‹ Précis de l'histoire de Jeanne d'Arc, surnommée La Pucelle d'OrléansChapitre 1 sur 19 · L'HISTOIRE DE JEANINE D'ARC · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DE JEANINE D'ARC

J iEs Mémoires qu'on vient de lire ne donnent presque aucun de'tail sur la Pucelle , avant son arrivée à la Cour [derniers jours de février, ou premiers jours de mars 142B], et ils s'arrêtent au mois de septembre 1429- Jeanne a continué de combattre jusqu'au 24 ^^^^^ i43o-, et elle étoit depuis un an prisonnière lorsque les Anglais se souillèrent d'un éternel opprobre, en faisant périr sur l'échafaud une héroïne qui n'étoit coupable d'aucun autre crime que d'avoir combattu et vaincu les ennemis de sa patrie. Conformément au plan que nous avons adopté, nous allons essayer de compléter son histoire ; et lorsque nous serons obligés de rapporter des événemens qui s'écartent du cours ordinaire des choses, nous aurons soin d'indiquer les sources où ils ont été puisés.

« Aucune histoire, dit le savant M. Walckenaër, « dans la notice qu'il a fournie à la Biographie (c universelle, ne repose sur des matériaux aussi au- « thcntiques que celle de Jeanne d'Arc , puisque les « faits résultent des informations juridiques, et des « dépositions de plus de deux cents témoins de tout « âge, de tout sexe et de toute profession, qui ont « été entendus dans les deux procès. » La plupart des détails que Jeanne donne elle-même dans ses interro- 8. i5

gatoires, sont en effet confirmés par les de'positions d'un grand nombre de te'moins; mais on doit faire remarquer que les grosses du procès de condamnation ne pre'sentent avec exactitude ni les réponses de la Pucelle, ni le récit des faits; qu'on y a prouvé des altérations, des suppressions, et même des faux matériels lors du procès de révision ; que les originaux de ces grosses n'existent plus, qu'elles ont été traduites du français en latin, que les nombreuses copies des actes varient sur des circonstances importantes, que l'on trouve des différences plus grandes encore entre les chroniques contemporaines, et qu'il devient quelquefois difficile de reconnoître la vérité au milieu de ces documens contradictoires.

Les chroniques ni les grosses des deux procès ne font connoître l'époque précise de la naissance de Jeanne d'Arc. Les auteurs ne sont pas même d'accord sur l'âge qu'elle avoit quand elle fut présentée au Roi (0. La Pucelle, interrogée à Rouen le 3o fé-

(0 Jean Cliarlier et Monstrelet lui donnent vingt ans environ j la Chronique de Berry, de dix-huit à vingt j nos Mémoires, de dix-sept à dix-huit j le poète Arlezau , (jui fut secrétaire du duc d''Orléans (fils de celui que Jean - Sans - Peur fit assassiner en 1 407 ) , est du même avis; il ajoute qu'elle vint au monde le jour de TEpiphanie. Suivant Philippe de Bergame, elle n'auroit en que seize ansj mais par une contradiction singulière, il dit qu'elle mourut à l'âge de vingt-quatre ans, quoiqu'il ne se soit écoulé que deux ans et trois mois entre son arrivée k la Cour et sa mort. Pasquier prétend qu'elle avoit vingt-neuf ans à l'époque de son procès. M. Berriat Saint-Prix, qui a publié en 1817, l'un des meilleurs ouvrages que nous ayons sur Jeanne d'Arc, pense qu'il y a erreur de chiffres, el qu'on a imprimé vingt-neuf au lieu de dix-neuf. Mais comme Pasquier s'exprime ailleurs dans le même sens sur l'âge de la Pucelle, (voyez ci-après, page 2^1 ) , son explication ne semble pas pouvoir être admise j et l'on seroit plutôt porté à croire , avec le P. Bei ihier, que le savant auteur des Rtcherckes

SUR JEANNE D AUC. y

vrier i43o, déclara avoir alors dix-neuf ans. Cette déclaration fut confirmée par plusieurs témoins lors du procès de révision (0; et sa famille, en sollicitant cette révision, insista sur ce qu'on ne lui avoit pas donné de conseil, quoiqu'elle fut mineure d'âge. Il paroît donc cette constant qu'elle étoit née en i4ioou en i4ï i. Telle est l'opinion de Lenglet Dufresnoy, de Villaret, de M. de l'x^verdy, de M. Berriat Saint-Prix, de M. Le Brun des Charmettes , et de presque tous les écrivains qui ont fait des recherches approfondies sur l'histoire de Jeanne d'Arc.

Jacques d'Arc son père, et Isabelle Romée sa mère nés dans des villages difTérens, s'étoient établis à Domremy, hameau dépendant de la paroisse de Greux, à l'extrême frontière de la Champagne. Cette paroisse faisoit partie de l'évêché de Toul en Lorraine, dont la juridiction avoit quelques enclaves dans le royaume. Jacques d'Arc et sa femme étoient de pauvres paysans qui gagnoient péniblement leur vie en cultivant la terre et en élevant quelques bestiaux. Cependant il paroît que la maison ou plutôt la chaumière qu'ils habitoient, et dans laquelle naquit et fut élevée la libératrice de la France, leur appartenoit. Ils avoient cinq enfans, trois garçons et deux filles; leurs fils se nommoient Jacques , Jean , et Pierre ; la sœur de Jeanne s'appeloit, dit-on, Catherine.

*«;• r Histoire de France n'a eu entre les mains que des actes falsifiés. Cependant l'opinion de Pasquier a été adoptée par Rapin de Thoyras, par Hume, et même par quelques auteurs français.

(') Lors du procès de révision, le 9.^ article proposé par le promoteur portoit que les témoins seroient interrogés pour constater l'âge de la Pucelle à l'époque de sa mort. Vingt déposans , tous témoins oculaires, déposéreut qu'en i43i elle devoit avoir eaviron dix-neuf ans.

Les détails qui nous ont été transmis sur les premières années de la Pucelle, soit par elle-même, soit par des témoins oculaires, doivent fixer l'attention, parce qu'ils aident à expliquer le caractère qu'elle ne tarda pas à développer; ils sont d'ailleurs nécessaires pour donner une juste idée de sa position et des obstacles qu'elle eut à surmonter avant même de pouvoir quitter son hameau.

L'éducation de Jeanne d'Arc (') fut celle d'une paysanne du quinzième siècle; on lui apprit à coudre et à filer; pour toutes prières elle ne sut jamais que le Pater, YAwe et le Credo. A peine sortie de l'enfance, on l'envoj^a garder les bestiaux dans les champs; dès que ses forces le permirent, elle aida son père dans les travaux de la campagne, et sa mère dans ceux du ménage. Elle étoit bonne, simple, douce, laborieuse, tellement timide, qu'il suffisoit de lui adresser la parole pour la déconcerter. Elle se plaisoit à soigner les malades : toute pauvre qu'elle étoit, elle tiouvoit encore moyen de secourir les malheureux, et vouloit leur céder son propre lit , lorsqu'ils venoient demander l'hospitalité chez ses parens. Presque jamais on ne la voyoit se mêler aux jeux des jeunes filles de son âge; aussitôt que ses travaux étoient terminés, elle couroit à l'église, s'y prosternoit les mains jointes, prioit avec ferveur, ou restoit en contemplation pendant des heures entières. Tous les samedis, et même quelquefois dans le -cours de la semaine, elle faisoit des pèlerinages à une petite chapelle dédiée à la

('J Jusqu'à son arrivée à Ja Cour, on Tappcloit JtainieUe, ei plus souvenl Romée , suivant l'usage du pays , qui cuàl de donner uux filles le nom de leur mère.

SUR JEAJVIVE D AKC. ()

Vierge, et située à peu de distance de Domiemy.

Presque toutes les chroniques font mention d'un arbre antique qui se trouvoit auprès du bois Cliesnu, ou bois des Chênes, sur la route de Domremy à Neufchâteau. Cet arbre, qu'on appeloit le beau mai^ l'arbre des dames j, et plus habituellement l'arbre des fées , parce que, suivant une ancienne tradition populaire, les fe'es s'y donnoient rendez-vous, étoit en grande ve'nération dans le pays. Au mois de mai, les jeunes garçons et les jeunes filles s'y rendoient en foule, y faisoient un mannequin qu'ils nommoient l'homme de mai, suspendoient des couronnes et des bouquets aux branches de l'arbre, et dansoient jusqu'à la nuit sous son ombrage, en chantant de vieilles ballades. Deux cents ans plus tard, Edmont Richer a vu cet arbre, qu'il pre'sumoit avoir au moins trois cents ans, et où l'on célébroit encore les mêmes ce're'monies. Jeanne d'Arc assure que de son temps plusieurs vieilles gens prétendoient y avoir entendu des fées ; une de ses marraines étoit de ce nombre. C'étoit sans doute pour détruire cette croyance, que le curé de Domremy y alloit en procession avec ses paroissiens, tous les ans, la veille de l'Ascension, et qu'il y récitoit diverses prières après avoir lu l'évangile de saint Jean.

Jeanne accompagnoil la jeunesse du hameau lorsqu'elle se rendoit au mois de mai sous l'arbre des fées. Cependant plusieurs témoins ont remarqué que rarement elle y suspendoit les couronnes qu'elle tressoit, à l'exemple de ses compagnes; elle les réservoit pour l'image de Notre-Dame de Domremy.

Sa piété augmentoit avec l'âge; elle se livroit avec plus d'ardeur à la prière, passoit encore plus de

I O JVOTICE

temps h l'église, y brùloit des chandelles en l'honneur de la Vierge , de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et ornoit de fleurs leurs images. Elle faisoit dire des messes autant qu'elle pouvoit, jeùnoit plusieurs jours de la semaine, se confessoit et communioit souvent, et parloit sans cesse de Dieu. Soit, comme on l'a prétendu, que le son des cloches eut pour elle un charme particulier, soit plutôt qu'elle voulût être avertie des heures de tous les offices , afin d'y assister ou de prier pendant qu'on les célébroit, si elle étoit retenue par son travail, elle se fâchoit contre le bedeau qui ne sonnoit pas régulièrement les complies , lui faisoit honte de sa négligence, et lui promettoit de l'argent afin qu'il fût plus exact à l'avenir. C'est le bedeau lui-même qui a rapporté cette circonstance dans sa déposition. On la voyoit quelquefois dans les champs se retirer à l'écart , se mettre à genoux , y demeurer longtemps dans des sortes d'extases, et plusieurs témoins ont déclaré qu'on l'entendoit alors parler à Dieu comme si elle eût conversé avec lui. Il paroît que la dévotion , portée par elle à un degré qui n'est pas ordinaire dans une jeune fille, étoit devenue un objet de moquerie pour ses compagnes.

A tous les sentimens de la piété la plus ardente, elle joignoit une exaltation remarquable pour le parti des Armagnacs, qui étoit le parti royaliste, opposé aux Bourguignons. Il semblera peut-être extraordinaire, au premier coup d'œil, qu'une jeune paysanne, née dans un misérable hameau situé jusque sur l'extrême frontière du royaume, ait pu avoir connoissance des factions qui déchiroient l'Etat, et plus

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