I U. LE MYSTICISME DE L'ÉCOLE DE SAINT-VICTOR
facultés de l'âme, dont les plus essentielles sont la raison et la volonté ou affection. La foi n'est pas seulement une adhésion de la raison aux doctrines de l'église, elle est un acte de la volonté qui s'élève à Dieu, «une certitude volontaire de ce qui est absent». Au-dessus de cette foi, qui croit sans preuves et qui toutefois est suffisante pour le salut, il y a le savoir, continué par des arguments ; au-dessus du savoir, dont se contentent les scolastiques, il y a la contemplation, par laquelle l'absent nous devient présent, de telle sorte que nous le saisissons pour nous unir à lui. La contemplation diffère de la spéculation, qui ne voit Dieu que dans un spéculum et qui ne donne de lui qu'une connaissance incomplète par les analogies des choses créées avec les choses éternelles ; la contemplation nous met immédiatement en face de Dieu sans aucun intermédiaire; après avoir supprimé les images et les analogies, après avoir fait abstraction par un effort de la pensée de tout ce qui n'est pas Dieu, et après avoir purifié le cœur de tout ce qui l'attache au monde, l'homme contemple Dieu, il l'écoute, il le saisit par l'amour et s'unit à lui sans se confondre avec lui. Ce n'est pas sans raison qu'on a donné à cette théologie le nom de théologie affective.
Cependant ni Hugues ni Richard de Saint-Victor ne sont hostiles à la scolastique; Hugues en a employé la méthode et les procédés dans plusieurs de ses ouvrages sur les dogmes; Richard abonde en distinctions subtiles dans sa théorie de la contemplation. Un de ses disciples, Gautier, qui en 1173 lui succéda comme prieur de Saint-Victor, devint au contraire un adversaire véhément de la scolastique; il écrivit un livre «contre les hérésies des sophistes» Abélard, Pierre le Lombard, Pierre de Poitiers et Gilbert de la Porrée59; il accable ces docteurs de
59 Pierre de Poitiers, auteur de cinq livres de Sentences, mort en 1205
ses invectives, les accusant d'égarer les fidèles dans des labyrinthes inextricables, et de rendre la vérité incertaine par leurs disputes sur le pour et le contre.
Une critique moins amère fut dirigée contre l'abus de la dialectique par Jean de Salisbury, qui, après avoir été l'ami de Thomas Becket, était devenu en 1176 évêque de Chartres6®. Aussi sensé et religieux qu'il était lettré, il censura tous les travers de son époque ; aux scolastiques il reprochait d'oublier que la raison a des bornes et de ne pas trouver la science à force de la chercher. L'évèque Etienne de Tournay, mort en 1200, se plaignait également que «l'étude des saintes lettres fût devenue une officine de confusion». Ces critiques passèrent inaperçues; la scolastique prit, au contraire, un essor nouveau.
S 45. Deuxième période de la théologie scolastique. Aristote. Les panthéistes.
Cet essor est dû à Aristote. On avait appris à connaître, outre ses ouvrages éthiques et métaphysiques, traduits de l'arabe par des juifs espagnols, ses commentateurs arabes dont l'évèque Raymond de Tolède (1130 à 11.50) avait fait faire des traductions. Dans ces commentaires se mêlaient aux doctrines péripatéticiennes des notions empruntées au néo- platonisme, que les philosophes chrétiens, ne sachant pas les discerner, adop-
eomme évêque d'Embrun. — L'ouvrage de Gautier de S. Victor, cité parfois sous le titre Contra quatuor labyrinthos Galliœ, n'est connu encore que par les extraits qu'en a donnés Du Boulay. Historia universit. Paris., T. 2, p. 629.
— Hist. litt. de la France, T. 14, p. 549. — Planck, Ueber die Schrift Walthers von S. Victor. Theolog. Studien und KHtiken, 1844, 4e livr.
60 Ses écrits, Bibl. Patrum maxima , T. 23. — Patrol. de Migne , T. 199.
— Hist. litt. de la France, T. 14, p. 89. — Reuter, Joh. von Salisbury. Berlin 1842. — Schaarschmidt. Joh. Sarcsbcricnsis, nach Leben, Studien, Schriften un il Philosophie. Leipzig 1862.