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A L'HISTOIRE DE LA GRÈCE

J'avais à traiter diverses périodes de Fhistoire des Grecs, et en particulier les premiers et les derniers âges de cette nation célèbre. J'avais à reconnaitre dans son berceau, à suivre dans ses développements une civilisation à laquelle le monde des Anciens a fait d'innombrables emprunts dans les arts , les sciences, la politique , la législation , la guerre.

Au lieu de prendre sur ce sujet une opinion toute faite , j'ai voulu m'en faire une à moi. Pour y parvenir, pour ne point préoccuper mon esprit, borner ma vue, et influencer mon jugement par des idées étrangères , j'ai étudié les liistoriens anciens comme s'ils n'avaient fourni jusqu'ici la matière d'aucun ouvrage. Ce n'est qu'après avoir achevé de les lire et de les comparer que j'ai consulté les interprétations, examiné les systèmes auxquels ils ont donné lieu parmi les savants modernes.

Ces systèmes sont nombreux dans la première période de l'histoire grecque , qui part de la fondation présumée de Sicyone et d'Argos , et s'arrête à l'expédition des Argonautes. Au milieu des traditions différentes , de témoignages contradictoires , on a émis les opinions les plus opposées sur l'époque plus ou moins ancienne où furent fondés les petits états grecs, où ils passèrent de l'état soit sauvage, soit nomade, à l'état stationnaire et agricole, où ils connurent et pratiquèrent les arts. On s'est partagé sur la quantité des colonies conduites en Grèce par les étrangers , sur le nombre des états où ils s'établirent, et où ils entrèrent pour quelque chose dans la composition de la société grecque et dans le développement de sa civilisation.

Avec un peu d'érudition, rien n'est si facile que de bâtir un système exclusif sur ces questions, et de trouver à ce système, nouveau ou renouvelé, des lecteurs, des partisans , et peut-être des enthousiastes. Rien n'est si difficile que de présenter un exposé qui s'appuie sur des textes capables de produire la conviction , qi4i réfute les témoignages contraires -, qui embrasse toutes les difficultés , et réponde à toutes les objections. J'ai soigneusement examiné les ouvrages qu'ont fait naître les points controversés, je leur ai donné pour contrôle, d'une part, les auteurs anciens et originaux ; d'une autre , les monuments de l'art , dont j'ai étudié les caractères et les époques. Après ces examens divers et ces expéiiences répétées , je me suis arrêté à l'opinion qui m'a paru la plus probable. Malgré tous les soins que j'ai

b' * INTRODUCTION

pris, j'ignore si j'ai saisi la vérité, toute la vérité, sur le terrain mouvant des origines grecques , et je suis loin de présenter mon livre comme un symbole , comme rm formulaire d'articles de foi histori<iue sur cette période.

Mais dans la période de huit siècles qui s'étend de l'expédStlon des Argonautes à la guerre Médique, d'un côté , l'histoire grecque me parait sortir des incertitudes qu'on rencontre k ses commencements. D'une autre part, en comparant les données fournies par les Anciens sur cette époque, avec ce qu'en ont écrit les Modernes , j'ai trouvé que la moitié des faits importants avait été laissée dans les originaux ; que la portée et les conséquences de ceux qu'on en avait tirés avaient été complètement méconnues ; que le caractère et les intérêts de ces siècles , que l'état politique , civil , social des Grecs , durant ce long espace de temps , étaient tout entiers à établir. J'ai essayé de le faire. Je vais, en entrant dans quelques détails, montrer le point de vue nouveau sous lequel la société grecque m'est apparue dans les originaux.

De l'état barbare et en partie nomade où Thucydide nous les représente dans les plus anciens temps (1), les Grecs passent peu à peu à l'état stationnaire , agricole et civilisé. Cette grande révolution est commencée , dans les pays situés à quelque distance des côtes , par les colonies venues de l'Orieiit , dont on peut contester le nombre, mais non pas l'influence (2); dans les pays maritimes , elle est achevée par Minos (3) quelque temps avant l'expédition des Argonautes. Du seizième au douzième siècle, et jusqu'à la rentrée. des Héraclides, voici sous quels traits la Grèce se présente.

Aucun étranger, aucun indigène n'y a fondé par les armes une grande domination , n'a réuni ses nombreuses tribus sous une même loi. Elle est morcelée en cinquante et une principautés, dont quarante-deux demeurent indépendantes les unes des autres. Son organisation générale est déjà telle qu'elle subsistera jusqu'à l'époque de ses rapports avec Rome. On y trouve une foule de petits états où tous les talents peuvent se produire et se développer, mais qu'il est extrêmement difficile de réunir sous un drapeau commun pour résister à l'attaque de l'étranger.

Les états particuliers ont échappé , comme la Grèce en général , à la conquête et à ses conséquences. C'est par les bienfaits et la persuasion que les colons orientaux et hellènes se sont établis dans la plupart d'entre eux. « Danaûs, étant arrivé à

(1) Thacyd. . 1. 1, «. t<«.

(1) Nom tTonB la avec soin les ouTrages où se trouTent altaqoés les établissements des Orientaox en Grèce, et leur influence sur la oiTilisation grecqne. D'après rexaraen comparatif de ces Unes areo Isa auteurs anciens, nons sommes arrirés aox résuluis sulTants : i° Les traditions relatives à Offygès, Gécrops, Érechthée et antres personnes des premiers temps de la Grèce, sont partagées ; les nnes les font indigènes, les autres étrangers, et l'importance des témoignâtes se balance, S<> 11 nous parait Impossible de refuser la qualité d'étrangers à Danaûs, Cadmus, Lélex de Mégare, Pélops et ses descendants S<> Il nous parait également impossible de méconnaître riufliience orientale sur une partie des institutions et des arts de la Grèce. On n'a pas réfuté, selon nons, d^one manière solide les innombrables passages et les ralsoBnemento allégués par Fréret, Barlbélemy, GiaTler, M. Raoul Rochette, 6Uli«s, MH. Creuser et Thiersch.

(3) Thacyd., 1. 1, c. 4, 7. -Arist. de Rep., 1. 11, c iO,\. Vli, c. 10, éd. Bekker.

A l'histoire m là GRÈCE. 7

» Argo» , disputa le tvône à Gélanor : ils plaidèrmt Itur cause devant le pevple^ 9 et chacun d'eux fit valoir beaucoup de raisons en sa faveur. Celles de Gélanor » ne paraissant pas moins bonnes que celles de Danaûs , le peuple remit son ju* » cernent au lendemain.... Les Argiens donnèrent la royauté à Danaûs (1), » Là où les colons orientaux, et hellènes ont recouru à la force» ils se sont trouvés , par leur petit nombre, incapables de soutenir le rôle de dominateurs, et ils ont bien vite offert aux vaincus une condition et des droits pareils aux leurs, dans la crainte d'être accablés bientôt après : on voit quelles larges concessions ils furent obligés de faire, par l'histoire deCadmus et de ses Phéniciens (2). Aussi, durant la période qui nous occupe , est-il impossible de découvrir la moindre ligne de démarcation entre la nouvelle et l'ancienne population, le plus léger vestige d'eselavageen masse, de servitude de la glèbe. L'esclavage individuel existe; mats il n'est point le résultat de l'établissement de colons , il ne pèse pas sur les anciens habitants ; ce sont des prisonniers faits à la guerre, des étrangers achetés à prix d'argent qui le subissent. La monarchie arbitraire , le pouvoir absolu, n'ont pris piednulle part. La royauté, attribuée dans presque tous les pays à des chefs d'origine orientale ou hellénique, ne possède que des prérogatives déterminées, restreintes au Gonunandement des armées, à un souverain sacerdoce, au jugement des procès. Le roi ne peut prendre aucune détermination qui intéresse la communauté , sans le concours des grands et du peuple. Ces giands , nommés Spartes k Thèbes, Eupatrides à Athènes, Chefs et Mois dans d'autres états, forment l'aristocratie qui existe partout où les hommes se réunissent en société. Ils ont quelques privilèges ; mais loin d'être composés de seuls colons orientaux ou hellènes , ils appartiendraient plutôt exclusivement à l'ancienne population : c'est du moma ee que l'im pourrait conclure de l'exemple des Spartes. Le peuple a la jouissance législative , et exerce la puissance judiciaire dans quelques cas rares et soknnels (3). La seule atteinte portée à l'indépendance absolue des communautés grecques consiste dans l'ascendant pris par les cités principales sur les Brilles ou bourgades environnantes , qu'elles ont privées de la libre disposition de leur force militaire. Mais les villes inférieures ont conservé leurs gouvernements et leurs chefs; ces chefs vont dans la cité principale représenter, défendre les intérêts de leurs villes , et former le conseil du roi supérieur (4).

£n me faisant l'honneur d'examiner ces recherches sur les premiers temps de la Grèce, on a élevé quelques objections auxquelles je vais essayer de répondre. On a prétendu que si les établissements des Orientaux avaient fait naître ou puissamment développé la civilisation en Grèce, d'un autre côté ils avaient restreint

(1) PaoMD. , 1. Il , c. 19. — (2) Pausanias, I. IX , o. $.

(9) Voyex dans la 3c édition , p. 186-191 , les preures à l'appui de cet exposé. Pour les attributions Judiciaires du peuple daus les causes solenoelles, joignez, à l'exemple cité p. 189, le jugement prononcé entre Danaûs et Gélanor, rapporté ci-dessus.

(4) Voyez p. 190, 191 de la 3« édit. du Précis. Comparez ce régime représentatif avec la condition des citée inférieures dans les ligues, à TépuQue que l'on appelle généralement les beaux iièclei de la (irèce^ condition dont j'ai présenté le tableau Adèle au conunencement du cbap. XXXII de toutes les éditions.

Digitiz'ëd by

OU anéanti la liberté , en introduisant en Grèce les formes du gouyemement asiatique. On a ajouté que Tinyasion des Doriens, des Arnéens, des Tbessaliens, était nécessaire pour rapporter en Grèce Tesprit hellénique, Tesprit de liberté, banni par les Orientaux; que la Grèce *avait, par cette invasion, gagné en liberté ce qu'elle avait perdu en civilisation. Le corps des faits s'oppose à ce que Ton ad^ ' mette ces ingénieuses suppositions. 1« Il n'était nullement nécessaire que les Doriens, les Arnéens, les Tbessaliens , conquissent les diverses provinces de la Grèce , pour que ces provinces reçussent Tesprit hellénique, Tesprit de liberté, puisque entre les années 1480 et 1370 environ , et près de deux siècles avant la conquête des hellènes Doriens, Arnéens , Thessaliens , d'autres hellènes, les hellènes iËoliens, Ioniens, Achéens, avaient formé de nombreux établissements dans le Péloponèse, la Grèce centrale, laThessalie (1), et y avaient déveloi^é les principes, les habitudes , les lois helléniques, avalent offert à là liberté les garanties les plus fortes et les plus étendues. Cette vérité devient évidente à l'examen des faits suivants. 2"* Aristote nous apprend en général que durant les siècles héroïques, durant les temps précisément où l'on suppose que les formes orientales avaient prévalu, la puissance royale était restreinte dans d'étroites limites; et il oppose cette royauté à celle des baii>are8 , qui était absolue (2). Plutarque témoigne qu'au moment même où Thésée maintenait la divi^n égyptienne du . peuple en trois classes distinctes, il satisfaisait l'élément ionien et hellénique entré dans la composition de la nation, en établiuant un gouvernement po' pulaire : ce sont ses expressions. Pausanias témoigne que , « dès les j^us an^ 9 viens tetnps^ les Argiens avaient été passionnés pour l'égalité et la liberté^ » et il est évident, par les détails qu'il donne , que ces dispositions durèrent depuis la fondation de la ville jusqu'à l'arrivée des Doriens. Le même auteur nous montre les peuples de la Messénie, de la Gorinthie, de la Phliasie, tellement libres de toute autorité supérieure , au temps où arrivèrent les DQriens , que là où les rois voulurent résister à ces étrangers, le peuple céda ; et que dans les lieux où ils offrirent de se soumettre, le peuple courut aux armes (d). Au temps de la guerre de

(i) Voyez le chap. XII , s« partie» § S, do 10 de toutes les éditions du Précis depuis la troisième.

(S) Arist.. deitepuM., 1. 111. c. 14.

(S) ÀpYttXot loTjyoptav xal tô aÔTOvojJiov dYaiccûvre^ èx icaXaiorâTOU. (paasan. , i. il , c. 19.) Il dit 1. IV, c. 8 : « En consentant à partager les terres arec les Doriens el à reconnaître Gresphontes M pour roi , les ancienê habitants du pays restèrent tous dans la Messénie: ils se prêtèrent dTau- » tant plus volontiers à cet arrangement , qu^ils avaient peu d'affection et de confiance pour a leurs souverains, Minyens d'origine, venus de la ville d'Iolcos. » A Corinthe, le peuple se montre pleinement libre de la volonté royale et prend une détermination diamétralement opposée à celle de ses souverains œoliens, Doridas et Hyantidas. « Doridas et Hyantidas cédèrent volontairement l'an- » torité à Alëtas et restèrent à Corintbe. Mais le peuple , ayant voulu se défendre , fut vaincu et chassé » par les Doriens. » (Pausanias, 1. II . c. 4.) Dans les états soumis aux princes asiatiques, le peuple n'a pas été plus asservi, n'est pas plus enchaîné à la fortune de ses souverains a Une partie des Phliasiens, » satisfaits des propositions du Dorien Regnldas, consentaient à rester dan» le pays, en le reconnals- » sant pour roi, et en faisant un nouveau partage de terres avec les Doriens, tandis qu'Hippasus et set » partisans disaient qu'il fallait se défendre et ne pas abandonner ainsi aux Dortens, sans coup férir, " des possessions vastes et fertiles. * ( L. Il , c. 18.)

A l'histoire DB la tiRÈCE. ' ^

Troie, ce peuple (dritxoç) a des assemblées, comine nous l'apprend Homère, et dans ces assemblées il exerce la puissance législative et Judiciaire (1). Tous ces faits précédant rétablissement des Doriens, des Améens, des Thessaliens dans les diverses parties de la Grèce, il est bien évident que la liberté et les droits politiques pour les masses n'avaient pas attendu Tarrivée de ces peuples , et qu'ils existaient dès la période où l'on prétend à tort que les formes et le despotisme oriental avaient pris possession de la Grèce, et la dominaient exclusivement. Bien au contraire, les anciennes populations jouissaient alors d'une liberté qu'elles perdirent précisément par le fiait de la conquête dorienne, améenne , thessalienne.

Après avoir exposé la fornaation des gouvernements, présentons le tableau des progrès de ror4re public, de là justice, de toutes les industries, des arts et des sciences. .

Le brigandage public et particulier, le pillage par terre et par mer, qui ont désolé la Grèce dans les anciens temps, qui étoufferaient les germes de la civilisation , sont réprimés avant le temps des Aliénantes : l'ordre public s'établit à l'aide de quelques mesures et de quelques institutions fécondes en grands résultats. Ge sont six amphictyonies ou ligues de tribus et de villes, qui jurent de se défendre mutuellement contre les' agressions de voisins puissants et injustes. Ge sont les jeux publics , où l'on retrouve le même esprit d'association , dont la célébration entraine des suspensions générales d'hostilités, et qui sont les paix et les trêves de Dieu ^ l'époque. G'est la déportation des pirates et des malfaiteurs qui habitaient les iles (2) ; le célèbre décret pour leur répression accepté par toutes les communautés grecques, et passé en code maritime; les guerres entreprises contre les Dryopes et contre les Centaures ou premiers cavaliers ; les exploits contre quelques hommes devenus fameux par leurs crimes; la dispersion ou l'extermination de tous ceux qui abusent de leurs forces ou de tout autre avantage particulier pour désoler le continent par leurs brigandages. Ge sont enfin ces expiations, ces amendes, ces exils, tantôt de plusieurs années, tantôt perpétuels, imposés à ceux qui se sont rendus coupables d'un meurtre, même commis hors de leur pays, même involontaire; peines mentionnées par Homère, et par tous les émvains qui avaient consulté les poètes cycliques. Qu'on soumette à un examen sévère tous les détails connus de ce temps, et Ton n'en trouvera pas un seul qui ne soit empreint du caractère de répression de la violence, de protection accordée aux personnes et aux propriétés (3).

La population, prodigieusement accrue, surtout depuis l'introduction de l'ordre public, surcliarge la terre au temps de la guerre de Troie (4). Les bourgades et les villes se multiplient au point que la seule Laconie, selon Strabon, en contient jus- Ci) Voyez dans la 8« édition da Précli, p. 189.

(1) Thocyd., 1. 1, 0. 8.

(8) Voyez les détails au chap. XIII , t* partie de tontes les éditions.

(4) L*antenr des Cypriaqnes , soit Homère , soit Stasinus de Chypre , suppose que Jupiter résolut la guerre de Troie pour délMrrasser la terre de l'excès de la populaliou. (Fragmenu à la suite derodyssée.)

10 INTROBliCTiON

qu'à cent : dans la quantité de celles que renferment les diverses provinces, Homère en distingue et en nomme cent cinquante-^inq principales. L'agriculture, le jardinage , la marine se perrectionnent : toutes les nattons du Péloponèse, de la Grèce centrale, de laThessalie, excepté trois peuplades, se livrent à la navigation et équipent an besoin 1,100 navires. Le commerce nait, et ses échanges sont favorisés par Tusage de la monnaie, des poids et des mesures (i). Les villes sont entourées de murailles et de tours, décorées de quais, de temples, de palais, de tombeaux. Ces édifices, appartenant à deux architectures différentes, Tune eyclopéenne, Tautre helléuique, égalaient en solidité et en hardiesse les constructions égyptiennes. Plusieurs subsistent entiers encore aujourd'hui, après trente siècles ; les débris d'une foule d'autres ont été découverts par les vo;yageurs modernes : tous les ont frappés de la même admiration qu'ils avaient inspirée aux anciens, dont l'un s'exprime en ces termes : « Le trésor de Minyas , merveille non moins » étonnante que celles qu'on voit dans la Grèce et ailleurs , est un édifice de » forme circulaire, en marbre, et dont le faite se termine en une pointe qui n'est » pas très-aiguë; la pierre qui termine ce sommet est, à ce que l'on assure, la

» clef de tout l'édifice Les Grecs sont forts pour admirer beaucoup plus ce qui

» est dans les autres pays que dans le leur ;*en eifet, des écrivains célèbres se sont » attachés à décrire avec la plus grande exactitude les pyramides de Memphis , » et ils n'ont pas daigné faire la moindre mention du trésor de Minyas et des » murs de Tirynthe, qui ne sont pas moins dignes d'admiration (2). » Non loin de ce trésor de Minyas , on rencontre encore aujourd'hui un ouvrage bien plus étonnant. Ge sont les canaux pour la décharge du lac Gopaïs, pratiqués sous le mont Ptoos , dans la longueur de plus d'une lieue; ce sont les puits ouverts sur la montagne pour creuser ou nettoyer ces canaux : la difficulté de l'entreprise, la dépense qu'elle entraîna , le temps qu'elle dut exiger, effrayent également l'imagination (3). Au temps qu'on l'exécute, plusieurs des édifices publies sont ornés par les essais de la sculpture, qui commence à communiquer le mouvement aux figures. Dans l'intérieur des villes, oa pratique les arts mécaniques, qui satisfont à tous les besoins, et même aux fantaisies du luxe. L'imagination célèbre les dieux et les héros ; chaque peuplade grecque a son musicien et son poète, dont on ne peut révoquer en doute l'existence et les essais sans rendre inexplicable la perfection des poèmes d'Homère. L'observation et la réflexion, d'un côté, décria vent la sphère , reconnaissent , nomment les constellations, appliquent k la navigation les premières notions de l'astronomie; d'un autre, elles s'efforcent de découvrir les lois de l'organisation humaine , les causes qui y portent le désordre , les moyens qui peuvent en rétablir le j eu et l'harmonie (4).

(1) Voyez la note I, à la fln da cfaap. XXXVU de (oote« les éditions, depuis la troisième. (<} Pansanlas, Béotie, 1. IX , c. 88, 86, traduction de M- Claricr.

(8) Voyez ce que dit des puits du mont Ptoos et des canaux pour la décharge du lac Copaïs, Wheler, A Joumey into Greece.

(4) Voy0z\w preuTei h l'appui de cet exposé, et les détails, cbap. XIV, 1'^ partie du Précis.

A l'h1ST<H11£ UM Là GRÈCE. Il

Tel était Tétat intérieur des dtés grecques » tels étaient leurs rapports particuliers avec les cités voisines. Quand on considère ensuite les rapports généraux des divers peuples de la Grèce entre eux , quand on se rappelle que , pour la guerre de Troie, entreprise résolue en commun, dirigée vers un but unique, plus de cinquante petits états équipèrent 1,186 vaisseaux» et levèrent au delà de cent mille hommes; qu'ils continuèrent opiniâtrement une guerre nationale pendant dix années , jusqu'à ce qu'ils eussent at>attu leur ennemi , on demeure convaincu que la Grèce possédait alors des moyens de concerter ses desseins, de réunir ses forces , plus sûrs et plus étendus qu'au temps de la guerre Médique , de l'expédition d'Alexandre, et de la guerre contre les Romains.

Ce tableau exact de l'état politique et social de la Grèce montre que , dès les âges héroïques , elle était entrée dans toutes les routes ouvertes devant un peuple pour arriver à une pleine civilisation. S^il est quelque chose de plus ridicule que de comparer l'un des rois des cinquante et un petits états grecs avec un roi de l'une de nos monarchies modernes, c'est d'assimiler ces princes et leurs sujets aux chefs et aux membres des hordes barbares. Nous serions curieux qu'on nous montrât , dans la description de la Germanie , par Tacite , une flotte pareille à celle que les Grecs conduisirent sous les murs de Troie , et des monuments qu'on pût opposer au trésor de Minyas, aux conduits du mont Ptoos, au tombeau d'Atrée, à cette multitude de constructions cyclopéennes et helléniques d(mt toutes les provinces de la Grèce offrent des restes , depuis les confins de la Thrace jusqu'au cap Ténare. .

On a contesté les progrès de la civilisation grecque durant les âges héroïques, en s'appuyant de quelques faits consignés dans Homère , dont nous invoquons sans cesse, dont nous ne récuserons jamais l'autorité. Achille, a-t-on dit, fait lui-même sa cuisine; Ulysse travaille son bois de lit de ses propres mains : ce ne sont que des barbares grossiers. Les deux citations sont exactes, mais la conséquence est fausse : pour s'en convaincre , il sufilsait de lire Homère tout entier, de distinguer les situations, d'établir un seul rapprochement. Achille , dans le camp , s'occupe lui-même des apprêts du festin; quel est celui de nos généraux qui, dans un pays dévasté comme l'était alors la campagne de Troie, n'a pas subi les mêmes soins? Mais quand Ménélas est revenu en Grèce et dans êon royaume^ quand il y est visité par Télémaque , l'un de ses serviteurs reçoit l'étranger sous les portiques du palais ; d'autres détellent ses chevaux. Pendant^ qu'il admire les magnificences de la demeure royale, où resplendissent l'airain, l'or, l'argent, l'ambre, l'ivoire, une foule de domestiques du palais, distincts des précédents , chargés chacun de fonctions particulières , le conduisent au bain, versent d'une aiguière d'or dans un bassin d'argent, l'eau dont il doit laver ses mains; approchent de lui une table, qu'un cuisinier charge de plusieurs plats, et dont Ménélas fait les honneurs (1). Quant aux talents d'Ulysse en me-

(1) 0<|y88ée, I. IV. T. 45-7» i aux rers «7, 68, on Ut : ôouTpôç ôè xpetwv TÇivaxaç itçjtpéeyjxev

àeipaç TcavTOiwv.

li IJiTfcODUCTiON

nuiserie , ils ne prouvent pas plus contre la civiliBation de la Grèce au treizième siècle avant notre ère, que riial)ileté de l'archiduc Jean dans la charpente (1) ne prouve contre ja civilisation de l'Autriche à notre époque.

Tandis que , dans la société grecque , la nature humaine est en possession à peu près de tous ses droits, et en plein exercice de toutes ses facultés, pendant qu'elle signale chaque année par un perfectionnement politique, moral ou industriel , survient, au douzième siècle, ce que l'on nomme le retour des Héraclides. C'est la conquête du Péloponèse, excepté de l'Arcadie et de l'iEgialée, par les Doriens; de l'Hœmonie entière , parles Thessaliens; de la Béotie, par les Arncens : c'est l'invasion de l'Attique par les Ioniens et les jEoliens , après leur soitie du Péloponèse. De tous ces événements, qui changèrent complètement la face de la Grèce , le premier, ou la conquête du Péloponèse par les Doriens , est seul connu. Les historiens modernes les plus exacts ont à peine mentionné les autres par manière d'acquit : il n'en ont pas même entrevu les conséquences; ils ont laissé enfouie dans les originaux une longue série d'événements qui résultèrent de ces premiers faits , et dont on appréciera tout à l'heure l'importance.

En recherchant quelles étaient les coutumes de ces envahisseurs avant la conquête, on trouve que celles des Thessaliens, des Arnéens, et surtout des Dotiens , offrent les points de ressemblance les plus nombreux avec celles des Germains, telles que Tacite les a décrites, et que leurs lois nous les font connaître (2). On Y oit que pour les Thessaliens , les Arnéens et les Doriens , la vie noble consistait tantôt à consumer le temps dans l'oisiveté , tantôt à l'employer à la guerre , à la chasse , aux repas , à des spectacles grossiers. Leur établissement à main armée dans les divers pays de la Grèce , entraine précisément avec lui les mêmes conséquences que l'établissement des Germains dans les provinces de l'empire romain. Ennemis des villes , qu'ils regardent comme des prisons , Us en ruinent les deux tiers, comme on le voit par l'exemple des Doriens de Sparte, qui, dans l'espace de trois cents ans, réduisent de cent à trente le nombre de celles de la Laconie; et qui, sur les débris de Sparte et de Lacédémone , distinguées par Homère et qualifiées de grandes , élèvent cinq petites bourgades distantes les unes des autres (3). Il est à peu près superflu d'ajouter que les conquérants n'augmentent pas d'une seule les grandes constructions des siècles héroïques ; et qu'ils laissent périr celles qui existent. Le continent de la Grèce contient dix-neuf provinces -. dans onze , ils détruisent complètement

(1) Le charpeutier (ZimmermaniO est le nom de sooiôlé donoé à l'arcbiduc Jean par F^mpereur laimème. Cbacan des membres de la famille impériale s'occupe d'un art mécaniqae. Les archiducs sont charpentiers et ébonlstesi; le prince héréditaire est tisserand. (Voyez V Autriche comme elle est, dans les extraits donnés parla Revoe britannique, mai 1825, p.lS6, 133.)

(f) Nous avons établi Ce parallèle, pages 139 et snivantes de la S*= édition du Précis. Le manque de place nous a contraints de le supprimer dans leS éditions subséquentes.

Xi) domère, niade, 1. H, t. «81 et sniT., Tbucyd. 1. 1, c. 10.

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