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LOI DE LUNITÉ DE COMPOSITION DES ÊTRES ORGANISÉS

Nous venons d’embrasser l’anatomie dans les quatre premières périodes de son histoire , et nous avons vu de quel nombre immense de faits elle s’était successivement enrichie , sans que l’on pût cependant lui donner le nom de science. Ce qui lui manquait pour l’être , c’étaient des lois ou

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une théorie générale qui embrassât ces faits et les coordonnât entre eux.

Dès les temps les plus reculés, on s était attaché à reconnaître ces lois, car on avait senti qu’il était impossible qu’elles n’existassent pas et que les corps organisés, c’està-dire la partie la plus importante et la plus belle de la création, fussent abandonnés au caprice et au hasard.

Déjà Aristote, grâce à cette faculté de généraliser dont les hommes de génie ont seuls le secret, avait proclamé la loi la plus vaste qu’il a été donné à la science de déduire de l’étude de la nature, celle de l’unité du règne animal. Mais cette loi, admise à priori et sortie comme d’un seul jet de la tète du professeur d’Alexandre, comme Minerve de la tête de Jupiter, cette loi, disons-nous, n’était pas basée sur un nombre assez considérable de faits pour qu’elle pût être admise alors. Dans cette magnifique conception du philosophe de Stagyre l’homme est représenté comme le dernier chaînon de cette vaste chaîne dont tout les autres êtres ne sont que les anneaux intermédiaires. Mais quels sont ces anneaux? comment se tiennent-ils? en un mot, quel est le rapport des êtres entre eux? C’est ce que l’anatomie n’avait pas encore permis de reconnaître.

Ap rès Aristote on perdit de vue , ou du moins on cessa de comprendre le grand principe qu’il avait posé. Cependant on continua à étudier l’anatomie comparée , non pour satisfaire une vaine curiosité, mais parce que, dans ces temps de préjugés, l’étude du corps humain étant sévèrement défendue, on espérait trouver dans les organes des animaux ce qu’il n’était pas permis de chercher dans l’homme lui-même. Ainsi firent les philosophes de la Grèce, dont quelques-uns s’adonnèrent à l’anatomie comparée avec une ardeur que le vulgaire prit souvent pour de la folie. Lecolc d’Alexandrie étendit pour un instant le

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champ de 1 investigation , en livrant la dépouille humaine au scalpel des anatomistes; mais bientôt le sentiment religieux vint interdire de nouveau cette étude comme sacrilège. On reprit alors l’anatomie des animaux parce que , si on n’y trouvait pas toutes les parties semblables à celles de l’homme , on y observait au moins des rapports qui permettaient déjuger des unes par des autres (1).

Ce motif, donné à une époque où les travaux d’Erasistrate et d’Hérophile avaient déjà permis d’obtenir quelques connaissances positives d’anatomie humaine, est d’une grande valeur puisqu’il prouve que l’on sentait les rapports que les êtres ont entre eux.

Insensiblement l’anatomie des animaux remplaça celle de l’homme et nous avons vu comment Galien , oubliant les traditions de l’école d’Alexandrie , s’empara du singe comme objet de ses études et le substitua à l’homme, sans s’inquiéter de la distance qui l’en sépare.

Ap rès Galien on cessa d’étudier la nature, et plus de onze siècles s’écoulèrent avant que l’on s’aperçut de la fausse voie dans laquelle il avait engagé la science.

Enfin le préjugé antique céda aux progrès de la raison, et les études faites sur le corps de l’homme purent être avouées par les anatomistes. Le 14me, 15nic et 16mc siècles se passèrent ainsi en laborieuses recherches où l’on ne considéra l’homme que par rapport à lui-même. Loin de chercher les rapports qui existent entre lui et les êtres placés en deçà de l’échelle, on s’appliqua au contraire à établir toutes les circonstances qui l’en séparent Cependant cette espèce de méfiance envers l’anatomie comparée fut

(1) Rufus d’Éphèse, voir pag. 26.

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encore favorable à son étude, et nous avons vu combien il fallut à Vésale, pour découvrir les fraudes de Galien, de profondes études sur les animaux que celui-ci avait pris pour objets de ses descriptions.

Quoiqu’il en soit, le lien qui rattache l’anatomie comparée à celle de l’homme était rompu; ce dernier fut pour les médecins le seul sujet de leurs études anatomiques et nous devons remonter jusqu’au 17me siècle pour leur voir suivre une marche plus large et plus philosophique. Ce fut Harvey qui renoua le lien entre les deux sciences, en prouvant que les analogies qu’ Aristote avait dit exister entre l’homme et les animaux , doivent être cherchées non dans letat parfait de ce premier, mais dans son état transitoire , ou son développement.

Partant de cette première idée que tout être vivant provient d’un œuf, le médecin de Charles 1er poursuivit cet œuf dans son évolution et il ne tarda pas d’être frappé d’un fait important , cest que les germes se forment d’une manière successive, et que leur identité est d’autant plus grande qu’ils se rapprochent davantage de l’époque où ils ne sont qu'une ébauche imparfaite ou rudimentaire. Ce fut là le premier jalon, le point de départ d’une carrière que les anatomistes de nos jours parcourent avec tant d’éclat , en donnant à la science ce caractère philosophique qui lui avait manqué jusqu’ici.

Harvey trouva dans Malpighi un digne interprète, et nous avons vu comment ce profond observateur sut appliquer la loi du développement successif à l’étude des organes les plus compliqués du corps de l’homme.

Toutefois cette conception était trop élevée pour qu’elle pût être comprise par d’autres que les grands anatomistes qui l’avaient conçue, et nous la voyons complètement tombée dans l’oubli jusque vers le milieu du 18me siècle, ou

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Wolf (1) vint de nouveau la mettre en mémoire, et la formuler en une théorie positive. Il fit voir que Yembryon humain, dans les diverses périodes de sa formation , présente successivement des formes qui correspondent à autant d'états permanents d' organisation dans les différentes classes d’ animaux , et il appliqua ce principe à la formation d’un des appareils organiques les plus importants, le canal intestinal. (Bibliog.) Nous serions injustes de ne pas citer ici, à côté de Wolf, le nom de Sœmmering dont les publications élégantes et exactes contribuèrent, peutêtre plus que celles clu professeur de St-Pétersbourg, à mettre dans tout son jour la loi du développement successif. Ce fut en 1798 que parurent ses Icônes emhryonum humanorum , dans lesquelles il donna le premier une figure exacte de l’embryon et de ses diverses formes successives , à dater de la quatrième semaine après la conception.

Les travaux de Wolf et de Sœmmering ouvrirent la voie aux grandes et aux belles recherches d’embryologie que ces quarante dernières années ont vu se succéder avec tant de rapidité, et auxquelles se rattachent les noms des Burdach . des Baër , des Jœrg, des Meckel, des Tiedemann, des Doellinger, des Carus, des Rathke, des Serres, des Treviranus , des Muller, des Herold, des Prévost, des Dumas, des Geoffroy St-Hilaire, des Gœde, des Velpeau, des

(I) Wolf (Gaspard-Frédéric), né à Berlin en 1734. Il fût reçu docteur en médecine en 1759, après avoir soutenu urte thèse dans laquelle il expose sa doctrine sur la génération : Dissertatio inauguralis sistens theoriam gmerationis. AVolf revînt, après sa réception, se fixer dans sa ville natale. Il y resta dix années, au bout desquelles il fut appelé à St.-Pétersbourg pour y occuper la chaire d’anatomie et de physiologie. C’est dans la collection des mémoires de l’Académie des sciences de cette ville, qu’il a publié ses travaux les plus imposants. (Voir la Bibliogr.)

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Coster, des Martin-S4-Ange , des Dumortier, des Yan Beneden, des Morren, et de tant d’autres dont nous aurons l’occasion d’examiner les travaux.

Ainsi se réalisa l’idée d’Aristote , celle de l’unité de composition des êtres vivants, ou du moins des rapports non interrompus qui existent entre ces êtres. Cependant la hardiesse apparente de cette vaste conception effraya d’abord les esprits ; réduire toutes les créations de la nature, et l’immense variété de ses produits à un même type , n’était-ce pas rapetisser l’œuvre et l’ouvrier ? et d une autre part dans une science qui n’avait marché jusque-la qu’appuyée sur les faits seuls, et qui avait du ses progrès à cette sage direction , n ’était-t-il pas dangereux d’admettre un principe théorique qui portât à juger à priori , et à vouloir peut-être voir plus que ne montrait l’observation ? Tel est le double sujet de crainte et de répugnance que parut offrir ce système. 11 ne faut donc pas s’étonner qu’on hésitât à l’admettre et qu’il se soit trouvé des savants à esprit froid et positif, qui pensèrent qu’il fallait laisser à chaque fait sa valeur isolée , sans tâcher de le faire servir à compléter ou à éclairer des faits d’une nature analogue.

Remarquons cependant que loin de restreindre la grandeur de la création , l’idée de l’unité de composition des êtres organisés est la seule qui en présente l’ensemble , comme une œuvre d’ordre et d’harmonie. En effet, soit cpie Ion reconnaisse dans la composition des êtres vivants l’effet d’une volonté intelligente, ou celui d’une force purement physique (car nous voulons laisser place ici à toutes les suppositions) , s’il y avait eu diversité radicale de type et composition entièrement hétérogène, il y aurait eu plusieurs volontés différentes, ou plusieurs forces opposées, c’est-à-dire caprice, désordre, hasard et confusion. Mais s’il n’y a eu quunc volonté, ou si la force a été une et constante, le principe

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d’organisation et de vie ne saurait être multiple, divers, incohérent. L on voit donc que non seulement l’idée d’un ordre providentiel , mais celle même d’un ordre purement physique , ramènent nécessairement à l’unité primitive de la composition.

Cependant, il faut le dire , cette théorie à la fois si simple et si sublime a donné lieu, quand on a voulu l’appliquer, aux exagérations les plus étranges. Pour quelques naturalistes de nos jours, cette unité va si loin que tous les êtres organisés, depuis le plus simple jusqu’au plus composé, présentent à un dégré plus ou moins sensible le même nombre de pièces ou d’organes. Ils trouvent, par exemple, dans le radiaire tout ce qui existe dans l’homme, et s’il est des parties que l’œil ne puisse saisir, ils assurent qu’elles s’y trouvent, mais à l’état rudimentaire ou dans un dégré dévolution à peine appréciable. D’autres confondant les mots analogie et identité , et donnant au principe posé par AVolf une extension à laquelle ce dernier n’avait sans doute pas songée, n’ont vu dans l’homme que le produit fortuit du développement d’une organisation inférieure, d’un polype, d’un mollusque, ou d’un reptile, par exemple, lesquels seraient devenus hommes en passant par tous les dégrés intermédiaires de l’échelle animale.

Cette fausse application du principe provient de ce qu’on a été trop loin en disant que l’embryon humain , dans les diverses périodes de sa formation , présente successivement des formes qui correspondent à autant d’états permanents d organisation dans les différentes classes d’animaux. D abord il ne faut pas perdre de vue que cet embryon , du moment où il commence à apparaître , manifeste une tendance irrésistible à prendre une forme qui le distingue non seulement de l’embryon de tous les animaux,

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mais de quelque forme animale que ce soit (1). La loi ne s’applique donc pas à la forme , mais à l’organisation intérieure, et aux conditions dans lesquelles elle se présente pendant les diverses périodes de la vie embryonnaire et fœtale. Ainsi, pour éclairer notre pensée par un exemple , il est évident que les organes respiratoires et circulatoires passent par des dégrés de complications qui placent successivement l’embryon humain , ou celui des mammifères dans les conditions du mollusque, puis du poisson et du reptile. Mais de-là à admettre qu’ils en revêtent la forme, la distance est immense.

Ainsi restreinte la loi de X unité d’Aristote peut être considérée comme ayant déjà rendu des services immenses à la science. Vraie pour l’ensemble des êtres organisés, elle s’applique également à la structure de chacun de leurs organes ou de leurs appareils , puisque les êtres qui occupent les degrés les plus élevés de l’échelle animale ne parviennent à cette haute perfection que par une complication d’organes , dont les animaux inférieurs nous présentent successivement les éléments à divers degrés dévolution. Appelée à constater ce progrès du travail organique, on comprend l’importance de l’anatomie comparée. Déjà Willis et Malpighi lui avaient du la justesse de leurs appréciations , et leur supériorité sur tous les savants de leur époque; le zèle avec lequel on cultive aujourd’hui cette science , prouve qu’on a compris également la nécessité de son

(1) J. F. Mcckelu formulé celte circonstance importante en disant: la forme de l’organisme humain , quoiqu’elle ne soit pas la même à toutes les époques de la vie, offre certaines particularités qui la distinguent de toutes les autres , et qui font de l’espèce humaine un groupe spécial. (Manuel d’anatomie gén. et descrip. )

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étude, puisque sans elle il n’y a pas d’anatomie humaine possible, comme en physiologie que tous les efforts pour comprendre les phénomènes de la vie, viendraient échouer devant l’ignorance des instruments qui les produisent.

Mais il ne faut pas perdre de vue que pour que le principe de Y unité de composition tienne ce que la science est en droit d’en attendre , il ne doit être accepté qu’avec une sage réserve, et seulement par rapport à l’ensemble et à l’harmonie qui régnent dans l’œuvre de la création. Il ne faut pas oublier que l’unité du plan n’exclût point la variété du développement , puisque la nature change mille fois les formes et les usages des parties, tout en conservant ses types, de manière que, comme l’a dit un anatomiste célèbre, les traces d’un même type se montrent au milieu des variations innombrables de V organisation animale. (Meckel.)

Les anciens , qui avaient eu le pressentiment de cette loi , en avaient évidemment restreint les conséquences , en l’appliquant aux conditions si variables des formes et des usages. Plus rationnelle, la doctrine des anatomistes de notre époque n’exclùt pas la variété du développement; ni les formes, ni les usages n’impliquent Y unité , pas plus qu’ils ne la repoussent. Pour que les organes soient analogues, il faut que leurs éléments constitutifs le soient, et que ces éléments se trouvent dans une dépendance mutuelle, nécessaire et par conséquent invariable. Allant au fond de la question , elle trouve la raison de ces analogies dans la loi qui régit l’agrégation des matériaux organiques , et en vertu de laquelle les éléments qui se touchent sont forcés d’accepter les effets d’une convenance réciproque. Enfin, comme conséquence dernière déduite de l’observation des faits, elle trouve qu’un organe ou un appareil , dans l’état , soit normal , soit pathologique , n’acquiert

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