‹ Précis de l'histoire de Jeanne d'Arc, surnommée La Pucelle d'OrléansChapitre 2 sur 19 · SUR JEANNE D ARC. I I · texte numérisé non relu

SUR JEANNE D ARC. I I

extraordinaire encore qu'elle se soit aussi fortement prononce'e, presque dès son enfance, contre l'une de ces factions ; mais depuis long-temps déjà les Bourguignons et les Armagnacs se faisoient une guerre acharnée ; aucune province n'étoit entièrement soumise à l'un des deux partis ; on se battoit en même temps partout ; tous les seigneurs avoient pris les armes et les avoient fait prendre à leurs vassaux; au lieu de former des armées régulières, ils agissoient isolément, beaucoup plus occupés de leurs propres intérêts que de ceux de la cause qu'ils prétendoient défendre. Trop foibles pour tenter des entreprises considérables , leurs exploits se born oient à surprendre des villes et des châteaux, ou à piller les terres de l'ennemi.

Les paysans, qui plus encore que les habitans des villes , se trouvoient exposés aux excès de ces bandes , étoient nécessairement devenus ennemis de celle des deux factions , dont les soldats venoient dévaster leurs villages. Ils accusoient cette faction de tous les maux qu'ils avoient à souffrir ou à redouter, et la haine qu'elle leur inspiroit les rendoit zélés partisans de la faction contraire. Il y avoit donc des Armagnacs et des Bourguignons dans les moindres hameaux, comme dans les grandes cités, et l'esprit de parti s'y déployoit peut-être avec plus d'énergie encore. Un fait constaté par la déposition de la Pucelle, prouve que dès l'âge le plus tendre les enfans étoient animés des mêmes sentimens et de la même ardeur que leurs parens. Les enfans de Domremy, dont tous les habitans, à l'exception d'un seul, étoient Armagnacs j se réunissoient pour aller provoquer et

combattre les enfans d'un village voisin qui tenoit à la faction bourguignone. Jeanne dit avoir vu revenir les enfans de Domremy bien blessés et tout en sang. La crainte où l'onétoit sans cesse de voir le hameau dévasté, occupoit continuellement les esprits ; et les premières paroles qui frappèrent les oreilles de Jeanne, dans son enfance, furent des malédictions contre les Bourguignons et des vœux pour le Dauphin. Elle avoit environ dix ans, lorsque ce prince fut dépouillé de ses droits au trône par le traité de Troyes; elle en avoit douze, quand, après la mort de Charles VI , un roi d'Angleterre fut proclamé roi de France à Paris. Son imagination s'enflamma donc de bonne heure au récit des revers qui accabloient l'héritier légitime de la couronne. Son aversion contre les ennemis du Roi s'accrut encore par leur réunion aux Anglais , dont les provinces n'avoient pas oublié les ravages. Cette aversion devint si vive, que, de son propre aveu, elle souhaitoit la mort du seul habitant de Domremy qui ne fût pas royaliste. L'amour de son Roi s'étoit identifié chez elle avec l'amour de son Dieu; il remplissoit toute son ame, absorjjoit toutes ses facultés: la cause de Charles étoit à ses yeux la cause du Ciel même, qui lui sembloit devoir signaler sa puissance par quelque prodige , pour faire triompher le jeune prince , et pour le rétablir sur le trône de ses pères. Un bruit qui s'étoit répandu dans le pays , et dont il a été impossible de découvrir la source , conflimoit ses espérances. On disoit que le royaume, qui avoit été perdu par une femme (Isabelle de Bavière), seroit sauvé par une vierge des marches (des frontières)

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de Lorraine. Cependant Jeanne , malgré son zèle , croyoit ne pouvoir jamais servir le Roi que par ses prières ; elle étoit loin de penser qu'une pauvre paysanne comme elle, à peine sortie de l'enfance, dût être la libératrice de sa patrie.

On a vu qu'il lui arrivoit souvent d'interrompre son travail pour se livrer à la contemplation, et qu'elle demeuroit long-temps dans des sortes d'extases. Les détails que nous allons donner , et qui font nécessairement partie de son histoire, sont extraits de ses déclarations , telles qu'elles sont rapportées dans ses interrogatoires; et nous devons faire remarquer qu'elle y persista jusque sur l'échafaud. Jeanne raconte qu'un jour ses yeux furent frappés d'une clarté brillante, et qu'une voix inconnue retentit en même temps à ses oreilles. C'étoit pendant l'été de i/pS ou de 14^4» P^^' conséquent un peu après la bataille de Crevant ou après celle de Verneuil , deux journées également désastreuses pour les affaires du Roi. Elle avoit alors environ treize ans ; elle étoit, vers l'heure de midi , dans le jardin de son père, et elle n'avoit pas jeûné la veille, circonstance que plusieurs historiens ont cru devoir relever. J'eus , dit-elle , une voix de Dieu pour ni aider à me gou~ s^erner. Cette voix, qui venoit du côté de l'église, lui recommanda d'être toujours pieuse, honnête et bonne enfant , et promit que Dieu lui aideroit. La jeune ïxWeoust (eut) moult paour de ce; mais la voix, poursuit-elle, estait si auguste ^ qu'elle n'hésita pas à la croire envoyée du ciel, et pour témoigner sa reconnoissance, elle prit d'elle-même l'engagement de consacrer à Dieu sa virginité. Philippe de Bergame (0

(') De clans muUeribus , cap. iSr.

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rapporte difféiemment cette première vision. « Or « dans le temps, dit-il, que cette fille faisoit paî- «c tre ses troupeaux, il lui arriva, pour se mettre « à l'abri de la pluie , de se retirer dans une pe- « tite chapelle abandonnée, et de s'y endormir; elle « crut avoir été favorisée d'un songe que Dieu lui « envoya. Elle n'avoit alors que seize ans. Elle se « persuada que c'étoit un avertissement du ciel qui (c lui ordonnoit de quitter la garde de ses brebis , « pour aller trouver le roi Charles. »

Bonfinius (•) s'exprime à peu près dans le même sens. « Jeanne, faisant paître ses troupeaux, fut surce prise par un orage, et obligée de se réfugier dans « une chapelle voisine; elle s'y endormit, et reçut du « ciel la mission de délivrer la France ».

La Pucelle affirme que quelque temps après, gardant seule un troupeau dans les champs, elle entendit la voix dont elle a déjà parlé, et qu'à l'instant des êtres inconnus , d'une forme majestueuse , parurent à ses yeux. L'un d'eux lui dit : (jue Dieu awoit grant pitié de la France j qu'il fallait quelle allât au secours du Roi , quelle feroit lever le siège d'Orléans {'^)j, et délivreroit Charles de ses ennemis. Jeanne répondit quelle nétoit qu'une pauvre fille , incapable de conduire une armée. L'être inconnu lui répliqua de ne rien craindre ^ de se rendre auprès de Robert de Baudricourt, capitaine de J^ aucouleurs , qui lui donnerait des gens pour la conduire auprès du prince ^ et quelle y arriverait sans obstacles. Il ajouta que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient la

(0 Historiée Paniwnicœ, clec. 3, ///'. 8. — (») La ville d'Orléans ne fui assiégée qu'au mois d'oclobre i^iS.

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ïHsiteVj qu elles avaient été choisies pour la guider et l'assister de leurs conseils , quelle de\^oit les croire et leur obéir j que c'était la volonté de Dieu. La Pucelle avoue qu'elle eut d'abord beaucoup de peine à croire à cette apparition , mais que les êtres inconnus se présentèrent de nouveau à elle plusieurs fois ; que celui qui lui adressoit la parole, et qui paroissoit un vray preud'homme , lui apprit qu'il étoit l'archange saint Michel. Je l'ai xm^ dit-elle à ses juges, de mes yeux corporels j aussi bien que je vous vois. Interpellée une autre fois sur le même sujet, elle répondit : Ouij je crois fermement^ et aussi fermement que je crois en la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l'enfer j que cette voix vient de Dieu et par son ardre. Les deux saintes, dont Jeanne ornoit souvent de fleurs les images à la chapelle de Domremy, vinrent, dit-elle, la visiter, ainsi quel'avoit promis l'archange saint Michel; elles lui parlèrent des maux de la France, et lui répétèrent que Dieu l'avoit destinée à y mettre un terme.

Jeanne assure que ces apparitions se renouvelèrent bientôt jusqu'à trois fois par semaine, que toujours on l'exhortoit à hâter son départ, et que le désir d'obéir à Dieu l'agitoit tellement , qu'e//e ne pouvait plus tenir où elle estait. La présence de ces êtres surnaturels lui causoit une joie extrême ; elle les priait de l'emporter avec eux j ploroit quand ils s' éloignaient d' elle , et après leur parlement baisait la terre ou ils avaient reposé. Jamais elle ne leur demanda d'autre récompense finale que le salut de son ame. On verra plus tard qu'après avoir rendu au Roi le plus grand service qu'un sujet puisse rendre à un souverain, elle ne parut jamais

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désirer aucune récompense, et qu'elle sollicita, sans pouvoir ro])tenir, la permission de retourner à Domremy partager les travaux et la misère de sa famille.

Quelle que soit l'opinion du lecteur sur les révélations que Jeanne affirme avoir eues , il est constant qu elles devinrent la règle de sa conduite, le mobile de toutes ses actions, et qu'étant fortement convaincue de la vérité de sa mission, elle ne fut effrayée ni par les périls, ni par les difficultés de l'entreprise.

Suivant les interrogatoires de la Pucelle, ses voix ( c'est ainsi qu'elle appeloit les êtres qui lui parloient dans ses visions) ne lui avoient pas recommandé le secret, mais elle n'osoit divulguer ses révélations, dans la crainte que les Bourguignons, ou même ses parens, ne missent obstacle à son voyage. Cependant elle ne put s'empêcher de laisser échapper quelques mots qui avoient trait à la mission dont elle se croyoit chargée. Ces paioles sont rapportées par divers témoins entendus lors du procès de révision. Elle dit à cet habitant de Domremy, dont elle avoit souhaité la mort, parce qu'il étoit ennemi du Dauphin : 3Ion compère j, si vous n étiez pas Bourguignon je vous dirais quelque chose ; elle disoit souvent gu'il fallait absolument quelle allât en France (0. Elle dit à un laboureur, voisin de son père, qu'i/ j avoit entre Compey et Vaucouleurs une fille qui avant peu ferait sacrer le roi de France „ et à vin autre laboureur de Greux , qu'eZ/e délivrerait la France et le sang royal. Ces discours donnèrent de l'inquiétude à Jacques d'Arc et à Isabelle Romée,

(0 On n'appeloil alors France que les provinces qui formoient le domaine de la couronne. Les autres provinces cloieul désignées collectivement sous le nom de royaume de France.

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qui craignirent que leur fille ne partît avec des gens de guerre. Ils veillèrent de près sur elle , et son père dit à ses frères : Si je cuidoje que la chose advinsist , je vouldroye que la noyissiez ^ et se vous ne le faisiés je la nojeroie moi niesnie. Il est probable que la vigilance de ses parens retarda l'exécution du projet qu'elle avoit conçu.

Cependant la guerre civile se poursuivoit avec fureur, et les plus petits hameaux ne pouvoient échapper à ses ravages. Des bandes bourguignones inondoient la contrée ; après avoir pillé d'autres villages, elles s'avançoient sur Domremy. Les habitans, hors d'état de se défendre, prirent la fuite avec leurs bestiaux, et emportèrent ce qu'ils avoient de plus précieux. La famille de Jeanne d'Â.rc alla chercher un asile à INeufchâteau, petite ville alors assez forte, et d'ailleurs à l'abri de toute insulte, parce qu'elle appartenoit au duc de Loiraine. L'époque de ce voyage est inconnue. Les historiens ne sont d'accord ni sur sa durée, ni sur la condition de la Pucelle à Neufchâteau. Suivant Monstrelet , elle j fut grant espace de tems chambrière en une hostellerie , et estait hardie à cJie\^aucher chei^aulx , et les mener bojre , et aussi de faire apertises que jeunes fdles n'ont point accoutumé de faire. On doit faire observer que cet historien avoit été dévoué aux Bourguignons, et que par conséquent il a répété , sans trop d'examen , les bruits répandus par les ennemis de la Pucelle. Mais Pasquier va beaucoup plus loin ; il prétend que dans les interrogatoires, dont il a eu la grosse à sa disposition pendant quatre ans (0, Jeanne a déclaré elle-même qu'«u vingtiesme

(') CeUe grosse éloit, dit-on , revêtue de plusieurs siijnalures et du

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an de son aage elle alla à Neufchatel en Loraine , ou elle demeura chez une hôtesse nommée La Rousse , et là menoit les bcstes aux champs , mesmes les che~ vaulx paistve et abreuver j et ainsi apprit de se tenir ù chei^al... et après j^ avoir servi ciîiq ans, elle retourna chez son père. Les manuscrits les plus anciens et les plus authentiques du procès de la Pucelle ont été examinés depuis avec le soin le plus scrupuleux , et on n'y a trouvé aucune trace de cette déclaration. Le passage que nous venons de citer, et qui contient une double erreur sur Tâge de la Pucelle et sur la durée de son séjour à Neufchâteau, est d'autant plus étonnant, que Pasquier se montre toujours très- favorable à la jeune héroïne , et qu'il s'élève avec force contre ses détracte irs.

Il sembleroit résulter des dépositions de trois témoins entendus lors du procès de révision , que Jeanne n'auroit séjoi rné que trois, quatre ou cinq jours au plus à Neufchâteau. Mais ces témoins, interrogés au bout de vingt-cinq ans, ont pu être mal servis par leur mémoire sur une circonstance à peu près indillerente. La Pucelle dit elle-même, dans son deuxième interrogatoire à Rouen, qu'elle a demeuré à Neufchâteau pendant quinze jours, et tout porte à croire qu'elle y resta au moins cet espace de temps, puisqu'il est prouvé qu'elle se confessa deux ou trois fois aux religieux de l'un des couvens de la ville. Quoiqu'un témoin ait déclaré que jusqu'à son départ pour la France elle n avoit jamais servi personne , hormis son père , il paroît néanmoins certain que

sceau de révêque de Beauvais. Riais, ainsi cfiroii l'a di'jà fait observer ( p. 23o) , les grosses avoienl été falsifiées p.;r les Anglais.

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