GERMANIE
Après la mort de Louis le Bègue, en 879, une partie des grands de son royaume offrit la couronne de France à Louis de Saxe, mais celui-ci aima mieux se faire céder la fraction de la Lotharingie que Louis le Bègue avait occupée et renonça à la couronne qu'on lui otTrait. Par cet arrangement toutes les parties de la Belgique, à l'exception de la Flandre, se trouvèrent réunies de nouveau dans la composition du royaume de Lotharingie, placé avec le royaume de Germanie sous le sceptre de Louis de Saxe.
Cette époque est celle des grandes incursions de Normans, qui ne furent, à proprement parler, ■ que des représailles provoquées par la guerre que Charlemagne avait faite aux Saxons.
Un parti de Normans, à la tcle duquel se trouvaient Godefrid et Sigcfrid, entra dans la Meuse en 881, et vint établir un camp retranché à Elsloo, village situé sur la rive droite de la Meuse à deux lieues en aval de Maestricht, pays de Fauquemont. Maestricht, Tongres et Liège furent mis à feu et à sang. Les Normans étendirent ensuite leurs déprédations dans le pays des Ri-
pilaires entre la Meuse et le Rhin; les villes de Cologne et de Bonn, ainsi que les châteaux de Zulpich, de Juliers et de Neuss, et même le palais d'Aix-la-Chapelle, devinrent la proie des flammes. Les abbayes de Stavelot, de Malmédy et de Prum ne furent pas épargnées.
Louis de Saxe, roi de Germanie et de Lotharingie, ne pouvait pas venir défendre cette dernière partie de ses États; il était atteint d'une maladie grave, dont il mourut à Francfort, au mois de septembre 882. Les troupes qu'il avait envoyées contre les Normans se débandèrent, et ceux-ci les poursuivirent jusqu'à Coblence. Ils allèrent ensuite porter la désolution dans le territoire de Trêves; l'antique cité romaine fut saccagée et bridée. ^letz subit le même sort; son évêque mourut les armes à la main.
Louis eut pour successeur son frère Charles le Gros, déjà roi des Allemans ou Souabes, des Bavarois et des Italiens, de plus couronné empereur à Borne.
De nombreuses députations lui furent envoyées en Italie, où il aimait à st\jonrner, pour l'engager à venir se mettre à la tête de l'empire. Il vint à Worms, où, dans une diète tenue au mois de mai, l'on résolut de marcher contre les Normans. Une armée considérable fut levée, et Charles à la tête de cette armée arriva devant EIsloo, au mois de juillet. Godefrid et Sigefrid s'y étaient retran-
chés. Après douze jours de siège, on se décida de part et d'autre à traiter de la paix. Godefrid vint lui-même la négocier dans le camp de l'empereur.
Les chefs normans promettaient d'embrasser le christianisme et de se retirer, pourvu qu'on leur abandonnât la partie de la Frise autrefois possédée par Hériold et Roric. Ils demandèrent en outre pour Godefrid la main de Gisla, fille de Lothaire II et de Waldrade.
Ces propositions furent acceptées; Godefrid, après avoir reçu le baptême, épousa Gisla, et l'on compta à.Sigefrid et à ses compagnons quarante mille sous d'argent pour les engager à se retirer.
Cette alliance de Godefrid avec la famille naturelle de Lothaire II eut des conséquences désastreuses; elle fit naître en Hugues, frère de Gisla, l'espoir de rentrer en possession du royaume de son père, sauf à le partager avec le mari de sa sœur. Il paraît en effet setre entendu avec Godefrid pour s'emparer de la Lotharingie. Réginon rapporte que tout ce qui, dans le pays, détestait la justice et la paix accourut à lui; qu'en peu de jours il se trouva entouré d'une multitude innombrable de brigands — parmi lesquels il ne manquait pas de personnages considérables, tels que les comtes Etienne, Robert, Wibert, Tiebault, Albéric et son frère; — que ces hommes se livrèrent à tant de rapines et de violences qu'ils ne différaient en rien des Normans.
On trouve dans la chronique de Réginon le récit des moyens employés, d'après les ordres de Charles le Gros, pour se débarrasser de Godefrid et de son beau-frère Hugues. Le premier avait adressé à l'empereur une demande tendant à être chargé de la défense des rives du Rhin, comprenant Coblence, Andernach,etc.,à cause de l'abondance des vins que produisait ce pays, avantage dont les terres que l'empereur lui avait concédées étaient absolument dépourvues. Deux envoyés, le comte Henri et l'archevêque de Cologne, furent chargés de lui porter la réponse de l'empereur Cliarles; mais le vrai but de leur mission était de l'attirer dans un piège, où il tomba effectivement et fut assassiné par un ennemi personnel, le comte Eberhard. Quant à Hugues, le comte Henri le surprit quelques jours après et s'empara de sa personne. Charles le Gros se contenta de lui faire arracher les yeux et de le reléguer aveugle au monastère de Saint-Gall, d'où il fut ramené plus tard à l'abbaye de Prum.
Cette double exécution, loin d'avoir pour effet de délivrer la Belgique de la présence des Normans, ne fit que consolider leur établissement dans ce pays. Sigefrid s'avança jusqu'au cœur de la Lotharingie et établit le siège principal de ses opérations sur la Dyle, aux environs de Louvain.
C'est de là que paraît être partie la plus redoutable des expéditions que les Normans aient lancées contre la Gaule. Leur armée se dirigea par terre et
par mei* sur Rouen, et alla ensuite faire le siège de Paris. Charles le Gros ne put sauver cette ville qu'en payant sa rançon et en livrant aux Normans la Bourgogne, qui n'obéissait pas à l'empereur.
Après ce nouvel acte de faiblesse, Gliarles le Gros se relira malade vers le Rhin. Dans une diète, qui fut tenue à Tibur, près de Mayence, en 887, il se vit abandonné de tout le monde. Les grands de Germanie et de Lotharingie, le jugeant incapable de régner et de défendre ses États, prononcèrent sa déchéance.
Par suite de la déposition de l'empereur, la France, royaume des Francs occidentaux, fut définitivement séparée de la Germanie, royaume des Francs orientaux, ainsi que de la Lotharingie, berceau de la puissance des Francs. La couronne de Germanie et celle de Lotharingie furent décernées par les grands de ces deux royaumes à Arnulplie, fils naturel de l'ancien roi de Bavière, Carloman.
Un des premiers soins d'Arnulphc fut d'expulser les Normans de la Lotharingie. Ces hommes du Nord étaient alors campés sur les bords de la Dyle aux environs de Louvain ; peut-être la ville de ce nom leur doit-elle son origine. Arnulphe marcha contre eux avec une armée en 891, et parvint à les chasser du pays.
Le trône de France étant vacant, le pape, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de reconstituer l'unité
de l'empire, aurait voulu qu'Arnulphe joignît la couronne de ce pays à celles qu'il portait déjà. Foulques, archevêque de Rlieims, fut chargé d'eu taire l'ouverture au roi Arnulphe et de l'engager à s'emparer de cette troisième couronne, Mais Foulques, qui avait d'autres vues, s'acquitta de sa mission de manière à la faire échouer. Son roi à lui était un jeune rejeton de la famille carolingienne, fils posthume de Louis le Bègue. Charles, qu'on a appelé le Simple, était l'héritier légitime de la dynastie. Comme il n'avait que huit ans et quelques mois,rarchevèque de Rheims s'était chargé de l'élever, de lui faire une éducation appropriée au rôle qu'il lui destinait.
Cependant Foulques s'efforçait d'entretenir le pape dans ses idées d'unité, et comme la restauration de l'empire était impossihle pour le moment, il l'engagea à faire tout au moins un empereur pour conserver la tradition. L'habile archevêque de Rheims avait en Italie un parent, Gui, duc de Spolète, qui avait disputé le trône à Bérenger, duc de Frioul. Ce fut sur la tête de ce bon parent qu'il parvint à faire placer la couronne impériale. Le pape le couronna empereur, et peu de temps après, il couronna enraiement son fils Lambert; de sorte qu'à défaut d'empire il y eut deux empereurs, père et fils, l'un et l'autre parents du métropolitain de Rheims.
Le pape Formose écrivait à Foulques qu'il avait
pour Lambert la tendresse crun père; qu'il le chérissait comme un fils bien-aimé et qu'il voulait conserver avec lui une paix invariable. Foulques répondait au pape qu'il aimait Lambert non-seulement à cause du lien de parenté qui l'unissait à ce prince, mais encore à cause de la vénération et de rattachement que celui-ci portait au pape.
Il écrivit ensuite à Lambert môme. En lui adressant des félicitations, il lui fait connaître ce que le pape Formose lui a annoncé dans sa lettre ; il l'exhorte, il l'engage par ses conseils à se montrer reconnaissant envers le pape de tant de bonté, à l'aimer comme le père le plus tendre, à lui conserver fidélité et obéissance, à suivre ses avis comme un véritable fils et à rendre au saint-siége le respect qui lui est dû. « Par ce moyen, dit-il, votre empire aura des bases éternelles; le secours de Dieu vous protégera contre vos ennemis du dedans et du dehors, et grâce à l'assistance divine, vous triompherez toujours de vos adversaires. »
Ces étranges successeurs de Gharlemagne étaient des empereurs tels qu'ils convenaient à l'Église romaine, empereurs obéissants et respectueux envers le saint-siége; il ne leur manquait, pour accomplir les vues de l'Église, que d'étendre leur pouvoir sur tous les États qui avaient autrefois formé l'empire d'Occident.
Mais la couronne de France était tombée dans les mains, ou plutôt sur la tète du duc de