COUP-D’OEIL GÉNÉRAL
sur l’état de la science au commencement du 18me siècle.
Au moment où le 18me siecle commençait . le solidismc introduit dans la médecine par Boerhaave , était dans toute sa force; mais à la mort de ce dernier, on commença à sentir que cette intervention exclusive des propriétés de la matière dans les phénomènes de la vie, était insuffisante pour en expliquer l’essence. On se mit alors à rechercher d’autres causes plus en rapport avec la nature de ces phénomènes, et on revint ainsi naturellement au vitalisme. Mais pour comprendre comment cette reforme s est opéree, il faut se reporter à quelques siècles en arrière , et jeter un coup-d’œil sur les écrits des hommes qui jusque-là s étaient partagé le champ de la science.
Dans l’origine des temps, les médecins furent tous vitalistes : l’idée d’un principe immatériel animant les corps et veillant à leur conservation , fut la première qui se présenta à des esprits vierges , appelés à étudier les phénomènes de la nature. Hippocrate , le grand apôtre de la médecine dans l’antiquité , embrassa cette doctrine , et avec elle marcha d’un pas ferme dans la voie de l’observation. Se laissant guider par elle, et non par les inspirations dune raison
quatrième période.
faible et présomptueuse qui affecte d’expliquer la cause de toute chose , il lui dut les succès constants qu’il obtint dans le traitement des maladies. Mais on abandonna bientôt cette sage direction pour tomber dans des systèmes les uns Plus f&ux cIue les autres , et où l’on ne se sauva de l’absurde qua force de génie. Nous avons fait connaître les points principaux des doctrines d’Aristote et de Galien , doctrines qui péchaient par leur base, c’est-à-dire par l’ignorance de 1 organisation sur laquelle elles avaient la prétention de s’appuyer.
Guidés par un admirable instinct de science, les anatomistes du 15me et du 16™ siècles comprirent que pour élever un monument durable, il fallait l’asseoir sur des fondements solides, et ils travaillèrent sans relâche à en amasser les matériaux : A ésale fut le centre , et en quelque sorte l’âme de ces travaux. Cependant les systèmes physiologiques des anciens continuèrent à régner dans les écoles; on ne connut la nature et le mécanisme de la plupart des phénomènes organiques, de la circulation du sang et de sa formation, de la respiration, de l’innervation, que sous le point de vue où Hippocrate, Aristote et Galien les avaient envisagés.
Vers le commencement du 17™ siècle, la clécouverle d Harvey vint ouvrir à la science une voie nouvelle; les premiers anatomistes qui y entrèrent se laissèrent guider par l’observation de la nature; ce fut Malpighi qui les dirigea dans une route bordée de systèmes et où il était si difficile de ne pas tomber. Grâce à l’impulsion que cet homme remarquable sut lui imprimer, la science devint positive et n’adnnt rien , qui ne fut le résultat rigoureux de l’observation. Malheureusement on s’écarta de celte voie; l’Ialrochimisme, avec Dcleboe, s’introduisit dans l’étude de la médecine , et nous avons vu l’influence que celle doctrine exerça sur la marche de l’anatomie, en voulant découvrir
QUATRIÈME PÉRIODE
les voies imaginaires par où les ferments étaient versés dans les organes. (Voir Yieussens.) Vinrent ensuite Boerhaave et les latro-mathématiciens qui prétendirent expliquer tous les phénomènes organiques par les lois générales de la phy-
sique.
Un homme éleva alors la voix pour défendre les droits de la vie contre les attaques du professeur de Leyde. Ce fut Stalh, né à Anspach en 1660, professeur à l’université de Hall, qui se constitua le champion de l’animisme, et soutint que toutes les opérations du corps étaient dirigées par lame, qu’il fallait que le médecin obéisse aux mouvements de la nature, tout irréguliers et extraordinaires qu’ils parussent, l’âme agissant d’ordinaire pour le bien. Au fond cette doctrine était celle du vitalisme, consacrée par Hippocrate, mais rendue méconnaissable par la manière embrouillée et métaphysique dont le médeciu allemand 1 exposa dans ses leçons et ses ouvrages. Stalh ne fut pas compris et Boerhaave continua à tenir le sceptre de l’école. Il faut le dire , son adversaire négligea presque complètement l’anatomie: regardant les organes comme des instruments passifs dont les mouvements étaient réglés et dirigés par l’âme, il crut que toute considération de structure ou de rapports des parties , devait être étrangère à l’étude et a l’appréciation de ces mouvements ; son grand tort fut donc de n’avoir rien voulu accorder à l’organisation, là où Boerhaave faisait tout dépendre de sa disposition mécanique (1).
Boerhaave eut pour disciple un homme dont 1 esprit sage et observateur servit de correctif aux entraînements et aux spéculations hardies de son maître , et qui commença l’heureuse réaction qui devait enfin ramener la medecine
(1) Theoria mcdica vera , physiologiam et pathologiam sistens. llalœ, 1708,
HALLER
dans la voie de l’observation. Ce fut Albert Haller, né à Berne en 1708. Il fit ses études à l’université de Leyde où , indépendamment de Boerhaave, il eut pour lui enseigner 1 anatomie Albinus et le célèbre Ruysch lui-même qui , quoique déjà nonagénaire et desséché par les ans, continuait à se livrer, avec le même zèle et la même activité, à l’art qui l’avait illustré. Après avoir été reçu docteur, Haller quitta la Hollande pour voyager en Angleterre. Il y connut Hans- Sloane, Douglas, Cheselden,et se forma parleurs leçons à la pratique de la chirurgie. Il vint ensuite en France où les GeofFroy, les Jussieu s’attachèrent à lui dès qu’ils l’eurent connu. Il suivit les leçons d’anatomie et de chirurgie de Ledran et de Winslow , et il aurait voulu prolonger son séjour à Paris, mais il se vit obligé de s’en échapper en quelque sorte , par suite d’un évènement qui prouve que même au 18™ siècle , dans la capitale de la France , la pratique de 1 anatomie n’était pas complètement dégagée de l’empire des préjugés. Il s’occupait dans son appartement à disséquer avec un prosecteur, quand un voisin le surprit , par un trou lait au mur de séparation , et le dénonça de ce chef à la police. 11 fut poursuivi et forcé de se cacher pendant quelque temps pour éviter une condamnation.
En 1736, il fut appelé à l’université de Gœttingue pour y enseigner la botanique, l’anatomie et la chirurgie. Il commentait et expliquait tous les ans à ses élèves les Instituts de Boerhaave ; ces leçons eurent le plus grands succès.
Jusqu’à la fin de sa carrière Haller continua à se livrer à un enseignement qui lui devait son éclat. Gœttingue devint une des principales universités de l’Europe , et en quelque sorte un centre scientifique, par la création de la Société royale des sciences, qui fut sous sa présidence et qui est restee depuis une des académies les plus célèbres. Il fonda le journal littéraire de Gœttingue que son active colla-
H ALLER
boration maintint longtemps au premier rang des recueils du même genre. 11 mourut le 12 décembre 1777, à l’âge de soixante-neuf ans. Haller a laissé un grand nombre d écrits qui tous se résument en quelque sorte dans sa physiologie, ouvrage, dit M. Dezeimeris , fort au-dessus de tous les éloges qu’on pourrait en faire, et à 1 égard duquel on peut dire que jamais , en aucun temps et dans aucune science , on ne vitparaître un traité qui représentât d’une manière aussi complète la somme de tous les faits observés , de toutes les notions acquises, qui fut aussi complètement dégagé de tout esprit d’hypothèse, et dont l’auteur, aussi érudit que savant, se fît un devoir et fût en état, comme Haller, de rapporter chaque découverte, chaque remarque utile à son véritable auteur. C’était un phénomène remarquable de voir l’auteur rester libre de tout système, au milieu de tant de systèmes imaginés pour expliquer les mystères de la vie humaine. Il décrit naïvement les faits , et il les décrit tous sans aucune prédilection , parce que dès qu’ils sont vrais , ils font tous partie intégrante de la science qu’il traite. Il était convaincu que les hypothèses servent moins à éclairer l’esprit qu’à flatter l’amour-propre et à égarer la raison; que la \anité et les préjugés les accréditent, quelles font redouter l’expérience qui est leur tombeau, et qu’il arrive à ceux qui ont le malheur de les préférer à 1 observation de la nature , ce qu’éprouvent tant d’hommes , que les romans dégoûtent de
l’histoire. (Dict. hist. de méd.)
Comme conséquence de son éducation médicale , Haller resta attaché à la théorie du solidisme et s’en constitua en quelque sorte l’apôtre. Cependant, outre son érudition, qu’aucun auteur n’a poussée aussi loin, la science lui est redevable d’un grand nombre d’observations qui dénotent dans Haller un profond anatomiste, et. qui sont une preuve de l’utilité des connaissances littéraires dans les recherches pratiques d’anatomie.
HALLER
Grâce à son érudition, il porta dans toutes les parties de la science la clarté et la méthode , soumettant les unes à un examen nouveau , pour les refaire en entier, rectifiant dans les autres les erreurs qui s’y étaient glissées. En 1759, il commença à faire paraître ses commentaires sur les Instituts de Boerhaave , ( Hermanni Boerhctave prœlectiones academicœ in proprias institutions rei medicœ ; edidit et notas addidit. Gott. 1759 à 1744^ six vol ouvrage immense , qui le força à lire tous les traités dont il est fait mention dans ces instituts (1). Ces recherches lui firent connaître quelles branches de l'anatomie et quelles expériences avaient besoin dètre perfectionnées. Ne pouvant pas tout laire par lui-même , il engagea les jeunes gens qui fréquentaient les écoles de Gœttingue à traiter chacun dans leurs disputes inaugurales quelque point important de l’anatomie; ce qui lui procura un grand nombre d’observations utiles.
Parmi les travaux de Haller qui ont un caractère d’originalité, nous devons citer ceux sur le développement de 1 œuf des oiseaux , et sur les monstruosités. Dans les premiers , ou il a repris toutes les observations d’Harvey et de Malpighi, il a déterminé avec une rare sagacité les différentes phases du développement embryonaire. Ces observations ont une place marquée dans la science , et ont servi de point de départ aux recherches des Ovologistes modernes.
Quant aux monstruosités, depuis les travaux de MM. Geof
(i) Inshtulion.es medicœ in usus anuuœ exercitationis domesticas ; Lu,jd. Batavorum 1708 , - 13 - 20 - 27 - 34 - 46 in-8°. Boerhaave composa cet ouvrage à l’usage de ses élèves pour leur servir de guide dans ses leçons sur la théorie de la médecine. C’est une sorte d’inventaire de tout ce qui a été écrit sur la science; les commentaires de Haller sont composés oapiès les cahiers écrits sous la dictée du savant professeur de Leyde; il les commença en 1729.
HALLER
froy St-Hilaire , Tiedemann et d’autres , on est trop porté à oublier la part que Haller a prise à donner à cette partie de la science le caractère philosophique qui la distingue aujourd’hui , et cependant celte part est trop grande pour être passée sous silence. Avant Haller on peut dire que les théories émises sur les monstruosités offraient un cachet de barbarie, qu’on est étonné de retrouver dans un siècle où la plupart des croyances superstitieuses avaient fui devant les progrès de la raison. On considérait encore généralement les monstres comme des êtres en dehors de toutes les lois de l’organisation ; en 1616 Fortunio Liceti publia un traité sur leurs causes et leurs différences, que nous engageons à lire ceux qui veulent se faire une idée des étranges croyances qui étaient accréditées alors. Le professeur de Padoue admet pour les monstres une cause finale , une cause formelley une matérielle et une efficiente ; « la finale est que la nature dans la production des monstres a eu pour but de conserver en son entier l’espèce de ceux qui les ont engendrés, quoique d’une matière différemment organisée. La formelle est de deux sortes, éloignée ou prochaine j la première c’est lame, et la seconde c’est la mauvaise disposition des parties. La matérielle , c’est le corps de l’animal qui vit ici bas. Enfin Yeffciente est multiple, d’abord plus claire ou plus obscure , selon que chaque chose en est capable. 1° c’est le corps céleste qui, par son mouvement perpétuel et par le moyen de la lumière, gouverne et régit tout ce qui se fait ici bas; 2° c’est la chaleur naturelle de la mère ; 3° la matrice de la mère ; 4° ( mais celle-ci n’est que cause efficiente assistante ) lame de la mère. » Comprenne qui pourra ces subtiles distinctions: remarquons que ces théories n’avaient pas seulement le tort d’être ridicules, mais, en invoquant des explications qui semblaient en rapport avec l’étrangeté des phénomènes , elles détournaient 1 altcn-
IlALLEH.
tion du médecin des véritables causes qui produisent les monstruosités. Haller lit voir que ces causes sont toujours naturelles, et que la plupart des monstres sont dus soit à une position vicieuse, soit à des maladies survenues dans le cours de la gestation; il ouvrit ainsi une voie que les tératologues de nos jours ont parcouru d’une manière si brillante. Disons qu’il a fait connaître également le parti que la physiologie peut tirer de ces êtres si extraordinaires en apparence. Nous aurons soin de faire ressortir toute la portée des travaux de Haller dans la partie de ce travail consacrée à l’ovologie et aux monstruosités.
En 1753, parut son discours sur Y irritabilité : Sermo de partibus corporis humani sentientibas et irritabilibas ; Goltinguœ 1753. On peut considérer cet ouvrage, dans lequel Haller s’est livré à des recherches sur les propriétés des différents tissus , comme l’avant-coureur des réformes qui allaient bientôt s’effectuer.
Jusqu’ici le solidisme était resté debout, et la mécanique , avec ses règles mathématiques et ses résultats calculés d’avance, semblait interdire tout progrès à la physiologie. Qu’attendre en effet d’une doctrine dont le premier principe était de réduire les corps vivants aux conditions de corps inertes; qui substituait à cette force intelligente que l’on nomme la vie, une force aveugle et automatique, sans s’apercevoir que ce qui caractérise les êtres animés, c’est leur résistance continuelle aux lois de la physique générale. Chose étonnante, à l’époque dont nous parlons, la physiologie se présentait dans les mêmes conditions où nous l’avons trouvée en commençant cette histoire. Alors aussi des dogmatistes ingénieux . dans des vues de généraliser les lois qui régissent l’économie du monde, avaient voulu soustraire les corps organisés à l influence de la vie. Démocrite avec ses atomes , Empédoclc avec ses éléments, c’étaient les chémiâtres et les mécaniciens
BOKDEU.
de ces premiers temps de la science qui, eux aussi, ne tenaient aucun compte de la vie. Vinrent ensuite Hippocrate et Platon , le premier médecin et vitaliste , le second philosophe et spiritualiste , qui firent sortir la science de l’étroite ornière où les matérialistes l’avaient engagée. Ce qu’accomplirent alors ces grands philosophes, fut effectué dans les temps modernes par Stahl et Bordeu , Stahl qui prépara la réforme, Bordeu qui la détermina.
Bordeu naquit à Iseste , dans leBéarn , le 22 février 1722. Il commença ses études de médecine à Montpellier, se destinant à suivre une carrière dans laquelle sa famille se distinguait depuis plusieurs siècles. Ce fut dans sa dissertation inaugurale , Dissertatio physiologica de sensu g e novice considerato ( Montpellier 1742, in-4°), que Bordeu déposa les germes des idées philosophiques qu’il a développées dans ses autres ouvrages. Il y analyse les phénomènes de l’organisme , les réduisant à la sensibilité et à la contractilité qu’il considère comme des propriétés inhérentes aux organes, et comme suffisantes pour en expliquer tous les actes. Bordeu restreignit ainsi sa philosophie aux bornes étroites des propriétés vitales; mais il est permis de croire qu’il s’arrêta à cette idée, parce que dans l’étude des phénomènes de la vie, il faut partir d’un fait général pour y rattacher ensuite tous les faits d un même ordre , sans qu il soit nécessaire de remonter à leur cause.
Après avoir reçu le bonnet de docteur en 1744, Bordeu retourna dans son pays ; mais le désir de perfectionner ses connaissances le ramena bientôt à Montpellier, et le conduisit, deux ans après, à Paris; il s’y livra à l’observation assidue des maladies, à l’hôpital de la Charité et à 1 infirmerie royale de Versailles. A cette époque, il fut rappelé dans son pays par ses parents; mais en 1752, il revint s’ établir dans la capitale. Beçu docteur de la faculté, il fut nommé
BORDEli.
médecin expectant à la Charité. Bientôt il compta au nombre des médecins les plus distingués de Paris , et lut recherché comme praticien par ce qu’il y avait de plus élevé dans toutes les classes de la société. Ces succès attirèrent à Bordeu beaucoup d’ennemis, et souvent les calomnies les plus atroces furent répandues pour le perdre. Il fut même rayé de la liste des membres de la faculté, et il fallut un arrêt des cours souveraines pour lui rendre le droit d’exercer la médecine. La vie de cet illustre praticien fut ainsi une longue lutte qui finit par altérer sa santé ; une attaque d’apoplexie l’enleva inopinément le 25 novembre 1776.
L’ouvrage dans lequel Bordeu a exposé ses idées, et qui commença la réaction contre le solidisme alors en vogue, a pour titre : Recherches anatomiques sur les différentes glandes et sur leur action j Paris 1752. Il fut publié à l’époque où son auteur vint s’établir à Paris.
Il y prouva que la sécrétion consiste dans une élaboration du fluide dont le sang fournit les éléments , et non dans une séparation mécanique; que cette action est le résultat propre de l’organe glandulaire , et ne résulte pas d’un rapport mécanique entre la capacité des vaisseaux et le volume des globules qui doivent y pénétrer , non plus que d’une affinité chimique entre l’humeur sécrétée et la substance de la glande ; que l’excrétion du fluide est due à l’action vitale de l’organe; que les muscles et les parties voisines sont tellement disposés par rapport aux glandes, qu’ils ne peuvent les vider par l’expression des humeurs qu’elles contiennent , mais que cependant ils leur impriment des secousses et des mouvements favorables à leur action , etc.
Les idées que Bordeu jetait en avant étaient donc Je contre-pied de celles de Deleboe et de Boerhaave , et tendaient à ramener les esprits, non à l’animisme imaginaire de Stalh qui n’accordait rien à l’organisation , tout à l’âme ,
BORDEU
mais au vitalisme rationnel dans lequel l’idée de la vie ne saurait être séparée de celle de l’organisation , et où les mouvements vitaux ne sont considérés que comme la manifestation de la vie dans les organes, exigeant l’intégrité de ces derniers, comme l’exercice de la pensée réclame l’intégrité du cerveau, sans être cependant produite par lui. Là est le mérite de Bordeu: il réunit ce qu’on n’aurait pas dù séparer, l’organisation et la vie, en un mot, il introduisit l’anatomie dans letude de la physiologie.
En 1767, Bordeu publia ses Recherches sur le tissu muqueux, ouvrage qui mérite d’autant plus de fixer notre attention, qu’il lut le point de départ des travaux qui devaient bientôt illustrer Bichat.
Pour la première fois l’auteur y considéra le système cellulaire dans son ensemble; il démontra qu’il est celui qui a le plus d’étendue et les usages les plus multipliés; qu’il fait la base de tous les organes, les nourrit et les lie les uns aux autres, favorise ou entretient leurs rapports, et qu’enfin il est le siège de plusieurs maladies et de beaucoup de phénomènes de l’économie animale.
Nous voudrions pouvoir suivre Bordeu dans le développement de toutes ces propositions; mais les limites de ce travail nous en empêchent; nous nous contenterons donc de rappeler les principales, celles qui, malgré les progrès de la science, sont restées et demeureront d’éternelles vérités.
Prof. I. «Le tissu cellulaire peut être considéré comme le tissu primordial , celui qui entre le plus généralement dans la composition des organes. 11 faut, pour le suivre dans ses progrès et ses développements, l’examiner dans le fœtus le moins formé, et ce qu’il devient dans les adultes; c’est le seul moyen d’avoir une idée exacte des degrés par lesquels il a passé depuis le moment de la naissance, ou de la for-
BORDEU
niation de l’enfant. Ses premiers matériaux , c’est-à-dire sa semence, pourraient bien être regardés à certains égards comme une substance muqueuse, comparable à une gelée de viande , et semble ne différer que fort peu de ce que les chimistes appellent le corps muqueux des végétaux. Le muscle d’un poulet n’est dans les premiers temps de l’incubation qu’un espèce de bouillie , un corps mollasse qui paraît homogène , et dans lequel on ne distingue ni fibres ni vaisseaux; les fibres paraissent ensuite, ou du moins le total du muscle n’est plus aussi égal et aussi ressemblant à un morceau de pâte; il acquiert une organisation évidente ; enfin les fibres et les vaisseaux apparaissent , et il reste dans leurs interstices de la substance gluante, plus ou moins tenace, qui est la vraie substance cellulaire. »
Prop. II. « Il est inutile de chercher des vaisseaux et des fibres dans cette substance cellulaire ; elle n’en a point qui lui soient propres, ou qui entrent dans sa composition ; elle les soutient ou leur donne passage , elle en reçoit même certaines propriétés. Mais elle n’est pas plus tissue de fibres que la membrane qui se fait sur le lait , ou bien celles qu’Hippocrate avait vu se former au moyen du sang battu dans l’eau chaude , ce que les modernes ont donné comme une de leurs découvertes. »
Prop. III. « Le tissu muqueux se nourrit et s’étend par juxtaposition, l’accroissement se fait couche par couche, ainsi que dans un corps sur lequel on applique un vernis.»
Prop. IV. « Le tissu muqueux forme les cicatrices; celles-ci sont formées par des lames concrélées; elles n’ont ni nerfs ni vaisseaux ; ces derniers ne font à peine que fournir quelques filets de sang qui se fraie des routes dans la substance cellulaire. Ces espèces de canaux ne forment jamais de vrais vaisseaux, comme on peut s’en convaincre en injectant une partie cicatrisée, par exemple le moignon d’un membre. »
BORDEU
Puop. V. « On ne peut s’empêcher de regarder comme des portions de tissu cellulaire, certaines membranes, telles que le péritoine, la plèvre et quelques autres; ces membranes paraissent évidemment être formées par des lames de ce tissu , tellement condensées qu’elles ont formé des membranes lisses et polies du côté libre et le plus sujet aux frottements. »
Prop. VI. « Une des propriétés les plus générales et les plus importantes de l’organe celluleux , est celle qu’on pourrait appeler sa pénétrabilité , sa disposition spongieuse, au moyen de laquelle il donne passage à toute la fumée aqueuse qui l’arrose elle-même continuellement. Cette fumée (apparemment la matière de la transpiration insensible) peut aller et venir de tous les côtés et indifféremment d’un endroit à l’autre, sans jamais rien trouver qui s’oppose à son cours dans l’état normal ; l’égalité dans la marche et les écoulements de cette partie aqueuse ne serait pas possible, si elle ne passait d’une cellule à l’autre aussi aisément que l’eau dans l’atmosphère. L’organe cellulaire peut donc être comparé à une sorte d'atmosphère dans laquelle les humeurs ont ordinairement un cours qui, venant à se déranger, occasionne des courants , des dépôts , des directions particulières qui ont leur cause dans les différents degrés de force de ce même organe cellulaire. C’est de ces courants, des directions des matières de la transpiration , et des mouvements de convergence qu’elle prend par rapport aux organes , qu’on peut faire dépendre bien des phénomènes inexplicables dans tout autre système. Ces phénomènes supposent toujours la liberté , ou la pénétrabilité générale qui paraissent appartenir à l’organe celluleux dans l’état de santé. »
Prop. VII. « Le tissu cellulaire forme sur la ligne médiane un raphé général , ou un plan réel général entre les deux côtés du corps; le corps parait donc composé de deux moitiés adossées l’une à l’autre. »
BORDEL'
Prop. VIII. «On ne trouve pas le raphé dans les viscères du bas-ventre, mais il ne faut pas les considérer, comme ils y sont, dans un état de gêne; les intestins surtout y sont repliés et roulés pour ainsi dire les uns sur les autres; on dirait qu’ils sont faits pour être étendus, et ne former qu'un canal droit et continu depuis le pharynx. Or, en les considérant de cette manière, on verra qu’ils sont en effet séparés en deux demi-canaux, par une sorte de ligne assez apparente dans l’endroit de l’union du mésentère, et marquée au côté, opposé par un entrelacement particulier des vaisseaux. La matrice et la vessie sont évidemment séparées en deux moitiés latérales. Quant aux vaisseaux sanguins , la ligne qui les sépare paraît partir du cœur, dans la cloison mitoyenne ou transversale. Le cerveau , le cervelet sont également symétriques. »
Nous nous arrêtons ici, renvoyant le lecteur à l’ouvrage même. On voit que l’idée d’une anatomie générale , c’est-àdire celle qui étudie le corps de l’homme dans chacun de ses éléments, faisant abstraction des organes eux-mêmes, de leur forme , de leur position, etc., on voit, disons-nous , que cette idée appartient à Bordeu ; Bichat n’a fait que l’étendre. On peut même considérer le médecin béarnais comme le créateur de Vanatomie génétique, puisqu’il dit que c’est dans l’embryon qui faut étudier les transformations des tissus. La loi de symétrie ou du double développement des organes , généralisée plus tard par les travaux de M. Serres, appartient également à Bordeu; car il a prouvé qu’aucune partie n’échappe à cette loi , même celles de la vie organique que Bichat a dit, à tort, s’y soustraire. Ce que Bordeu établit sur la formation des cicatrices est encore exact aujourd’hui , et l’on sait combien Bichat s’est trompé en admettant, dans la cicatrisation des plaies, une régénération des nerfs et des artères.
BICII AT .
Dans sa théorie sur les mouvements fluxionnaires et métastatiques, Bordeu reproduit la doctrine d’Hippocrate, en admettant toutefois le tissu cellulaire comme le siège de ces mouvements, et comme constituant une espèce d’atmosphère où se meuvent les fluxions. Nous verrons que Fohmann a démontré dans ces derniers temps que ce tissu est forme exclusivement de réseaux lymphatiques , de manière que ce que l’un attribuait à la pénétrabilité des lames celluleuses , est pour l’autre un phénomène d’absorption directe. A part cette différence , tout ce que Bordeu a écrit sur les fluxions et les métastases est rigoureusement vrai.
11 est temps que nous arrivions à un homme qui a répandu tant d’éclat sur l’anatomie générale, qu’aux yeux de bien des gens, il en est considéré comme le créateur.
Bichat (Marie-François-Xavier), naquit à Thoirette, dans l’ancienne Bresse, le 11 novembre 1771. Il commença ses études médicales à l’école de Lyon , sous Marc-Antoine Petit , chirurgien de l’Hôtel-Dieu de cette ville. Vers la fin de 1795, il arriva à Paris et suivit les leçons du célèbre Desault, dont il eut bientôt le bonheur d’être distingué ; il devint son élève et en quelque sort le compagnon de ses travaux pratiques et théoriques. A la mort de son maître, Bichat se montra reconnaissant à sa mémoire, en devenant l’appui de sa veuve et de son fils. En 1797-, il publia les œuvres chirurgicales de Desault . ; en 1799, il réunit en un seul volume les principes de ce chirurgien sur les maladies des voies urinaires, et les publia comme, suite à l’ouvrage précédent. En 1800, quoique à peine âgé de vingt-huit ans , il fut nommé médecin de 1 Hôtel- Dieu; c’est de cette époque que datent ses travaux physiologiques et les changements qu’il a introduits dans cette science. Le moment pour le faire était favorable : Bordeu venait de ramener les esprits au vitalisme , et il ne s’agissait
BICDAT.
plus que de continuer à s’avancer dans la voie qu’il avait ouverte. Bichat sut apprécier sa position en homme de génie; de son regard pénétrant il mesura la science, et comprit l’étendue du rôle qu’il avait à remplir. « Dans l’état actuel de la physiologie, dit-il, dans ses -Recherches physiologiques sur la vie et la mort , l’art d’allier la méthode expérimentale de Haller et de Spallanzani aux vues générales et philosophiques de Bordeu , me paraît dévoir être celui de tout esprit judicieux. » Aussi ce fut ce sens qu’il dirigea ses travaux; le premier ouvrage qu’il publia sous l’empire de ce nouvel ordre d’idées fut son Traité des membranes, dans lequel en effet la plupart des idées du médecin béarnais sont reproduites, mais exposées avec cette originalité de vues et de style qui étaient propres à Bichat.
Bordeu n’avait examiné d’une manière générale que le tissu muqueux ou cellulaire , considérant les séreuses comme une modification de ce tissu; Bichat étendit le travail à toutes les membranes. 11 fit connaître surtout les synoviales et la source de leur sécrétion ; jusque-là on avait attribué cette dernière à des glandes que Clopton-Havers avait cru avoir découvertes dans le voisinage des articulations; Bichat fit voir que ces prétendues glandes n’étaient autre chose que de petits amas de graisse. Il décrivit également l’arachnoïde tapissant les ventricules du cerveau , bien qu’il ne put établir l’existence de cette dernière que par voie d’induction.
En 1800 parurent les Recherches physiologiques sur la vie et la mort dont on a attribué , bien a tort , la conception à Bichat puisqu’on en trouve l’idée dans la thèse de Bordeu. C’est là qu’il développe, avec tout l’entraînement et le charme de son style, la doctrine des propriétés vitales, doctrine qui a été pour son auteur l’objet de grands reproches. D’une part, les partisans du vitalisme l’ont blâmé d’avoir érigé
BICHAT
en propriétés des phénomènes qui dépendaient d une lorce plus élevée , de la vie ; de l’autre le physiologisme est venu formuler cette étrange accusation qu’il a considéré comme forces primitives, ce qui n’est que le résultat de l’action des organes, en un mot, qu’il a pris l’effet pour la cause. Nous n’avons rien à répondre à ces derniers; le règne du physiologisme est passé, et il serait superflu aujourd’hui de démontrer qu’il y a dans le jeu des organes autre chose qu’un simple développement de sensibilité et de contractilité, comme il y a dans les phénomènes physiques dégagement de fluide électrique , magnétique, ou de calorique. Quant aux seconds leurs critiques sont également peu fondées, car il n’est pas entré dans l’idée de Bichat de nier la vie et sa puissance, puisqu’il prend la force vitale pour point de départ de toutes ses observations , et qu’il la présente comme lame de toutes les fonctions tant dans l’état desanté et dansletat de maladie. En effet, il est bien évident que, dans sa pensée, Bichat na pas séparé l’organisation de la vie, et que, comme Bordeu, ce fut afin de ne pas tomber dans les subtilités et les ténèbies de la métaphysique , qu’il est parti d un fait général , des organes agissant sous l’influence de la vie. «Dans l’étude de la nature ,' nous dit-il , les principes sont , comme l’a observé un philosophe, certains résultats généraux des causes premières , d’où naissent d’innombrables résultats secondaires. L’art de trouver l’enchaînement des premières avec les seconds est celui de tout esprit judicieux. Chercher les connexions des causes premières avec leurs effets généraux , c est marcher on aveugle dans un chemin où mille sentiers mènent à 1 erreur (pag. 79). » Mais pour n’avoir pas voulu tenter de soulever le voile qui cache le mystère de la vie , il ne faut pas en conclure que Bichat ait voulu nier l’existence de cette dernière comme force primitive. Hâtons-nous meme de le dire : en ne sè laissant pas aller à un vitalisme trop absolu ,
BICHAT
rn accordant aux propriétés chimiques et physiques des organes leur part d’action dans l’accomplissement des fonctions , il a peut-être préparé la réaction qui s’opère en ce moment , et qui tend à distinguer, dans les phénomènes organiques, ceux qui dépendent de la vie, de ceux qui sont les résultats des forces générales de la nature (1).
(1) Tous les esprits sages sentent aujourd’hui que la vie seule ne suffit pas pour l’explication des phénomènes organiques. Parmi les auteurs qui sont entrés dans cette nouvelle voie, on doit citer principalement M. Magendie. Nous y ajouterons M. le professeur Martens. qui fait en ce moment pour la chimie ce que le professeur du collège de France accomplit pour la physique.
Depuis que De le Boe a proposé sa fameuse théorie des ferments, la chimie a marché , et le moment est peut-être venu où elle pourra rendre d’importants services à la médecine. Qu’il nous soit permis de rapporter un passage des écrits du professeur de Louvain qui renferme toute sa pensée :
«Depuis quelques années, plusieurs physiologistes semblent vouloir révoquer en doute les utiles applications qu’on a cru pouvoir faire de la chimie aux fonctions les plus importantes de l’économie animale. Ils prétendent que dans un corps vivant les transformations et les diverses réactions de la matière doivent se faire suivant d’autres lois que dans un vase inerte , et que le chimiste a eu tort de vouloir appliquer à la matière vivante, les phénomènes chimiques que nous présente la matière inanimée ; comme si une substance, par cela même qu’elle fait partie d’un corps vivant, perdait les propriétés qui lui sont propres , celles qui sont inhérentes à sa composition, pour en prendre d’autres sous l’influence de la vie. Certes , ce n’est pas là ce que pourraient prétendre les physiologistes : car il est indubitable que la matière vivante, comme la matière inanimée, est douée des mêmes propriétés chimiques et physiques , et que ces propriétés sont seulement modifiées diversement par l’organisation et par le jeu des diverses parties qui constitue la vie, dont l’essence ou l’agent moteur restera peut-être toujours inconnu. L’économie vivante pourra donc nécessairement manifester des actions chimiques, analogues à celles que nous voyons se passer dans les laboratoires, et c’est à juste litie que les chimistes ont cherché à découvrir dans les actions de 1 organisme, quelles étaient celles que la chimie pouvait revendiquer , laissant aux physiologistes le soin d’éclaircir celles qui sont plus immé iatement du domaine de la vie, et que l’on ne pourrait expliquer par les propriétés ordinaires de la matière. ( Mémoire sur la théorie chimique de la chaleuranimale ; par Martens , professeur de chimie à V université de Louvain. — Dans les mémoires de V Académie royale de Bruxelles, Tome XI.)
BICHAT
On pourrait reprocher à Bichat avec plus de raison d’avoir poussé trop loin sa distinction de la vie animale et de la vie organique. En effet cette distinction qui est bonne en théorie, ne l’est point en pratique , car comme Bichat lui-même la observé, les systèmes nerveux ganglionnaire et encéphalique par lesquels tous les organes sont liés entre eux , sont dans une connexion si intime, qu’on ne peut leur concevoir une action indépendante l’une de l’autre. Cette corrélation entre les deux systèmes sera même une source constante de difficultés dans l’appréciation des phénomènes physiologiques ou pathologiques.
En 1801, Bichat publia son Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine. C’est son plus beau titre à la renommée , celui qui faisait dire à Sandifort : « Dans six ans Bichat aura passé notre Boerhaave. » Il y considéra les tissus sous le quadruple rapport des formes extérieures , de l’organisation , de leurs propriétés chimiques, physiologiques et vitales, du développement. Quoique cette manière de voir ne soit pas neuve, puisque Bordeu l’a exposée dans ses recherches sur le tissu muqueux , cependant on peut dire que Bichat l’a fécondée , en l’appliquant à toutes les parties homologues de l’économie. Par une analyse aussi juste que profonde, il décomposa les organes en leurs éléments constitutifs , et montra qu’ils sont formés de tissus ayant chacun leur mode de vitalité , d’affection , de sympathie et leurs caractères physiques ou de tissu. Toute la science se trouva ainsi comprise dans cette généralisation si claire et si méthodique, et il est vrai de dire que Bichat a imprimé aux sciences médicales le mouvement auquel elles obéissent encore en ce moment , et qui doit les conduire à l’état de perfection dont elles sont susceptibles.
BICII AT.
Bicliat avait commencé un cours d’anatomie descriptive dont il ne put achever que les deux premiers volumes (1). la mort l’ayant surpris dans ses travaux, à une époque où la science avait tout à attendre delà maturité de son génie. Il mourut le 22 juillet 1802, d’une fièvre putride maligne dont il avait contracté le germe dans les amphithéâtres. À la suite de ce malheur, Corvisart écrivait à Bonaparte, alors premier consul: « Bichat vient de mourir sur un champ de bataille qui compte plus d’une victime; personne en si peu de temps n’a fait tant de choses et si bien. »
On voit , en entrant à l’Hôtel-Dieu de Paris , le monument que le gouvernement a fait élever à Desault et à son illustre élève.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Jusqu’ici il ne s’est agi que de l’anatomie normale ; il est temps que nous revenions à l’anatomie pathologique que nous allons voir prendre un élan remarquable. Cependant il est loin detre vrai, comme on l’a prétendu généralement, que celte science ait été créée dans le cours du 1 8me siècle. Déjà dès le 16™, Dodoens avait rapproché les altérations organiques des symptômes des maladies, et nous avons fait connaître quel admirable talent d’observation et quelle justesse dans les appréciations avaient signalé ces premières tentatives. (Voir pag. 212). C’est donc à cet dlustre anatomiste belge qui revient la plus large part dans la création de l’anatomie pathologique; toutefois, les faits
(1) MM. Roux et Buisson ont complexé l’ouvrage.
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dont la science s’était enrichie étaient restés jusqu’ici épars et attendaient d’ôtre réunis en un corps de doctrine. Le premier traité spécial qui parut sur la matière est celui de Schenlc de Fribourg : Observationum medicaruvn admirabilium et monstruosarum , lib. VII , Francf 1600, in-fol. On y trouve un nombre prodigieux d’observations recueillies dans les auteurs, ou faites par Schenk lui-même. Ce livre peut donc être considéré comme représentant l’état de la science jusqu’au 17me siècle exclusivement. Vint ensuite Félix Plater, De partium corporis humant structura , etc., ouvrage dans lequel il rapporte un cas de grossesse extra-utérine avec sortie de l’enfant par un abcès au nombril. En 1605, Gaspard Bauhin publia son Theatrum anatomicum ; Francf . 1 605 , et fit 1 histoire des fistules recto— vaginales , des maladies des ovancs, des squirres , des hydropisies , etc.
Nous devons encore citer Cabrol , chirurgien de l’école de Montpellier, qui parle d’un écoulement de l’urine par l’ombilic , survenu à la suite de l’occlusion du canal uretral par une cloison membraneuse, qu’il fut obligé de percer au moyen de la sonde.
Vers la fin du 17me siècle, Bonnet(Théoph.), médecin de Genève, résuma de nouveau la science dans son Sepulchretum anatomicum. ( Genève 1679, *2 vol. in-fol.) Cet ouvrage a ceci de remarquable qu on y trouve rappiochés les cas qui ont le plus d’analogie entre eux , avec les conséquences qu’on peut en tirer pour le diagnostic et la thérapeutique. Nous aurons plus d’une fois occasion de le consulter dans le rapprochement que nous ferons entre les cas que notre musée anatomique renferme et ceux que les auteurs ont observés.
Parmi les anatomo-pathologistes du 17mc siècle, nous devons compter Tulp, ou Tulpius, (Nicolas), d Amster-
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dam , où il lut pondant un demi-siècle conseiller de la commune, et qu’on vit, à l’âge de soixante-dix-huit ans, animé du plus ardent patriotisme, réchauffer le courage de ses concitoyens prêts à céder aux armes victorieuses de Louis XIV, les pousser aux derniers efforts de la résistance et sauver sa patrie.
Observationum medicamm libri III : Amstelodami, 1641 , in-8°.
Stalpart Vander Wiel (Corneille) de La Haye.
C. Stalpartii Van der Wiel, medici Hagiensis, obsertionum rariorum medico - anatomico - chirurgicarum centuria prior ; Le y de , 1787.
Ruysch (Frédéric) : Observationum anatomico-chirurg . centuria ; Amstelodami , 1691.
Rolfinck (Werner), un des plus célèbres professeurs de 1 université de Iéna , mort en 167o, dont les écrits, trop nombreux pour être énumérés ici, sont consacrés exclusivement à la pathologie. (Voir la bibliographie.)
Bennct (Christophe), du collège des médecins de Londres , mort en 1655 : Theatri tabidarum vestibulum , seu exercitationes dianoeticœ , cum historiis démonstratives , quibus alimentorum et sanguinis vitia deteguntur in plerisque m or bis ; Londin. 1 654, in-8°. Ouvrage remarquable parce qu’il y est question des vices des humeurs que les médecins ont trop généralement négligés dépuis. Il fut reprimé en 1656 sous le litre de : Tahidorum theatrum sive phthiseos , atrophiœ et hecticœ xenodochium ; Lond. 1 656 , in-8°.
Wedel (George-Wolfgang), autre professeur de l’université de Iéna, mort en 1721 , et remarquable comme Rolfmck , son maître, par son immense érudition. (Bibliog.)
A\ epfer (Jean-Jacques) , l’un des meilleurs observateurs cl l’un des expérimentateurs les plus judicieux du 1 7™ siècle,
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né à Schaflousc, le 23 décembre 1620, mort le 28 janvier 1695 à lage de 74 ans.
Observationes anatomicœ ex cadaveribus eorum quos suslulit apoplexia , curn exercitatione de ejus loco affecto. Schaflousc , 1658.
Observationes medico-practicœ de affectibus capitis internis et externis ; Schaff. 1727.
Et enfin Yalsalva , né à Immola , dans la Romagne , en 1666, professeur d’anatomie à l’université de Bologne, qui eut le rare bonheur d’être l’élève de Malpighi et de former lui-même l’un des anatomistes les plus célèbres du 18mo siècle.
Indépendamment d’un travail sur l’oreille et de quelques autres points d’anatomie, on lui doit de nombreuses observations d’anatomie pathologique, qui eussent sans doute été perdues, si Morgagni ne les avait consignées dans son immortel ouvrage , De sedihus et causis inorboi um.
Morgagni (Jean -Baptiste) , le prince des anatomopathologistes, naquit à Forli, le 25 février 1682. Il fit ses études à Bologne , où il eut pour maîtres et bientôt pour amis Albertini et Yalsalva, auxquel il succéda dans la place de démonstrateur d’anatomie. La manière dont il remplit scs fonctions , et la publication de la première partie de ses Adversaria anatomica lui acquirent la réputation d’un des premiers anatomistes de 1 Europe.
Cet ouvrage , qui fut publié en plusieurs mémoires séparés dont quelques-uns datent de la jeunesse de l’auteur, renferme plusieurs découvertes, des vues nouvelles et de nombreuses rectifications anatomiques', entre autres la description des glandes aryténoïde et épiglottique , ainsi que les ligaments de l’épiglotte, du Y de la langue et de son trou borgne , du trigône vésical , des lacunes de 1 urètre et du rectum, qui ont conservé le nom de Morgagni ( lacunes de
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Moryayni ); des remarques sur la capsule du cristallin cl l'humeur quelle renferme ( humeur de Moryayni). Nous renvoyons pour l’examen détaillé des Adversaires , l’analyse qu’en a donnée Portai dans son Histoire de l'anatomie et de la chirurgie.
AP rès avoir passé plusieurs années dans ces travaux . Morgagni quitta Bologne pour aller à Padoue et à Venise. Au bout de quelques années , il alla à Forli pour y pratiquer l’art de guérir. Ce furent les succès mêmes qu’il obtint qui l’empêchèrent de s’y fixer pour toujours; l’exercice de la médecine était trop fatigant pour lui , et son activité s’accommodait mieux de travaux d’un autre genre. Appelé à remplacer à Padoue Antoine Valisncri dans la chaire de médecine théorique, il l’accepta volontiers et en prit possession le 17 mars 1712. Il passa plus tard à la chaire d’anatomie, et fut pendant près de soixante années l’ornement de cette université. 11 mourut le G décembre 1771.
Le plus bel ouvrage de Morgagni est celui qui traite du siégé et des causes des maladies : De sedibus et causis morborum per anatomen indayatis libri V ; Venise 1 740 , 2 vol. in-fol. Son auteur avait plus de quatre-vingts ans lorsqu’il le fit paraître; il forme ainsi le résumé d’une des carrières les plus longues et les mieux remplies, et à ce titre il est sans contredit l’un des plus remarquables et des plus utiles qui aient paru dans le 18me siècle. C’est une collection nombreuse et choisie de faits pratiques d’autant plus intéressants, que 1 histoire de chacun deux est complétée par des ouvertures cadavériques très-soignées. Morgagni l’a divisé en cinq livres, dont le premier traite des maladies de la tète , le second de celles de la poitrine , le troisième dés affections du bas-ventre, le quatrième des lésions extérieures ou chirurgicales, le cinquième contient un supplément. Cet ouvrage peut être considéré comme le plus beau monument
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littéraire du 18me siècle, et une source féconde où les médecins peuvent puiser les enseignements les plus précieux et les applications les plus nombreuses aux cas que la pratique leur présente.
Quoique Morgagni ne puisse pas être regardé comme le créateur de l’anatomie pathologique , l’impulsion qu’il communiqua à cette science fut toute-puissante , et fit éclore les travaux qui font occuper au 18me siècle une place si distinguée dans l’histoire de cette science. Hoffmann , Walter, MeckeletSœmmering,Closs, enAllemagne; Levret, Lieutaud, Vicq d’Àzir, en France; Alhinus, Sandifort, en Hollande; Jh. Hunter, Browne, Clics to n , J. Pringle , A. Monro, en Angleterre, enrichirent la science de remarques importantes sur les divers genres des maladies organiques. (Voir la bibliog. )
Nous devons signaler ici comme un évènement qui n’est pas étranger aux progrès de la science, la formation des musées d’anatomie en Angleterre et en Allemagne, à l’instar de ceux qui existaient déjà en Hollande. Les plus célèbres sont ceux de "W. Hunter a Londres et de J. lli. W al ter a Berlin. Personne sans doute ne niera l’importance de ces collections ; on peut même dire que leur splendeur et leurs richesses donnent la mesure du degré d’estime dont les sciences jouissent dans un pays. Un cabinet bien organisé est une source d’instruction dont ne peuvent se passer ceux qui veulent s’initier aux secrets de l’organisation. Il est aux anatomistes ce que les musées de tableaux sont aux peintres; les uns comme les autres doivent y chercher leurs inspirations.
Parmi les ouvrages qui furent composés d’après ces collections, nous devons citer celui de Sandifort, Muséum nnatomicurn academicum Lugduno-Batavœ {Le y de 1795), qui est un des plus beaux recueils qui existent en ce genre ,
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et le mauuel d'anatomie pathologique de Mathieu Bailliez qui eut à sa disposition le cabinet de W. Hunter.
A sériés of ingravings with explanations , intended tu illustrate the morbid analomia of the mont important parts of the human hody ; London , 1799, in-4°.
S. T. Sœmmering lit une traduction de ce dernier ouvrage , et y ajouta un grand nombre d’observations importantes. Ce premier service notait que le prélude de ceux que cet anatomiste célèbre devait rendre plus tard à la science par son traité : De morbis vasorum absorben tium corporis humant ; ouvrage couronné par l'université d’Utrecht, et dans lequel son auteur, mettant dans tout son jour la grande influence des vaisseaux lymphatiques sur l'état morbide, détermine le rôle de la lymphe dans cet état et le caractère anatomique des maladies chroniques qui lui sont attribuées , tels que le squirrhe , le cancer et en général des diathèses qui attaquent toute l'économie.
Nous ne devons pas oublier ici Bichat, qui n’a jamais séparé l’étude de l’organisation saine de celle de l’organisation malade. Cette idée , que l'illustre anatomiste avoue avoir puisée dans la lecture de la Nosographie de Pinel, qui avait établi un judicieux rapprochement entre la structure différente et les différentes affections des membranes , cette idée, disons-nous, domina tous ses ouvrages. Depuis son Traité des membranes , dans lequel il la développa pour la première fois, jusqu’à son Anatomie générale où il en fit l’application à tous les tissus, nous le voyons constamment faire de l'anatomie pathologique, la pierre de touche qui lui sert, à reconnaître les parties homologues; deux tissus susceptibles d’altérations identiques lui semblent nécessairement de même nature, et cette méthode toujours sûre le guide dans l’appréciation et l’étude des parties qui ne tombent pas immédiatement sous le scapel de l’anato-
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rnis le. Veul-il prouver, par exemple, que l’arachnoïde est une séreuse, qu’elle tapisse la face interne de la duremère et les ventricules cérébraux , il considère les séreuses en général, leurs conditions physiologiques et pathologiques , et voyant que ces conditions se retrouvent dans la séreuse cérébrale, voyant qu’elle est sujette aux hydropisies, aux fausses membranes, à la sécrétion d’une sérosité purulente, etc., il ne balance pas à admettre l’existence de cette membrane. En démontrant que chaque mode de lésion offre des phénomènes analogues dans tous les tissus organisés qui appartiennent à un même système, quelles que soient d’ailleurs les différences de forme ou de fonctions qui existent entre les parties dans lesquelles ces tissus entrent , il ramena l’anatomie pathologique à la loi la plus constante qui régit les corps organisés , celle de l 'unité de composition, et il l’aurait sans doute fait servir à élever tout l’édifice de la science , si la mort n’était venu le surprendre au milieu de ses travaux.
Nous terminons ici cet aperçu de l’état de l’anatomie pathologique pendant le 18mu siècle , nous réservant de revenir dans le cours de cet ouvrage sur les travaux qui ont illustré cette époque brillante de son histoire.