BONIFACE VIII
ensuite un appel à un concile universel et à un pape futur, véritable et légitime. Tous les états et corporations du royaume, les évoques, les universités, les ordres monastiques, à l'exception de celui de Giteaux, adhérèrent à cet appel ; il y eut plus de 700 actes d'adhésion.
Guillaume de Nogaret fut envoyé à Rome pour annoncer ces résolutions. Boniface, retiré dans la ville d'Anagni , son lieu de naissance, mit la France en interdit, priva les universités du droit de conférer des grades et les corps ecclésiastiques de celui de faire des élections, et prépara une bulle de déposition du roi, qui devait paraître le 8 septembre. La veille de ce jour il fut arrêté par Nogaret et par l'ancien cardinal Sciarra Golonna ; celui-ci, qui était son ennemi personnel, s'oublia dans sa haine jusqu'à le frapper. Délivré par les habitants d'Anagni, il mourut peu après, le 11 octobre, âgé de plus de 80 ans.
Son conflit avec la France, qui occupa tout son pontificat , fut d'une nature tout autre que celui de ses prédécesseurs avec les Hohenstaufen ; il ne s'agit plus d'une querelle sur les investitures, mais de la lutte d'une royauté nationale, appuyée sur ses états-généraux et conseillée par des légistes laïques, contre une théocratie dont on commençait à suspecter la légitimité. Le mobile de Philippe le Bel n'a pas été la haine de la religion , il a donné au contraire des preuves de piété catholique; mais comme en France l'église était dans des rapports très étroits avec la monarchie, il s'est considéré comme son représentant ; pour lui les droits et les intérêts du clergé national s'étaient confondus avec ceux de la royauté. Ses avocats ne s'étaient pas engagés dans des controverses théologiques avec les canonistes ; il leur avait suffi de faire ressortir les conséquences politiques des doctrines pontificales, et d'insister sur la différence entre la situation de la royauté française indépendante, et celle de l'empire dont les chefs avaient encore besoin du couronnement par les papes. C'est dans
II!» pér. 1294-1409. CHAP. I. LA PAPAUTÉ.
ce sens que le dominicain Jean de Paris et le jurisconsulte laïque Pierre Dubois avaient publié des écrits très libres ; Dubois proposait même de déposséder le pape de ses états afin que, débarrassé des soucis terrestres, il pût s'occuper sans trouble du soin des âmes qui lui sont confiées &.
S 03. Clément V. — Translation du saint-siège à Avignon
Peu après la mort de son adversaire, Philippe le Bel se fit remettre une « supplication du peuple de France » , demandant que Boniface VIII fût déclaré hérétique pour avoir prétendu être le supérieur temporel du roi. Pour obtenir celte déclaration, Philippe ne cessa de réclamer un concile universel. Le nouveau pape, Benoît XI, évita ce danger en annulant les mesures prises
4 Jean de Paris, mort en 1304, de potcstate regia et pontificali , chez Goldast, Monarchia sacri romani imperii, Francf. 1G14, in-f°, T. 2, p. 108. Hist. litt. de la France, T. 25, p. 244. — Pierre Dubois, de Bosco, avocat royal du bailliage de Goutances, Summaria doctvina felicis expeditionis et abbrcvialionis guerrarum ac litium regni Francorum, écrit vers 1300, analysé d'après le manuscrit par N. de Wailly dans les Mémoires de l'Acad. des inscript. 1847, T. 17, P. 2, p. 435. D'autres traités du même auteur chez Dupuy, Histoire du différend, etc., preuves p. 141 ; Goldast, 0. c, T. 1, p. 13. L'écrit antipapal publié par Goldast, T. 2, p. 95, sous le nom de Gilles Romain , ^Egidius Romanus , est d'un auteur postérieur ; Gilles a écrit en faveur de Boniface VIII; v. Ch. Jourdain, Un ouvrage inédit de Gilles de Rome, dans le Journal général de l'instruction publique, 1858, p. 122.
5 Vitœ paparnm avenionensium, ed. Baluzius. Paris 1693, 2 vol. in-4°. — Abbé André, Histoire politique de la monarchie pontificale au quatorzième siècle, ou la papauté à Avignon. Paris 1845. — Le pape Léon XIII, avec une libéralité qui l'honore, a ordonné la publication des registres des papes d'Avignon, d'après les archives du Vatican. On travaille en ce moment à ceux de Clément V. Les bulles de Jean XXII forment à elles seules 70 volumes manuscrits. Heureux ceux qui sont assez jeunes pour pouvoir profiter des lumières nouvelles que ces documents répandront sur l'histoire du quatorzième siècle.
g 63. CLÉMENT V.
par son prédécesseur contre la France, à l'exception de l'anathème prononcé contre Guillaume de Nogaret.
Benoit mourut le 7 juillet 130/i, après huit mois de règne6. Le trône pontifical resta vacant pendant près d'un an. Une partie des cardinaux était dévouée à la politique de Boniface VIII, une autre était gagnée à la France; Philippe le Bel sut manœuvrer si bien que, le 5 juin 1305, le conclave élut à l'unanimité l'archevêque de Bordeaux, Bertrand d'Agoust, qui s'appela Clément V. Dès avant son élection il s'était secrètement engagé envers le roi à lui accorder pour cinq ans la dime de l'église de France, à condamner la mémoire de Boniface VIII et à élever au cardinalat tous les prélats que Philippe lui désignerait. Il ne vint jamais à Borne; couronné à Lyon, il résida d'abord à Bordeaux, puis à Poitiers, et depuis 1309 à Avignon. Pendant près de soixante-dix ans le siège apostolique demeura tixé en cette ville ; on a appelé cette période la captivité babylonienne de la papauté.
Clément V commença par révoquer la bulle clericis laïcos , et par déclarer que celle dite unam sanctam ne devait porter aucun préjudice à la France. Il approuva les mesures arbitraires prises par Philippe le Bel contre les templiers ; au concile de Vienne de 1311 il fit même prononcer la suppression de l'ordre, afin que le roi pût s'emparer de ses richesses. Ce qui devait lui coûter le plus, c'était la condamnation de la mémoire de Boniface VIII ; il ouvrit une procédure, qui fut portée jusque devant le concile dcVienne; le roi, satisfait sur ses autres demandes, se contenta qu'on effaçât dans les registres de Boniface ce qui était offensant pour la France.
Pour se dédommager des humiliations que lui infligeait Phi-
(i Le registre de Benoît XI, publié par Grandjean. Paris 1883, 1er fascicule, in-4°; l'ouvrage sera complet en un volume.
lippe le Bel, Clément se montra d'autant plus hautain à l'égard d'autres puissances. Il excommunia la république de Venise avec une violence dont on n'avait pas encore vu d'exemple ; il voulut s'ériger en arbitre entre l'empereur Henri VII et le roi Robert de Naples; Henri étant mort en 1313, il publia, le 21 mars 1314, plusieurs bulles, proclamant que l'empereur est vassal du siège de Rome auquel il doit le serment de fidélité, et qu'en cas de vacance de l'empire le pape est le vicaire impérial en Italie. Malgré son abaissement , la papauté ne renonçait k aucune de ses prétentions ; dans une certaine mesure les circonstances ne lui étaient pas défavorables ; à Avignon elle était assurée contre les périls qui auraient pu la menacer en Italie, et la rivalité entre la France et l'Allemagne lui procurait en la première un appui contre la seconde; mais le fait même que, pour soutenir son ambition, elle a besoin d'une puissance dont elle dépend, prouve qu'elle n'était plus ce qu'elle avait été jadis où , dans la plénitude de son indépendance, elle avait dicté ses lois.
§ 64. Jean XXII.
Clément V mourut en 1314 ; ce ne fut qu'en 1316, après un conclave de quarante jours, que fut élu à Lyon son successeur, Jean XXII, cardinal de Porto; il s'appelait Jacques Duez et était fds d'un cordonnier de Cahors7. Quoique âgé de 72 ans, il était encore d'une activité infatigable et il avait gardé, comme Boniface VIII, toute l'inflexibilité de son caractère.
Une élection double avait partagé l'Allemagne entre Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche. Jean XXII en profita pour mettre
7 Bertrandy, Recherches historiques sur l'origine , l'élection et le couronnement du pape Jean XXII. Paris 1854. — Abbé Verlaque, Jean XXII, sa vie et ses œuvres. Paris 1883.