CHAPITRE XV
LA FRANCE CONTEMPORAINE EMILE LOUBET, ARMAND FALLIÈRES, ET RAYMOND POINCARÉ
Fin de Paffaire Dreyfus. — Le capitaine Dreyfus fut
ramené de l'Ile du Diable, et fut jugé de nouveau à Rennes
en août 1899. Le tribunal, par un vote de cinq sur sept,
le déclara coupable, ** avec des circonstances atténuantes,"
5 et le condamna à dix ans d'emprisonnement, avec déduction
des années passées à l'Ile du Diable. Le Président Loubet le gracia, et, en 1900, le gouvernement accorda une amnistie à tous ceux qui avaient été impliqués dans cette malheureuse affaire. En juillet 1906, cependant, la Cour de
10 Cassation annula le jugement du tribunal de Rennes, et le capitaine Dreyfus, légalement réhabilité, rentra dans l'armée avec le grade de major et reçut la croix de la Légion d'honneur à l'Ecole Militaire, où onze ans auparavant il avait été dégradé.
15 Séparation de PEglise et de PÉtat. — Le 28 octobre 1900, Waldeck-Rousseau, président du Conseil, prononça un discours à Toulouse et appela l'attention sur le danger que, d'après lui, les congrégations religieuses faisaient courir à la République par leur enseignement à l'école et à l'église.
20 En juillet 1901 le cabinet Waldeck-Rousseau fit voter la Loi des Associations, qui stipulait qu'aucun ordre religieux ne pourrait exister sans obtenir l'autorisation du Parlement,
La loi fut appliquée avec rigueur en 1902, et en 1903 par le cabinet Emile Combes, et un grand nombre d'institutions religieuses furent fermées. En 1904 il fut stipulé que toute instruction par les congrégations religieuses, qu'elles fussent autorisées ou non, cesserait dans dix ans. Cette loi fut 5 aussi appliquée avec rigueur, et le 9 décembre 1905, le Concordat, conclu, le 15 juillet 1901, par le Premier Consul Bonaparte avec le pape Pie VII, fut aboli. Il y eut séparation complète de l'Église et de l'État. On laissa aux fidèles l'usage des églises, qui devaient être sous la direction des 10 Associations dites Cultuelles. Le pape Pie X condamna celles-ci comme étant contraires aux principes de l'Église, et, le 2 janvier 1907, une nouvelle loi fut promulguée qui décrétait que l'usage des églises serait gratuit et serait réglé par des contrats entre les prêtres et les préfets ou les maires. 15 Ce système a été généralement adopté en France.
L'entente cordiale avec PAngleterre. — Les relations entre l'Angleterre et la France, qui avaient été tendues depuis quelques années, furent grandement améliorées par la visite du roi Edouard VII à Paris en mai 1903, la première 20 visite d'un souverain anglais en France depuis près de cinquante ans. En juillet M. Loubet alla à Londres pour rendre sa visite au roi Edouard. Le 8 avril 1904 des accords furent conclus entre la France et l'Angleterre, se composant d'une déclaration concernant l'Egypte et le Maroc : ^ 25 "que le gouvernement de Sa Majesté Britannique n'a pas l'intention de changer l'état politique de l'Egypte " et " que le gouvernement de la République Française n'a pas l'intention de changer l'état politique du Maroc." Chacun des deux pays s'engage à " ne pas entraver l'action " de l'autre. 30 ^ Pierre de Coubertin, La Chronique de France^ 1904.
" La France ne demande pas qu'un terme soit fixé à l'occupation britannique," et l'Angleterre admet " qu'il appartient à la France de veiller à la tranquillité du Maroc et de lui prêter son assistance pour toutes les réformes administra- 5 tives, économiques, financières, et militaires dont il a besoin." Finalement la France et l'Angleterre conviennent "de se prêter l'appui de leur diplomatie pour l'exécution des clauses de la présente déclaration." Edouard VII revint à Paris en 1905, et des visites furent échangées à Portsmouth et à Brest
10 entre les flottes de l'Angleterre et de la France. L'entente cordiale était un fait accompli.
La Question du Maroc. — La visite du roi Edouard VII à Paris en 1905 était d'une haute importance et indiquait clairement, comme le dit M. de Coubertin, que " l'Angleterre
15 entendait jouer entièrement son jeu du côté de la France et lier son sort à celui de sa voisine." La visite du roi Edouard en 1905 avait été précédée la même année par celle de l'empereur Guillaume à Tanger, visite qui ne dura que deux heures, mais qui fut considérée, avec raison, un défi à la
20 France. M. Delcassé, qui était accusé par le gouvernement allemand d'avoir eu des " procédés incorrects " envers l'Allemagne, fut considéré un obstacle aux relations amicales entre les deux pays et donna sa démission de ministre des affaires étrangères, le 6 juin 1905. Cette démission paraissait exi-
25 gée par l'Allemagne, mais celle-ci ne fut pas satisfai réclama la réunion d'une conférence pour considérer la q o tion du Maroc.
La situation était grave, mais le gouvernement français agit avec fermeté et modération. En juillet 1905 *Ma^
50 France accepta l'idée de la conférence et l'Allemagne con- 1 P. de Coubertin, La Chronique de France^ 1905*
sentit à s'entendre préalablement avec elle et à reconnaître le caractère exceptionnel de sa situation au Maroc." La Conférence internationale, demandée par l'Allemagne, se réunit à Algésiras en Espagne, le 16 janvier 1906, et les grandes puissances, parmi lesquelles étaient les États-Unis, 5 brillamment représentés par M. Henry White, ambassadeur à Paris, donnèrent raison, par une grande majorité, à la France, dont l'influence prépondérante au Maroc fut reconnue, le 16 avril 1906.
Certains droits de l'Espagne furent aussi reconnus, ainsi 10 que le principe de la " porte ouverte " en matière commerciale. La Conférence d'Algésiras mit fin au premier conflit franco-allemand à l'occasion du Maroc.
Visites de souverains en France. — Les souverains européens s'étaient abstenus de venir à Paris pendant l'Expo- 15 sition de 1900. En 1901 le tzar Nicolas II et la tzarine vinrent en France, et il y eut une grande revue militaire à Reims. En 1903 le roi Victor-Emmanuel III et la reine d'Italie firent une visite à Paris et " mirent fin à un malentendu entre la France et l'Italie qui durait depuis près d'un 20 demi-siècle." Le président Loubet rendit visite à Victor- Emmanuel III à Rome en 1904, et Alphonse XIII étant venu aussi à Paris en 1905, M. Loubet alla à Madrid, et ensuite à Lisbonne. Le roi de Portugal, Carlos, rendit ^^ nue immédiatement sa visite au président de la Repu- 25
s Française, qui reçut aussi le roi de Grèce à l'Elysée. Depuis ce temps la France a reçu un grand nombre de visites de souverains, entre autres celle de la gracieuse reine Wilhelmine de Hollande, et tous les monarques ont semblé enchantés de leur séjour dans la capitale de la République et ont 30 fait un accueil cordial dans leurs capitales au chef de la France.
Le Président Fallières. — Le i8 janvier 1906 M. Armand Fallières, président du Sénat, fut élu président de la République Française. Le septennat de M. Loubet prit fin un mois plus tard.
5 Inondations. — En janvier 1 910 il y eut de grandes inon dations dans les vallées de la Marne, de la Loire, de la Seine, et autres rivières. À Paris près de la moitié des rues de la ville furent sous l'eau, et un grand nombre de personnes furent chassées de chez elles. Il y eut de grandes pertes,
10 et, lorsque les monuments publics furent menacés, tous les peuples civilisés s'intéressèrent au sort de l'admirable capitale de la France.
Grève. — Le 11 octobre 1910 une grève générale fut déclarée par les employés de la Compagnie des chemins de
15 fer du Nord, et, le 12 octobre, le gouvernement lança des ordres de mobilisation à environ trente mille employés de la Compagnie, leur ordonnant de se rendre le lendemain sous les drapeaux pour trois semaines d'exercices militaires. M. Aristide Briand, président du Conseil, agit avec une
20 grande énergie, et la grève fut terminée le 18 octobre.
Second conflit à propos du Maroc. — Quoique la question du Maroc eût paru close par la Conférence d'Algésiras, il y eut un accord franco-allemand en 1909, l'Allemagne déclarant que ses intérêts n'étant qu'économiques, et la
25 France s'engageant à sauvegarder l'égalité économique, l'Allemagne s'engagea à ne pas entraver les intérêts politiques de la France dans le pays. Cependant, lorsque la France fît une expédition contre Fez en 191 1, le gouvernement allemand envoya en juin à Agadir un navire de guerre, le
3o"Panther." Les relations entres les deux pays furent très tendues, et la guerre entre l'Allemagne et la France paraissait
M. Raymond Poincare
imminente. Une " conversation," cependant, s'établit entre Paris et Berlin et fut admirablement conduite par M. Jules Cambon, ambassadeur de France en Allemagne, et ancien ambassadeur aux États-Unis, où il a laissé le meilleur souvenir.
Un traité fut conclu par lequel l'Allemagne reconnaissait S le protectorat de la France au Maroc, et la France, l'égalité économique avec l'Allemagne. L'accord devait être soumis pour leur approbation aux puissances qui avaient pris part à la Conférence d'Algésiras. La France cédait à l'Allemagne un territoire dans le Congo français d'environ 230,000 kilo- 10 mètres carrés, ayant une population d'environ six cent mille habitants, et l'Allemagne cédait à la France un territoire au nord du Kameroun, ayant une population de quatorze mille habitants.
Le traité franco-allemand fut voté au Sénat en février 19 12, 15 et, le 30 mars, le sultan du Maroc accepta le protectorat de la France. Le général Lyautey fut nommé résident général, et sa politique sage et ferme aura bientôt assuré le succès du protectorat français. Un accord satisfaisant a été conclu avec l'Espagne qui possède une zone d'influence au Maroc. 20 L'empire colonial français au nord de l'Afrique comprend actuellement l'Algérie, la Tunisie, et le Maroc.
Le Ministère Poincaré. — En janvier 191 2 M. Raymond Poincaré a constitué un ministère dans lequel sont entrés quelques-uns des hommes politiques les plus éminents de la 25 France, tels que Messieurs Léon Bourgeois, Delcassé, Briand, et Millerand. M. Poincaré est allé en Russie en août 191 2 et a été reçu avec enthousiasme. L'alliance avec la Russie et l'entente avec l'Angleterre sont parfaitement fermes, et la France, forte et calme, a confiance en son gouvernement et 3° en ses institutions républicaines.
i8o Précis de l'Histoire de France
Le Président Poincaré. — Le 17 janvier 1913 le Sénat et la Chambre des Députés, reunis en assemblée nationale à Versailles, ont élu M. Raymond Poincaré président de la République Française.
5 Conclusion. — En étudiant l'histoire de France on voit des erreurs et même des crimes, mais aussi de grandes actions et de nobles sentiments, et l'on peut dire que le peuple français inspire la sympathie et l'admiration. Il est brave et spirituel, il a du bon sens et de la raison, il est
10 généreux, il est doué d'une faculté extraordinaire de se relever de ses désastres. Il marche de pair avec les nations les plus favorisées, pour les lettres, les sciences et les arts, et il a fait faire de grands progrès à la civilisation. Espérons que ce noble peuple de 40,000,000 d'âmes aura un avenir
15 digne de son glorieux passé.