ARTICLE XXXIV
Rencontre de deux armées en marche.
C'est un des actes les plus dramatiques de la guerre que celui qui résulte de cette sorte de rencontre imprévue de deux armées.
Dans la plupart des batailles il arrive qu'un des partis attend l'ennemi dans un poste déterminé d'avance, et que l'autre armée va l'y attaquer,, après avoir reconnu cette position aussi bien que la chose est possible. Mais il arrive aussi fréquemment, surtout dans le système moderne, et dans les retours offensifs de l'un des partis, que deux armées marchent l'une sur l'autre, avec l'intention réciproque de s'attaquer sans le savoir ; alors il en résulte une espèce de surprise respective, car les deux partis sont également déçus dans leurs combinaisons, puisqu'ils trouvent l'ennemi là où ils ne s'attendaient nullement à le rencontrer. Enfin il est aussi des cas où Tune des deux armées se laisse attaquer en marche par son adversaire qui lui prépare cette surprise, comme cela arriva aux Français à Rosbach.
Benconire de deux armées en marche. 55
C'est dans ces grandes occasions que se déploie tout le génie d'un habile général, d'un guerrier capable de dominer les éléments ; c'est là où l'on reconnaît le cachet du grand capitaine. Il est toujours possible de gagner une bataille avec de braves troupes, sans que le chef de l'armée puisse s'arroger la moindre part aux succès de la journée, mais une victoire comme celles de Lutzen, de Luzzara, d'Eylau, d'Abensberg, ne peut être que le résultat d'un grand caractère joint à une grande présence d'esprit et à de sages combinaisons.
Il y a trop de hasard et trop de poésie dans ces sortes de rencontres, pour qu'il soit aisé de donner des maximes positives sur ces batailles fortuites ; toutefois c'est dans ce cas principalement qu'il importe d'être bien pénétré du principe fondamental de l'art, et des différentes manières de l'appliquer, afin de faire tendre à ce but toutes les manœuvres qu'on sera dans le cas d'ordonner à l'instant môme et au milieu du fracas des armes. Ce que nous avons dit des manœuvres improvisées, à l'article 32, est donc la seule règle à donner pour ces circonstances imprévues ; il suffira de les combiner avec les antécédents et avec la situation physique et morale des deux partis.
Deux armées marchant, comme elles le fai-
56 Chapitre IV. — Art. 34.
saient jadis, avec tout Pattirail du campement, et se rencontrant à Timproviste, n'auraient sans doute rien de mieux à faire qu'à déployer d'abord leurs avant-gardes à droite où à gauche des routes qu'elles parcourent. Mais chacune d'elles devrait en môme temps masser le gros dé ses forces, pour le lancer ensuite dans une direction convenable, selon le but qu'elle aurait en vue ; on commettrait une faute grave en voulant déployer toute Tarmée derrière l'avant-garde, parce que, dans le cas même où l'on y parviendrait, ce ne serait jamais que la formation d'un ordre parallèle défectueux, et si l'ennemii poussait l'avant-garde un peu vigoureusement, il pourrait en résulter la déroute des troupes qui seraient en mouvement pour se former. (Voyez la bataille de ïlosbach. Traité des grandes opérations).
Dans le système moderne, avec des armées plus mobiles, marchant sur plusieurs routes, et formant autant de fractions capables d'agir indépendamment les unes des autres, ces déroutes seront moins à craindre, mais les principes restent les mêmes. Il faut toujours arrêter et former l'avant-garde, puis réunir le gros de ses forces sur le point convenable, diaprés le but qu'on se proposait en se mettant en marche ; quelles que puissent être les manœuvres de l'ennemi, on se trouvera ainsi en mesure de parer à tout.
Des surprises alarmées. 57