LES SAINTS ET LA VIERGE
nouveaux, venus de l'Orient à l'époque des croisades, restent pour le peuple et le clergé les intermédiaires obligés entre l'homme et Dieu, et parmi eux la place la plus élevée est réservée à la Vierge. La dévotion pour elle prend des formes de plus en plus étranges. Tantôt les poètes représentent ses relations avec Dieu le Père sous les couleurs de l'amour chevaleresque, tantôt ils lui adressent leurs propres hommages dans les mêmes termes dont ils se servent pour faire la cour à leurs dames. La Goldene Schmiede de Conrad de Wùrzbourg n'est qu'un long panégyrique de la Vierge ; le poème encore inédit de sex festivitatibus beatœ virginis du chanoine de Strasbourg, Gottfried de Haguenau, en vers léonins assez barbares, roule sur le même sujet. Les théologiens eux-mêmes parlent de la reine du ciel dans le langage le plus exalté ; Bonaventure écrivit à sa louange plusieurs traités mystiques; on composa un Psalterium beatœ Mariœ virginis, où des passages relatifs à Marie sont intercalés dans les psaumes86. Au Pater s'ajoute Y Ave comme prière régulière ; depuis le treizième siècle on le récite un certain nombre de fois d'après le rosaire, dont la coutume a surtout été propagée par les dominicains. Dans les couvents et dans les maisons laïques on prétendait avoir des apparitions de la Vierge, les unes consolantes, les autres menaçantes.
Les moines ne craignaient pas de parler de Y adoration de la mère du Christ ; les docteurs n'allaient pas jusque-là ; ils distinguaient trois degrés de culte : la doulia que l'on doit aux saints, ['hyperdoulia qui est due à la Vierge, la latria qui ne revient qu'à Dieu et à Jésus-Christ. Mais pour les simples la distinction entre latria et hyperdoulia était trop subtile pour ne pas s'effacer.
86 Faussement attribué à Bonaventure; une production du même genre, dite Biblia mariana, est mise à. tort sous le nom d'Albert le Grand.
Depuis longtemps on était habitué à croire la Vierge impeccable , quoique conçue dans le péché ; on se servait de la formule, employée d'abord au neuvième siècle par Radbert : elle a été sanctifiée dans le sein de sa mère; mais Anselme de Cantcrbury disait encore qu'elle était conçue dans l'iniquité et soumise après sa naissance au péché originel. Vers HliO les chanoines de Lyon trouvèrent que sa conception et sa naissance ont dû être également immaculées; ils instituèrent une fête pour perpétuer la mémoire de cette doctrine. Celle-ci fut encore combattue par saint Bernard, comme n'étant fondée ni dans la nature des choses ni dans la tradition ; mais la fête se propagea, elle répondait au goût du temps, on inventa une légende et on forgea des documents apocryphes pour en rapporter l'origine à l'Angleterre et à l'époque de Guillaume le Conquérant. Toutefois le dogme de l'immaculée conception ne cessa pas d'avoir des adversaires ; plusieurs des principaux, d'entre les scolastiques se refusèrent à l'admettre; Thomas d'Aquin démontra que, si la Vierge ellemême n'avait pas eu besoin d'être délivrée du péché originel, Jésus-Christ ne serait pas l'unique sauveur de tous les hommes. Son opinion devint prépondérante chez les dominicains, bien que le plus estimé de leurs docteurs après Thomas, Albert le Grand, se fût prononcé pour l'immaculée conception. Cette question fut plus tard une des plus controversées entre les frères prêcheurs- thomistes et les frères mineurs scotistes.
Quelques écrivains recueillirent avec une crédulité naïve les récits de prodiges, dont se nourrissait l'imagination des moines et du peuple et qui sont d'un vif intérêt pour quiconque veut aller au fond de la culture intellectuelle et religieuse du moyen âge. Pierre le Vénérable composa deux livres de miraculis sut temporis 87 ; le cistercien Césaire, du couvent de Heisterbach
87 Dans la Bibl. Patrum maxima, T. 22, p. 1087.