ailleurs les bornes de ce tableau, rien dire de plus sur les batailles, si ce n'est d'offrir un aperçu des combinaisons de la formation et de l'emploi des trois armes, ce qui fera le sujet du chapitre VIL

Quant aux détails d'application et d'exécution des divers ordres de bataille, on ne peut rien recommander de plus complet que l'ouvrage du marquis de Ternay ; c'est la partie remarquable de son livré. Et sans croire que tout ce qu'il in-

46 Chapitre IV. — Art. 32.

dique puisse se pratiquer en présence de l'ennemi, encore est-il juste de convenir que c'est le meilleur ouvrage de tactique qu'on ait publié en France jusqu'à ce jour.

fë

Des manœuvres pour tourner^ eie. 4?

ABTIOLE XXXIII.

Des manœuvres pour tourner et des mouvements trop étendus dans les batailles.

Nous avons parlé, à Tarticle précédent, des manœuvres entreprises pour tourner l'ennemi un jour de bataille, et da l'avantage qu'on pouvait en espérer. Il nous reste quelques mots à dire sur les mouvements trop étendus auxquels ces manœuvres donnent souvent lieu, et qui ont fait échouer tant de projets en apparence bien concertés.

En principe, tout mouvement assez large pour donner à l'ennemi le temps de battre isolément la moitié de l'armée pendant qu'il s'opère, est un mouvement décousu et dangereux. Cependant, comme le danger qui peut en résulter dépend du coup d'œil rapide et sûr de l'adversaire, ainsi que de son système de guerre accoutumé, on comprend facilement pourquoi tant de manœuvres pareilles ont échoué contre les uns, et réussi contre les autres, et pourquoi tel mouvement, qui eût été trop étendu devant Frédéric, Napoléon ou Wellington, eut un plein succès contre des gé-

48 Chapitre IV. — Art. 33.

néraux médiocres,' manquant de tact pour ressaisir l'initiative, ou habitués eux-mêmes à des mouvements décousus^

Il paraît donc assez difficile de tracer une règle de conduite absolue ; il n'en existe guère d'autre que celle « de tenir le gros de ses forces sous la » main pour les faire agir au moment opportun, » mais sans tomber dans l'excès contraire de les » trop entasser : on sera sûr alors d'être toujours » en méfeure de parer aux événements. Mais si » l'on a affaire à un adversaire peu habile, ou » enclin à trop s'étendre, on peut alors oser da- » vantage. » •

Quelques exemples pris dans l'histoire seront les meilleures explications pour rendre ces vérités plus sensibles, et faire juger la différence qui existe dané les résultats de pareils mouvements, âelon Tarmée et le général avec lequel on doit se mesurer.

' On a vu dans la guerre de Sept ans, Frédéric gagner la bataille die^ Prague, parce que les Autrichiens avaient laissé un faible intervalle de 5 à 600 toises entre leur droite et le' reste dé leur armée, et parce quô ce reste de l'armée demeurait immobile, pendant que la droite était accablée; cette inaction était d'autant plus extraordinaire que la gaucTie dés liripériaux ' avait beaucoup

Des mouvements pour tourner, etc. 49

moins de chemin à faire pour secourir les siens que Frédéric pour atteindre la droite, dont la position formant un crochet l'obligeait à un mouvement demi-circulaire.

Frédéric faillit au contraire perdre la bataille de Torgau pour avoir fait, avec sa gauche, un mouvement trop large et décousu (près de deux lieues), à Teflfet de tourner la droite du maréchal Daun(*). L'affaire fut rétablie par un mouvement concentrique de la droite du roi, que MoUendorf amena sur les hauteurs de Siptitz pour se réunir à lui.

La bataille de Rivoli fut du nombre des classiques de ce genre : chacun sait qu'Alvinzi et son chef d'état-major Weyrother voulurent entourer la petite armée de Napoléon, concentrée sur le plateau de Rivoli ; on sait ausâi que leur centre fut battu pendant que la gauche était entassée dans le ravin de l'Adige, et que Lusignan, avec la droite, gagnait par un long circuit les derrières de l'armée française, où il fut bientôt entouré et pris. Le beau plan et les relations que j'ai publiés, sont la meilleure étude que l'on puisse faire sur cette espèce de batailles.

O Voyez pour ces deux batailles chapitres 2 et 25 du Traité des grandes opérations militaires.

50 Chapitre IV. — Art. 33.

Personne ne peut avoir oublié la journée de Stockach, où le général Jourdan eut la malheureuse idée de faire attaquer une armée réunie de 60 mille combattants, par trois petites divisions de 7 à 8 mille hommes, distantes entre elles de plusieurs lieues, tandis que Saint-Cyr, avec le tiers dé l'armée (13 mille hommes), devait courir au-delà du flanc droit à 4 lieues sur les derrières de ces 60 mille hommes, qui ne pouvaient manquer d'être victorieux de ces fractions morcelées et de prendre celle qui voulait les couper^ sort auquel Saint-Cyr échappa par un miracle.

On se rappelle comment le même général Weyrother, qui avait voulu entourer Napoléon à Rivoli, prétendit en faire autant à Austerlitz, malgré la sévère leçon qu'il avait reçue sans profit pour lui. On sait comment la gauche des alliés, voulant déborder la droite de Napoléon pour lui couper le chemin de Vienne (où il ne voulait pas retourner) par un mouvement circulaire de près de deux lieues, laissa un vide d'une demi-lieue dans la ligne, dont Napoléon profita pour tomber sur le centre isolé, et entourer ensuite cette gauche, enfermée entre les lacs de Tellnitz et de Melnitz.

Enfin on sait aussi comment Wellington gagna la bataille de Salamanque par une manœu-

Des mùtwemenis powr tourner, etc. 5i

vre à peu près semblable, parce que la gauche de Marmont, qui voulait lui couper la route du Portugal, laissa une lacune d'une demi-lieue, dont le général anglais profita pour battre cette aile dénuée de soutien.

Les relations de dix guei^res que j'ai publiées sont pleines de pareils exemples, dont il serait superflu de multiplier ici le nombre, puisqu'il ne saurait rien ajouter à ce que nous venons de dire pour faire juger le danger, non seulement des manœuvres tournantes, mais encore de toute lacune laissée dans la ligne de bataille, lorsqu'on doit combattre un ennemi habitué à jouer un jeu serré.

On jugera facilement que si Weyrother avait eu affaire à Jourdan, à Rivoli comme à Austerlitz, il eût peut-être ruiné l'armée française au lieu d'essuyer lui-même une défaite totale. Car le général qui attaqua à Stockach une masse de 60 mille hommes avec quatre petits paquets isolés et hors d'état de se seconder, n'aurait pas su profiter du mouvement trop large tenté contre lui.

De même Marmont joua de malheur à Salamanque en ayant à lutter contre un adversaire dont le mérite le plus reconnu était un coup d'oeil tactique éprouvé et rapide ; devant le duc de York ou Moore il eût probablement réussi.

52 Chapitre lY. — Art. 33.

Parmi les manœuvres tournantes qui ont réussi de lios jours, Waterloo et Hohenlinden furent celles qui eurent les plus brillants résultats ; mais la première fut presque un mouvement stratégique accompagné d'une foule de circonstances heureuses, dont le concours se présente rarement. Quant à Hohenlinden, on chercherait vainement dans l'histoire militaire d'autre exemple qu'une seule brigade aventurée dans une forêt au milieu de 50 mille hommes, y produise tous les miracles que Richepanse opéra dans ce coupe-gorge de Matenpoet, où il était bien plus probable qu'il dût poser les armes.

A Wagram, Taile tournante de Davoust eut une grande part au succès de la journée ; mais si l'attaque vigoureuse, exécutée sur le centre par Macdonald, Oudinot et Bernadotte, ne l'avait pas secondée à propos, il n'est pas certain qu'il en eût été de môme.

Tant d'exemples de résultats opposés pourraient faire conclure qu'il n'y a aucune règle à donner sur cette matière, mais ce serait à tort, car il me paraît au contraire évident : « Ou'en » adoptant en général un système de batailles » bien serré et bien lié, on se trouvera en mesure » de parer à tous lés événements, et on donnera » peu au hasard; mais qu'il importe néanmoins

Des nunwemenis pour tourner, etc. 53

» avant tout, de bien juger l'ennemi que Ton » doit combattre, afin de mesurer la hardiesse » des entreprises d'après le caractère et le sys- » tème qu'on lui connaîtra.

» Qu'en cas de supériorité numérique on peut, » aussi bien que dans celui de supériorité mo- » raie, tenter des manœuvres qui, à égalité de » forces numériques et de capacité dans les » chefs seraient imprudentes.

» Qu'une manœuvre pour déborder et tourner »> une aile doit être liée aux autres attaques, et » soutenues à temps par un effort que le reste » de l'armée ferait sur le front de l'ennemi, soit » contre l'aile tournée, soit contre le centre.

» Enfin, que les manœuvres stratégiques pour » couper une armée de ses communications avant » la bataille et l'attaquer ainsi à revers sans per- » dre sa propre ligne de retraite, sont d'un effet JD bien plus sûr et bien plus grand, et de plus, » ne nécessitent aucune manœuvre décousue » dans le combat. »

Au demeurant, en voilà assez sur le chapitre des batailles combinées ; il est temps de passer à celles qui sont imprévues.

54 Chapitre IV. — Art. 34.

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