‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 103 sur 215 · ALEXANDRE DE HALÈS, ETC · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE HALÈS, ETC

lion de plusieurs des principaux dogmes devint classique pour le catholicisme; on l'appela l'ange de l'école, le docteur angélique; Dante lui assigna une place dans son Paradis; en 1322 Jean XXII le canonisa, en déclarant qu'à défaut de miracles ses écrits suffisent pour lui mériter cet honneur, quot scripsit articulas, tôt miracula fecit.

L'ordre de Saint-François eut à la même époque un docteur également célèbre, Jean de Fidanza, dit Bonaventure, né en 1221 à Bagnarea, en Toscane67. Franciscain depuis l'âge de 21 ans, il fît ses études à Paris; dès 1253 il parait en cette ville comme professeur, interprétant le maître des Sentences. Sa renommée égalait celle de Thomas d'Aquin ; les leçons de l'un attiraient autant d'auditeurs que celles de l'autre; ils étaient amis et défendirent de concert les intérêts de leurs ordres contre Guillaume de Saint-Amour et contre l'université. En 1256 Bonaventure fut élu général des franciscains; en 1273 Grégoire X le nomma cardinal; dès l'année suivante il mourut à Lyon pendant le concile convoqué pour traiter avec les Grecs au sujet de leur soumission au siège apostolique. Pieux et poète, il reproduit l'esprit de François d'Assise, tempéré par l'étude et la réflexion. Comme scolastique, traitant du dogme, il a subi l'influence d'Aristote ; comme mystique, il renoue la tradition de l'école de Saint-Victor. Il a écrit des commentaires sur les Sentences ; sous le titre de Centiloquium il a composé un manuel de dogme et de morale pour les commençants, et sous celui de Brevitoquium un traité plus scientifique sur les mêmes matières68. Il écarte une foule de questions et de distinctions, afin

1)7 A. de Margerie, Essai sur la philosophie de saint Bonaventure. Paris 1855. — Ilollenherg, Studien zu Bonaventura. Berlin 1862. — Le même, Bon. als Dogmatiker. Theol. Studien utid Kritiken, 1868. l,e livr.

68 Opéra. Rome 1588, 8 vol. in-f°. Venise 1751. 13 vol. in-4°. Une nouvelle édition est puhliée par les soins de l'ordre des franciscains en Italie : S. Bona-

de donner à la science un intérêt plus religieux. Dans ses traités mystiques, dont les plus importants sont celui de septem gradibus contemplationis et Vitinerarium mentis ad IJeam, les raffinements psychologiques les plus subtils se mêlent aux effusions les plus ardentes du cœur.

Il a eu quelques disciples, dont plusieurs ont laissé des écrits; mais il n'a pas eu la même influence générale que Thomas d'Aquin. 11 ne fut canonisé qu'en 1482; plus tard Si\le-Quint, franciscain lui-même, lui donna le titre de docteur séraphique. l'opposant ainsi au docteur angélique des dominicains.

Dans l'année même de la mort de Bonaventure naquit, en Irlande ou en Ecosse, Jean Duns Scot; il entra dans Tordre des frères mineurs, fut professeur à Oxford et à Paris et mourut à Cologne en 1308. Bien qu'il n'arrivât qu'à l'âge de 3/j ans, il a laissé tant d'écrits philosophiques et théologiques qu'ils remplissent douze volumes in-folio(ii). Chez lui la tendance mystique des franciscains a disparu ; il s'éloigne presque autant du principe qui jusqu'alors avait fait l'intérêt de la scolastique; ce n'est plus la fuies quœrens intellect uni, il ne semble raisonner que pour prouver l'impuissance du raisonnement el la nécessité de l'autorité. On le voit par l'attitude qu'il prend à l'égard de Thomas d'Aquin ; il reprend toutes les conclusions du chef de l'école dominicaine, pour examiner si l'on ne pourrait pas en trouver d'autres. Pour Thomas la théologie est un savoir, comprenant tout l'ensemble de la religion; pour Duns Scot elle a pour objet les actes par lesquels l'homme peut arriver au salut; en la définissant ainsi, il est loin de songer au mysticisme, il est plus près du pélagianisme. Thomas essaye de démontrer que la création et

venturœ opcra omnia, rd. Bernardinus a Poilu Romatino. Florence 1884. in-fo, T. 1.

eo Opcra, ed. Wadding. Lyon 1637. — Hist. litt. de la France, T. 25, p. 404. — Werner, Joh. Dans Scotus Vienne 1881.

I 46. ALEXANDRE DE HALÈS, RTC.

la révélation ont été nécessaires, comme fondées dans la nature de Dieu ; Scot les considère comme les effets de la libre volonté de Dieu, mais il exagère cette liberté au point d'en faire un arbitraire absolu : Dieu aurait pu vouloir autrement qu'il a voulu, il aurait pu ne pas créer le monde ou le créer dans des conditions différentes; il aurait pu donner une autre loi morale et choisir un autre moyen de ramener les hommes à Lui. Une pareille théorie, au lieu de glorifier la majesté divine, pouvait conduire à un véritable scepticisme; Scot ne s'en est préservé qu'en se couvrant de l'autorité de l'église. Dès que la raison a le droit de demander si ce qui est pourrait être autrement, il lui est possible de trouver toutes sortes de manières de concevoir les choses; mais comme par elle-même elle ne découvre pas de motifs suffisants pour se décider entre ces manières diverses, il ne lui reste, pour peu qu'elle sente le besoin de quelque certitude, qu'à se réfugier sous l'égide de l'autorité. C'est dans cet esprit de vaine curiosité et d'humble soumission que Scot a rédigé et résolu ses Quœstiones quodlibetales, disputant sur quod libet, sur n'importe quoi. Nul encore n'avait poussé aussi loin la subtilité des distinctions; aussi n'est-ce pas sans raison qu'on l'a appelé le docteur subtil.

Pour les franciscains, qui à cette époque luttaient pour écarter de leur ordre le mysticisme enthousiaste des spirituels, Duns Scot devint l'autorité doctrinale, de même que Thomas d'Aquin l'était pour les dominicains. Les écoles se divisèrent en thomistes et en scotistes, se querellant en philosophie et en théologie sur des sujets divers , et préparant ainsi la décadence de la scolastique.

Un autre franciscain anglais, antérieur à Duns Scot, Roger Bacon, né vers 1214, a peu marqué dans l'histoire de la théologie ; sa vraie place est dans celle de la philosophie naturelle. Il ne doit être mentionné ici que pour la hardiesse de quelques-

unes de ses opinions. Il a été le premier, et pour longtemps le seul, qui ait fondé l'étude de la nature sur l'observation et sur l'expérience; mais dans cette direction il est allé si loin . qu'on a pu le comparer avec quelque raison aux positivistes modernes. Tout en protestant de sa foi aux dogmes de l'église et en disant que la philosophie vient de Dieu aussi bien que la théologie, il a contesté l'autorité des philosophes sur lesquels se Tondaient les scolastiques, il s'est plaint que les docteurs de son temps enseignassent trop d'abstractions, il a prétendu que les Pères eux-mêmes n'étaient pas des guides sûrs, à cause de leurs contradictions mutuelle, il est allé jusqu'à mettre en doute la fidélité de la Yulgate. Ce n'est pas en ces choses-là qu'il s'est trompé; on ne doit lui reprocher que son dédain pour toute science qui n'est pas expérimentale. Ses principes et la présomption avec laquelle il a coutume de les exposer lui ont attiré à plusieurs reprises les rigueurs des chefs de son ordre. 11 est mort très âgé, sans avoir exercé d'influence sur ses contemporains. Le temps n'était pas venu où l'on pût saisir ce qu'il y avait de fécond dans quelques-unes de ses idées nouvelles, lors même qu'il les eût présentées sous une forme moins agressive et moins exclusive 69a.

S 47. L'étude de la Bible.

L'explication de la Bible resta au même point que précédemment ; l'ignorance des langues hébraïque et grecque chez la

,i9a Le principal de ses ouvrages. Opus majus, fut publié pour la première l'ois à Londres 1733, puis à Venise 1750, in-f°. Opéra quœdam inedita . ed. Brewer. Londres 1859. — E. Charles, Roger Bacon, sa vie, ses œuvres, ses doctrines. Bordeaux 18G2. — Schneider. R, Bacu. Augsb. 1873. Werner, Psychologie , Erkenntniss- und Wissensckaftslehre des Roger Baco. "Vienne

i 17. L'ÉTUDE DE LA BIBLE.

plupart des théologiens les empêcha d'aller au delà de ce qu'ils savaient par les Pères. -

Pour déterminer le sens des mots de la Vulgate, on fit des glossaires alphabétiques, tels que le Rudimentum de Papias (milieu du onzième siècle), la Somme du dominicain Guillaume le Breton, le Catholicon de Jean Balbi de Gênes, également dominicain, le Mammàtrectus du franciscain Marchesino ; ce dernier livre tut, depuis le commencement du quatorzième siècle, le plus répandu de ces vocabulaires, qui abondent en élymologies bizarres70.

L'ouvrage de Walafried Slrabon dit Glossa ordinaria fut complété par une glose interlinéaire, dont l'auteur est Anselme de Laon, mort en 1117. On fit de nombreuses copies de cette Bible, dont les annotations étaient d'un usage très commode71. Le cardinal Hugues de Saint-Cher, mort en 1263, recueillit des explications littérales, allégoriques, mystiques et morales de tous les livres de l'Écriture ; la théologie du moyen âge ne croyait pas pouvoir se passer de ce sens quadruple72. Un travail plus important est la Postille du franciscain Nicolas de Lyre, mort en 1351 ; Nicolas, qui a su l'hébreu et qui a employé sa connaissance de cette langue à l'interprétation de l'Ancien Testament, a fourni sous ce rapport ce que ces siècles ont produit de plus distingué; la partie consacrée au Nouveau Testament est plus faible, cependant il faut savoir gré à l'auteur de ses efforts

70 S. Berger, De glosariis et compendiis exegetieis quibusdam médit œvi. Paris 1879.

71 Biblia latina cum glossa ordinaria Walafridi Strabonis et interlineari Anselmi Laudunensis. S. 1. et a. (Strasb., Ad. Rusch, vers 1480). 4 vol. in-f°. Encore plusieurs fois imprimé.

72 Postilla in universa biblia juxta quadruplicem sensum. Bàle 1487, 6 vol. in-f", et encore plusieurs fois. Hugues de S. Cher est le premier qui ait divisé les livres de la Bible en chapitres. Il a aussi fait une concordance, dont il existe plusieurs éditions. — Ilist. litt. de la France, T. 19, p. 38.

Il PÉR. 1073-1294. CHAI'. IV. THÉOLOGIE.

pour déterminer le sens littéral avant d'aller à la recherche des trois autres sens ; il est le premier qui ait essayé de faire de l'exégèse 7S.

Un fait digne de remarque c'est qu'au treizième siècle on s'est occupé ;» Paris de la correction de la Vulgate, dont les copies, par suite de l'ignorance ou de l'incurie des scribes, différaient considérablement les unes des autres. Le travail fut entrepris simultanément par des auteurs divers, par le cardinal Hugues de Saint-Cher, par le dominicain Guillaume le Breton, par quelques théologiens de la Sorbonne ; tous se proposèrent de restituer le texte authentique de saint Jérôme ; mais comme on n'avait pour se guider ni des manuscrits très anciens ni des principes de critique et que, du reste, on ne savait ni l'hébreu ni le grec, ces corrections ne purent avoir d'autre résultat que d'augmenter la diversité 7/1 .

Quelques docteurs ont laissé des commentaires sur plusieurs parties de la Bible ; ceux d'Abélard sur l'épitre aux Romains et de Thomas d'Aquin sur les évangiles sont les seuls qui méritent encore quelque attention. En général la Bible a été pour le moyen âge bien plutôt un recueil d'histoires merveilleuses qu'un livre de doctrine; la foi était fixée par l'église et appuyée sur la tradition. Au douzième siècle Herrade de Landsberg, abbesse du monastère de Hohenbourg en Alsace, rattacha, dans son llorlus deliciarum, toute l'encyclopédie du savoir de son époque à l'histoire sainte de l'Ancien et du Nouveau Testament75. Son

73 Opus tutiusbibliœ conlincns glossam ordinariameum expositionc Lyraj. Rome 1471. 5 vol. in-f°. et souvent.

74 S. Berger, Des essais qui ont été faits à Paris au douzième siècle pour corriger le texte de la Vulgate. Revue de théologie et rie philosophie. Lausanne 1883.

75 Engelhardt, Herrad von Landsberg und ihr Hortus deliciarum. Stuttgard 1818. — Le manuscrit original, orné de miniatures, très importantes au

g 18. LA MORALE

contemporain, Pierre Comestor, d'abord doyen de Troyes, puis professeur à Paris, mort en 1178, écrivit une Historia scholaslica, combinant l'histoire profane avec celle de la Bible, depuis la Genèse jusqu'à la fin des Actes des apôtres ; cet ouvrage, auquel sont mêlées des légendes et des allégories de toute sorte, eut un grand succès dans les écoles 7(i. Le Spéculum historiale du dominicain Vincent de Beauvais, mort en 1264, allie également les deux histoires, en continuant celle du monde jusqu'en l'ikk 77 . Du reste, la plupart des chroniques débutent par l'histoire sainte.

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