‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 102 sur 215 · ALEXANDRE DE MALES, ETC · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE MALES, ETC

Dès-lors Aristote fut de nouveau le maître naturel, exerçant son empire sur les philosophes et les théologiens. L'église ayant réprimé les écarts de la spéculation panthéiste, le courant de la réflexion rentra dans le lit orthodoxe. Ce fut alors que s'ouvrit la période la plus brillante de la scolastique. On continue, il est vrai, de commenter le maître des sentences, les distinctions et les subtilités restent en faveur comme au douzième siècle, mais on conçoit le système d'une manière plus scientifique, on l'achève dans tous ses détails, le langage même, tout en restant hérissé d'une terminologie barbare, devient plus précis, plus adapté aux besoins d'une démonstration rigoureuse. L'impulsion nouvelle fut donnée par les dominicains et les franciscains, aussitôt qu'à Paris ils eurent obtenu des chaires.

§ 46. Deuxième période de la théologie scolastique, suite. Alexandre de Halès. Albert le Grand. Thomas d'Aquin. Bonaventure. Duns Scot.

Le franciscain anglais Alexandre de Halès, professeur de théologie à Paris, mort en 1245, forme la transition entre les sententiaires et les théologiens plus systématiques. A cause de l'apparente solidité de ses démonstrations, on lui a donné le surnom de docteur irréfragable. Sa Summa universœ theologiœ62 est un commentaire des sentences de Pierre le Lombard; il y fait usage de tous les livres d'Aristote que l'on connaissait alors ; aussi encombre-t-il la théologie d'une foule de matières étrangères. Dans la discussion du pour et du contre il ne laisse plus subsister aucune incertitude; sur chaque thèse il donne d'abord les arguments dont la conclusion est que videtur quod aie, puis ceux qui conduisent au videtur quod non, pour se déci-

82 Cologne 1G22. 4 vol. in-f». — Hist. litt. de la France. T. 18, p. 312.

der enfin soit pour le sic, soit pour le non, en se fondant sur quelque texte.

Ce même esprit, uni à des connaissances plus vastes, se retrouve chez le dominicain Albert, qu'on a surnommé le grand ou le docteur universel63. Albert naquit dans les dernières années du douzième siècle à Lauingen, en Souabe; il reçut ses premières leçons de grammaire et de rhétorique au château de son père, seigneur de Bollstàdt. Un séjour que, d'après quelques biographes, il aurait l'ail à Paris pour s'exercer à la dialectique, n'est pas sullisammenl prouvé ; c'est à Padoue qu'il compléta et acheva ses études; c'est là aussi qu'il entra dans l'ordre des dominicains. Ses supérieurs le chargèrent d'enseigner La philosophie et la théologie dans le couvent de Cologne; en 1245 ou 12/i8 il fut envoyé dans celui de Paris pour y expliquer les Sentences ; ses leçons eurent autant d'éclat que jadis celles d'Abélard. Devenu en 125/i provincial d'Allemagne, avec résidence à Cologne, il fit de nombreux voyages dans l'intérêt de son ordre. Alexandre IV l'appela a Rome en qualité de maître du sacré palais; désirant une vie plus calme, il obtint de pouvoir rentrer dans son monastère. En 1260 le pape le nomma évèque de Ratisbonne; par déférence il le resta pendant trois ans; puis il revint a Cologne, où il mourut en 1280.

Albert a été l'homme le plus savant de son siècle; outre la philosophie et la théologie, il a su tout ce qu'on pouvait savoir alors en fait de sciences naturelles. Ses connaissances passaient pour si prodigieuses, que beaucoup de ses contemporains le regardaient, les uns comme doué de dons miraculeux, les autres comme un sorcier ayant fait un pacte avec le diable. Encore aujourd'hui il y a des contrées où l'on raconte des légendes sur le magicien Albert le Grand.

83 Hist. litt. de la France, T. 19, p. 303. — Sighart, Albertus Magnus. Ratisbonne 1857.

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11 est le premier qui ait fait des cours sur toutes les parties de la philosophie d'Aristote. Cependant il n'a pas été un péripatéticien exclusif, il a des éléments platoniciens et a su animer sa théologie d'un souffle mystique; la philosophie, dit-il, est la voie de la science, la théologie est celle de l'amour. Ses ouvrages, qui embrassent tout le savoir du treizième siècle, y compris l'alchimie, forment vingt et un volumes in-folio u.

Un de ses disciples, Thomas d'Aquin, devint le plus grand des docteurs scolastiques. Thomas descendait d'une famille noble du royaume de Naples ; il naquit vers 1225 au château de Roccasicca, non loin de la petite ville d'Aquino. Entré à l'âge de seize aus dans l'ordre des dominicains, il fut envoyé à Cologne pour étudier sous Albert le Grand; il termina ses études à Paris. Il enseigna à Cologne, à Paris, où il prit la défense des ordres mendiants contre l'université, et enfin dans différentes villes de l'Italie. Il mourut en 4274 dans un couvent près de Terracine. Son érudition était moins étendue que celle de son maître, mais il a écrit presque autant que lui ; la meilleure édition de ses œuvres, tant philosophiques que théologiques, celle de Venise de 1745, se compose de 28 volumes in-quarto65.

64 Ed. P. Jammy. Lyon 1651.

65 On peut citer encore les éditions de Paris 1660, 23 vol. in-f°, et de Parme 1852, 24 vol. in-4°. — Les ouvrages théologiques aussi dans la Patrologie de Migne, T. 217 et suiv. — Une nouvelle édition des œuvres complètes vient d'être entreprise sur l'ordre du pape Léon XIII; le premier volume, contenant les commentaires sur Aristote et soigné par le cardinal Zigliara, de l'ordre des dominicains, a paru en 1882, Rome, impr. de la propagande.

Hist. litt. de la France, T. 17, p. 236. — Touron, Vie de saint Thomas d'Aquin. Paris 1740, in-4°. — De Rubeis, De gestis et scriptis ac doctrina Thomœ Aq. Venise 1750. in-f°. — Carie, Histoire de la vie et des écrits de S. Th. d'Aquin. Paris 1846, in-4\ Montet, Mémoire sur S. Th. d'A., extrait du T. 2 des Mémoires de l'Acad. des sciences morales , savants étrangers, 1847. — Jourdain, La philosophie de S. Th. d'A. Paris 1858, 2 vol. — Hôrtel, Tlt. von Aquino und seine Zeit. Augsbourg 1846. — Werner, Der h. Th. von Aquino. Uatisbonne 1858, 3 vol. — Gibelli, Vitadi S. Thoma. Bologne 1862.

Penseur profond, plus augustinien que d'autres scolastiques, en même temps dialecticien habile, Thomas d'Aquin a donné au système dogmatique du moyen âge sa forme la plus accomplie. 11 l'a exposé principalement dans trois ouvrages, dont l'un, Summa fidei contra gentiles, réfute les arguments des adversaires; l'autre est un commentaire des Sentences; dans le troisième, Summa totius theologiœ, il suit un ordre plus méthodique que Pierre le Lombard, il divise l'ensemble des matières en trois parties, concernant Dieu, l'homme et Jésus-Christ 66 . L'argumentation est la même que chez Alexandre de Halès, avecplus de précision. Quelque dévoué qu'il fût à son église, Thomas s'était laissé entraîner par son esprit philosophique à émettre quelques opinions qui devaient paraître peu conformes à la stricte orthodoxie. Aussitôt après sa mort il éclata dans l'université de Paris une contestation sur sa doctrine; les dominicains voulurent qu'on la reçût telle quelle, les docteurs de la Sorbonne y signalèrent des propositions téméraires. En 1276 l'évèque de Paris Etienne Tempier condamna, outre une foule d'erreurs reprochées aux philosophes arabes et à la secte des cathares, plusieurs thèses tirées des ouvrages de Thomas d'Aquin; l'université d'Oxford adhéra à cette sentence, et tout l'ordre des franciscains se déclara, par rivalité monacale, contre le grand dominicain. En 1286 les frères prêcheurs, réunis à Paris en chapitre général, convinrent de faire tous leurs efforts pour défendre sa doctrine; elle devint normale pour l'enseignement théologique dans leurs écoles. L'église ferma les yeux sur les opinions hasardées d'un docteur aussi illustre, ou les rangea au nombre des questions discutables ; sa démonstra-

La 3e partie est inachevée; on l'a complétée par un Supplément mn tiré du commentaire de Thomas sur le 4e livre des Sentences. La Somme a été souvent publiée à part, encore en 1863. à Paris, en latin et en français, 16 vol.

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