CHAPITRE XLIII
Des lettres, de la philosophie, des scieaces et des arts chez les Grecs, depuis les siècles héroïques jusqu'à la réduction en provinces romaines des principaux États de la Grèce, de l'Asie et de TAfrique.
L'histoire de la Uttérature grecque, depuis les temps héroïques jusqu'à l'étabhssement de la domination romaine en Orient, embrasse un espace d'environ quinze siècles. La littérature d'un peuple , dont la for-
906 PRÉCIS DR l/lliSTOIBK ANCfENTTB.
tune politique a éprouvé tant de vicissitudes, doit présenter des caractères bien différents dans un espace de temps aussi étendu. Aus^ , pour rendre plus facile Tintelligence d'un sujet si vaste et si compliqué, diviserons-nous en quatre périodes bien distinctes l'histoire de la littérature grecque, dont nous n'exposerons d*aiUeurs ici qu'un tableau sommaire.
La première période, toute fabuleuse, commence aux temps les plus reculés et se termine à la prise de Troie, 1270; la seconde prend naissance après cette guerre célèbre, et s'étend jusqu'à l'archootat de Soton, 4270-594 : c'est le règne de la poésie' héroïque et sacrée. La troisième embrasse les temps les plus brillants de la Grèce ; le règne d'Alexandre en est le terme , 594-323. La quatrième période comprend les temps qui se sont écoulés depuis la mort d'Alexandre jusqu'à l'établissement de la domination romaine dans les contrées diverses qui avaient été soumises aux lois du conquérant macédonien.
L Première période liemps héroïques jmqvk à la guerre de Troie, — Les temps héroïques virent naître la poésie, par laquelle commence toujours la littérature d'un peuple. Les poètes composaient les hymnes et les prières qu'on chantait en l'honneur des dieux et des héros. Leur ministère s'ennoblit aux yeux des peuples, qui les regardèrent comme les confidents de la Divinité. Ils réunissaient le triple caractère d« chantres , de pontifes et de- devins. Linus de Chalcis est un des premiers poètes grecs dont le nom ait été conservé dans l'antiquité.; il était fils d'Apollon et d'une muse. Il eut un disciple nommé Pamphus, d'Athènes, qui composa des hymnes en l'honneur des prêtres d'Éteusis. Olen^ Olympus, Fumoîpus, Mélampus ^ Philammon, Tamyris et Paléphate furent en même temps poètes et musiciens. Ils passent pour avoir adouci, par leurs chants, les mœurs sauvages des Grecs, et institué quelques cérémonies du culte religieux. Orphée et Musée sont les plus célèbres de ces poètes; leur histoire est exiveloppée de ténèbres. Du temps de Pausanias, il existait des fragments authentiques des poésies d'Orphée (1). Orphée prit part à l'expédition des Argonautes. Il mourut dans les montagaes de la Thrace, victime de la fureur jalouse des femmes de cette contrée. Plutarque assure que de son temps encore lesThraces, pour venger sa mort, stigmatisaient leurs femmes au visage. Musée, originaire de Thrace, mais né à Athènes, avait reçu des Muses la lyre d'Orphée. A l'exemple de son maître , il prédisait l'avenir ,
(0 Voyez le passage de Pâasanias cité par M* Poirson, page 172.
DES LETTRES, DES SOfENCES, ETC., CHEZ LES GRECS. SOt
ftpfHPenait dans des initiations la manière d'expier les crimes ^t les sacriléges, et chantait la généalogie des dieux, la guerre des Titans. Ces poètes ont Hait usage de Thexamètre , dont Tinveution est attribuée par les Grecs à Phémomeé, prêtresse de Delphes.
IL Seconde période , depuis la guerre de Troie juêqu*d Solon , 1270-594. — La ThessaUe avait été le berceau de la poésie primitive et fabuleuse des Grecs; Tlonie le fut de leur poésie héroïque. Il se forma dans cette contrée une école de poètes, nommée Hhapsodes, chargés de composer oo d'arranger tous les hyitmes que Ton chantait dans les solennités nationales et religieuses. Ils faisaient usage de tous les trésors de la mythologie, remontaient jusqu'à l'origine des dieux et du monde, célébrai^t les exploits des demi-dieux , dont descendaient les plus illustres iamilles de la Grèce. Le caractère qui distingue la poésie hé<roïque consiste dans l'emploi qu'elle fait de la mythologie pour orner des sujets purement imaginaires. Le plus ancien et le premier des poètes de cette période est Homère, qui florissait dans le x» siècle avant J.-C. Dans l'antiquité, la critique, inépuisable en conjectures, rechercha si V Iliade et V Odyssée éiaJexii du même auteur, si ces poèmes avaient été écrits, ou seulement s'ils avaient été conservés pendant plusieurs siècles dans la mémoire des hommes ; la critique moderne a émis des doutes sur l'existence d'Homère, quoique sept villes se soient disputé l'honneur de lui avoir donné naissance. Quoi qu'il en soit de ces questions , qui prouvent l'intérêt qui s'attache depuis trois mille ans aux productions étonnantes de ce grand génie, nous rappellerons que les morceaux les plus remarquables de V Iliade et de V Odyssée furent longtemps chantés par des Rhapsodes, et qu'ils ne commencèrent à former un ensemble que sous la domination et par les soins des Pisistratides. Il se forma dans riohie une «école de Rhapsodes, appelés les homérides, qui chantaient, en s'accompagnant de la cithare, les poésies d'Homère et des poètes cycliques, et ce qu'ils avaient composé eux-mêmes sur les louanges des dieux. Les homérides d'Asie eurent des imitateurs dans la Grèce. A leur tête on place Hésiode,- né àCumes, dont les poésies eurent le même sort que celles d'Homère; il a composé les Travaux et les Journées , une Théogonie, et une Héroogonie, dont il qb reste aucun fragment (i).
Les révolutions politiques qu'éprouvèrent dans cette période presque tous les états de la Grèce, ouvrirent un nouveau champ à la poésie, La •■ ' *■
(0 Voyez le ebapttre XVII- de cei ouvrage.
tSGS PRÉCIS DE L^HISTOIAE ÀKOENIOS.
poéêie lyrique sortit du tumulte des républiques; le génie de la liberté inspira les poètes. Cctllinus, enlonie, Tyrtée, dans la Grèce, excitaient, par leurs chants guerriers, leurs concitoyens à combattre avec courage : ils rappelaient la honte qui est le partage duiàche, et la gloire dont se couvre celui qui sait défendre sa patrie. D'autres poètes lyriques fleurirent dans la même époque : mais ils appartiennent presque tous aux colonies grecques établies dans TAsie-Mineure.
m. Troisième période , depuis la législation de Solon jusqu'au règne d'Alexandre le Grand, 594-556. — Pendant cette période, Athènes est le siège des lettres et des arts. On y admire, on y récompense les productions du génie, tandis que dans les antres États on ne se passionne encore que pour les victoires olympiques, que pour les lauriers cueillis en combattant pour la patrie. C'est aussi l'époque des grands triomphes remportés par la Grèce sur les barbares d'Asie, et celle des guerres civiles entre les cités victorieuses. Ces temps, marqués par des événements politiques du plus haut intérêt, donnent l'essor au génie, impriment un caractère particulier à la poésie dramatique, et font naître l'éloquence politique, qui paraît ne pas avoir été cultivée avant le siècle de Solon. L'histoire prend une forme plus régulière, recueille les inscriptions et les traditions fabuleuses des temps antérieurs, et exerce, avec les études philosophiques, les esprits les plus élevés. Les arts, tels que la peinture, la sculpture et l'architecture, sont cultivés avec plus de succès encore , et s'élèvent à une perfection qui ne produit que de faibles imitations chez les Romains, et à laquelle les modernes ne peuvent pas atteindre.
Poésie lyrique. — Fhocylide de Milet, le législateur Sùlon, né à Salamine , Théognis de Mégare, se livrent à Isl poésie ^nomtçue, ou sententieuse, et donnent à leurs concitoyens des préceptes d« morale. Ils ont pour imitateurs Xénophane de Colophon et Pythagore de Samos, fondateur d'une école célèbre de philosophie, qui, de l'Asie, s'étend sur la plus grande partie de l'Italie et de la Sicile. Les poètes gnomiques cessent bientôt, mais le genre qu'ils ont inventé se conserve. La poésie didactique, Y apologue reproduisent avec des formes différentes la gravité du langage oujde la pensée qui distingue la poésie gnomique. La poésie lyrique rehausse l'éclat des victoires remportées par les Grecs sur les barbares, orne leurs fêtes nationales ou religieuses, et célèbre les athlètes qui triomphent dans les jeux de la Grèce. Siésiehore d'Himère, Ibycus de Rhégium, Anacréon de Téos, que les fils de Pisistrate appellent à la cour, et qui devient le modèle du genre de poésie le plus gra-
cieux; Archiloque de Paros, Hipponax d'Éphèse, Lasw d'Hermione en Achaïe, Pindare, né à Thèbes, et son rival, Baechylide de Céos, s'illustrent dans répigramme, dans Tode et l'élégie. A peu près vers la même époque, neuf femmes grecques, que Ton surnomme les neuf muses> et dont les plus célèbres sont Sapho et Corinne, se montrent les émules de ces poètes.
Poésie dramatique. — La poésie dramatique a sa source dans la religion des Grecs. Thespis et Àmphion , dans deux différentes parties de la Grèce, inventent, pendant la saison des vendanges, la satire ou tragédie antique, jouée par des satyres. Dans cet âge de grossièreté , le premier déguisement consiste à se couvrir de peaux de chèvres, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à s'armer le front de corHcs. La tragédie commence par un choeur des satyres; la satire conserve pour caractère originaire la licence des insultes, parce que les villageois grossièrement déguisés, qui figuraient sur les tombereaux remplis de vendange , avaient la liberté de dire de là toutes sortes d'injures aux spectateurs. Il paraît que, dans l'origine, les chants de ces chœurs qui apparaissent aux fêtes de Bacchus n'étaient accompagnés d'aucune action. Plus tard, les chefs des solennités dionysiaques interrompirent le chant des chœurs par la représentation grotesque d'une gcène ou d'une action qu'on appelait drame. Il est vraisemblable qu'un événement de la vie i^ythologique de Bacchus fot le suj^t le plus ordinaire de ces drames. On est partagé sur l'étymologie du mot tragédie , que quelques critiques tirent de tpdtoç, bouc, qui était le prix du vainqueur. Le génie d'Eschyle remplace la tragédie antique par la tragédie moyenne f les chœurs de satyres par les chœurs d'hommes. Après Eschyle viennent Sophocle et Euripide, qui donnent à la tragédie nouvelle la forme qu'elle conserve chez les Grecs. Susarionàe Mégare passe pour être l'inventeur de la comédie, qui, perfectionnée par Gratèsen 484, est associée à la représentation théâtrale donnée aux fêtes de Bacchus. Dans la comédie ancienne , les grands personnages, le peuple même , sont traduits sur la scène. On compte six poètes de l'ancienne comédie, Épicharme, Craiinus, Eupolis, Phérécrale, Platon et Aristophane , le seul dont nous ^yons des pièces entières. Ménandre est le père de la comédie nouvelle, dont les personnages sont de simples particuliers et en même temps imaginaires.
Histoire. — Avant le genre historique, les Grecs cultivent les logographies, qui n'étaient que le récit en prose des traditions anciennes. Aucune logographie ne nous est parvenue en entier, mais on conserve
510 PafiOS D£ LHISI^IU AAGUMNl.
des fragments de Cadmus de Milet, de Deny$ de Samos, à*Acuiikiuê d'Argos, de Denyn de Châlcis, (ï décalée é^ Milet, û*Hellanicus de Mi* tylène, et de plusieurs autres qui sont souvent cités par leg'Ciltiques et les liistorieQS de Taûtiquité. Hén^Uy né à Halicarnasse, 484, est le père de rhistoire. Treize ans après nait à Athènes Thucydide , le plus parfait des historiens grecs. Le récit de la guerre du Péloponèse, dont il est Fauteur, est un des ouvrages les plus précieux qui nous soient parvenus à travers la barbarie du moyen âge. Xénophon, disciple de Socrate, est célèbre comme guerrier, comme philosophe et comme historien. L'^t^toireyrec^^, V Expédition du jeune Cyrus eihiCyropédie^ qu'il a composées, le placent à côté d'Hérodote et de Thucydide, quoiqu'il soit peut-être moins intéressant que le premier, et qu'il ait moins de concision et de force que le second. Les autres histonens greoft d« cette époque ne nous sont connus que par des fragments de leursou* vrages, ou par les jugements qu'en portent les critiques de la Grèce etd» Rome.
Éloquence, -^ Les discussions publiques auxquelles les citoyens d'un état populaire pouvaient prendre part firent naître ïéhquence^ Le talent de bien dire conduisait au pouvoir; il fut bientôt cultivé avec le zèle que devait inspirer l'ambition surtout exaltée dans les cités déifiocr»* tiques de la Grèce. Nul doute que Pi^strate, Thémistocte, Gimoft, Âk^ biade, n'aient été les premiers orateurs de leur siècle. Ge fut par le t»^ lent de bien dire que Périclès fit exiler Gimon, Thucydide, ses iUustres rivaux, et qu'il exerça pendant quarante ans, à Athènes, un poavoir ea quelque sorte monarchique. Pour ces grands hommes, l'éloquence ne fut qu'un moyen de parvenir aux honneurs, ou de gouverner leur patrie ; mais les grammairiens les ont distingués des orateurs pour lesquels l'éloquence fut leur principale étude, leur profession favorite^ Ces orateurs sont : Aniiphon de Rhanmus en Attique, Andoeyde^ LyUas , l90crate^ Isée^ E$ehine, Hypéride d'Athèines, Dinarque de Gorinlhe, et enfin Démosihène^ né dans l'Attique, dont l'éloquence a été rarement égalée, mais n'a été surpassée par aucun orateur.
Philosophie, mathématiques , médecine, — Les sept sages, par lesquels on ouvre ordinairement l'histoire de la philosophie grecque, n'étaient ni des philosophes dans le sens qu'on attache à ce mot, ni des écrivains. Ils professaient quelques vérités morales, qui étaient la règle de leur conduite et qu'ils proposaient à leurs concitoyens. Après eux viennent les fondateurs des sectes ou des écoles : Anaximandre fonda celle d'ionie, Pythagore celle d'Italie, Xénophane l'école éléatique. Ces
DES LETTBES, VBS SGIENCSS, ETC., CHEZ LES GRECS. 511
diffiéreates écoles se réunirent à Athènes, vers la fin du y* et au commencement du TV siècle avant lésu&Ohrist. Sacrale jugea qu'il était plus utile d'établir les principes de la morale que ceux de la physique et de la dialectique, Platon, son disciple, composa un système entier de philosophie, et fonda Técole académique. Ariêtote précepteur d'Alexandre, embrassa toutes les connaissances des Anciens, donna les préceptes de la politique, et, interprète fidèle du goût, il consacra le premier les âiéories littéraires.
L*éccrie de Soerate est une des plus célèbres de la philosophie ancienne. La vie politique de ce philosophe, le rôle glorieux et salutaire qu'il ren^lit dans plusieurs événements importants de l'histoire d'Athènes, les ennemis qu'il suscita contre lui, Faccusation portée contre sa morale, son jugement et sa morf, méritent que nous exposions avec quelque étendue ce qui peut faire connaître et apprécier ce personnage illustre.
Soerate, né en 469 d'un sculpteur nommé Sophronisque et d'une sage-femme, exerce quelque temps la profession de son père. Plus tard h Fabanéonne pour se livrer exclusivement à Fétude des devoirs, et pour ea instruire ses compatriotes. Il donne l'exemple de tout ce qu'il prescrit. Il sauve les jours d'Alcibiade à Potidée, ceux de Xénophon à Dé- Hum, et se fait «icore remarquer par sa valeur et par son zèle pour le service de sa patrie à la bataille d'AmphipoHs : seul des juges, il ose défendre, malgré les menaces du peuple, les généraux vainqueurs aux Arginuses; seul des Athéniens, il résiste à la tyrannie des Trente. Dans sa vie privée, îï est un modèle de tempérance, de patience, de désintéressement, de frugalité , de pureté de moeurs.
Prinevpes reHffieux, — Il reconnaît un Dieu suprême, auteur et conservateur de Funivere; au-dessous de lui, des dieux inférieurs, revêtus d'une partie de son autorité, mais exempts des faiblesses de la nature hmmaine; présents partout , ils voient tout, ils dirigent tout; ils. exigent le culte étabH dans chaque contrée, des sacrifices simples, un cœur pur. On doit se prosterner devant eux et implorer leur assistance. *
Principes de morale. — La sagesse ou la raison éclairée persuade et amène toutes les vertus. Les hommes sont frères; il ne faut pas leur pendre le mal pour le mal. Le bonheur consiste à être bon parent, bon ami /bon citoyen. Le plus bel hommage rendu à la IHvinité est d'être utile à la société. L'oisiveté avilit, et non le travail. Moins on a de besoins , plus on approche des dieux. Il faut se tenir dans un état de guerre continuelle contre ses passions, et de paix avec les passions des autres*
5iS PRÉCIS DE L HISTOIRE AKCIENNE.
La véritable gloire consiste dans la vertu. La plus grande des impostures est de prétendre gouverner les hommes sans en avoir le talent.
Principes politiques. — Socrate veut que la république soit gouvernée par une aristocratie modérée, et blâme la coutume de choisir les magis^ trats par la voie du sort.
Disciples et ennemis de Socrate. -^11 compte parmi ses disciples Âlcibiade, Xénophon, Platon, et presque tous les jeunes Athéniens. Ses ennemis sont les citoyens attachés au culte grossier d'Athènes qu'il respecte cependant, les sophistes, les hommes vicieux, les partisans de la démocratie pure, les envieux.
Attaques et accusations dirigées contre lui, son jugement^ sa condamnation , sa mort, — Ari^ophane, dans la comédie des Nuées , 425, le représente comme un sophiste dangereux et comme lin impie. Vingtquatre ans plus tard, 399, Méhtus, mauvais poète tragique, Taccuse de ne pas reconnaître les divinités nationales, d'en introduire de nouvelles, et de corrompre la jeunesse ; il conclut à la peine de mort. L'accusation estportée devant le tribunal des héhastes, presque tous choisis dans la classe du peuple. Socrate, dans sa défense , repousse d'une manière victorieuse les imputations de ses ennemis. Le tribunal est composé de 556 juges : 281 opinent contre Socrate, 275 en sa faveur. Il ne lui manque que trois voix pour obtenir l'égalité des suffrages et pour être absous. L'influence d'Anytus, citoyen puissant, qui s'est réuni à Mélitus, fait triompher l'accusation. Socrate peut encore sauver ses jours; la loi lui laisse le droit d'indiquer la peine à laquelle il se condamne : il peut choisir l'amende, l'exil ou le bannissement; mais il répond que, pour s'êtr» fait un principe de ne connaître aucun repos pendant toute sa vie, pour avoir négligé les richesses et les dignités que les hommes recherchent avec tant d'empressement, et que pour s'être consacré tout entier à instruire la jeunesse et à rendre les Athéniens meilleurs, il lui semble plus juste de lui donner une récompense que de lui appliquer une peine : il demande à être nourri dans le Prytanée, et il déclare en être plus digne que certains vainqueurs dans les jeux Olympiques. Les juges, irrités de la fermeté de Socrate, le condamnent à mort. Pour ne pas viole? les lois de sa patrie, il refuse de profiter des moyens d'évasion que lui ont préparés ses amis : il boit la ciguë (1).
(1) M. Coasin, membre de l'Académie française etdueonseii royal de TUniTersité, s'exprime ainsi sur Socrate dans l'argument philosophique qui précède sa IraductioD de l'Apologie de Socrate par Platon : « On voit que Sociale a lesonnu la nécessité de sa
Scienc€8.^Le& premières notions en mathématiques et en astronomie forent apportées d'Egypte en Grèce par Thaïes de Mil«t; il prédit Téclipse * de soleil qui eut lieu en 601 . jinaœimimdre trouva Fart de construire des cadrans solaires, connut, le premier parmi les Grecs, les tropiques et les équinoxes. Pythagare apprit en Egypte l'usage des chifiFres et le fameux théorème qui porte son nom, et fit regarder les mathématiques comme une partie intégrante de la philosophie. Les mathématiciens les plus célèbres qui paraissent ensuite s(»it Architat de Tarente, Théodore de Cyrène, Philolaûs de Crotone, Eudoxe de Çnide, Philippe d'Oponte, Eélieon de Cyzique et Antolicui de Pitane. Les Grecs attribuent à Escu* lape ^ prince thessalien qui vivait dans le xiv* siècle avant Jésus-Christ, les premières notions en médecine : il fot mis au rang des dieux. Ses descendants, les Asclépiades^ les conservèrent longtemps comme im dépôt sacré. Ils se partagèrent en deux écoles rivales , celle de Gnide et celle de Cos. De cette dernière est sorti Hippocrate , le père de la médecine, dont les observations et les aphorismes sont étudiés encore avec tant de fruit, malgré le progrès des sciences.
Architecture^ sculpture^ peinture et musique,-^ Les trois ordres d*architecture, dorique, ionique et corinthien , attestent que Tarchitecture a été spécialement cultivée parmi les Grecs. Leurs monuments les plus célèbres étaient le temple de Diane à Éphèse, et celui de Jupiter à. Olympie, où s'élevait, sur un trône d'or, d'ivoire et d'ébène, la statua du dieu , ouvrage admirable4e Phidias. La sculpture devait ôtre en honneur dans une contrée qui était fertile en carrières de marbre, et oti l'on consacrait des statues aux dieux, aux héros, aux grands hommes et aux athlètes vainqueurs à Olympie. Les sculpteurs les plus célèbres forent Phidias t Polyclète, Myron^ Lysippe, Praœitèle et Scopas. Les Orecs n*ont pas donné naissance à la peinture, qui était connue des
7» mort, n dit expressément qu'il ne servirait à rien de l'absoudre, parce qu'il est décidé » à mériter de nouveau Taccusalion maintenant portée contre lui ; que l'exil même ne 9 peut le sauver; ses principes, qu'il n'abandonnera Jamais, et sa mission , qu'il pour- » suivra partout, devant le mettre toujours et partout dans la situation où il est; qu'en^ » fin il est inutile de reculer devant la nécessité , qu'il faut que sa destinée s'accomplisse^ » et que sa mort est venue.
» Socrate avait raison : sa mort était forcée, et le résultat inévitable de la lutte qu'il » avait engagée contre le dogmatisme religieux et la fausse sagesse de son temps. C'est » l'esprit de son temps, et non pas Anytus ni l'Aréopage, qui a mis en cause et.con- » damné Socrate. Anytus, il faut le dire, était un citoyen recommandable; l'Aréopage. » un tribunal équitable et modéré; et, s'il fallait s'étonner de quelque chose, ce serait n que Socrate ait été accusé si tard, et qu'il n'ait pas été condamné à une plus forte » majorité. » OEuvret complètes de Platon , traduites par Mi, Cousin , 1. 1".
914 PRjËds DE l'histoire anoenne.
Égyptiens avant que la Grèce fût sortie de la barbarie; mais Phidias^ Polygtiote, JpoUodore, Zeuxis, Parrhasius et Jpelle, ont poussé cet art à une perfection à laquelle n'avaient pas atteint les inventeurs. Nous avons dit que, dans le principe, les poètes étaient aussi musiciens : aussi faut-il placer parmi les inventeurs de cet art la plupart des devins, tels que Linus, Orphée ^ Jmphion, etc. Phrynis de Mitylène, Timofkée de Milet, le poète Ârchiloque et ArUloxène sont les musiciens les plus illustres que cite Plutarque, dans un ouvrage consacré à leur art et à leur gloire.
IV. Quatrième période : depuis le règne d'Alexandre le Grand jusqu'à la domination définitive des Romains en Orient , SSô^SO. — L'invasion des Macédoniens en Orient, la chute de la monarchie des Perses et l'établissement des royaumes grecs en Asie et en Egypte, eurent la plus grande influence sur l'état de la littérature grecque pendant cette période. La langue, la civilisation et les mœurs de la Grèce s'introduisirent en Afrique et en Asie sur les pas. du héros macédonien : de nouveaux États se formèrent des débris de la monarchie des Perses, et, en même temps, les centres de civilisation se multiplièrent. Alexandrie , Pergame, Tarse et Rhodes, eurent des écoles célèbres où de nombreux élèves étudiaient l'art oratoire, les sciences et la philosophie. Athènes, tributaire des rois de Macédoine, après avoir été déchirée par la guerre étrangère et les dissensions intestines, cessa d'être la m^ tropole souveraine du bon goût, de la poésie et de l'éloquence. Mais la philosophie s'attacha encore à la cité où le sage Socrate, victime de la haine des sophistes et de l'ignorance du peuple, avait subi une condiamnation capitale; où Platon, dans un admirable langage, avait exposé et développé les doctrines de son maître et préparé le monde à mieux comprendre l'humanité , dont la révélation devait, plus tard , lui étra apportée par le christianisme.
Durant cette période, la pureté du dialecte attique, qui était devenu la langue universelle du monde savant, commença. à s'altérer par «on mélange avec les divers idiomes des peuples soumis à la domination macédonienne. Il se forma ce que les philologues ont appelé depuis le dialecte macédonien ou d' Alexandrie , qui prévalut dans tous les pays où la langue grecque était en usage. Cependant beaucoup d'écrivains, les poètes surtout, conservèrent les dialectes que le goût avait dès longtemps affectés à certains genres de littérature. Mais, en Egypte et en Phénicie, le dialecte dorien, qui était propre aux Macédoniens, se fondit dans la langue des habitants : de ce mélange naquit le dintecie htUé-
DBS LETTKES, DES SaB^XES, ETC., CHEZ LES GRECS. 515
nistique, La traduction de l'Ancieii Testament par les Septante, ou les soixante-dix interprètes de Ptolémée Philadelphe, est un des mo* numents les plus importants de ce dialecte.
L'altération de la langue devait nécessairement amener la décadence dans presque tous les genres de littérature. Dès lors la littérature grecque perdit le double caractère de nationalité et d'originalité qui lui était propre, et qui lui assure encore la supériorité sur les productions littéraires des peuples auquels elle a servi de modèle. A la poésie , à Téloquence.àriiistoire nationale, succédèrent la critique , la philologie, la grammaire, les compilations historiques. On s'appliqua à analyser, à commenter les grands écrivains des siècles qui avaient précédé; on chercha quelles iUvSpirations instinctives les avaient dirigés dans la composition de leurs, ouvrages , on les réduisit en préceptes qui devinrent des lois pour toutes les nations chez lesquelles les lettres étaient en honneur. La critique surtout s'occupa des poésies d'Homère ; elle expliqua, elle commenta l'Iliade et l'Odyssée. On a recueilli les noms de deux cent cinquante scoliastes qui, pendant cette période, ont porté leurs illustrations sur les œuvres de ce grand poète.
Les siècles qui suivirent la mort d'Alexandre ne furent pas moins féconds en œuvres littéraires de tout genre que ne l'avaient été les plus beaux temps de la Grèce; ce ne sont pas les auteurs qui manquent à cette période , mais la perfection à leurs ouvrages. Privés d'inspiration, égarés par leur mauvais goût , la plupart de ces écrivains ont été aussi malheureux par le choix des sujets que parla manière dont ils les ont traités. On les voit tout occupés à surprendre l'admiration de leurs lecteurs par des inventions bizarres, par des singularités puériles : les uns composer des pièces anagrammatiques (1) ; les autres, des poésies ipii avaient la forme d'un œuf, d'une hache ou d'une aile d'oiseau (2).
Poésie lyrique. — Tous les siècles littéraires de la Grèce présentent des femjQDies poètes qui rivalisaient de talent avec les écrivains les plug distingués : c'est surtout dans la poésie lyrique qu'elles ont acquis de l'illustration. Dans cette période, Jnyté deTé^ée, iVo^m de Locres et Mœro de Byzance, ferment le cycle des neuf poétesses qui est mentionné dans les critiques de l'antiquité. La Grèce est presque stérile en poètes lyriques; on ne cite guère que Chœrilus d'Iasus, qui chanta les exploits d'Alexandre et qui est auteur d'un poëme sur la guerre Lamiaque. Les
CO Lycophron.
(2) Simmias de Rhodes , et Dosiade , son imitateur.
5i6 PftfiCIS DE l'histoire ANCiEX:^E.
hommes qui avaient quelque talent trouvaient plus de profit à le produira auprès de princes, avides de louanges et prodigues de récompenses, que chezdes peuples pauvres etopprimés, qui n'excitaient plus l'enthousiasme poétique depuis qu'il ne leur restait que le souvenir de leur gloire, de leur liberté et de leur puissance. Alexandre rjEtolien, Philéias de Gos, "qui florissaient sous les premiers Ptolémées, ont joui, chez les Grecs et lîhez les Latins, d'une grande estime que justifient les fragments de leurs poésies, où régnent en effet de la grâce et de la facilité. Lycophron de Chalcis est célèbre par l'obscurité de son style et de ses pensées; ce* •pendant sa Catsandre, qui a exercé la sagacité de tant d'érudits, et qui iient à la fois de l'épopée et du genre lyrique, est un ouvrage précieux pour tous les documents qu'il fournit à l'histoire et à la mythologie. Callimaque de Gyrène (1) est le plus célèbre de la pléiade poétique qui, sous le règne de Ptolémée Philadelphe, brilla d'un grand éclat à la cour d'Alexandrie. Disciple du grammairien Hermocrate, il fonda lui-même, dans la capitale de l'Egypte, une école où il eut pour auditeurs Ératoêthène, Apollonius de Rhodes, Aristophane de Byzance« Philostéphanus , et un de ses propres esclaves nommé Ister, auteur de divers ouvrages que saint Jérôme n'avait point dédaigné de traduire. Il ne nous est parvenu que des fragments des nombreuses productions de Callimaque : quelques hymnes, des épigrammes, les meilleurs de l'antiquité; le poëme d'Hécale, consacré à un épisode de la vie héroïque Se Thésée ; la traduction ou l'imitation que GatuUe a faite sur la chevelure de Bérénice , et l'Ibis, satire sanglante contre Apollonius de Rhodes, où l'auteur compare son rival à cet oiseau d'Egypte, qui se nourrit de serpents et de scorpions.
. Gette période abonde en. poètes épigrammatistes. La plupart des poètes qui occupent une place honorable, soit dans la pléiade poétique, soit dans la pléiade tragique, se sont aussi exercés -avec succès dans l'épigramme : nous citerons Callimaque, Alexandre l'^tolien, les deux Théoeritey Simmias^ Antogoras de Rhodes, etc. Les épigrammes de ces poètes, et de beaucoup d'autres dont il est inutile de rappeler ici les noms moins éclatants,, ont été recueillies dans les anthologies grecques.
Poésie dramatique, — Nous avons dit (2) que la tragédie ancienne
(1) Eleglam râcabit in manus eumere, cujus princeps babefur Cailimacfau», Quintiliaeus, I.X, chap. 1.
(2) Page 609.
était née des fêtes instituées en l'honneur de Bacchus, et que les choeurs, qui faisaient entendre des chants lyriques et qui exécutaient des danses sacrées, avaient, pendant longtemps, formé la plus grande partie des représentations théâtrales. La tragédie, ébauchée par les essais informes de Thespiê , agrandie et ennoblie par le mâle génie d* Eschyle, atteignit au plus haut degré de perfection dans les œuvres admirables de Sophocle et d'Euripide. Leurs productions furent regardées par les Athéniens comme des monuments de leur gloire nationale; elles furent transcrites et conservées avec le même soin que les archives de la république. Après ces grands poètes, qui eurent quelques imitateurs distingués jusqu'au siècle d'Alexandre le Grand, la tragédie fut dépouillée de son caractère primitif et déchut de son antique majesté. Cependant les rois d'Egypte' instituèrent, dans leur capitale , des concours poétiques en imitation de ceux qui avaient eu tant d'éclat â Athènes; mais ces combats furent renfermés dans l'enceinte de leur palais; ils n'eurent pour témoins et pour juges que des courtisans dont les éloges ne pouvaient point enflammer l'émulation des poètes , comme l'avait fait la présence d'ua peuple libre qui décerne les couronnes, aux applaudissements de toute la Grèce assemblée. Les grammairiens d'Alexandrie, obéissant au même esprit d'émulation qui avait inspiré les princes, voulurent former une pléiade tragique de leurs poètes, et ils l'opposèrent à celle des grands maîtres qui avalent illustré la scène tragique chez les Grecs. Ces poètes, que nous rie connaissons guère que par quelques fragments épars, sont Alexandre l'^tolien, Philiseui de Corpyre, Sosithée, Homère le jeune y Ananiiade, Sosiphane et Lycophron.
Les entraves imposées à la liberté politique chez les Grecs devaient embrasser les diverses parties de la littérature, et elles comprimèrent surtout le génie du poëte comique qui, dans ses œuvres, s'adressait à la multitude assemblée. Lorsque Athènes, après la désastreuse expédition . de Sicile, fîit tombée sous le joug des Lacédémoniens, les trente tyrand qui furent institués par Lysandre pour contenir la ville et détruire la démocratie s'empressèrent de ravir au théâtre sa liberté ; ils défendirenti par une loi, de produire qui que ce fût sur la scène et de livrer les ci-;toyens à la risée publique en les désignant par leurs noms. Le Pîutuê d'Aristophane fût le premier exemple de M moyenne comédie, moins hbre et moins hardie dans ses peintures et dans ses attaques contre les personnes que l'ancienne comédie. Bientôt après il fallut que les magistrats intervinssent ime seconde fois pour arrêter l'audace et la mahce des poètes. La comédie nouvelle cessa d'être une satire personnelle, pour
518 PRÉCIS DE l'histoire akcieisne.
devenir une peinture lidèle, mais réservée, de la vie privée, de ses écarts et de ses vices. Le chœur fut entièrement banni de cette demi^ro forme du drame comique. Les poètes, se voyant ainsi renfermés dans des limites plus étroites, suppléèrent, par une morale plus pure, par une observation plus une, par une étude plus approfondie du cœur humain , à cet intérêt de malignité, à cette exposition plus hardie qu'ils furent obligés de s'interdire, et qui avaient été la conséquence d'une plus grande licence dans le gouvernement et dans les mœurs. On doit regarder Euripide comme le précurseur de la comédie nouvelle. Mé" nandre { né à Athènes l'an 342 av. J.-C, mort Tan 292), disciple du philosophe Théophraste, en est le plus parfait modèle. Il avait composé quatre-vingts pièces de théâtre, que nous ne connaissons que par quelques fragments et par les imitations de Térence et de Plante. Les plus habiles critiques de l'antiquité lui assignent le premier rang parmi les poètes comiques de la Grèce. Après Ménandre viennent Philippe d'Athènes, Diphile de Sinope, Philémon de Soli en Cilicie, et Apollodort d'Athènes, La comédie , qui n'avait pu conserver son ancienne forme et la hberté de ses allures sous le gouvernement oligarchique des Grecs, devait se produire encore avec plus de peine sous la royauté absolue des rois de l'Orient. Aussi ne connaissons-nous que deux poë^s, Machon ds Sinope et Arislonyme, qui, dans la dernière moitié du m* siècle avant l'ère chrétienne, aient transporté ce genre de littérature à la cour d'Alexandrie. On cultiva de préférence le drame satirique, qui, originairement, présentait beaucoup d'analogie avec le genre comique. Mais les auteurs , en abandonnant le champ de la mythologie et en choisissant dans la vie commune les sujets<du drame satirique, lui imprimèrent Is caractère et même la licence de l'ancienne comédie»
Poésie épique. — Les poètes épiques qui ont fleuri après Alexandre ne doivent être considérés que cooune des imitateurs des grands poètes qui avaient illustré l'ancienne poésie nationale de la Grèce. Quoiqu'ils soient infériciurs à leurs modèles par le choix du sujet, pai^ la composition et par la style, ils méritent cependant des éloges pour avoir perpétué le génie et la pureté de la langue grecque, et pour avoir conservé beaucoup de traditions fabuleuses oa historiques que nous aurions ignorées sans leurs ouvrages. Apollonius de Rhodes, auteur de VExpédi-tiofi des Argonautes, tient le premier rang parmi ces poëtes^'Néà Alexandrie sous le règne de Ptolémée Philadelphe^ il excita la j^alousie de Callimaque, dont il avait été l'élève, par la gloire que lui attira la publication de son poème. Forcé de s'exiler d'Alexandrie , il se retira à
SES LBTtBES, SES SCIENCES, ETC., CBEZ LES GRECS. 519
Rhodes, où il ouvrit une école de littérature , et où ii se vit bientôt «itouré de nombreux disciples. Comblé d'honneurs et adopté par les Rbodiens^ il regarda leur cité comme sa patrie, et il prit, en souvenir d'une aussi généreuse hospitalité, le surnom qui le distingue encore aujourd'hui. Après la mort de Gallimaque, il revint à Alexandrie, où il succéda à Ëratosthène dans l'intendance de la bibliothèque des Ptolèmées. Il mourut dans un âge avancé , sous le règne de Ptolémée V Épiphane ( 186 avant J.-G. ). Ce prince, voulant éteindre le souvenir de l'inimitié de deux poètes qui avaient honoré TÉgypte par leur talent» ordonna que les cendres de Gallimaque et d'Apollonius fussent confondues dans le môme tombeau.
Le mérite du poème d'Apollonius consiste plutôt dans la pureté du ^3^ et l'harmonieuse beauté des Ivers que dans la hardiesse et l'originalité du plan. L'exposition du poète ne s'éloigne guère de la simplicité d'un récit historique. Nous devons remarquer, à la gloire d'Apollonius, que le plus grand poète de Rome a emprunté plusieurs traits heureux au poëme des Ai^onautes. Les amours de Médée et de Jason, les craintes jalouses et les remords de la fille du roi Aëtès, ont servi de modèle k Virgile dans l'admirable épisode du quatrième livre de l'Enéide. Les grammairiens mentionnent, mais à un rang inférieur, d'autres poètes qui, vers la même époque, avaient composé des épopées, Eupkarion de Chalcis, JRhianus de Biné en Crète, et Musée d'Éphèse. Ce dernier était auteur d'une Penéide et de quelques poèmes en l'honneur d'Eumène et d'Attale, rois de Pergame.
Poésie didactique. — Lorsque la littérature d'un peuple est en déca»-> dence, la poésie, comme on Ta fort judicieusement observé (i), s'indi* vidualise, et choisit des sujets qui lui sont entièrement étrangers^ L'astronomie, la médecine , l'histoire naturelle et d'autres sciences d'olh» servation se revêtent des formes de la poésie. On supplée, par des efforts qui étonnent l'esprit, à l'absence de l'imagination; on ne cherche ni h émouvoir ni à intéresser; on veut plutôt satisfeire la curiosité en lui offrant le tableau des phénomènes de la nature, ou des faits éinguhete rassemblés par une érudition ambitieuse. Aussi, la poésie didactique devait-elle être et fut-elle en effet fort cultivée par les Alexandrins. Ar^ ehestrate de Géia et Dicéarque deMessane, en Sicile, composèrent , l'un un poème sur la nourriture de l'honmie, le second une description en vers des différentes contrées de la Grèce. Le poëme ù!Araiu» de
(i) Schlegel, Histoire de la littérature ancienne et moderne.
Si20 PKfiCIS BB L*HISTOIU AKCODfirE.
Soli, en Cilieie, sur les phénomènes et l^pronoêtia , eut une grande célébrité dans l'antiquité; il fut traduit en vers latins par Cicéron et d'autres écrivains. Quintilien et surtout Ovide en font granc^ éloge, et notre savant astronome Delaml»re a dit d'Aratus qu'il nousavait transmis tout ce qu'on savait de son temps sur l'astronomie, ou, du moins, tout ce qui pouvait se mettre en vers. Nicandre de Golophon publia sur les remèdes contre les morsures dei hêtes venimeuses et contre les poisons en général, deux poèmes qui nous sont parvenus dans leur entier, et qui, malgré le jugement sévère de Plutarque (1), ne sont pas dénués d'intérêt ; ils sont au moins fort curieux partons les commentaires auxquels ils ont donné lieu sur la médecine des Anciens. Le temps n'a pas* laissé parvenir jusqu'à nous deux autres ouvrages du même auteur , les Géorgiques et les Métamorphoses, auxquels Virgile et Ovide ont faitite nombreux emprunts.
Poésie Imcolique. — La poésie bucolique a pris naissance dans cette période. On explique diversement son origine. Uû des éditeurs de Théocrite, nom(U Warton, a déployé, dans l'examen de cette question , beaucoup d'érudition et de critique. Il ne se dissimule pas toutes les difficultés qu'il y a à la résoudre, dans l'absence de monuments qui nous soient parvenus de l'antiquité. Les études profondes auxquelles il s'est livré sur les poètes anciens l'ont amené à croire que la poésie bucolique doit son origine à l'ancienne comédie, qu'elle en fut un des éléments , qu'elle fut une espèce de drame. A l'appui de son opinion, il présent* la forme et le caractère, parfois naïf et grossier, de la poésie pastorale, et leur analogie avec le dialogue et l'action de la comédie. L'opinion de Warton (2), malgré les faits et les raisonsspécieusessur lesquels ilcbercbe à l'établir, n'est pas cependant généralement admise. Au reste, quoi qu'on pense du système de Warton, qu'on l'adopte ou qu'on le recette , on doitremarquer que la Sicile a été véritablement le berceau de la poésie pastorale, et que les poètes, d'accord avec Diodore, en attribuent Finvention à Daphnis^ célèbre permi les bergers siciliens, et que l'on disait avoir reçu le jour de Mercure et d'une nymphe, au pied du mont Etna- Le premier et presque le seul poète bucolique de la Grèce est Théo^ orite, né à Syracuse vers le commencement du ni» siècle avant Jésus- Christ. Disciple d'Àsclépiade de Samos et de Philétas de Ck)s, il se par- Ci ) Platarqu6, sur la manière de lire let poifUt,
(il) Le critique GeolTroy, qui , de nos Jours , a joui d'une fprande célébrilé , a adopté l'opinion du critique anglais, mais il ne lui fait pas l'honneur de le nommer dans la préface de ta iraduetUm des Idyltet de Théoerite,
DES LETTRES» DES SCIENCES , ETC., CHEZ LES GRECS. 52i
tagea entre la cour de Ptolémée II Phlladelphe et celle d'Hiéron II, roi de Syracuse. Nous avonis de 'lui trente idylles ou petits tableaux, dont qaelque&-unes sont les chefs-d'œuvre du genre et des modèles de naïveté , de grâce et de naturel. Ces trente idylles n'appartiennent pas toutes à la poésie bucolique; peut-être ne sontrcUes pas toutes non plus l'ouvrage de Théocrite. Il est probable qu'elles sont un fragment considérable d'un recueil de poésies, fait par un grammairien d'Alexandrie, vraisemblablement par Artémidore. Comme les morceaux les plus saillants de ce recueil étaient de Théocrite, il n'est pas étonnant que soa nom soit le seul qui ait survécu, et qu'on lui ait attribué divers poëmeg qui passent pour être l'œuvre d'autres poètes. Outre les trente idylles, on a du même poète trois fragments de pièces diverses et vingt-troië épigrammes.
Byony né à Smyrne, contemporain de Théocrite, et Moschus deSy- racuse, disciple de Bion , s'exercèrent avec succès dans la poésie buco* lique où leur maître avait excellé. On ne trouve point, dans ce qui reste de leurs œuvres, ces mœurs naïves qui font le charme des idylles de Théocrite. Par le choit des détails, par la recherche aimable du style, elles se rapprochent plus du genre anacréontique que de la poésie pas^ torale. Écrivains en prose : critiques et grammairiens ff Alexandrie. — Les siècles qui suivirent la mort d'Alexandre furent surtout féconds en critiques, en grammairiens, en historiens, en géographes et en philosophes. L'érudition grammaticale avait été comme ignorée dans la pé^ riode précédente. Chez tous les peuples, le génie de l'homme s'est exercé dans les créations littéraires longtemps avant que la critique cherchât à marquer la route qu'il avait suivie, et que ses propres inspirations lui avaient révélée. Aussi, en Grèce, les investigations de la critique ne commencèrent qu'après l'époque la plus brillante de là littérature. L'é»* tude des grands auteurs donna naissance à une science nouvelle, à une science née de la culture des lettres, mais inconnue dans les temps où les productions de l'esprit avaient brillé du plus vif éclat. L'érudition et la critique formèrent une branche importante de la Httéràture. Là, comy dans les autres parties des lettres, les Grecs ont été les maîtres des Romains et des peuples modernes. Leurs travaux n'ont pas eu seulement pour résultat de conserver aux textes des grands écrivains toute leur pureté ; ils ont aussi contribué à éclaircir beaucoup de points obscurs, et à nous faire mieux connaître l'antiquité. Malheureusement le temps n'a pas plus épargné les œuvres des critiques que celles des au-
SÎ2 PRfiCiS DE l'histoire AnCIBlINI.
leurs (Miginaux; il ne nous est parvenu qu'une faible partie des innombrables productioitô de rérudition ancienne. Nous n# mentionnerons, dansée résumé, que les principaux critiques, et nous n'indiquerons que ceux de leurs ouvrages qui nous semblent les plus propres à fair© aK>récier, dans ce genre, les travaux de l'école d'Alexandrie.
Zénodote d'Èphèse y à qui Ptolémée Lagus confia l'inspection de la bibliothèque qu'il avait fondée à Alexandrie, étsdilit la première écola de grammaire qui ait été ouverte dans la capitale de l'Egypte. Il donna une édition d'Homère qui ne jouit pas d'une grande estime parmi les critiques. AriHofhane de Byzance, son disciple, s'occupa avec plus de succès des mêmes études. Les textes d'Homère, d'Hésiode, d'Alcée, de Pindare et du poëtexomique Aristophane, furent revus par lui et purgés des altérations qui les déparaient. On lui attribue l'invention des accents et de la ponctuation, et la première rédaction du canon des auteurs déclarés classiques dans chaque branche de la littérature. JriS" turque de Samothrace est le plus célèbre des critiques anciens. Il fut le précepteur des enfants de Ptolémée VI Philométor. A l'avènement au trône d'Egypte de Ptolémée VII, qui avait été son élève, il fut contraint de se réfugier dans Tile de Chypre pour échapper à ses persécutions tyranniques. Les commentaires d'Aristarque sur Homère, Archiloque, Eschyle, Sophocle, Aristophane, etsur plusieurs autres poètes, furent universellement estimés. Il est à regretter qu'il ne nous reste que de» jfragments des nombreux ouvrages de ce grand critique. Son école d« grammaire, un instant proscrite, puis rétablie par Ptolémée VII, se maintint pendant deux siècles, d'abord par les disciples qu'il avait formés, ensuite par les savants qui professaient les mêmes principes et qui s'honoraient du nom d'Aristarchéens. Aristarque eut un antagoniste dans Cratèsùe Malles, auquel ses travaux firent donner le surnom d'Homérique, et qui fonda une école à Pergame. Cratès, envoyé à Biome par Attale (167 avant J.-G. ), eut la gloire de faire connaître 1« premier la.littérature grecque aux Romains.
Tous les gramçiairiens que nous venons de mentionner étaient les admirateurs d'Homère. Un seul, Zoïle de Macédoine, s'attacha à affaiblir la gloire du plus grand .poète de Tantiquité. Il se rendit à Alexandrie pour y professer des doctrines littéraires qui furent peu goiîWfes de Ptolémée Philadelphe et des savants du musée. Dégoûté par ce froid accueil,, il-retournaen Grèce , et alla réciter ses diatribes à Olympie. Mais,» selon Suidas, les Grecs, indignés des violentes déclamations du critique insensé, le précipitèrent des roches Scyroniennes. Artémidore^Sosibius
de Sparte, CalUmaque, Paléphate d'Alexandrie et Heraclite, occupèrent un rang distingué dans Técole d'Alexandrie, soit comme grammairiens, soit comme antiquaires.
Histoire et historiens d'Jleœandre.-A.e& tefnps où ont paru de grand& conquérants ne sont pas toujours ceux où ont fleuri de grands historieiis. On croirait que les exploits d'Alexandre, que la conquête de FAsie par ces mêmes Grecsque les peuples de l'Orient avaient si souvent désolés de leurs invasions, auraient dû exciter renthousiasme d'écri-i' vains dignes d'une époque aussi mémorable. Cependant ni le siècle d'A-* lexandre, ni les temps qui l'ont suivi, n'ont produit aucun historien, à l'exception de Polybe, que l'on puisse comparer à Hérodote et à Thucydide. A une époque aussi féconde en grands événements, ee personnages célèbres, l'histoire dégénéra en une érudition stérile. Au lieu d'être la représentation animée de tout ce qui s'accomplissait de grand et d'extraordinaire dans les trois parties du monde, elle ne fut qu'une compilation minutieuse de faits obscurs, qui ne pouvait intéresser que les érudits et les critiques (i).
Les écrivains qui , dans cette période , se sont acquis le plus de réputation, sont Bérose (2), prêtre de Bélus à Babylone, Manéthon, sacrificateur et garde des ai^chives sacrées dans le temple d'Héliopolis en Egypte, Timeede Tauroménium, Z?wmdeSamos, Philochore , Phy^ larqne et Polybe de Mégalopolis. Les qualités de Timée comme historié» étaient ternies par un caractère envieux et inexorable, qui le portait à se déchaîner avec violence contre ses rivaux , et le rendait insjensible aux persécutions et aux catastrophes des personnages historiques. Duri* avait plus de savoir que de génie; Philochore fut plus antiquaire q\i'historien. Phylarque avait raconté l'expédition dePyiThus dans le Péloponèse avec des détails et une partialité qui lui attirèrent la désa|)probation de Polybe. Ce dernier fut un penseur profond, un homme d'état habile,, un. historien exact et consciencieux. Au reste, dans ce qui nous est pai^ nfâQu de son ouvrage, il est plus remarquable par l'exactitude de ses recherches et par la justesse de ses observations que par la forme du récit, la pureté et la vigueur du style.
Un défaut qui fut propre aux historiens d'Alexandre et de ses succès-
(i) Nous ne prétendons pas appliquer ce jugement sévère lUx écvi vains grecs qui « dans les derniers temps de la république romaine et dans les temps postérieurs, ont écrit, soit Phistoire de Itome, soit celle de la Grèce ou de TAsie.
^3) Jus Seàligera recueilli et publié à la suite de son ouvruge, Ih etnendalione (4111^ po9UM , les fragments de Bérose el de Manèlhon.
5i4 PRÉCIS BB L*HIST0IRB ÂNCIEHIYB.
seurs, c'est le ton déclamatoire qu'ils introduisirent dans le genre historique. L'histoire, dans cette période, ne fut point écrite avec cette simplicité attachante , avec cette mâle vigueur que Ton admire dans Hérodote, dans Xénophon et dans Thucydide. La recherche du merveilleux, un style emphatique se remarquaient dans Anaocimém de Lampsaque, dans le philosophe Callisthène, dans Onésicrite d'Èg^m, un des compagnons de la navigation de Néarque, dans Hiéronyme de Cardie , le témoin et l'historien des sanglants démêlés des capitaines d'Alexandre, dans Clitarqued'ÉoMe, philosophe de l'école cyrénaïque, et dans plusieurs autres historiens de la même époque.
Ptolémée, qui fonda en Egypte la dynastie des Lagides, Marsya$ de Pella, frèfe d'Antigone, et le savant Ératosthène, avaient composé, sur la vie, l'éducation et les conquêtes d'Alexandre, divers ouvrages qui ont été perdus comme tous ceux des auteurs que nous avons mentionnés. Il ne nous est non plus rien parvenu de l'histoire que Straban avait faite de ce prince , et dans laquelle il soumettait à une critique sévère tous ceux qui , avant lui , avaient raconté les actions du conquérant macédonien. Il est digne de remarque que nous n'avons conservé aucune histoire originale ou contemporaine d'Alexandre, et qu'aucun des monuments consacrés de son vivant à sa gloire n'a été respecté par le temps. Diodore de Sicile f Plutarque , Arrien, Quinte-Curce e\ Jmtin^ qui jouissent comme historiens d'une gloire méritée, mais qui ont écrit longtemps après le siècle d'Alexandre, sont aujourd'hui les ]^incipale9 sources pour son histoire. Ces écrivains, que Saintie-Croia^ apprécie avec beaucoup de savoir et*de raison dans son Examen critique des historiens d"" Alexandre, avaient pu consulter les mémoires du temps pour la composition de leurs ouvrages.
Science géographique et géographes, — L'expédition d'Alexandre, les guerres de ses successeurs, l'étahhssement de royaumes grecs en Asie et en Afrique, contribuèrent puissamment aux progrès de la science géographique. Ces événements eurent pour la géographie, chez les Grecs, le même résultat que les croisades pour les découvertes géographiques en Europe au jlii* et au xra» sièçje de l'ère chrétienne. Nous avons perdu beaucoup de travaux précieux des géographes de l'école d'Alexandrie; mais ces pertes sont moins irréparables ^que les lacunes que le temps et les Barbares ont faites dans l'histoire de l'antiquité.
Arrien nous a conservé la relation du voyage fait par Néarque des bouches de l'Indus à celles de l'Euphrate. Dicéarque de Sicile avait composé une vie de la Grèce, dont il reste deux fn^ments assez inté-
ressauts. Les travaux de Timoilhène, amiral de la flotte de Ptolémée II Philadelphe, les Indiques de Mégasthène, celles de Damaïcus et de JDenys, la relatioa du voyage de Patroclès dans rocéaii Indien, ne nous sont pas parvenus. Mais ces ménioires ont été utilement consultés par Ératosthéne ^ Sirabon , Joêèphe , Arrien et ÉHen , et ils n'ont pas été tout à fait sans fruit pour l'étude de la géographie ancienne. Ératosthène lui-môme, qui avait fait tant de travaux, ne nous est bien connu que par Texamen que Strabon a fait de ses ouvrages et de son système.
Philosophie. Écoles diverses pendant cette période, — Il n'y a peutêtre aucun philosophe , si l'on excepte Platcwi et Aristote , qui ait exercé sur son siècle et sur l'esprit humain eri général autant d'influence que Socrate : aucun n'a formé un aussi grand nombre de disciples illustres qui aient été à leur tour fondateurs d'écoles célèbres. Cependant Socrate n'a point fondé d'école proprement dite : en enseignant à ses élèves à penser d'après eux-mêmes, il provoqua un mouvement philosophique nouveau , qui s'étendit à toutes les sciences; mais il ne professa aucun systèine, soit de morale, soit de physique ou de cosmogonie, qui soit devenu le principe d'une école particulière. Les hommes qui se groupèrent en foule autour de ce philosophe difî'éraient par leur âge, leur tempérameiri; et leur caractère, et par le but qu'ils se proposaient. Ce n'étaient point des adeptes qui s'enthousiasmaient pour sa doctrine, car il n'en avait point qui lui fût propre , et il défendait qu'on lui donnât le litre de maître ; c'étaient des auditeurs qui aimaient son commerce , qui s'attachaient à sa parole éloquente et persuasive , ceux-ci pour devenir des citoyens utiles, ceux-là pour apprendre de lui l'art de captiver l'attention du peuple dans les assemblées, d'autres par amour pour la phi^ losophie. Ainsi, ce qui distingue l'école socratique de toutes celles qui forent fondées dans là suite, c'est qu'on n'y professa aucun système que les élèves eussent mission d'étendre et de propager. Cependant, les temps qui suivirent la mort de ce philosophe virent naître plusieurs écoles philosophiques qi#se maintinrent avec éclat pendant plus de trois siècles. Comme elles furent toutes fondées par ses disciples, moins celle des péripatéticiens , dont le fondateur était disciple de Platon, c'est à Socrate qu'on doit en attribuer l'origine. Nous allons exposer en peu de mots la fondation de ces écoles et les principes divers qui y étaient professés par les maîtres.
École de Vancienne Académie, — Platon est le plus illustre disciple de Socrate ; c'est aussi un des plus grands écrivains de la Grèce. La richesse de son imagination , la puissance de son génie , la rectitude de sa
536 pa£cis DB L*HisTonis ÀHCiEiinaE.
raison et la sagacité de son esprit lui ont jgermis de traiter d'une manièrt supérieure las questions les plus variées. 11 eût été grand poète, grand orateur, homme d'état profond aussi bien que grand philosophe. On peut le comparer aux écrivains qui , à dififérentes époques, ont le plus honoré les nations civilisées dans les temps anciens et modernes. Àucim ne posséda un génie plus élevé , plus universel que Platon. •
Le fondateur de l'ancienne Académie naquit à Athènes Tan 430 avant J.-C. Sa famille était riche et puissante ; elle tenait aux races de Codnis et de Solon. Platon cultiva avec beaucoup de soin les merveilleux talents qu'il avait reçus de la nature. A la mort de Socrate , il sortit d'Athènes et alla passer quelque temps à Mégare. Les divers voyages qu'il entreprit servirent à accroître ses connaissances, à agrandir son imagination, à enrichir son génie d'une foule d'observations curieuses et variées. Il visita l'école de Cyrène, passa plusieurs années en Egypte, parcourut la Phénicie et la Grande-Grèce, et fit trois voyages en Sicile sous les règnes de Denys l'Ancien et de.Denys le Jeune, qu'il s'efforça de gagner et de former à la vertu par l'ascendant de la philosophie.
Platon fonda son ^cole philosophique dans ï Académie, jardin situé dans les faubourgs d'Athènes , après son retour du premier voyage qu'il fit en Sicile. Là, étranger aux affaii'es publiques de sa patr%, seulement quelquefois distrait de ses études favorites par les tristes démêlés de la cour de Syracuse , il se livra tout entier à l'exposition de ses doctrines philosophiques, à l'enseignement de ses nombreux disciples et à la composition de ses ouvrages. Il se servit habilement de tous les systèmes antérieurs; mais, fidèle aux leçons de son maître, la morale fut pour lui le principe et le but unique de la philosophie. Considérant sa doctrin* du point de vue le plus élevé , ce n'est point l'homme isolé , mais l'hu^ mapité tout entière qu'il veut réformer et contenir par la constitution politique, par la religion , par les lettres et les arts, par la puissance de l'éducation publique et privée. Tous les ouvrages de Platon ont été conçus dans ce vaste et admirable système. Les seiBiments de l'âme la plus tendre, les richesses d'un style à la fois sublime et gracieux prêtent constamment un charme invincible aux productions de ce philosophe.
Speusippe, neveu et disciple de Platon, enseigna après sa mort (347 ans av. J.-C) la philosophie académique. Xénocratede Chalcédoine, Polémon d'Athènes, Craies et Crantor continuèrent à expliquer, sans l'étendre ou le modifier, le système de leur maître : avec eux se termine l'école de l'ancienne Académie (314 av. J.-C).
DES LETTRES, DES SCIElfCES, ETC., CHEZ LES GRECS. S27
École de Cyrêne.—Aristippe, qu*Aristote appelle un sophiste à causo de la mollesse de sa doctrine et du salaire qu'il recevait de ses élèves, était issu d'une famille riche de Cyrène, colonie des Myniens en Afrique. La réputation de Socrate l'attira à Athènes, où il suivit les leçons du philosophe jusqu'à sa mort. Malgré cette constante assiduité qui témoigne de son admiration et de son attachement pour Socrate, il ne paraît pas qu'Aristippe lui ait fait le sacrifice de son amour pour les plaisirs et les jouissances du luxe ; il conserva les mômes relations et la même manière de vivre qu'il avait déjà adoptées en Afrique, et qui étaient sévèrement interdites par les leçons et l'exemple de son maître. Parvenu à un âge avancé, il retourna à Cyrène, où il fonda une école. Ses adversaires lui ont contesté l'honneur d'avoir été le chef d'une secte philosophique, et ils s'autorisent, pour le lui refuser, de cette circonstance qu'il n'est resté de lui aucun écrit, et qu'il n'a jamais disserté en public sur la destinée de la vie humaine. Au reste, il y a quelque incertitude et sur l'époque où la philosophie cyrénaïque a été réduite en système, et sur 1 -ordre chronologique dans lequel elle a été enseignée par les successeurs d'Aristippe. Arété^ sa fille, Aristippe le Jeune, surnommé Métrodidacle ^ parce qu'il fut élevé par sa mère, Théodore l'Athée, Aniipater^ Hégésias, Évhémère le Messénien et Annicéris adoptèrent cette -philosophie , et lui firent subir quelques modifications , dans le cours de leurs leçons et de leurs études. Ces philosophes ne reconnaissaient que la morale pour objet de la philosophie; ils dédaignaient l'étude de la physique, comme étant au-dessus de la portée de l'homme, et celle dès mathématiques, comme étrangère aux notions du bien et du mal. Pour eux le bien était le plaisir, et le mal, la peine; mais ni . Vun ni l'autre ne devaient dominer l'âme. Les plaisirs de l'esprit et de l'âme étaient préférables aux plaisirs corporels, qu'ils considéraient cependant comme un bien. On voit, par ces principes généraux, que la philosophie cyrénaïque avait destapports intimes avec celle de Socrate : en se modifiant, ou plutôt en dégénérant, elle se rapprocha de celle d'Épicùre. "*
École de Mégare. — kprbs la mortwde Socrate, ses disciples, craignant la persécution, abandonnèrent précipitamment Athènes, et se retirèrent dans les villes voisines. Euclide , qui habitait Mégare, y donna asile à un grand nombre de ces fugitifs. Il continua à s'occuper avec Gux de l'étude de la philosophie, et il fut ainsi le fondateur de VécoU de Mégare, Quoique Euclide eût été un disciple passionné de Socrate, ii avait néanmoins beaucoup étudié la philosophie éléatique, et il y
028 PRÉCIS DE l'HISTOAB AKOEimB.
avait puisé quelques opinions et une méthode que son maitre lui reprocha, comme dignes plutôt d'un sophiste que d'un philosophe. Les anciens ont confondu les deux écoles d'Élée et de Mégare, à cause de l'analogie de leurs doctrines. Cependant Euclide ajouta aux opinions éléatiques la conscience socratique du bien et du mal et des lois de la pensée scientiûque. Il faisait servir les doctrines logiques à la négation. Ses successeurs en abusèrent pour attaquer, par des arguments souvent captieux, les systèmes ccmtraires à leurs opinions. Les philosophes les plus connus de l'école de Mégare sont Eubulide de Milet , l'antagoniste d'Aristote; Mexinus d'Élide, qui combattit le stoïcien Zenon; Diadore, surnommé Cronus, qui s'est rendu célèbre dans l'histoire de la philosophie, en cherchant à prouver qu'il n'y a de possible que ce qui est nécessaire; StUpou^ qui eut pour disciple Zenon, fondateur de récol« stoïcienne. Phédon , d'Élée , et Ménédène ont fondé les deux écoles à*Élée et d! Erythrée, qui doivent être considérées comme deux branchée de l'école de Mégare.
École dei péripatéliciens, — Ariêtoie est le fondateur de Y école det péripatétidens ou du lycée ^ 555 avant J.-C. Il était né à Stagire, villt de Macédoine, 584 avant J.-C. Après avoir été disciple de Platon, il fut précepteur d'Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine. A la mort de Platon, Aristote se rendit avec Xénocrate auprès du philosophe Hermias, qui était en mêm^ temps tyran des villes d'Assos et d'Atamée. Il commença à enseigner la philosophie à Athènes, vers l'époque où son royal élève préludait, pat la réduction de la Grèce, à la conquête d« l'Asie. Dans la suite, accusé d'athéisme par les Athéniens, ilse retira à Chalcis en Eubée, où il mourut l'an 522 avant J.-C.
Le nom d'Aristote n'est pas moins universellement célèbre que celui de Platon. Ces deux philosophes , si différents l'un de l'autre , ont exercé une influence immense sur la marche de l'esprit humain. « Platon, dit Schlegel (1), nous offre la plus riche et la plus admirable variété, ainsi que des modèles et des exemples de toute espèce dans les diverses parties de la philosophie qu'il traite comme un art. Aristote, par sa méthode essentiellement critique, doit être considéré comme le fondateur de l'enseignement systématique; il traite la philosophie comme une science dans le sens le plus étendu du mot, embrassant en outre dans ses écrits les sciences naturelles, l'histoire et la politique, et coordonnant en un vaste système toutes les connaissances des Grecs. » La méthode de Pla-
(1) Uistoire de la Htléraiure ancienne et moderne, par Scbicgel , chap. U.
ton est ordinairement la synthèse; Aristote, essentiellement observateur de la nature, procède toujours par voie analytique. Le style du premier réunit toutes les qualités qui font Técrivain accompli ; celui d' Aristote est sec, rude, presque barbare et souvent obscur à force de brièveté et de précision. Mais aucun philosophe n'a été aussi savant qu' Aristote; aucun n*a été doué d'une sagacité aussi perçante, d'une raison aussi sûre.
• Les ouvrages d' Aristote ne sont pas seulement purement philosophicïues : ils embrassent toutes les sciences que cultivaient les anciens. Il a tracé d'une main ferme les règles imposées au génie dans les ouvrages d'imagination et de goût. Le premier des philosophes grecs, il a traité de la métaphysique, de la physiologie et de l'histoire naturelle. Il fut sans cesse occupé de l'observation des phénomènes de la nature et de ïexamen de toutes les opinions philosophiques qui avaient été émises avant lui. Sa critique était sévère , et elle s'exerça souvent contre la doctrine de son maître Platon.
Avant de mourir, Aristote, sur les instances de ses disciples, leur désigna celui qu'il croyait le plus digne de tenir l'école après lui ; il fit choix de Tyrtame d'Érésos, surnommé Théopkrasie, à cause de la beauté de son langage. L'"école des péripatéticiens, sous ce nouveau maître et sous ses successeurs; se rapprocha de plus en plus, par la forme, de l'école des rhéteurs. Les connaissances de Théophraste étaient très-variées; il étendit encore le domaine philosophique que lui avait légué Aristote, en écrivant une histoire des pierres et des métaux et un traité sur les lois. Son livre des Caractères, résultat de son expérience, nous montre comment il comprenait et enseignait la morale, au reste moins élevée et moins dégagée d'intérêts extérieurs chez Théophraste que chez Platon. Aristoxène, qui comparait l'àme à l'harmonie dans la musique, et qui voulait qu'elle ne fût que le rapport qui existe dans la forme des différentes parties du corps, de même que l'harmonie musicale est produite par le rapport différent des tons entre eux ; Dicéflrque^ qui professa la môme doctrine, et Siralon de Lampsaque, Bumommé le physicien, s'éloignèrent de l'opinion d'Aristote, en niant l'immortalité de l'àme, en confondant Dieu avec la^iature, et en refuîsant à celle-ci le sentiment et la sensation. Sous les successeurs de Straton, Lycon, Jristonde Céos et Critolaûs, la philosophie péripatéticienne dégénéra encore; ils s'attachèrent uniquement à l'enseignement de là morale, mais plutôt en rhéteurs qu'en philosophes. - Ècoîe du scepticisme. '-'A côté des grandes écoles socratiques qui
$30 PfttClS UC LHKTfHU ARCOUdlB.
avaient pour but la recherche de la Térité et la perfection morale de nionaie, il se forma d'autres écoles, que Ton pourrait dire antiphâo* sophiques, qui s^efforçaient de le plonger dans TaMme d'un doute in* fini, et qui lui prédiaient qu'il n'existait de bonlieur que dans la joui&rnsœ exclusive des biens corporels. Pyrrhon fut le dief de la première fàe ces écoles , Épieure de la seccmde.
Pyrrhoii, Éléen de naissance, étudia d'abord la peinture : s*étanî ensuite attaché au philosophe Anaxarque , il raccompagna dans l'Inde, « où il eut occasion de s'entretenir avec les gymnosopfaistes et les mages. Après avoir été témoin des amquètes et des hauts Mis d'Alexandre, il revint en Grèce, se livra tout entier à la vie philosophique et s'établit à Élis. Diogène Laêrce raconte que les Athéniens lui accordèrent le droit de cité , pour avoir donné la mort à Gotys , roi de Thrace. Mais Bayle et Ménage ont réfuté le biographe grec, qui paraît avoir attribué au chef de l'école du scepticisme une action coupable que l'on doit mettre sur le compte de Python, disciple de l'académie. Pyrrhon vécut modestement avec sa sœur, qui exerçait le métier de sage-femme, et partagea avec elle les soins les plus bas et les plus minutieux de la vie domestique.
Pyrrhon enseignait qu'on ne pouvait rien affirmer d*une chose; il employait une dialectique serrée et puissante à démontrer l'incertitBde de toutes les connaissances de l'homme; il soutenait que rien n'est en soi honnête ou honteux , juste ou injuste; qu'aucune chose n'est ce qu'elle parait ; que les hommes, dans leurs actions, n'obéissent pointa un sentiment intérieur de justice ou de moralité , qu'ils sont esdates des institutions et des coutumes. Il niait l'existence des passions, et, en même temps , il prescrivait de les satis&ire dans la pratique de la vie. Pour lui le bonheur et la vertu étaient ui^ même chose. Sa manière de vivre était, sur tous les points, d'acccnti avec ses opinions : comme il ne donnait aucune créance aux sens , il ne se détournait devant «h cun obstacle, il ne cherchait à éviter quoi que ce fût, et il s'exposidt à tout ce qui se rencontrait sur son chemin. Ses disci]^ étaient obligés de le suivre pour le préserver de toutes sortes d'accidents. 11 y a, vraisemblablement, beaucoup d'exagération dans ce que raconte Diogène Laerce sur l'incroyé&le indifférence de Pyrrhon ; le même auteur dte Ia témoignage d'un adepte du scepticisme, qui assurait que Pyrrhon, malgré son système de doute universel , ne laissait pas que d'agir avec prudence dans les actes ordinaires de la vie (1),
(1) mogéiie Utrce, «iè de Pfrrkon , $ i.
DES LETTRES, 2Mi8 SCUllCBS, £TC^ CBU LES GRECS. 531
..L*éG0le sc^que de Pyrrhon ne fit faire aucua pas à k philosophie; elle eut peu de durée, et elle ne fut suivie que par un petit nomhre de disciptes. £Ue trouva quelques partis^ans à Alexandrie, où eUe fut de nouveau professé^ par uEnésidéme de Crète , dans le dernier siècle avant l'ère chrétienne.
École d'Épicure. — Épicure vit probablement le jour à Gargette, bourg de FAttique, 341 ans avant J.-Q. Son père, N^lès, enseignait la grammaire* Épicure se livra de bonne heure aux études philoso- {tiques, et s'attacha souvent aux ouvrages de Démocrite. U enseigna la philosoï^ie d'abord à Mitylène, ensuite à Lampsaque ; mais €e ne fut qu'à Athènes qu'il fonda son école^ Il réunissait ses amis dans une «maison et un jardin agréables, pour discourir avec eux sur des sujets de philosophie. Il inspira tant de vénéraUon à ses disciples, qu'après sa mort ils lui érigèrent une statue et lui rendirent les honneurs divins. Quoiqu'il fût peu instruit, il composa un grand nombre d'ouvrages, trois cents livres, dit-on, plus que n'en avait mis au jour le savant et l'inDatigabie Aristote. IL ne nous est parvenu que des extraits, qu'Épicure faisait lui-même pour ses disciples, et qui nous ont été conservés, par fragments, dans l'ouvrage deDiogèue Laêrce.
Épicure définissait la philosophie, une activité qui procure, par des idées et des preuves, une vie heureuse. U dédaignait la science, parce qu'elle ne pouvait contribuer en rien au bonheur. Dans la philosophie, il ne s'occupait que de la morale^ qui seule conduit l'homme au bonheur; il n'étudiait la physique que pour s'affranchir des vaines terreurs de la superstition et de. l'ignorance. La volupté était donc le souverain bien pour Épicure. U conseillait cependant àses disciples de la fuir, lorsqu'elle devait, dans la suite, leur causer des peines, et qu'il fallait quelquefois passer par la douleur pour arriver à un plaisir durable. La mort étant l'affranchissement de toute peine , le sage ne doit pas la qraindre ; il ne doit pas non plus la désirer, puisque la vie est un bien. Épicureeu^pruntaà Démocrite le fameux système des atomes que Lucrèce reproduisit, pour les Romains, dans son poëme de la Nature des choses.
Les dieux d'Ëpicure , s'il est vrai qu'il en ait admis dans im système dont les parties étaient si incohérentes, avaient la forme humaine, mais sans corps solide. Étrangers aux affaires des hommes, ils goûtaient^ dans un étemel repos, une félicité qui ne pouvait ni s'amoindrir ni s'accroître. L'âme humaine était toute matérielle et mourait avec le coirps ; elle n'en était distincte que parce qu'elle était composée d'une substance plus subtile et plus délicate.
552 PEÉaS DB l'histoire ATfCIENNB.
La doctrine d'Épicure ne reçut pas après sa mort un plus grand développement scientifique qu'elle n'en avait eu du vivant de son fondateur ;^ mais elle eut beaucoup de partisans en Grèce et en Italie. Si Ton comparait les différentes écoles de philosophie sous le rapport de leur application, on trouverait qu'il n'y en eut point de plus généralement répandue que celle d'Épicure.
École de Zenon ou des êtoîciens. — Zenon , né à Citium, en Chypre, d'une famille grecque, est le fondateur de l'école des stoïciens. La date de sa naissance et celle de sa mort sont incertaines; on sait qu'il a été contemporain d'Antigone Gonatas, roi de Macédoine, et qu'il vécut ainsi dans le troisième siècle avant J.-C. D'abord destiné au commerce par son père , la perte de sa fortune le rejeta dans l'étude de la ' philosophie. Il fréquenta les écoles de Cratès et de Stilpon, mais il ne fut satisfait ni des principes de l'école cynique , ni de ceux de l'école mégarique. La philosophie des académiciens répondit mieux aux besoins de son esprit et de son àme. Après avoir longtemps hésité entre divers systèmes philosophiques, il fut amené à. fonder lui-môme une nouvelle école, qui, par la doctrine, avait au fond beaucoup d« ressemblance avec les autres éccrfes, mais qui en différait par la forme, et surtout par les mœurs et le caractère qu'elle imprimait à ses adeptes.
Zenon tint son école dans la galerie peinte (Hoixati mrok) qui était autrefois le rendez-vous des poètes , et où était représentée la victoire que les Athéniens avaient remportée sur les. Perses dans les plaines de Maratjion. Ses disciples reçurent, du lieu où le philosophe faisait ses leçons, le nom de stoïciens ou d'élèves du portique. Leur nombre parait avoir été d'abord peu considérable. Les citoyens pauvres aimaient surtout une philosophie qui ne séparait pas le bonheur de la pratique de la vertu, et qui raffermissait le cœur de l'homme contre les rigueurs de la fortune. Cependant Zenon compta aussi des disciples illustres; le roi de Macédoine , Antigone Gonatas, qui régnait en outre sur la plus grande partie de la Grèce, suivit ses leçons et s'attacha à sa doctrine. Zenon dirigea pendant près de cinquante ans l'école des stoïciens. L'austérité de ses mœurs et l'aménité de son caractère lui concilièrent l'estime et l'attachement des citoyens d'Athènes. Il mérita qu'après sa mort on inscrivit sur son tombeau que ea vie avait en tout ressemblé à sa philosophie.
L'école des stoïciens se divisa peu de temps après son origine. Jthé^ nodore, JrUton de Chios et Hérillus de Carthage condamnèrent quel-
ques principes de leur maître , et entrèrent dans des voies différentes. Le véritable successeur de Zenon fut Cléantke d'Assos en Troade , qui vécut à. Athènes dans une extrême pauvreté ; occupé, pendant le jour, de ses méditations philosophiques, il employait une pailie des nuits à arroser les jardins publics. Ses ouvrages, comme ceux de Zenon, ont été perdus ; mais Cicéron les cite avec de grands éloges. Chrysippe de Soli, en Gilicie, fut le plus fécond et le plus spirituel des stoïciens. Aussi disait-on généralement dans Tantiquité que sans Chrysippe il n*y aurait pas eu de portique.
La philosophie stoïcienne , bien différente de la philosophie contemplative de quelques chefs de secte , interdisait au sage la vie silencieuse et solitaire qui lui était recommandée par Aristote et d'autres philosophes ; elle lui prescrivait de se vouer à une constante activité. Dans le système de Zenon , la science était intimement unie à la vertu. Leur identité apparaissait dans la division que les stoïciens faisaient de la vertu en vertu physique , morale et logique. Cette division comprenait les trois parties de la philosophie : la physique, l'éthique et la logique. La logique n'était en quelque sorte qu'un instrument pour les autres parties de la philosophie, quoiqu'elle embrassât les questions les plus graves et les plus difficiles de la métaphysique. La physique était regardée par quelques stoïciens comme la science philosophique la plus sublime : la morale lui était subordonnée de même que la chair obéit à Fàme. Mais Chrysippe s'éloigna de cette doctrine; il donna le premier rang à la morale, en prétendant que la physique devait avoir pour but d'aider à la recherche du bien et du mal, et il fit prévaloir cette opinion dans le portique. On y étudia les devoirs de l'homme sous un point de vue purement pratique , et la philosophie fut réduite en une série de conseils pour la conduite de l'homme en particulier, au lieu de s'élever, par la méditation, jusqu'à la cause première de nos devoirs et de les rattacher aux lois générales qui régissent l'humanité.
La vertu morale des stoïciens comprenait : 1» la rationalité ou la connaissance du bien et du mal, ainsi que des choses indifférentes; 2« la tempérance qui règle les appétits sensibles de l'homme ; 3* la force qui lui apprend à savoir souffrir et à supporter ce qui est inévitable ; Â^ la justice qui l'éclairé sur ses rapports avec les autres hommes et avec les dieux. Les stoïciens soutenaient , contre l'opinion de Platon, que nous ne pouvons nous rendre coupables d'aucun tort envers nousmêmes. Ils laissaient au sage la faculté de prendre le parti qu'il jugeait le plus convenable, et, par conséquent, la liberté d'agir trop à son gré^
;$54 * PRÉCIS DS L*H»TOIini ATVCIBimE.
dans un grand nombre de circonstances. Les stoïciens ont fait l'apologie du suicide. Cette opinion , feYoraMement accueillie à Rome dans les derniers temps de la république, devint en quelque sorte la seule religion des Romains de Fempire. Les chefs de Técole stoïcienne , tels que Zenon et Cléanthe , avaient mis les premiers en pratique cette doctrine fatale , que l'on ne manque jamais d'invoquer dans les siècles d'impiété, de corruption et de décadence.
Des sciences; Mathématiques et Asîronûmie» — Les mathématiques, pendant cette période, devaient faire de grands progrès, puisqu^eîîes commencèrent à prendre rang parmi les sciences, et à être étudiées dans presque toutes les écoles de philosophie. Platon avait fait en quelque sorte des mathématiques, et surtout de la géométrie, la base de son enseignement : on connaît Vinscription célèbre par laquelle il défendait Feutrée de son auditoire à ceux qui ignoraient la géométrie. L'invention de l'analyse, la découverte des sections coniques et Tapplication des nouvelles méthodes furent les résultats importants des études de Platon et de ses disciples. Cependant les mathématiques mixtes ne firent pas , dans la Grèce , les mêmes progrès que la géométrie. Les véritables principes des sciences physico-mathématiques échappèrent aux philosophes de l'académie, plus occupés d'abstractions que de l'observation de la nature. Ce ne fut qu'en Egypte, sous les Ptolémées, que les sciences mathématiques et astronomiques prirent un grand essor, et que le génie de quelques hommes leur fit franchir les étroites Hmites où elles avaient été jusqu'alors comme enchaînées.
La révolution opérée dans l'étude des mathématiques (ut surtout l'œuvre dUEudide, disciple de l'académie, que Ptolémée Lagns appela à Alexandrie et à sa cour. On connaît si peu Forigine d'Euclide et l'histoire de sa vie, que les scolastiques du moyen âge Font souvent confondu avec le philosophe du même nom qui a fondé la secte de Mégare. On ne cite de lui qu'une réponse qu'il fit à Ptolémée, et qui prouve à la fois la finesse de son esprit et Findépendance de son caractère. Ce prince , au reste grand admirateur du savoir d'Euclide et son disciple, lui demanda s'il n'y avait pas de voie plus facile et plus courte que Fordinaîpa pour apprendre la géométrie : « Non , répondit Euclide , il ny a pas ëe chemin royal pour les mulhém>atiques, »
L'ouvrage d'Euchde intitulé les Éléments {'^'coix^) a fait surtout sa célébrité. XJn savant distingué du dernier siêde, à qui fa science dcàt une histoire des mathématiques fort estimée, Montocla, a faitressorlar fa profonde conception qui a présidé à Fencliaînenient de toutes te
BES LBXTRBS, lOS SGIXNCES, ETC., CHEZ LES GEECS. 535
parties, à la rigoeur des démonstrations renfermées dans les Éléments d'Euclide. Il a même émis l'opinion qu'ils pouvaient être encore, malgré les travaux des géomètres modernes, un excellent ouvrage d'étude. Le livre d'Ëuclide, à qui on attribue aussi des données et des phénomène$^ a été commenté dans l'antiquité par Proclus et Thion, deux mathém»<ticiotts renommés de la période suivante. Dans les icmps modernes, il a été l'objet des méditations de tous les savants qui ont laissé un nom illustre dans l'histoire des mathématiques.
Le nom à'Archimède de Syracuse n'est pas moins célèbre que cdoi d'Ëuclide; parent du roi Hiéron, Archimède sacrifia à son amour pour la science tous les avantages qu'une telle alliance auraient offerts à son ambition. Il s'occupa surtout de la géométrie et de la mécanique^ où il fit d'importantes découvertes, et de la statique, dont il est le créateur. Archimède, qui, pendant la guerre des Romains en Sicile, opposa à leurs efforts une résistance longtemps invincible, et qui retarda ainsi la chute de sa patrie, n'estimait cependant que la théorie ; il £gûsait si peu de cas desapplicati<ms, qu'il a dédaigné de décrire, et qu'il aaioysi laissé perdre une foule de procédés ingénieux, qui , s'ils nous étaient parvenus, feraient mieux comprendre toute la puissance de son génie. Archimède avait composé un assez grand nombre d'ouvrages; noits possédons le» plus importants. Il à MX divers traités sur la mesure du cercle, sur la sphère et le cylindre , dont il voulut que les figures fussoat gravées sur son tombeau; on lui doit d'autres ouvrages de mécanique y de statique et i hydrostatique, et plusieurs inventions merveilleuses» si toutefois les effets n'en ont pas été exagérés par l'ignorance et Taveugle admiration de ses contemporains. Archimède , pendant le sac de ' Syracuse, tomba sous les coups d'un soldat romain qui ne lé connaissait pas, et à qui, dans ses préoccupations habituelles, il avait refusé de répondre. Marcellus donna des larmes à sa mort, et lui fit élever uu tombeau qui lut bientôt oublié des Siciliens, pendant la tyranniquo administration de Rome, et que Cicéron, cent trente-neuf ans après» retrouva au milieu des ronces et des épines qui le dérobaient à tous les r^ards.
Ératosthéne, que Ptolémée III Évergète préposa à la garde de la bibliothèque d'Alexandrie , se recommandait par l'universalité de ses connaissances. Ses travaux en géométrie et en astronomie eurent une grande célébrité. Il n'en reste que quelques fragments, qui ont été publiés à la suite du poëme d'Aratus. Ce fut par ses conseils que Ptolémée III fît construire et placer dans le portique d'Alexandrie des ar-
553 PRÉaS DE l'histoire ANGIEimE.
milles (i) pour l'observation des astres. Frappé des graves erreui's où étaient tombés les mathématiciens dans la mesure de la terre, il essaya de déterminer sa circonférence. Quoiqu'il ne soit pas arrivé à un Résultat exact, il s'acquit une gloire méritée par la profondeur et la sagacité de ses observations. Les anciens ont donné le surnom de grand géo-^ mètre à Jpoîlonim de Perge en Pampbylie. Formé à l'école des successeurs d'Euclide, il se livra tout entière l'étude de la géométrie. Il publia un grand nombre d'ouvrages, doiU la plupart ont été perdus. Son traité des Sections coniques est celui qui donne la plus haute idée de son esprit. Les S«, 6« et ?• livres de ce traité, qui sont les phis importants , sont restés inconnus pendant plusieurs siècles. Ils ont été retrouvés en Orient par le savant Golius, traduits en latin et commentés par Borelli en 1661. Le 8* livre manquait à l'édition arabe, et il est probable qu'il est perdu pour jamais. Plusieurs géomètres des derniers siècles et de divers pays se sont appliqués à recomposer ceux des ouvrages d'Apollonius qui ne nous sont parvenus que par fragments. Leurs essais, plus ou moins heureux, sont un éclatant hommage rendu au génie du grand géomètre.
Les travaux de ces mathématiciens avaient laissé fort incomplète la science de l'astronomie. Ils avaient adopté les faux systèmes qui étaient accrédités avant eux; leurs calculs étaient erronés, et leurs observations manquaient d'une base solide. Malgré tout ce qu'on a dit des observations astronomiques des Chaldéens et des autres peuples de l'O-. rient, on doit reconnaître avec le savant Delambre (2) que la véritable astronomie n'exista point avant Hipparque, et qu'il «n est réellement le fondateur. Ses observations sont en plus grand nombre et approchent plus de la vérité que celles de ses prédécesseurs. C'est Hipparque qui a fondé la théorie du soleil; c'est lui qui , parmi les Anciens, a le mieux compris le système lunaire , et quoique dans ses évaluations il ait commis quelques erreurs, on ne peut que le louer de ses découvertes et qu'être étonné des immenses résultats qu'il a obtenus avec des instruments aussi imparfaits que ceux qui étaient à sa disposition. Le planisphère, qui consiste à représenter sur un plan la surface étoilée, est une de ses inventions les plus ingénieuses. Le premier il eut l'heureuse idée de déterminer la position des divers lieux du globe par des cercles menés perpendiculairement du pôle sur l'équateur, c'est-à-dire de faire
(1) Assemblage de divers cercles qui représentaient la sphère céleste.
(2) Hittoire de l'astronomie ancienne. Paris, 1817, 2 yoI. in-4.
BBS LETTRES y DES SCIEKCES, ETC., CHEZ LES GRECS. 557
usage des longitudes et des latitudes. Hipparque avait reçu le jour à Nicée, ville de Bithyûie. Il séjourna successivement à Nicée , à Rhodes, et surtout à Alexandrie. Nous savons par l'énoncé de ses observations qu'il fleurit de l'an 160 à l'an 125 avant Jésus-Christ.
Après les savaiits qui , dans cette période , ont brillé au premier rang chez les Grecs et les Alexandrins , il en est d'autres qui suivirent avec honneur la même carrière, et dont les travaux méritent d'être appréciés , même à côté de ceux des grands maîtres des sciences mathématiques et astronomiques. Nous citerons Ckmon de Samos , qui fit une ' nouvelle constellation de la chevelure de Bérénice, fille de Ptolémée Philadelphe; Dosithé^ de Colone, ami d'Archimède; Géminus de Rhodes; Étésibius d'Alexandrie, astronome et mécanicien, qui inventa les pompes ; Héron, son disciple, renommé par l'invention de ses clepsydres j de ses OAitomates et de ses machines à vent; Philon de Byzance, tacticien distingué, auteur d'un traité des batistes et des cata- ^îtes; Possidonius de Rhodes, dont Gicéron fait de grands éloges dans ses ouvrages philosophiques; Sosigène, qui réforma le calendrier romain sous Jules César, et Dionysodore, qui passait, au rapport de Phne (1), pour être descendu jusqu'au centre de la terre.
Histoire naturelle; Médecine, — Aristote est le premier écrivain grec qui ait considéré l'histœre naturelle comme une science. Les libérantes vraiment royales d'Alexandre lui permirent de rassembler un grand nombre de matériaux précieux avec lesquels il composa son Histoire naturelle des animaux , dont il ne nous reste que dix livres. Un de ses disciples les plus illustres, Théophraste , s'occupa de minéralogie et de botanique. Il <îomposa un grand nombre d'ouvrages sur Vhistoire des plantes, sur lej pierres , les odeurs , les vents , les phénomènes météorologiques, etc. Nous avons la plus grande partie de ces traités et des fragments plus ou moins considérables d'autres ouvrages qui avaient aussi pour objet diverses parties de l'histoire naturelle. Les Ptolémées ne furent pas moins empressés qu'Alexandi^e à encourager les progrès de la science; mais leurs libéralités n'obtinrent pas des résultats aussi heureux. Les collections qu'ils réunirent à grands frais dans les trois règnes , ne servirent pas à produire un seul ouvrage remarquable en histoire naturelle ; car on ne peut regarder comme des
(0 Piin., Bitt, naiwr., lib. II, cap. 112.
958 PRÉCIS m L*HISTOHIE ANCIEnini.
livres d'tmé éroditioB sérieuse ni les traités (^ un M^an^^uê cber^ ft expliquer Tarf de la divination d'après le battement du poul» cuUê taches du corps humain, ni cette autre compilation indigeste où un Aniigone de Caryste avait entassé les choses merveilleuses de Vftmverm. On sait qn*il y avait en Grèce trois établissements de nature inverse où la médecine s'enseignait et se pratiquait à la fois ; c'étaient les A^ cf épions ou Temples d' Escalope, les Écoles de philosophie et les €^ffmnases. Les asclépions se multiplièrent dans la Grèce et en Asie Minewe. n n'en est point de plus célèbre que celui de Cos, qui a produit ffip|K>crate. L'histoire médicale présente une grande laennç d^mis le prinee de la médecine jusqu'à l'école d'Alexandrie. Il parut dans cet int^vaBe un médecin d'un grand mérite, que les anciens nomment un seeond Hippocrate, Dioùlêsàe Caryste; mais on ne sait pas d'une manière précise le temps où il a fleuri. Il écrivit sur Fanatomie, dont on ned'était guère occupé avant lui que dans les éooles de €lrot<»)e et d'Agih' gente : encore les observations que Ton y avait faites n'étaientelteB ds^ puyées que sur la dissection des animaux. Proxe^ora»^ Aptfttamuê et Pioxippe ûe Cos apparaissent ensuite; ce dernier avut composé un livre sur la médecine, et deux livres sur les pronostics. Nous ne eonnaissons ces ouvrages que par leurs titres , qui nous été e^rnservés par Suidas. Ce ne fut que sous les premi^is Ptdémées ^ la médecine bqn pocratique reçut une impulsion nouvelle par les travaux d^Mérapkiie da Cos, et d*Érasistrate d'Iuiis, ville de l'tle de Céos. Api?cs avoir agzanâi leurs connaissances dans la riche bibliothèque d'Alexandrie, ils forent forcés d'abandonner l'Egypte et de se réfij^er dans l'Asie Mineure» où ili^ fondèrent deux éec^sde médecine rivales, mais égakm^t céiâocs. Les nombreux écrits qu'ils avaient covnposés, et qui sont m^ationnés dans Crdlien, ont été perdus. On peut juger, par quelques firagmente, qu'llérophile s'était attaché à suivre et à dév^pper la doctiine dliippocrate , et qu'Érasistrate n'y était pas seulement (^xposé dans la par tique, mais qu'il la combattait encore dans ses écrits» Héro^^hile fit Dura un pas immense à Tanatomie, en s'éclairantdes lumières qne dndift* sections fréquentes de corps humains devaient lb«niir à robservalBiir; Érasistrate ne mérite pas de moins grands éloges par les déemsmtm isqaortantes qu'on hii attribue relativement anx fonetion» dacerpanu Les deux écoles eurent des adhérents nombreux et renommés. Les premiers disciples d'Hérophile, qui maintinrent sa doctrine sans altération, furent if antta^, Bacchius de Ta,na%re, CMims^fmôéijUiâiféûê
BES LETTRSf , DBS SCtBNCBS, ETC., CHEZ LES GRECS. 539
Garyste. Ceux cTÉrasislarate tarent Stretton de Béryte et jép^lodar$4e Sélmde. Un héroj^ilien, PhUinuâ de Cos, et son élève Séraifùm d-Atexaodrie, fondèrent V École ^npérique, dont Méradiâe de TareoÉe a été la phis grande c^ébrité.
De VarchUectwre, de la iculpiure et delà peimture. — Noos avons eu èfi^aler, dans cette période, la décadence de la poésie, de l'iiis* ' tobre et de réloqnenoe^ Le génie et le goût des Grecs n'avaient pu xsoor s«!ver, dans TafTaiblissement des moeurs et des institations, l'éclat et la pureté dont ils avaient brillé aux siècles des Miltiade et des Péndès». Ifeis, dans les arts qui sont plus indépendants de Tétat poHtiqoBet moral d'une na^on , les Grecs se maintinrent encolra à une grande faautenr. Les Phidias , les Aleemène et les Polydéte eurent de dignes^ sao* cesseurs dans les /Vojpfléîe, ]esLy»ippe fA, les Zeuxù, qui fleurirent v«fs le siècle d^Âlexandre, et même dans pinceurs autres artistes qui ilhKtrèrratdes rayons de leur génie les derniers jours de rkidépendance natiçnaie des Grecs»
Les trois (H'dres qui constituent l*arcMtectui% avaient atteint, dans le quatrième sîècie avant Tère chrétienne , toute leur perfieetion ; grâce au ecmcours des autres arts , Tarehitecture , qui , pmidant si l<Higtmnps , ovut été restante aux formes commandées par le besoin, avait rencontré , dans Vimitatîon de la nature, les vrais types qui devaient hii . doimer toute sa beauté. Comme art, elle se maintint longtemps après le siède d'Alexandre dans le monde civilisé. Comme il lui avait fallu plos de temps pour atteindre au point de perfection où' elle s'était élevée chez les Grecs, elle dégénéra aussi plus lentement. On la retroine savante et hardie à une époque où les arts , à Taide desquels elle s'était f<fnnée et avait grandi , étaient tombés dans une complète et hcmleuse décadence.
Cependant, quelques années avant que la bataille d'Ipsus eftt éécrdé du «ort de Tempire majcédonien , on vit les Àtiiiéniens élever 4 mi • seul homme autant de statues de bronze qu'il y avait alors de jours d^Sffis l'année. Ces troîs cent soixante staloes, consacrées à Déméliâus de Pbalère par un peuple déchu de sa puissance politique, sont un témoignage éclatant et irrécusable de son génie artistique et des richesses qui étaient encore restées à cette métropole de la Grèce. Hbîs sa pauvreté fut bientôt aussi complète que sa honte. Asservie et ruinée par Démétrius Poliorcète , Athènes n'eut ni le pouvoir de seconder les efforts des Grecs pour ressaisir la liberté , ni les moyens d'entr^nir les
540 PRÉaS DE l'histoire ÀNCIEimE.
artistes dans tous les genres qui avaient fait pendant si longtemps sa gloire. Les architectes, les peintres et les sculpteurs se hâtèrent d'abandonner une contrée qui n'offrait plus de ressources et d'aliment à leur génie et à leur activité, et ils allèrent demander un asile aux rois d'Egypte, de Syrie et de Pergame, jaloux de donner, dans leurs États, une nouvelle vie aux arts que les révolutions politiques forçaieat à s'exiler de leur mère patrie. Dans l'intervalle qui sépare les querelles des heutenants d'Alexandre de la prise de Corinthe, la Grèce eut à •ouffrir de nouvelles dévastations qui détruisirent une foule de monuments restés encore debout au milieu de tant de ruines. Dans la guerre des iEtoliens contrer la ligue achéenne, dans celle de Philippe contre les cités de la Grèce, on se rendit coupable de part et d'autres des violences les plus barbares. Ce furent les féroces JEtoliens qui en donnèrent l'exemple. En Macédoine, en Épire, en Élide, ils saccagèrent les villes, mutilèrent les statues et détruisirent les temples. Les Macédoniens et les Achéens, usant de représailles, commirent les mêmes excès en ^tolie et à Athènes. Philippe II, roi de Macédoine, brûla l'Aoadémie, viola les tombeaux, fit mettre les statues en pièces et briser les pierres des monuments qu'il avait renversés, afin qu'elles ne pussent point servir à leur reconstruction. Les Athéniens, ne pouvant tirer vengeance par les armes des violences de Philippe, portèrent un décret qui ordonnait de détruire toutes ses statues et celles des personnes de sa, maison. Avec la paix que rétablit dans la Grèce l'adroite intervention des Romains, l'art, qui semblait éteint, jeta encore quelques Jueuis. Pline (1) nous donne les noms des artistes qui se sont distingués dans ce dernier âge de l'art; ce sont : j4ntée, Callistraie, Policlès, Athénée ^ Callixène, Pythocîès, Pythias et Timoclês : il les met fort au-desseus des artistes qui les avaient précédés. La prise de Corinthe par les Romains ruina tout ensemble l'indépendance des Grecs et leur génie merveilleux pour les plus belles et les plus nobles conceptions de l'esprit humain.
Les artistes, comme les poètes et les philosophes de la Grèce, trouvèrent, dès l'origine, une généreuse hospitalité à la cour d'Alexandrie. Ce fut par le fondateur de la dynastie des Lagides que furent accueillis Apelle, le chef des artistes grecs, et ce Démétrius de Phalère auquel les Athéniens avaient prodigué les hommages les plus serviles. Sous le
(1) Pline, Histoire naturelle, lir. XXXIV, chap. 19.
règne de PtoWmée Philadelphe, Alexandrie devint une seconde Athènes. Tout ce que la Grèce possédait d'hommes distingués dans tous les genres semblait avoir reflué dans la capitale de TÉgypte. Il s'exécuta des statues en basalte et en porphyre que l'empereur Claude fit transpoi-ter à Rome comme des merveilles uniques de l'art. Des relations plus étroites s' étant établies entre la Grèce et l'Egypte , les athlètes d'Alexandrie furent admis à concourir aux jeux Olympiques. A l'exemple des cités grecques, Alexandrie adopta l'usage d'ériger des statues aux lutteurs égyptiens, vainqueurs dans les grandes solennités de la Grèce. Rien ne nous donne autant l'idée de la quantité et de l'habileté des artistes grecs qui devaient ôtre alors à Alexandrie, que la pompe dionysiaque que fit exécuter Ptolémée Philadelphe, et dont Athénée nous a conservé la description (4). On y promena des centaines de statues et de colosses dont plusieurs étaient en or et en ivoire, et, 4ans un pavillon-élevé pour cette solennité religieuse, on voyait un nombre considérable d'animaux exécutés par les plus fameux maîtres. L'ivoire était devenu si commun à cette époque, que, parmi les incroyables prodigalités de cette fête, on remarquait six cents défenses d'éléphants que portaient des esclaves éthiopiens. De tous les artistes qui contribuèrent à la conception et à l'ornement de la pompe dionysiaque, nous ne connaissons que le seul Saiyrius , qui grava en cristal le portrait d'Arsinoé, femme de Ptolémée Philadelphe. Desavants antiquaires (2) ont jugé, d'après l'examen de quelques monuments égyptiens de cette époque, que l'art grec transplanté en Egypte, fut exempt du mauvais goût qui avait infecté la littérature de l'école d'Alexandrie.
Les artistes grecs furent accueillis en Syrie aussi généreusement qu'ils l'avaient été en Egypte. La protection des Séleucides fut même si heureusement appliquée que les artistes établis dans leur royaume surpassèrent en habileté et. en réputation ceux qui continuèrent à exercer, leur art dans la Grèce; mais ils restèrent inférieurs à ceux que les Ptolémées avaient attirés à Alexandrie. Bermoclès se rendit célèbre, à la. cour des Séle^ncides, par sa statue du beau Corobabus. Aucun de ces princes ne se montra un protecteur aussi généreux des arts et des artistes qu'Antiochus IV, surnommé Épiphane. Il fit couvrir d'un toit doré le temple qui avait été consacré à Jupiter dans la ville d'Antioche, et il
(0 Athénée , Banquet des SamnU^ liv. V.
(2) Winkelmtnn , Histoire de Vart ehcx Us Anciens, liv. VI, ehsp. 4.
2(42 PRâcis DE l'histoire ancienne.
plaça dans rintérieur une statue ^e ce dieu de la gnmdeiu^de <ïdle qm a immortalisé le nom de Phidias ; il ût achever le [tea^de de Jupiter Olympien d'Athènes, et la magnificence qu'il déploya fut digne de la grandeur de ce monument, le plus majestueux qui ait été élevé au maître des dieux du paganisme. Il orna aussi Délos et Tégée d'autels et de statues et d'un superbe théâtre de marbre. A la mort de ce prince (164 ans avant J.-^]!.), l'art grec s'éteignit en Syrie. La cupidité des Romains enleva aux S^leucides les divers modèles dont le génie des artistes grecs avait enrichi leur cour et les principales villes de leur royaume.
Les rois de Pergame Attale I" et Eumène II suivirent l'exemple qui leur avait été donné par les Lagides et les Séleucides. Ces princes, jaloux de se concilier rattachement des Grecs, comblèrent de libéralités leurs philosophes et leurs artistes, et ils méritèrent qu'on leur élevât des statues colossales dans plusieurs villes de la Grèce et du Péloponèse. On remarquait à Pergame le groupe des deux lutteurs, ouvrs^e célèbre du sculpteur Céphissodore, fils de Praxitèle, et le tableau d'^pollodore représentant Ajax frappé de la foudre. Les combats d' Attale et d'Ëumène contre les Gaulois avaient été célébrés par les ouvrages de plusieurs artistes, tels que Isigone^ Pyromaque, Stratonique et An- Ugme , qui laissa des écrits estimés sur la sculpture. Sossus excellait dans la mosaïque : Sa maiëon non balayée jouit d'une grande renommée chez les Anciens, autant par le fini des détails, que par une imitatlop parfaite de la nature (1).
Rhodes, pour la culture des arts» fut la rivale des cités les plus civilisées de la Grèce. Elle donna le jour à pUisieurs artistes illustres. Le groupe célèbre de Laocoon est l'œuvre de trois artistes rhodiens, Agé^ êêmdre^ Polfdore et Mhénodore. Le fameux colosse de Rhodes, consacré an soleil, était une des sept m^reillesdu monde. Ce colosse, commencé par Charéi, disciple de Lysippe, et terminé par Lachè» de Linde, avait soixante-^ix coudées de haut; il avait coûté douze ans de travail et trois cents talents, produit de la vente des machines de guerre qua Dém^riiis Poliorcète avait laissées devant Rhodes, après avoir £ut d» vains efforts pour s'en rendre maître. Cinquante-six ans après il fut renversé par un tremblement de t^ne. Rhodes possédait en outre cent oty lasses qui tous auraient fait la gloire du lieu où ils auraient été élevés,
(0 Pline , BùUiW9 naturelle , Iït. XXXIV, ebap. J9.
et cinq autres statues de dieux colossales, qui étaient Tœuvre de Srf^aœis. le goût du gigantesque dont les artistes rhodiens offrent des exemples si remarquables s'était surtout développé après le siècle d'Alexandre. Les artistes qui travaillèrent pour les rois d'Egypte et de Syrie, adoptèrent les idées qu'ils trouvèrent généralement répandues. Au temps des empereurs romains, lorsque l'art était en pleine décar dence, la statuaire produisit des monuments de dimensions encore plus gigantesques. Néron fit exécuter en son honneur, par le sculpteur Zénodore, une statue colossale de cent dix pieds; mais l'empereur Vespasien ne voulut point que ce monument honorât la mémoire d'un tyran qui avait été justement flétri par le sénat : il changea la tête du colosse et le consacra au soleil (4).
Nous terminerons ce résumé, ,déjà trop étendu, en exposant en peu detnotsquel fut l'état des arts, pendant la môme période, dans une contrée qui avait des rapports si intimes avec la Grèce par sa langue, ses mœurs et sa civilisation. La Sicile, pendant que la Grèce était en proie aux fureurs des guerres civiles, fut, comme les royaumes d'Egypte, de Syrie et de Pergame, l'asile des artistes que les malheurs des temps exilaient de leur patrie. Les médailles frappées à cette époque en Sicile se distinguaient par leur beauté et le disputaient en élégance avec celles qui sont le plus estimées des archéologues. Dans des temps plus reculés, l'art avait été déjà florissant à Syracuse. Sous les rois Gélon, Hiéron, les deux Denys et Agathocles, les guerres sanglantes qu'elle soutint contre les cités voisines et les Carthaginois, ne suspendirent pas les travaux de ses artistes. Le tyran Agathocles montra beaucoup de goût pour les arts. Il fit peindre dans une suite de tableaux un combat de cavalerie qu'il avait donné, et il en orna les murs intérieurs d'un temple de Minerve. Cicérôn, que l'on peut à la vérité soupçonner d'une admiration exagérée, quand il vante des tableaux qui avaient été la proie de Verres, prétend que l'art n'avait rien produit de plus beau, et que l'opulente Syracuse ne pouvait rien offrir de plus partait & la curiosité des étrangers. Les portes de ce môme temple, ornées de reliefs historiques, décorées en or et en ivoire, sont aussi fort vantées par l'orateur romain. Les édifices sacrés étaient remplis de statues des dieux dont la beauté ajoutait au respect religieux du peuple. Marcellus,
(0 Pline, Bistoirê natur^Ue^ Hy. XXXIV, chap. 18.
544 PRÉCIS DE l'histoihe ancieîîne.
vainqueur des Syracusains, voulant se faire pardonner son triomphe, leur laissa la plupart des chefs-d'œuvre que la religion avaient consacrés (1). Mais sa victoire, qu*il honora par sa modération, n*en fut pas moins funeste à la prospérité de la Sicile, qu*eUe plaça sous la tyrannique domination des préteurs romains. Dès lors Tart disparut de cetto contrée; les ouvrages dont avaient été enrichies les villes de la Sicile, furent bientôt transportés à Rome, où devaient s'accumuler et se perdre tant d'admirables monuments du génie des Grecs. C.
(I) Cicéron, tetonde action contre yerrèt, liv, IV, chap. 54-56,