LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE GAMBETTA, THIERS, ET SADI CARNOT
Gouvernement de la Défense nationale. — Le gouvernement qui succéda à l'Empire s'appela " gouvernement de la Défense nationale." Il était présidé par le général Trochu et composé des membres de la députation de Paris : Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules 5 Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Ernest Picard, Jules Simon et Henri Rochefort. Dans la prévision du siège de Paris une délégation fut envoyée à Tours et, le 7 octobre 1870, Gambetta partit en ballon et se rendit aussi à Tours. Il devint bientôt l'âme de la 10 défense nationale. Toute la France était animée de l'esprit de Jules Favre, qui avait dit : " Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses." Il aurait fallu, cependant, l'intervention de l'Europe pour arrêter les succès des Prussiens, et Thiers alla en 15 vain dans toutes les cours pour solliciter l'aide des grandes puissances. Paris fut investi le 19 septembre, Strasbourg capitula le 28 septembre, et Metz le 27 octobre. Le maréchal Bazaine livra une armée de 110,000 hommes, le matériel de guerre et les drapeaux. Il n'avait pas fait tout 20 ce que l'honneur lui conseillait de faire, et il fut plus tard
accusé de trahison et condamné par une cour martiale. La reddition de Metz avait déjoué les grands projets de Gambetta. Cet homme énergique avait su créer une armée et il espérait venir au secours de Paris assiégé. Le général
5 Trochu ferait une sortie, et l'armée prussienne se trouverait prise entre deux feux. La capitulation de Metz permettait à Frédéric Charles de joindre son armée aux troupes qui assiégeaient Paris, ou de s'avancer vers la Loire ; dès lors il n'y eut plus d'espoir pour la grande ville.
10 Gambetta. — Les proclamations que lança Gambetta furent d'une éloquence extraordinaire, et on ne saurait trop admirer son enthousiasme patriotique. Il dit un jour à l'armée: "Vous êtes la jeunesse française, l'espoir armé de la patrie ; vous vaincrez ! et, après avoir rendu à la
ï5 France son rang dans le monde, vous resterez les citoyens d'une république paisible, libre et respectée." Il y eut de rares victoires, d'Aurelle de Paladines à Coulmiers, de Garibaldi à Châtillon et à Autun, de Faidherbe à Bapaume ; il y eut une glorieuse retraite de Chanzy sur Le Mans ; il y eut
20 l'héroïque résistance de Belfort ; partout ailleurs ce furent des défaites, et les braves armées organisées par l'énergie de Gambetta furent détruites ou réduites à l'impuissance.
Le siège de Paris. — Le siège de Paris dura quatre mois et demi et il se livra autour de la ville des combats acharnés :
25 à Champigny, au Bourget, à Buzenval. Paris souffrit du bombardement, du froid et de la famine, et il fallut capituler, le 28 janvier 187 1. Un armistice de trois semaines fut signé pour permettre l'élection d'une Assemblée Nationale. Gambetta ne voulait pas que l'on permît à ceux qui
30 avaient servi l'Empire d'être éligibles, et n'étant pas d'accord avec ses collègues de la Défense nationale, il donna sa
démission. Il avait été presque dictateur pendant six mois et avait rendu d'immenses services à son pays. Il fut bientôt rappelé sur la scène politique.
Thiers <<chef du pouvoir exécutif de la république française." — Les élections eurent lieu le 8 février 187 1 ; 5 l'Assemblée se réunit le 12 à Bordeaux, et le 13 le gouvernement de la Défense nationale cessa d'exister. Jules Grévy fut élu président de l'Assemblée, et Thiers " chef du pouvoir exécutif de la république française." Ce grand patriote avait été élu dans vingt-six départements ; Gam- 10 betta dans neuf. Victor Hugo, Louis Blanc et Edgar Quinet furent élus à Paris. L'armistice ayant été prolongé jusqu'au 26 février, Thiers signa ce jour-là même les préliminaires de paix. Les conditions du vainqueur étaient bien dures : cinq milliards de francs d'indemnité ; 15 l'Alsace, moins Belfort ; une partie de la Lorraine, avec Metz et Thionville ; occupation du territoire jusqu'au paiement de l'indemnité. On pouvait croire que la France ne se relèverait jamais d'un pareil désastre, mais tel ne fut pas le cas; le 5 septembre 1873, l'indemnité avait été totale- 20 ment payée et les Prussiens avaient quitté le sol de la France. On donna à T-hiers le titre glorieux de " Libérateur du territoire."
Traité de Frankfort. — Les préliminaires de paix avaient été ratifiés par l'Assemblée, et le traité définitif fut signé à 25 Frankfort, le 10 mai 187 1. La Prusse était triomphante. Déjà le roi Guillaume avait été proclamé empereur d'Allemagne, à Versailles, le 18 janvier 1871.
L*insurrection de la Commune de Paris. — L'Assemblée Nationale transporta le siège du gouvernement à Ver- 30 sailles, le 20 mars. Le 18 mars avait éclaté la terrible in-
î6o Précis de l'Histoire de France
surrection de la Commune de Paris. Thiers agit avec une grande vigueur : le 6 avril le siège de Paris commença ; le 28 mai, les troupes du gouvernement, commandées par MacMahon, entrèrent dans la ville. Pendant le siège les
5 insurgés avaient fusillé l'archevêque de Paris, Monseigneur Darboy, et autres otages, avaient renversé la colonne Vendôme et avaient brûlé les Tuileries, l'Hôtel de Ville et d'autres édifices publics. Citons à ce sujet les paroles suivantes de M. Pierre de Coubertin : " Malgré les tenta-
10 tives qui ont été faites depuis pour donner à ce mouvement un caractère socialiste et humanitaire qu'il n'eut jamais, le temps, qui atténue tant de choses, n'a rien enlevé de leur horreur aux sombres souvenirs de 187 1. L'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, le second siège de
15 Paris, les orgies et les bouffonneries de la Commune, le massacre des derniers jours et cette fin immonde et bestiale dans le sang et dans le pétrole, passèrent sur la France comme un cauchemar."
Tentative de restauration monarchiste. — L'Assemblée
20 de 187 1 était composée en majorité de monarchistes et eut de fréquents démêlés avec Thiers, qui avait adopté franchement la République. Cet homme d'État fit preuve d'une activité extraordinaire et prononça des discours pleins de sagesse devant l'Assemblée. Celle-ci s'était déclarée Cons-
25 tituante, le 28 août 187 1, et avait donné au chef du pouvoir exécutif le titre de Président de la République. Ce n'était pas par amour pour la République que l'Assemblée avait adopté le décret du 28 août 187 1. Elle tâchait de ramener la monarchie en faisant une fusion entre les légitimistes et les
30 Orléanistes, entre les partisans du comte de Chambord et ceux du comte de Paris. Henri F, cependant, refusa
Précis de l'Histoire de France i6i
d'abandonner le drapeau blanc et le droit divin, et préféra ses principes à la royauté. La restauration royaliste fut ajournée, mais les monarchistes voulurent mettre Thiers de côté, et, le 24 mai 1873, le premier Président de la Troisième République donna sa démission, après un vote hostile 5 de l'Assemblée. Thiers fut remplacé par le maréchal de MacMahon. L'Assemblée Nationale avait été ingrate envers Thiers et n'eût pas dû oublier qu'il avait sauvé Belfort, qu'il avait libéré le territoire et que, sous son administration, le premier emprunt de cinq milUards de francs avait été at- 10 teint et le second emprunt de trois milliards et demi couvert quinze fois.
Le comte de Chambord. — En renversant Thiers le but de la majorité de l'Assemblée avait été de rétablir la monarchie, mais le maréchal de MacMahon n'aida pas directe- 15 ment le parti royaliste. Le Prétendant, d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, fut le principal obstacle à la restauration de la royauté. Le 5 juillet 1873, le comte de Paris alla à Frohsdorf saluer le chef de la Maison de Bourbon, et la réconciliation de la branche aînée et de la branche cadette 20 fut effectuée. On avait tout préparé pour l'entrée du roi à Paris, lorsque celui-ci fit savoir, le 27 octobre 1873, Qu'il ne retrancherait rien de ses précédentes déclarations. " Pas de conditions, pas de garanties," disait-il. "Je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, 25 parce que j'ai mission et autorité pour cela." Le comte de Chambord ne régna jamais et mourut en 1883. Le comte de Paris devint l'héritier des droits de son cousin, mais Philippe VII n'eut pas toujours la sagesse à' He7iri V.
Le Septennat. — Le 19 novembre 1873 le Septennat fut 30 voté, par lequel les pouvoirs de MacMahon furent prorogés
l62 Précis de l'Histoire de France
pour sept ans. La République se consolidait, malgré les royalistes, et par leur aide involontaire. Il était évident que le gouvernement républicain était le seul possible, le seul offrant des garanties de stabilité. Aussi, en 1875, des 5 lois constitutionnelles furent votées et formèrent ce qu'on a appelé la constitution de 1875, qui, avec peu de changements, dure encore.
La constitution de 1875. — "Le pouvoir législatif est donné à deux chambres : la Chambre des députés et le Sénat. 10 " La Chambre des députés est élue pour quatre ans par le suffrage universel direct.
" Le Sénat se compose de trois cents membres, dont soixante-quinze inamovibles sont élus par le Sénat lui-même. Les deux cent vingt-cinq autres sénateurs sont élus dans les 15 départements par les députés, les conseillers généraux, les conseillers d'arrondissement et un délégué de chaque conseil municipal. Ils sont élus pour neuf ans, et renouvelables par tiers tous les trois ans.
" Le pouvoir exécutif est confié à un président de la 20 République.
" Le président est élu pour sept ans par les deux Chambres réunies en congrès. La constitution est révisable, c'est-àdire qu'elle peut être modifiée par les deux Chambres réunies en congrès." ^ 25 Le président est rééligible ; il peut dissoudre la Chambre des députés avec le consentement du Sénat. Les ministres sont responsables. Le nombre des députés est d'environ six cents.
Depuis 1884 il n'y a plus de sénateurs inamovibles: les 50 successeurs des soixante-quinze inamovibles, élus par le
I Cours Complet d'' Histoire de France^ par Blanchet et Pinard.
Sénat en 1875, sont maintenant élus de la même manière que les autres sénateurs.
Le 16 Mai 1877. — Le 8 mars 1876 les pouvoirs de l'Assemblée Nationale de 187 1 prirent fin, et il y eut un Parlement composé de deux Chambres. Les monarchistes 5 n'avaient plus la majorité à la Chambre des députés, dont le président fut Jules Grévy. Jules Simon était président du conseil des ministres, le 16 mai 1877, lorsque MacMahon lui signifia brusquement qu'il lui retirait sa confiance. Le Président nomma un royaliste, le duc de Broglie à la place 10 de Jules Simon, et la Chambre fut dissoute. Il y eut une grande agitation dans le pays, et le peuple, aux élections du 14 octobre, blâma "\e coup d'État moraV^ ^ du 16 mai, en envoyant encore à la Chambre une majorité républicaine. Le maréchal se soumit à la volonté du peuple et " rentra 15 dans la vérité parlementaire, dans la pratique assurée des institutions." Le pays se calma, et l'Exposition universelle de 1878 fut un grand succès. Cependant, en 1879, l^s républicains ayant obtenu la majorité au Sénat, MacMahon se démit de ses fonctions de président, le 30 janvier 1879. 20 M. de Coubertin a dit de lui: "Il fit le 16 mai, parce qu'on l'amena à croire à un danger imaginaire que courait la France. Mal conseillé, il tomba dans le piège qu'on lui tendait et ne redevint lui-même qu'après avoir ' déchiré ce voile d'arguments passionnés qu'on tendait devant ses yeux.' En 25 réalité il était 'obsédé par le souci de la légalité,' et le destin ironique condamna sa mémoire à porter le poids de mesures arbitraires dont il fut à peine responsable." C'est de Mac- Mahon qu'on a dit qu'il devait "se soumettre ou se démettre."
I Pierre de Coubertin, V Évolution Française sous la Troisième République.
Jules Grévy. — Jules Grévy fut élu Président quelques heures après qu'on eut reçu la démission de MacMahon. La transmission des pouvoirs sous la République se faisait sans révolution.
5 Le Grand Ministère. — Gambetta fut élu président de la Chambre des députés ; il était le seul homme en France qui eût toute la confiance des différents groupes républicains : gauche, centre-gauche, extrême gauche, et il eût dû être appelé à former un Cabinet. Ce ne fut qu'en no-
10 vembre 1881 qu'il devint président du conseil et qu'il forma le grand ministère. Malheureusement on crut encore voir en lui le dictateur de 187 1, et il fut renversé, après être resté au pouvoir seulement deux mois et demi. Ce grand citoyen mourut, le 31 décembre 1882, dans toute la
15 plénitude de ses remarquables facultés d'homme d'État, et on lui fit des funérailles splendides.
Événements importants sous la présidence de Jules Grévy. — Sous la présidence de Jules Gré\7' les événements importants furent :
20 " Au dedans : la réorganisation de l'enseignement supérieur; la réforme de l'enseignement secondaire; la création de l'enseignement des jeunes filles ; les lois scolaires établissant l'obligation de l'enseignement primaire, ainsi que la gratuité et la laïcité des écoles publiques.
25 ^' Au dehors : l'occupation de la Tunisie ( 1 88 1 ) ; l'exclusion de la France des affaires de l'Egypte, conséquence d'un vote de la Chambre (1882) ; l'expédition de Hué par le vice-amiral Courbet qui oblige les Annamites à reconnaître la suzeraineté de la France (1883); la guerre de Chine et la conquête
30 du Tonkin, ainsi que l'établissement du protectorat français à Madagascar et de la domination française au Congo (1885).
Sadi Carnot
" Tout cela a été en grande partie l'œuvre de Jules Ferry (mort en 1893)." ^
Mort du Prince Impérial. — Le Prince Impérial, fils de Napoléon III, fut tué par les Zoulous en Afrique en 1879. Cette mort jeta le désarroi parmi les bonapartistes, dont 5 quelques-uns reconnurent pour chef le prince Napoléon, et d'autres le fils de celui-ci, le prince Victor. Depuis la mort du prince Napoléon, c'est Victor qui est maintenant V empereur ^omx ses partisans, de même que le duc d'Orléans est le roiy depuis la mort de son père, le comte de Paris, en 10
Sadi Carnot. — Jules Grévy fut réélu Président de la République, le 28 décembre 1885. Malheureusement, son gendre ayant trempé dans des affaires véreuses, le Président parut vouloir le protéger et perdit la confiance du pays. Il 15 fut obligé de donner sa démission, le 2 décembre 1887, et eut pour successeur Sadi Carnot, petit-fils de P organisateur de la victoire.
Le général Boulanger. — La seconde présidence de Jules Grévy avait été marquée par le commencement de l'étrange 20 carrière du général Boulanger. Il devint ministre de la guerre dans le cabinet Freycinet en janvier 1886 et fut tout de suite très populaire. C'est à cette époque que furent expulsés du pays les chefs des familles ayant régné sur la France, et que le duc de Chartres et le duc d'Aumale 25 furent rayés des cadres de l'armée. Le duc d'Aumale, ayant protesté contre cette mesure, fut expulsé de France. Il fit connaître alors une clause de son testament par laquelle il léguait à l'Institut le beau château de Chantilly et le musée qui s'y trouve. Le général Boulanger joua un vilain rôle 30 I P. Foncin, Le Pays de France.
i66 Précis de l'Histoire de France
dans cette affaire et fut convaincu de duplicité. Il resta, cependant, au ministère de la guerre jusqu'au 17 mai 1887. Il avait été très tapageur et semblait animé uniquement de l'idée de la revanche. Nommé chef d'un corps d'armée à
5 Clermont-Ferrand, il commença des manœuvres électorales et reçut de nombreuses voix pour la députation. Il vint même à Paris trois fois sous un déguisement. Il fut mis à la retraite et fit alors une propagande politique extraordinaire. Appuyé par les républicains mécontents du gouver-
10 nement, aussi bien que par les monarchistes, il fut élu en 1888 à la Chambre des députés par plusieurs départements, et, en janvier 1889, à Paris, à une immense majorité. Il semblait marcher à la dictature, mais en avril 1889, il fut mis en accusation devant le Sénat siégeant en qualité de
15 Haute Cour de justice. Il s'enfuit de France, et, en son absence, fut condamné à l'emprisonnement perpétuel pour attentat contre la République. Boulanger se suicida deux ans plus tard. Il avait trouvé moyen de faire entrer le comte de Paris dans son étrange conspiration, et cette alli-
20 ance avec un aventurier déconsidéra beaucoup le parti royaliste.
L'Exposition Universelle de 1889. — L'Exposition Universelle de 1889 fit voir les immenses progrès que la France avait faits sous la Troisième Répubhque, et conso-
25 lida cette forme de gouvernement. Le Président Sadi Carnot contribua aussi à ce résultat par son patriotisme, son tact et son jugement droit et sain.
Cronstadt et Toulon. — Deux grands événement vinrent indiquer les caractères définitifs de la République : l'accord
30 franco-russe et l'appui donné au gouvernement républicain par l'église catholique. Isolée en Europe depuis la guerre
de 1870 et la formation de la Triple Alliance, œuvre de Bismarck, entre l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, la France se tourna vers la Russie. La flotte française fut reçue en 1891 à Cronstadt avec grande solemnité par le tzar Alexandre III, et le 13 octobre 1893, le Président Carnot alla à 5 Toulon recevoir la flotte russe. Il était évident qu'une alliance existait entre la France et la Russie et que l'isolement en Europe de la République Française avait cessé.
Le cardinal Lavigerie. — Les lois contre les congrégations religieuses avaient éloigné beaucoup de catholiques 10 du gouvernement républicain. " Le 8 février 1884, le pape Léon XIII, qui, depuis six ans déjà, avait remplacé Pie IX sur le siège apostolique, adressa aux évêques français une première lettre de conciliation, les exhortant à ne pas se montrer hostiles au gouvernement."^ '* Le 12 novembre 15 1890, le cardinal Lavigerie, archevêque de Carthage et d'Alger, primat d'Afrique, recevait en son palais épiscopal, l'amiral Charles Duperré et les officiers de son escadre. A l'issue du dîner qu'il offrit à ses hôtes, il prit la parole, et en quelques mots brefs et résolus il stigmatisa la conduite 20 des soi-disant conservateurs qui ' donnent aux ennemis qui nous observent le spectacle de nos ambitions et de nos haines et jettent dans le cœur de la France, le découragement, précurseur des dernières catastrophes.' Pour mieux dégager le sens des paroles du prélat, la musique des Pères 25 Blancs joua la Marseillaise^
Encyclique de Léon XIII. — Le pape approuva l'attitude du cardinal Lavigerie, et le 19 février 1892, Léon XIII adressa aux catholiques de France une lettre encyclique par
I P. de Coubertin, L^ Évolution Française sous la Troisième République.
i68 Précis de l'Histoire de France
laquelle il leur enjoignait d'adhérer à la République. Le i6 février 1892, le pape avait fait une admirable réponse à un réquisitoire des cardinaux français contre les institutions républicaines : " Acceptez la République, c'est-à-dire le pou- 5 voir constitué et existant parmi vous ; respectez-le ; soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venant de Dieu. . . . En politique, plus qu'ailleurs, surviennent des changements inattendus . . . ces changements sont loin d'être toujours légitimes à l'origine ; il est même difficile qu'ils le
10 soient. Pourtant le critérium suprême du bien commun et la tranquillité publique imposent l'acceptation de ces nouveaux gouvernements, établis en fait à la place des gouvernements antérieurs qui ne sont plus. Ainsi se trouvent suspendues les règles ordinaires de la transmission des pou-
15 voirs, et il peut se faire même qu'avec le temps elles se trouvent abolies."
Prospérité de la France sous le gouvernement républicain. — Jamais la France ne s'était trouvée si prospère que sous le gouvernement républicain. En 1891 la Banque
20 de France avait consenti à un prêt de soixante-quinze millions de francs en or à la Banque d'Angleterre, et en 1892, le pays soutint le choc de la faillite de la compagnie de Panama. Des sommes énormes furent perdues et la petite épargne souffrit cruellement. Certains hommes politiques
25 furent reconnus coupables de corruption et beaucoup d'autres furent accusés. Le scandale fut grand ; néanmoins, les institutions républicaines ne furent pas atteintes.
Attentats des anarchistes. — En 1893 les républicains obtinrent aux élections une majorité écrasante. Un certain
30 nombre de socialistes furent élus à la Chambre, et les anarchistes continuèrent les attentats commencés en 1892. Le
9 décembre 1893, une bombe fut lancée dans la salle des séances de la Chambre des députés et blessa plusieurs personnes. Charles Dupuy, président de la Chambre, fit preuve d'un sang-froid, d'un courage, comparable à celui de Boissy d'Anglas en 1795. Il rétablit immédiatement l'ordre en 5 disant avec calme : " Messieurs, la séance continue. . ."
Le Dahomey et Madagascar. — En 1894 le Dahomey fut conquis, et en 1895 Madagascar devint une colonie française.
Assassinat du Président Carnot. — Le 24 juin 1894, le 10 Président Carnot fut assassiné à Lyon par un anarchiste italien. La mort de ce grand patriote causa des regrets unanimes, mais nul n'a consacré à sa mémoire un plus bel hommage que M. Pierre de Coubertin dans son livre " L'Évolution Française sous la Troisième République." 15 Nous citons cette page éloquente tout entière, car on ne saurait trop appeler l'attention sur la vie et le caractère d'hommes comme Sadi Carnot :
Éloge du Président Carnot. — " Ses amis et ses ennemis ont dit de lui qu'il était honnête ; mais ce mot-là ne devrait 20 pas avoir pour lui le même sens que pour les autres : il était honnête, en efïet, d'une honnêteté exquise et rare qui s'étendait à toutes les minutes de son existence et à toutes les manifestations de sa pensée, d'une honnêteté si pure, si droite, si absolue que la France oublia parfois de s'en 25 apercevoir, comme si elle eût trouvé tout naturel d'avoir pour chef le plus vertueux de ses fils.
" L'histoire détaillera les services rendus par le Président Carnot à son pays, le prestige dont il sut entourer ses fonctions, l'influence discrète, mais efficace, qu'il exerça sur ses 30 ministres, son amour de la paix, son souci d'encourager les
I/o Précis de l'Histoire de France
initiatives, ses sympathies pour la jeunesse, sa confiance sereine dans les jours difficiles et sa foi invincible aux destinées de la patrie. Elle dira surtout qu'il a mérité de servir son pays par delà la mort, car son sang a empourpré les
5 sommets de la République. Les hommes aux humbles origines qui l'ont faite ont tous été grandis par le poignard de Caserio, et la vieille Gaule a senti, assemblée autour de ce tombeau, que ses destinées nouvelles et ses libres institutions venaient de recevoir le baptême aux yeux des peuples
lo et des rois."
Casimir Périer. — Félix Faure. — Le 27 juin 1894, Casimir Périer, petit-fils du fameux ministre de Louis- Philippe, fut élu Président de la République. Dès son accession il fut violemment attaqué par les radicaux et les
15 socialistes, et il donna sa démission en janvier 1895. Il eut Félix Faure pour successeur.
L'alliance franco-russe. — Le Président Faure acquit toute la confiance du pays. Sous son administration l'alliance franco-russe a été officiellement déclarée. Le tzar
20 Nicolas II est venu à Paris avec la tzarine en 1896, et M. Faure a été en Russie en 1897 lui rendre sa visite. Ces deux événements ont excité en France un enthousiasme extraordinaire.
L'affaire Dreyfus. — Une malheureuse affaire cause de-
25 puis quatre ans une grande agitation à Paris et dans toute la France. En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus fut jugé par un tribunal militaire, et condamné pour trahison à la dégradation et à l'emprisonnement perpétuel à l'Ile du Diable dans la Guyane française. Des personnes honorables crurent que
30 le jugement était entaché d'irrégularité, et la revision fut demandée. Le gouvernement refusa longtemps de revenir sur
la chose jugée, mais depuis la découverte d'un faux, commis par un des témoins qui avaient comparu devant le tribunal militaire, la revision a été accordée par le cabinet Brisson, malgré l'opposition et la démission de deux ministres de la guerre. Citons ici quelques mots bien sensés d'un article 5 du Journal des Débats, du 10 septembre 1898 : "On s'accorde à penser qu'il importe de faire une lumière complète et de dégager toutes les responsabilités qui ont été encourues dans cette malheureuse histoire. . . Mais, répétons-le, quoi qu'il arrive, l'honneur de l'armée n'est pas et ne saurait 10 être en cause. Dans tous les corps organisés, dans toutes les agrégations d'hommes se rencontrent des malheureux. Il y en a dans l'armée moins qu'ailleurs, parce que l'état militaire porte à l'observation plus stricte du devoir, au dévouement et au sacrifice ; toutefois, il y en a. L'armée 15 ne saurait être exempte d'un mal qui est inhérent à l'espèce humaine. La responsabilité de ceux qui introduisent le mensonge et la fraude dans ce monde de la loyauté et de la bonne foi n'en est que plus infamante ; mais elle leur reste personnelle." 20
Mort de Félix Faure. — M. Emile Loubet. — Le 16 février 1899, le Président Félix Faure est mort subitement, et, le 18 février, M. Emile Loubet, président du Sénat, a été élu Président de la République.
La France extérieure. — Nous ne pouvons terminer cette 25 histoire de la fin du dix-neuvième siècle sans jeter un coup d'œil sur la France extérieure. Nous empruntons à M. P. Foncin, " Le Pays de France," les renseignements suivants.
En Amérique. — De toutes ses possessions en Amérique la France n'a gardé que les petits îlots de Saint-Pierre et de 30 Miquelon près du banc de Terre-Neuve ; dans les Antilles,
la Guadeloupe et la Martinique, et dans l'Amérique du Sud, la Guyane française.
En Océanie. — En Océanie les possessions de la France sont la Nouvelle-Calédonie, Tahiti, et quelques archipels,
5 tels que les Gambier et les Marquises, en tout ii 6 îles.
En Asie. — Dans l'Inde la France n'a plus que cinq petits territoires et la ville de Pondichéry, mais dans l' Indo- Chine elle a la Cochinchine, avec le protectorat du Cambodge, de l'Annam et du Tonkin.
lo Dans POcéan Indien. — Dans l'Océan Indien la France a perdu l'Ile de France (maintenant Maurice), mais elle a gardé l'Ile de la Réunion (autrefois Bourbon), et a fait la conquête de Madagascar, et l'archipel des Comores est sous son protectorat. Elle a aussi Obock dans le golfe d'Aden.
15 En Afrique. — En Afrique il y a le Gabon, et le Congo français relié par le lac Tchad au Soudan français ; le Dahomey ; des comptoirs sur le golfe de Bénin et sur la côte d'Ivoire ; enfin l'importante et ancienne colonie du Sénégal. L'Algérie et la Tunisie. — L'Algérie et la Tunisie font
20 de grands progrès sous la domination française ; la ville d'Alger a 100,000 habitants, et Tunis, située près des ruines de Carthage, a 125,000 habitants.
La Corse. — La Corse appartient à la France depuis 1768 et lui est très attachée. Elle est célèbre pour avoir
25 donné naissance à Napoléon.
L'agriculture, Pindustrie, et le commerce. — La France est admirablement située au point de vue du climat, et l'agriculture y est remarquablement développée. On y cultive surtout les céréales et la vigne, mais aussi la betterave de
30 sucre, l'olivier, et le tabac, ainsi que les arbres fruitiers. Les forêts sont nombreuses et bien entretenues, de même
que les prairies et pâturages. L'élevage du bétail est important, et l'industrie et le commerce très florissants. Le commerce extérieur, d'après M. Foncin, dépasse 9 milliards de francs. Les routes de terre sont magnifiques, et le pays est sillonné en tous sens de canaux et de réseaux de- che- 5 mins de fer.
LŒxposition Universelle de 1900. — Nous ne parlerons pas ici de la géographie de la France, de ses chaînes de montagnes, de ses nombreuses rivières, de ses grandes et belles villes, de ses lacs pittoresques. Nous ne dirons rien 10 de Paris et de ses admirables monuments, de Versailles, de Fontainebleau, de tant de places historiques. Il faut voir toutes ces choses pour bien les comprendre. C'est à l'Exposition Universelle de 1900 qu'on a pu apprécier la France contemporaine, la France de Thiers, de Gambetta, et de 15 Carnot.