‹ Précis de l'histoire cléricale de BelgiqueChapitre 1 sur 52 · Précis de l'histoire cléricale de Belgique · texte numérisé non relu

Précis de l'histoire cléricale de Belgique

Quoi qu'on puisse augurer de son titre, ce livre n'est point un pamphlet ; c'est une œuvre consciencieuse, fruit d'études approfondies sur 1-es causes et les effets de l'influence cléricale en Belgique. L'auteur s'est attaché à mettre en parallèle nos vieilles institutions nationales avec les institutions romaines, qui leur furent substituées ; à démontrer la supériorité qu'avaient les coutumes barbares de nos ancêtres sur les usages civilisés des Romains, à exposer enfin la lutte de deux ordres de société, dont l'un, surpris à son berceau et empêché pendant des siècles de se développer, n'a pas cessé de se débattre contre les entraves maintenues par l'autre.

L'établissement de la puissance ultramontaine en Belgique fut la suite, je ne dirai pas natu-

r, PRECIS dp: L'HISTOIRE CLERICALE.

relie, mais fatale de la domination romaine dansle nord de la Gaule. C'est, en effet, par une sorte de fatalité que le joug imposé aux habitants de ce pays par César, il y a près de deux mille ans, a continué jusqu'à ce jour de peser sur leur descendance. Le peuple qui sépare la Belgique de l'Italie, le peuple français, autrefois appelé gaulois, ne fut pas étranger aux causes de cette triste destinée.

La vaste contrée que les Romains appelaient la Gaule ne contenait pas une population gauloise seulement; son extrémité septentrionale, correspondant à la Belgique actuelle, était habitée par des tribus d'origine germaine, qui différaient essentiellement des Gaulois ou Celtes.

Entre ces Germains cis-rhénans et les Romains, il y avait des causes d'éloignement et d'antipathie qui n'existaient pas entre les Romains et les Gaulois. Ceux-ci se plièrent facilement au régime établi par les vainqueurs dans les provinces conquises ; tandis que nos aïeux ne cessèrent point de s'insurger et de lutter contre leurs oppresseurs, jusqu'à ce qu'ils parvinssent à les chasser.

Dans les premiers temps qui suivirent la conquête de la Gaule par César, la condition des Gaulois différait peu de celle des Germains cisliiénans; mais lorsqu'au V siècle, l'empire romain s'étant écroulé, la Gaule fut envahie

par ces mêmes Germains, affiliés à la confëde'ration salienne, ce pays était entièrement transformé. Les habitants n'avaient plus de gaulois que le nom; de fait, ils étaient romains. Déjà Rome s'était relevée de sa déchéance, sous une sorte de travestissement. Une habile exploitation des croyances populaires en avait fait une puissance théocratique.

L'aristocratie gauloise avait participé à cette restauration quasi-impériale, en entrant dans l'Église et s'y mettant en possession des sièges épiscopaux. Les Francs qui envahirent la Gaule romaine, sous la conduite de Clovis, y furent pris comme dans un traquenard par les évoques gaulois, qui les avaient attirés. lisse virent contraints de pactiser avec ces hommes de la civilisation romaine qui oifraient leurs services aux barbares pour organiser et compléter leur conquête. Il se forma parmi les Francs une aristocratie militaire qui dut s'associer à l'aristocratie ecclésiastique des Gaulois, et celle-ci entraîna l'autre dans sa réaction contre tout ce qui était d'essence germanique.

l^a patrie des Francs saliens fut envahie par les coalisés de la Gaule romaine ; ils y apportèrent les traditions du Bas-Empire et s'eiforcèrent de les substituer aux traditions nationales.

César avait remarqué que les Germains ditïeraient surtout des Gaulois, en ce que ceux-ci se

laissaient dominer par la caste sacerdotale des druides; tandis que les Germains n'avaient point de prêtres, ce qui les préservait de toute entreprise théocratique. Pour mettre leurs institutions en harmonie avec celles des Romains, on leur envoya une armée de moines, qui couvrirent le pays de monastères. Une partie toujours croissante de la population passa bientôt sous leur dépendance.

Après les moines vinrent les concessionnaires de grands bénéfices. Nos pères ne connaissaient d'autre droit de propriété que celui qui chez les Romains s'appelait dominium ex jure quiri-

tium On leur apprit l'usage de la possession

bénéficiaire, d'où devaient dériver le fief et la féodalité.

La liberté individuelle était avec la propriété foncière la base essentielle de l'ordre social ; ils pratiquaient le self-government, comme dans les États modernes, par des assemblées générales et cantonales.... La coalition formée dans la Gaule romaine s'appliqua à détruire ces précieuses institutions, et y substitua l'autorité des comtes et des abbés, le fief et le catholicisme.

L'histoire de cette révolution sociale occupe une assez large place dans notre Prem. Le sort fait ultérieurement à la nation belge n'en fut qu'une des conséquences. Nous en avons analysé le plus succinctement possible toutes les péripé-

ties, sans négliger l'occasion de faire remarquer avec quelle persévérance nos pères se sont efforcés en tous temps de revenir aux traditions nationales. De nos jours seulement, nous y sommes à peu près parvenus.

Jusque vers la fin du siècle dernier, les Belges semblaient affectés d'une infirmité que la domination prolongée de l'Église romaine avait rendue incuraltle. Le cléricalisme et le monachisme s'étaient attachés au cœur môme de la nation comme des parasites indestructibles ; ils avaient fini par s'identifier avec elle.

Ce fut une calamité nouvelle qui servit de dérivatif à cette affection. Nous voulons parler de l'occupation française.

Les fils de ces mêmes Gaulois, qui avaient tant contribué à introduire dans notre pays les usages du Bas -Empire, finirent par reconnaître que le régime fondé sur les institutions romaines ne faisait pas le bonheur des peuples ; ils tournèrent leurs regards vers les anciennes institutions des Francs, qu'ils avaient tant dédaignées à l'époque de la conquête. Ils étaient loin toutefois d'avouer le caractère de cette réaction. Leur amour-propre national les aveuglait au point de leur faire considérer leur propre révolution de 1789 comme le triomphe de la société romaine sur la société germanique.

« Que si les aristocrates, disait l'abbé Siéyès,

entreprennent, au prix même de cette liberté dont ils se montreraient indignes, de retenir le peuple dans l'oppression, il osera demander à quel titre. Si l'on répond : à titre de conquête, il faut en convenir, ce sera vouloir remonter un peu haut; mais le tiers état ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés; il se reportera à l'année qui a précédé la conquête, et puisqu'il est aujourd'hui assez fort pour ne pas se laisser conquérir, sa résistance, sans doute, sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants et d'avoir succédé à des droits de conquête? La nation épurée alors pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains. En vérité, si l'on tient à distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu'on tire des Gaulois et des Romains vaut au moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des "Welches et autres sauvages sortis des bois et des marais de l'ancienne Germanie? Oui, dira-t-on, mais la conquête a dérangé tous les rapports, et la noblesse a passé du côté des conquérants. Eh bien! il faut la faire repasser de l'autre côté ; le tiers redeviendra

noble, en devenant conquérant à son tour (1). " Guizot s'exprimait encore clans le même sens en 1820 :

« La révolution a été une guerre, la vraie guerre, telle que le monde la connaît entre peuples étrangers. Depuis plus de treize siècles, la France en contenait deux : un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire est l'histoire de cette lutte. De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle s'appelle la révolution.

^ Le temps, qui féconde toutes choses, ne détruit rien de ce qui est ; il faut que les germes, une fois posés dans son sein, portent tôt ou tard leurs fruits. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une même nation la race conquérante et la race conquise, les vainqueurs et les vaincus. La division primitive a traversé leur cours et résisté à leur action. La lutte a continué dans tous les âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes ; et lorsque en 1789 les députés de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leurs Tieilles querelles ; le jour de les vider était enfin venu (2)... »

;1) Qu'est-ce que la tiers? par l'abbé SiiiYi:s, p. 70 de l'éd. de 1820. (2) Dw ijouverncment de la France depuis la restauration et du tiiinist.ère actuel, par F. Guizot, p. 2 et 30.

i PRECIS dp: I/HISTOIRE CLERICALE.

J'en demande pardon à l'ombre de Guizot, comme à l'ombre de Siéyès ; mais je ne puis le dissimuler, il me semble difficile de déraisonner avec plus de bonne foi . De ce qu'en France quelques individus de la vieille noblesse avaient la sotte prétention de se croire issus des compagnonsdeClovis, conclure qu'au xviii'^ siècle l'aristocratie française représentait encore la race conquérante, c'était prendre au sérieux la plu'S ridicule des vanités ; mais ce qui est plus grave, c'est de méconnaître la vérité historique au point d'attribuer aux Francs l'organisation de ce qu'on appelle aujourd'hui l'ancien régime.

Il est vrai qu'en 1789 la guerre éclata en France, mais ce ne fat pas la guerre des races. Une grande bataille fut livrée, mais ce ne fut pas entre la race gauloise et la race germanique, ce fut entre le peuple et les nobles de toutes races ; ce fut aussi entre le- peuple et le clergé qui était originairement gaulois. Les Français s'étaient soulevés pour mettre fin à un régime depuis longtemps détesté et dont le caractère était plutôt romain que germain. Ils supprimèrent les droits féodaux, les privilèges de la noblesse, les immunités de l'Eglise, toutes choses qui n'avaient rien de germanique, qui, au contraire, avaient pris leur source dans les traditions du Bas-Empire. Quant aux grands principes de la société moderne proclamés par les constituants, les

hommes de 1789 auraient dû en rendre hommage aux anciens Francs, s'il est vrai, comme l'afiSrme Guizot, « que le temps qui féconde toutes choses ne détruit rien de ce qui est ; que les germes une fois posés dans son sein portent tôt ou tard leurs fruits. »

Si le peuple vainqueur avait imposé son joug au peuple vaincu, comme affirme Guizot, il l'aurait forcé à adopter ses coutumes traditionnelles et avec elles les bases de la société moderne : la souveraineté nationale, la liberté des citoyens et l'indépendance du domaine privé. Mais ces^ sauvages étaient des gens simples, qui se laissèrent circonvenir par les habiles de la civilisation romaine. 11 leur arriva ce qui est presque toujours arrivé aux conquérants barbares d'un pays civilisé ; ils se laissèrent absorber par la population vaincue et devinrent presque aussi Romains que les Gaulois.

Quoi qu'en dise Guizot, il n'a pas fallu treize siècles pour fondre dans une même nation la race conquérante et la race conquise. Déjà dans la lutte des Austrasiens et des Neustriens, au vii^ siècle, les deux races étaient confondues, et les chefs des deux partis appartenaient à la même race; les uns comme les autres étaient d'origine franque, bien qu'ils eussent des mœurs romaines.

Au;2ustin Thierrv a allribué la chute de la

deuxième dynastie à un mouvement national et l'a représenlôe comme le triomphe de la race gauloise; mais on ne peut que déplorer cette illusion d'un grand écrivain (1). La troisième dynastie était aussi germaine par son origine que les deux précédentes, et d'ailleurs il n'y avait plus de peuple gaulois proprement dit ; il y avait une nation dite française, composée de Francs et de Gaulois. L'esprit gallo-romain, qui à l'époque des maires du palais s'était manifesté par les entreprises d'Ebroïn.de Gislemar, de Berthaire, cet esprit même n'existait plus ; les deux races s'étaient mêlées et fondues ensemble; elles ne pouvaient plus se reconnaître. On distinguait encore les deux aristocraties, militaire et ecclésiastique, et la plèbe, mais aucune de ces classes n'était composée exclusivement de Gaulois ou de Francs. Parmi les hommes d'Église, comme parmi les hommes d'épée, comme parmi les

(1) Ce pauvre Augustin Thierry, qui était aveugle, m'écrivait en 1844, ou me faisait écrire ce qui suit : " Sans doute en peut trouver dans les conquérants de la Gaule quelques traits de ces vertus primitives auxquelles Rome elle-même a rendu justice par la bouche de son plus grand historien. La part des peuples du Nord dans notre civilisation moderne «st un fait incontestable; mais je crains que la hardiesse de votre point de vue ne vous suscite beaucoup de contradicteurs. La civilisation et la législation romaine ont chez nous des partisans nombreux parmi lesquels je me range moi-même, et l'action du christianisme, comme, doctrine rénovatrice des mœurs et des institutions sociales, est un point

iidmis par tout le monde Peut-être comme habitant l'extrême nord de

la Gaule et citoyen d'un paj's dont la population est en majorité de race teutonique, avez-vous à, cet égard des impressions qui ne sauraient être les miennes, et dans ce cits vous auriez encore chance d'êlre plus que moi dans le vrai. "

PREFACE. ir.

gens du peuple, il y en avait de l'une et de l'autre race.

Quant à la révolution de 1789, ce qu'elle a détruit n'était aucunement germanique; mais, dans ce qu'elle a voulu édifier, que de choses qui rappellent la constitution primitive des Francs? Les bases de la société régénérée sont celles de l'ordre social des Francs salions avant leur établissement dans la Gaule, avant que par l'influence de l'Église gallo-romaine ils se fussent approprié des usages destructifs de leur nationalité. La révolution de 1789, loin d'être dirigée contre les tendances de l'esprit germanique, fut donc le triomphe de ces tendances mêmes. S'il fallut treize siècles de luttes, sous toutes les formes et avec toutes les armes, pour atteindre ce but, nous savons à qui il faut l'attribuer ; nous savons comment et dans quel intérêt les chefs des' Francs furent induits à fonder un ordre de société qui était l'antithèse de leur organisation primitive.

Page 1