‹ Précis de l'histoire cléricale de BelgiqueChapitre 2 sur 52 · PÉRIODE ROMAINE · texte numérisé non relu

PÉRIODE ROMAINE

La Belgique au temps de César. — Campagnes de César. — Domination romaine. — Soulèvement des populations. — Etat du pays après la

Le pays qu'on appelle aujourd'hui la Belgique n'est guère connu dans l'histoire que depuis le temps où César fit la conquête de la Gaule, un demi-siècle à peu près avant l'ère chrétienne. Il était alors peuplé par diverses tribus d'origine germanique.

César affirme que la Gaule se divise en trois parties, dont fune est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains et la troisième par les Gau-

lois, « qui dans leur langue se nomment Celtes(l).» Il ajoute que les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne et des Belges par la Marne et la Seine. Il suppose donc que depuis les bords de la Seine et de la Marne jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Gaule il n'y a d'autres habitants que des Belges, et que cette nation est étrangère à la famille gauloise ou celtique. L'une et l'autre de ces suppositions sont également erronées.

Il y avait dans les contrées que César confond sous le nom de Gaule belgique des tribus de deux nationalités différentes.

Les plus rapprochées de la Seine et de la Marne étaient belges, les autres étaient germaines. Et quant à l'origine des Belges proprement dits, elle était vraisemblablement celtique, comme celle de leurs voisins du centre de la Gaule (2).

Suivant le même auteur, la forêt des Ardennes, la plus grande de toute la Gaule, s'étendait depuis le Rhin et le pays des Trévires jusqu'à celui des Nerviens, dans un espace de plus de cent vingt mille pas. Ce prolongement, qui plus tard fut appelé la Forêt charbonnière, coupait la Gaule belgique en deux parties, et — ce que César ne dit pas — d'un cùLé étaient les Belges, de l'autre les

(1) C. J. C.ïiSARis Commentarii de beUo (jallico, liv. I, c. \.

(21 Le système d'Ainédée Thierry, qui attribue des origines dilïérentes aux Gaulois et aux Belges du temps de César, a été victorieusement réfuté par Schaeyes dans trois notices insérées aux Bulletins de l'Académie royale de BcUjiqve, t. XXIII, no> 4, 7 et 9.

Germains. Il déclare cependant avoir appris des Rliémois que la plupart des Belges étaient issus de Germains ; que leurs ancêtres s'étaient fixés dans ces lieux à cause de la fertilité du sol, et en avaient chassé les Gaulois.

Ces prétendus Belges issus de Germains, ou plutôt ces Germains cis-rhénans, étaient les Nerviens, les Trévires, les Aduatiques, les Éburons, les Condruses, les Sègnes, les Cérèses, les Pémanes et les Ménapiens. îls habitaient seuls toute la contrée située au nord de la Forêt charbonnière.

LesNerviens et leurs clients occupaient un assez vaste territoire. Suivant ce que rapporte César, ils devaient toucher à la frontière des Ambiens et à celle des Atrebates et des Veromanduens, c'est-àdire à la Picardie, à l'Artois et au Vermandois. D'autre part, Strabon dit qu'ils étaient contigus aux Trévires. Quant à leur frontière septentrionale, on ne peut faire que des conjectures; on suppose assez généralement qu'ils s'étendaient sur la rive droite de l'Escaut dans la Flandre orientale et jusque dans le Brabant.

César dit des Nerviens qu'ils ne permettaient aucun accès au commerce : « Ils rejettent l'usage du vin et des autres superlluités propres à énerver les âmes et affaiblir le courage. Ces peuples sauvages et intrépides reprochent amèrement aux autres Belges de s'être donnés aux Romains et d'avoir

abjuré la vertu de leurs pères; ils ont résolu de n'envoyer aucun député et de n'accepter la paix à aucune condition (i). »

Par CCS mots aux autres Belges, César entendait faire allusion aux Belges gaulois, qui occupaient la contrée située entre la Forêt charbonnière et la Seine. C'est ainsi que Tacite avait compris les paroles de César; car en citant le même fait, il s'exprime ainsi : « Les ïrévires et les Nerviens se disent issus de la nation germanique, et par la gloire de cette origine ils cherchent à se distinguer des Gaulois, dont ils répudient la mollesse (2). »

Le pays des Trévires comprenait les contrées qui plus tard ont formé l'électorat de Trêves et le duché de Luxembourg. Il était séparé du pays des Nerviens par la Meuse et s'étendait vers l'est jusqu'au Rhin. A partir du Rhin sa frontière du nord 43tait marquée par le cours de l'Ahr.

Les Aduatiques, selon César, étaient issus « de ces Cimbres et de ces Teutons qui, envahissant les provinces romaines et l'Ralie, laissèrent en deçà du Rhin les bagages qu'ils ne pouvaient emporter (3). « Ce paragraphe des Commentaires manque de précision. Les Aduatiques ne pouvaient pas être descendus des Cimbres et des Teutons tout à la fois; ils ne pouvaient pas avoir été cliar-

(1) Ds bell. (jall., lib. II, c. 15. •

/2) Tacit., De moril). aer,nan.,c. XXVIII.

r.i) C.^^xn, Debello ga'.Uco, lib. II, c. 29.

gés de garder les bagages des uns et des autres. Au surplus il est vraisemblable que les deux peuples étaient également d'origine tudesque.

Lorsque César rencontra les Aduatiques dans la Gaule, ils habitaient, semble-t-il, le pays de Namur et confinaient aux Nerviens. C'est ce qu'affirme Dion Cassius (1). D'autre part, César les dit limitrophes des Éburons. Quelques auteurs pensent qu'ils s'étendaient sur la rive gauche de la Meuse assez loin pour occuper le pays de Tongres ; c'est le moyen d'expliquer le nom d'Adiiatuca Tungrorum donné par les Romains à la cité de Tongres. On sait d'ailleurs que les Aduatiques avaient vaincu les Éburons et leur avaient imposé un tribut annuel (2). Il n'est pas invraisemblable qu'ils se fussent aussi rendus maîtres d'une partie de leur territoire.

Les principaux établissements des Éburons étaient entre le Rhin et la Meuse. Sur la rive gauche de ce dernier fleuve, leurs possessions peu étendues étaient bornées par celles des Aduatiques à l'occident et au sud ; ils confinaient aux Ménapiens vers le nord. Les Condruses, les Sègnes, les Cérèses et les Pémanes paraissent avoir occupé le Condroz, la Famène et toute l'Ardenne belge ; ils étaient voisins des Éburons, du côté du nord, et des Trévires au sud -est.

il) Dion Cassius, Hist. ro„i., lib. XXXIX ^2) De bcll.rjaU., lib. VI, c. 27.

La nationalité germanique de tous ces peuples est attestée par les paroles que César met dans la bouche des Rhémois : « Les Condruses, les Éburons, les Cérèses et les Pémanes, qui d'un seul nom s'appellent Germains (1). » César lui-même dit dans un autre chapitre : « Les Ségnes et les Condruses, peuples germains, établis entre les Éburons et les Trévires, députèrent vers César, pour le prier de ne pas les mettre au nombre de ses ennemis, et de ne pas les confondre dans une seule et même cause avec tous les Germains établis en deçà du Rhin (2). »

Quant aux Ménapiens, ils paraissent avoir été les derniers venus des émigrants de la Germanie. César rapporte qu'ils avaient sur l'une et l'autre rive du Rhin des champs, des maisons, des bourgs, lorsque effrayés par l'arrivée d'une multitude d'Usipètes et de Tenchtères, qui eux-mêmes fuyaient les attaques des Suèves, ils abandonnèrent ce qu'ils possédaient au delà du fleuve (3).

11 est impossible de déterminer exactement quelle fut la contrée où les Ménapiens fixèrent leur habitation après avoir été expulsés de la rive droite du Rhin. Lorsque César décrit ses campagnes contre ce peuple, il le représente comme voisin des florins, qui habitaient le Boulonnais (4), et nous

(1) De bell. galL, lib. II, c. 4.

(2) lUd., lib. VI, c. 32.

(3) ma., lib. IV, c. 4, (4} IbU., lib. III, c. 8.

avons déjà vu que, d'autre part, il les dit voisins des Éburons. On pense assez généralement que les Ménapiens ont occupé toute la partie septentrionale et occidentale de la Belgique actuelle, depuis les bords du Rhin inférieur jusqu'à l'Escaut et même au delà de ce fleuve entre l'Escaut et l'Océan jusqu'au pays des Morins.

En somme, les tribus précitées occupaient seules le pays situé au nord de la forêt des Ardennes, ou plus exactement, de la Forêl charbonnière. Il n'y avait point de Belges de ce côté; les Belges devaient être ces Gaulois ou Celtes que César dit avoir été chassés par les Germains (1) ; ils habitaient le Beauvoisis, le Soissonnais, la Champagne, la Picardie, la Normandie, l'Artois, le Vermandois, le Boulonnais; c'étaient les peuples appelés Bellovaques,Suessions, Rhémois, Ambiens, Calètes, Velocasses, Atrebates, Veromanduens et Morins.

Aucun des auteurs anciens n'attribue à ces peuples une origine germanique, tandis que les autres sont appelés germains par César, par Tacite, par Pline, par Suétone, par Strabon, etc. On a supposé que César avait voulu dire que les habitants de la Gaule* belgique en général étaient venus de la Germanie, ce qui pourrait s'accorder avec certaine tradition citée par le même auteur et d'après laquelle les Gaulois auraient autrefois fondé des

(1) De bcll gall., lib. H, c. 4.

colonies au delà du Rhin (1). Mais en supposant que les descendants de ces Gaulois fussent rentrés dans la Gaule sous le nom de Belges, on ne saurait appliquer à tous les habitants de la Gaule belgique en général le texte précité de César : car il ne dit pas que la plupart des Belges sont issus de la Germanie; il dit qu'ils sont nés de Germains, ortos a Germcmis (2), expression absolument inapplicable à d'autres habitants de la Gaule belgique qu'aux Germains cis-rhénans établis au nord de la Forêt charbonnière.

Les Rhémois, chez qui César avait pris ses renseignements, ne confondaient pas les Germains cis-rhénans avec les autres habitants de la Gaule belgique, puisqu'ils lui apprirent que tous les Belges étaient en armes et que les Germains établis en deçà du Rhin, s'étaient joints à eux (3). César môme, dans le cours de sa narration, qualifie de Germains la plupart des peuples qu'il eut à combattre au delà des limites précitées. Pour être exact, en divisant la Gaule en trois parties, il aurait dû comprendre les Belges dans les limites (le la Gaule celtique, les distinguer des Germains cis-rhénans et fixer à la Foret charbonnière, la ligne de séparation entre les Gaulois celtes et les Germains.

(1) C,î;sar, De bell. fjall., lib. IV, c. 2-1. (-2) Ide;n, De bell. oalL, lib. II, c. 1. (3) Meni, Dr bcU. ijall., lib. II, c. 3.

§2. CAMPAGNES DE CËSAR.

Si l'on devait en croire ce que César dit encore avoir appris des Rliémois, tous les peuples de la Gaule belgique, tant Germains que Belges, se seraient ligués pour s'opposer à l'invasion des Romains; chacun d'eux se serait engagé à fournir un contingent considérable: les Bellovaques, soixante mille hommes; les Suessions, cinquante mille; les Nerviens, autant; les Atrebates, quinze mille; les Ambiens, dix mille; les Morins, vingt-cinq mille; les Ménapiens, neuf mille; les Calètes, dix mille; les Velooasses et les Veromanduens, même nombre ; les Aduatiques, vingt-neuf mille ; les Condruses, les Éburons, les Cérèses et les Pémanes, quarante mille. Le commandement suprême de cette formidable armée aurait été déféré à Galba, roi des Suessions (1). Il en résulterait que César n'aurait pas craint d'attaquer une armée de plus de trois cent mille barbares, et aurait eu la gloire de la vaincre.

Les faits ne justifient aucunement ces assertions, ni quant à la formation d'une ligue défensive entre tous les peuples de la Gaule belgique, ni quant aux

(1) C/KSAR, De bcll 'jall., lib. II, c. 4.

nombreux contingents à fournir par chacun de ces peuples. César dit bien encore qu'il fut attaqué sur les bords de l'Aisne, par toutes les troupes des Belges (1); mais que faut-il penser de ce qu'il appelle ainsi, quand on lit le récit détaillé de cette campagne? On voit d'abord toutes les troupes des Belges s'arrêter devant une bicoque appelée Bibrax, probablement Bièvre, essayer d'en faire le siège et se retirer sans avoir pu s'en emparer. Lorsque ensuite ces nombreuses troupes sont en présence de l'ennemi, elles refusent la bataille qui leur est offerte, et enfin, après un combat de peu d'importance, elles se débandent et s'en retournent dans leurs foyers respectifs. César les poursuit; il soumet successivement en une seule campagne les Suessions,lesBellovaquesetlesAmbiens. C'étaient, paraît-il, toutes les troupes des Belges qu'il avait eu à combattre sur les rives de l'Aisne; il n'avait rencontré que des Gallo-Belges et les avait vaincus sans difficulté, bien qu'il dise avoir appris des Rliémois que les Bellovaques pouvaient armer cent mille hommes (2).

Après quelques jours de marche. César arrive à la frontière des Germains. Là sans doute il va se trouver en présence tout au moins des forces réunies des tribus de cette nation. Erreur, il ne rencontre d'autres ennemis à combattre que les

(1) De bell. çjall., lib. II, c. 5.

(2) Ibid.. lib. II, c. 4.

Nerviens, soutenus par un petit nombre d'Atrebates et de Véromanduens. César avait huit légions et, outre les auxiliaires attachés à chaque légion, il avait un grand nombre de Gaulois à pied et à cheval, plus des troupes légères des îles Baléares, de Crète et d'Afrique, ce qui lui faisait une armée de près de quatre-vingt mille hommes. Il livra bataille aux Nerviens sur les bords de la Sambre, près de Maubeuge. Son armée fut littéralement mise en déroute ; elle aurait été taillée en pièces, si les deux légions de réserve, qui gardaient les bagages, n'étaient venues à temps pour rétablir l'ordre dans le combat. Alors, la bataille recommença d'une manière plus régulière, et les Romains, luttant avec l'énergie du désespoir, finirent par culbuter leur ennemi (i).

Les Aduatiques, qui avaient promis de se joindre aux Nerviens, arrivèrent trop tard. Apprenant la défaite de ceux-ci, ils rebroussent chemin et vont se renfermer dans un camp situé au haut d'une montagne inaccessible. Ils sont poursuivis par les Romains, qui les assiègent et finissent par les forcer à capituler. César se vante de les avoir fait vendre à l'encan, au nombre de cinquante-trois mille, hommes, femmes et enfants (2).

De tous les peuples établis dans nos contrées, les Nerviens et les Aduatiques étaient les seuls

(1) C.ESAR, De bell. fjall., lib. II, c. IS et s.

(2) Idem, De bell. galU, lib. II, c. 20 et s.

qui eussent pris les armes pour empêcher les Romains de franchir la frontière. Quant aux autres, il n'y a aucune trace de leur affiliation à une ligue quelconque, qui aurait été formée pour la défense du pays. Les Trévires avaient imploré la protection de César à l'époque où ils étaient menacés par les Suèves d'Arioviste (1), et leur cavalerie s'était trouvée parmi les auxiliaires de l'armée romaine à la bataille de la Sambre. Les Éburons paraissent avoir fait leur soumission à César après la défaite des Nerviens et des Aduatiques ; car on ne trouve dans les Commentaires aucune mention de la conquête de leur pays, tandis qu'il y est parlé de la reconnaissance de leur chef Ambiorix pour les bienfaits de César, qui lui avait rendu son fils et son frère, retenus en otage par les Aduatiques (2). Les Éburons, autrefois tributaires des Aduatiques, n'avaient sans doute manifesté aucune disposition hostile aux Romains, tant que ceux-ci n'avaient fait que les délivrer de cette sujétion ; mais ils changèrent de sentiment à leur égard, quand ilsapprirent quel était le sort réservé aux amis et alliés du peuple romain.

La seconde année de ses campagnes en Belgique, César marche contre les Morins et les Ménapiens, qui avaient négligé de lui envoyer des députés. Ces peuples se retirent dans les bois et.

(1) C.KSAr, Delell. fjal!., lib. I, c. 37. (â) Idrm, De bell. fjaU., lib. A', c. 27.

les marais dont leur pays est couvert; mais tout à coup ils sortent de toutes parts et se jettent sur les soldats romains dispersés; ceux-ci les repoussent, non sans avoir essuyé des pertes sensibles. César raconte que les jours suivants il fit abattre la foret, ce qui ne peut être pris au sérieux ; mais il ajoute, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, que les pluies continuelles le forcèrent à se retirer et que ses soldats ehimenèrent les troupeaux qu'ils avaient enlevés (1).

La troisième campagne de César fut dirigée contre les Tenchtères et les Usipètes, qui avaient traversé le Rhin et qui déjà s'avançaient dans l'intérieur du pays, jusqu'aux confins des Éburons et des Condruses (2), César fait de cette campagne une description fantastique. Il représente naturellement les barbares comme vaincus et mis en fuite ; mais ce qui passe les bornes du vraisemblable, c'est ce qu'il dit de la défaite de ces peuples : « Arrivés au confluent de la Meuse et du Rhin, qui arrêta leur fuite, les uns furent massacrés, les autres se jetèrent dans le fleuve et y périrent de peur, de fatigue, ou furent entraînés par la force du courant. Les Romains, délivrés d'une guerre si redoutable, où ils avaient affaire à quatre cent trente mille ennemis, rentrèrent dans leur camp sans avoir perdu un seul homme (3). »

;i) C.ESAR, DeheU. (jall., lib. III, c. 2S et s. (2) Idem, De beU. (jall., lib. IV, c. 6 et s. 3) Idem, De bell. rjuXU, lib. IV, c. 15.

Ce sont là des exagérations qui ne permettent •d'ajouter aucune foi au récit.

Au commencement de l'année suivante, César fait la guerre aux Trévires, qui s'étaient soulevés et qui ne tardèrent pas à se soumettre. Il passe ensuite dans l'île de Bretagne et confie à Labienus la garde de la Gaule. A son retour, il répartit ses légions dans les diverses contrées ; il en envoie une chez les Nerviens; une autre, sous les ordres de Titurius Sabinus et de Cotta, est établie chez les Éburons. Mais les chefs de cette nation, Ambiorix et Cativulcus, viennent attaquer le camp établi à Aduatuca, c'est-à-dire à l'endroit qui plus tard vit s'élever la ville de Tongres. Sabinus et Cotta entrèrent en négociations avec Ambiorix, qui eut le talent de leur persuader que ce qu'ils avaient de mieux à faire était de se retirer et de gagner le camp de Ciceron. Ils cèdent à ce conseil perfide, et à peine se sont ils mis en marche qu'ils sont massacrés, dans un défilé où les Éburons les attendaient (1).

Après cela, Ambiorix passe chez les Nerviens; il n'a pas de peine à les soulever à leur tour, et les Nerviens, unis aux Éburons et aux Aduatiques, s'en vont faire le siège du camp de Ciceron. Celui-ci fut délivré par César, qui jura de détruire la nation entière des Éburons (2).

(1) C.ESAR, Da bell. gall., lib. V, c. 2G et s.

(2) Idem, De bell. gall., lib. V, c. 3S et s.

César avait résolu de se venger d'Ambiorix. Apprenant que celui-ci a contracté une alliance ^vec les Trévires, il envoie deux légions à Labienus, qui se trouvait dans leur pays. Lui-même se met en campagne contre les Ménapiens, qui étaient voisins des Éburons et qui n'a\'^ient pas encore envoyé de députés aux Romains. Il entre dans leur pays avec cinq légions, de trois côtés à la fois, et fait incendier les maisons, les villages, enlever hommes et bestiaux, jusqu'à ce qu'ils demandent la paix. Il reçoit enfin leurs otages et leur déclare qu'il les traitera en ennemis, s'ils donnent asile à Ambiorix.

Il marche ensuite contre les Trévires, qui se préparaient à attaquer Labienus. Il finit par prendre une résolution extrême, celle de ravager tout le pays de fond en comble et de massacrer les habitants. Il partage à cet effet son armée, ■envoie Labienus avec trois légions vers l'Océan dans le pays des Ménapiens, ordonne à Tribonius de marcher avec le même nombre de légions vers les contrées voisines des Aduatiques et de les ravager; lui-même, prenant trois autres légions, se dirige vers l'Escaut et se rend à l'extrémité de la Forêt charbonnière, où l'on disait qu'Ambiorix s'était retiré avec quelques cavaliers (l).

L'auteur des Commentaires n'a pas honte d'avouer que toutes ces mesures étaient prises contre

(1) C.BSAn, De bM. ijoJX-, lib. VI, c. 33.

un peuple « qui n'avait nulles troupes réglées, nulle garnison, nulle place en état de défense. Ce n'était qu'une multitude éparse. Rencontraient-ils un vallon couvert, un bois épais, un marais inaccessible, qui leur offrît quelque espoir de sûreté ou de salut, ils s'y arrêtaient... La prudence était nécessaire, non pour protéger le corps de l'armée — réunie, elle n'avait rien à craindre d'bommes effrayés et dispersés — mais pour défendre cbaque soldat isolément... Si l'on voulait détruire cette race de brigands, il fallait diviser l'armée en nombreux détachements (1). »

Les Éburons étant devenus l'objet particulier de sa haine. César députe vers les peuples voisins et les invite à venir ravager leur territoire. « Il voulait, dit-il, par cette immense invasion, anéantir la race et détruire jusqu'au nom d'une nation coupable de tels crimes. » Les Sicambres parurent vouloir répondre à cet appel ; ils traversèrent le Rhin, mais ce fut pour se diriger vers le camp romain d'Aduatuca. Ciceron, qui commandait dans ce camp, eut .beaucoup de peine à les repousser. Les Germains qui l'assiégeaient ne se retirèrent qu'en apprenant que César arrivait avec une armée (2). Celui-ci, deplusenplus irrité, se remit immédiatement en campagne. Les bourgs, les habitations qu'il rencontraitdevinrent la proie des flammes ;

(1) C.ESAR, De bell. gàll., lib. VI, c. 34.

(2) Idem, De bcllo (/ail., lib. VI, c. 35.

tout fut mis au pillage; les hommes et les chevaux consommèrent les blés; les pluies et les orages détruisirent le reste. Le petit nombre de ceux qui échappèrent en se cachant dut, après le départ des troupes, périr de faim et de misère (1). En un mot, le carnage ne finit que faute d'hommes à immoler, faute d'habitations à incendier, de troupeaux à égorger, de champs de blés à ravager. Alors seulement les Romains se retirèrent avec leur glorieux général dans la Gaule celtique, où il restait encore quelques soulèvements gaulois à réprimer.

Le territoire de la Belgique actuelle, que César avait pour ainsi dire dépeuplé, obtint de nouveaux habitants qui vinrent prendre la place de ceux qui avaient péri. Tous sortaient, comme les précédents, du sein de la Germanie, Suétone nous apprend qu'Auguste reçut à composition les Ubiens et les Sicambres, et leur permit de s'établir dans la Gaule sur les bords du Rhin (12) ; que Tibère aussi fit transporter dans la Gaule quarante mille Germains et leur assigna des demeures sur les

(1) C.ESAR, De bell. galL, lib. VI, c. 43.

(2) SUETON., in AiUJUStO, c. 21.

bords du Rhin (i). Tolérées ou subies par les Romains, ces invasions successives paraissent s'être multipliées, car on trouve bientôt dans la Germanie cis-rhénane des noms de peuples nouveaux : Tongres, Toxandres, Suniques, Bethases, etc.

Si l'on en croit Procope, l'introduction des Tongres date du temps d'Auguste. « C'était, dit-il, une nation barbare, à qui César Auguste, le premier des empereurs, avait permis de s'établir dans cette contrée (2). » Wastelain fait remarquer que l'assertion de Procope ne manque pas de vraisemblance, bien que cet auteur ait vécu dans un temps et dans un pays assez éloignés de ceux dont il parle. En effet, il n'y avait pas encore de Tongres dans la Gaule au temps de César; tandis que Pline et Tacite en parlent comme d'une nation qui habitait la seconde Germanie à l'époque où ils écrivaient (3).

Cette observation s'applique également aux Toxandres, dont le nom était inconnu avant que Pline en eût fait mention. Il cite à la vérité ce nom comme s'appliquant à diverses tribus établies au delà de l'Escaut (4), de sorte qu'on ne sait pas s'il a entendu parler d'un peuple nouveau ou de débris des anciennes tribus, réunis sous un nom nou-

(1) SuETON., in Tiberio , c. 9.

(2) Procop., De bello Gothico. lib. I, c. 12.

(3) Wastelain, Description de la Gaule belgique, sect. V., c. 7.

(4) A Scaldi incolunt estera Toxandri pluribus norainibus. (Pmk«, Histor. natin-alis, lili. IV, c. 17.)

veau; mais tous ces peuples, ainsi que les autres indistinctement, étaient de même origine, de même race; ils avaient les mêmes mœurs, les mômes tendances instinctives, les mômes institutions, s'il est permis d'appeler ainsi ce qui ne réside que dans des coutumes.

Jusque-là on avait continué de confondre sous le nom de Belgique toutes les contrées situées au nord de la Seine et de la Marne ; mais bientôt on distingua les Germains cis-rhénans des Belges, et l'on donna le nom de première et seconde Germanie aux contrées habitées par les Germains, et qui s'étendaient le long du Rhin depuis Bâle jusqu'à l'embouchure de ce fleuve (1).

Suivant Pline, la première Germanie ou Germanie supérieure comprenait les Nemètes, les Tribochs et les Vangions ; la Germanie inférieure, les Ubiens, la colonie d'Agrippine, les Gugernes, les Bataves et les habitants des îles du Rhin (2).

Le reste du pays que César avait dit été habité par les Belges formait une province distincte sous le nom de Belgique. On ignore absolument quelle fut la ligne de séparation entre cette province et les deux Germanies; mais il est vraisemblable que le territoire de la Belgique actuelle fut compris dans^

(1) Tacit., Annales, lib. I, c. 31; lib. XI, c. 18; lib. XII, c. 27; lib. XIII, c. 53. Hist., lib. I, c. 8 et 9.

(2) Rhenum autem accolentes Germaniae gentium in eadera provincia Nemetes,Tribochi, Vaugiones; hinc Ubii, colonia Agrippiuensis.Gugerni, Batavi, et quos in insulis diximus Rheni. (Plin., Hist. natur.,. lib. IV, c. 17.)

la Germanie inférieure, puisque la nouvelle circonscription se réglait par nationalités. Pline dit, au sujet "de la province de Belgique, qu elle s'étendait depuis TEscaut jusqu'à la Seine (1). Il entendait sans doute parler du haut Escaut, qui seul suit une direction à peu près parallèle à la Seine. Le territoire de la nouvelle province de Belgique devait correspondre assez exactement à celui qu'occupaient au temps de César les tribus gallobelges établies au sud de la Forêt charbonnière ; de sorte que toute la contrée occupée à cette époque par les Germains cis-rhénans était probablement comprise dans la Germanie inférieure (2). Cela s'accorde du reste avec ce que dit Ammien Marcellin, comme nous le verrons ultérieurement. L'histoire ne dit pas quelle fut la condition des peuples germains sous la domination de Rome, mais on connaît la législation et les pratiques habituelles des Romains à l'égard des provinces conquises. Lorsqu'ils avaient soumis un nouveau peuple à leur pouvoir, ils lui enlevaient la totalité ou une partie de ses terres, qui devenaient propriété de la république. Les fractions cultivées de ce sol confisqué servaient à former des colonies, ou bien étaient distribuées au peuple romain, ou

(1) A Scalde ad Sequanam Belgica. (Plix., Hist. nat., lib., IV, c, 17.)

(2) Ce qui donne beaucoup de poids il cette conjecture, c'est que Tongres, située sur la rive gauche de la Meuse, était citée comme la seconde ville, après Cologne, de la Germanie inférieure, lorsqu'il n'y en avait pas d'autre dans les limites de la Relgique actuelle.

bien encore étaient vendues publiquement par les questeurs. Mais il arrivait aussi que ces terres cultivées ne fussent ni distribuées, ni vendues ; alors elles restaient dans le domaine public, et souvent on les laissait provisoirement aux anciens possesseurs ou propriétaires, lesquels continuaient d'en jouir moyennant une redevance, qui consistait dans la dîme des récoltes en blés et la double dîme des autres fruits.

Comme les guerres des Romains étaient avant tout des guerres de pillage et de dévastation, il arrivait aussi que le territoire réuni au domaine public ne lut qu'un désert. Dans ce cas, on abandonnait les champs à ceux qui voulaient les défricher, mais toujours à charge de redevance. Le domaine public se trouvait alors, par la force même des choses, livré aux riches et aux patriciens, seuls capables de rendre à la culture des terrains dévastés. Aussi s'empressaient-ils de prendre possession de toutes les nouvelles acquisitions de la république. Toutefois les terres qu'ils avaient ainsi occupées ne cessaient pas d'appartenir au peuple romain ; elles ne devenaient pas des propriétés privées, mais des espèces de fiefs ; les détenteurs ne s'appelaient pas propriétaires, domini, on leur donnait le nom de possessores, nom qui impliquait une sorte de vassalité (1).

(1) Élude sur l'histoire du colonal chez les Romains, par M. II. Réviilon, professeur d'histoire au lycée impérial de Grenoble.

Gaïus rapporte que dans le principe les Romains ne connaissaient d'autre propriété que le dominium ex jure quiritiiim : « Chacun était dominus ou ne l'était pas, dit-il; mais une seconde espèce de propriété fut introduite par les préteurs, et l'on distingua du dominium Yin bonis habere (i), » c'està-dire de la propriété proprement dite, le fait d'avoir la chose dans ses biens : de telle sorte qu'une chose pût avoir deux maîtres à la fois, se trouver dans le domaine de l'un et dans les biens de l'autre. C'est à peu près le caractère du fief dont le domaine direct appartient au seigneur, tandis que le domaine utile est au vassal.

Cette espèce de propriété subalterne fut appelée prétorienne et l'on donna le môme nom à la possession des terres provinciales. Le dominium de ces terres appartenait à l'État ; les particuliers ne pouvaient en avoir que la possession ou l'usufruit [IL).

11 est possible qu'en Belgique les Romains aient rendu aux anciens possesseurs les terres qu'ils occupaient, ou qu'ils aient abandonné les terres inoccupées aux tribus nouvellement établies dans ce pays, mais ce ne put être, en aucun cas, à titre de plein domaine; ce ne fut sans doute qu'à titre de possession et à charge de redevance. Au reste, le possesseur exerçait des droits

(1) Gaii Comment., II, § 40.

(2) Idem, Comment., II, § 7.

semblables à ceux d'un véritable propriétaire; il pouvait vendre son terrain, l'hypothéquer, le donner, le transmettre héréditairement ; mais à l'égard de l'État, cette possession n'était qu'un simple usage toujours révocable et soumis au dominium, auquel aucune prescription ou usucaption ne pouvait être opposée (1).

D'autre part, les jurisconsultes romains distinguaient trois classes de personnes : les citoyens, les Latins et les étrangers. Les habitants des provinces conquises étaient tous étrangers, peregrini; mais parmi les peuples vaincus, les uns étaient alliés, socii, foederati, les autres liheri, la plupart dediticii, c'est-à-dire sujets. Il est à présumer que les habitants de nos provinces furent tous rangés au nombre des dediticii, car tel était le sort réservé aux peuples qui avaient pris les armes contre les Romains (2).

Les peregrini et à plus forte raison les dediticii^ ne jouissant pas du connubium, étaient incapables de contracter un mariage légal; leurs enfants n'étaient pas légitimes, et ils ne pouvaient pas les instituer héritiers (3); de sorte qu'on a pu dire avec raison qu'aux yeux des jurisconsultes romains les provinciaux en général n'étaient ni maris, ni pères, que la loi ne leur reconnaissait ni la puis-

(1) Gaii Comment., 1. I, § 40.

(2) Idem, Comment., II, § 14.

(3) Ulpuni Fragmenta, tit. V, 5 3o, 7, tit. XX, § 14.

sauce maritale, ni l'autorité paternelle. Bien plus, la propriété n'existait point pour eux ; il y avait une double impossibilité à ce qu'ils fussent propriétaires, impossibilité à cause de leur condition personnelle, impossibilité à cause de la condition de la terre, parce qu'elle n'était pas romaine et appartenait à l'État (1).

Pline qualifie de liberi les Nerviens et de liberi antea les Trévires (2); ces derniers avaient donc déjà perdu leur qualité de peuple libre. Au surplus, ces titres de liberi, fœderati, socii, donnés aux habitants de certaines provinces, n'étaient que des artifices de langage, des moyens de déception; on les donnait et on les retirait ad libitum. Suétone rapporte qu'Auguste ùta la liberté à plusieurs villes alliées, qui en abusaient (3). Entre les liberi et ceux qui ne Fêtaient pas, il y avait seulement cette différence que les premiers gardaient les formes extérieures de leurs institutions jusqu'à ce qu'il plîit au maître de les supprimer. En réalité, les uns comme les autres, tous les peuples vaincus étaient perefjriîii; pour eux le droit n'existait en aucune façon ; on les considérait comme n'ayant plus leurs lois propres et n'ayant pas encore les lois romaines. Ils devaient à l'État, pour les terres qu'ils occupaient et dont ils se croyaient proprié-

(1) Gaii Commenl., Il, § 7.

(2) Plixe, Histor. natitr., lib. IV, c. 1" (3} SuKTOx., in AvcjMslo, c. 17.

SOULEVEMENTS DES POPULATIONS. 41

laires, une contribution territoriale équivalant au prix de location ; ils lui devaient en outre un impôt personnel, caput, qui s'est élevé dans la Gaule jusqu'à vingt-cinq aurei (1).

Il n'y eut d'exception que pour les habitants de Cologne. Cette ville, fondée par une colonie romaine dans le pays des Ubiens et décorée du nom d'Agrippine [colonia Agrippinensis), obtint le privilège du droit italique (2). Dès lors ses habitants furent assimilés aux Romains, et leur territoire devint susceptible de domaine privé, comme le sol italique. Mais cette exception même confirme la règle : si toute la population du pays n'avait pas été privée des droits civils, il n'aurait pas fallu une faveur spéciale pour accorder l'exercice de ces droits aux habitants de Cologne.

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