I G2. BONIFACE VIII
Pour prévenir ce concile, le roi réunit à Paris, le 10 avril 1302, à Notre-Dame, les états-généraux; ce fut pour la première fois qu'on vit les députés du tiers-état siéger à côté de ceux du clergé et de la noblesse ; tout despote qu'il fût, Philippe sentait qu'il serait plus fort en engageant toute la nation dans son débat avec le pape. Le chancelier Pierre Flotte ouvrit la session, en communiquant comme texte de la bulle ausculta fili un résumé qui par sa brièveté même la faisait paraître plus offensante encore; il en tira la conclusion que, selon Boniface, la France n'était qu'un fief du siège apostolique ; il demanda si les Français pouvaient sans lâcheté consentir à ce que leur pays, toujours libre et indépendant, fût soumis à la suzeraineté du pontife de Rome ; de qui, dit-il, les prélats et les barons tiennent-ils leurs terres, du pape ou du roi ? La réponse fut telle qu'on pouvait la prévoir. La noblesse et les communes adressèrent au collège des cardinaux une lettre pleine de reproches contre la cour de Rome, en déclarant qu'en France on ne reconnaissait d'autre chef temporel que le roi ; une lettre du clergé , à l'adresse du pape lui-même, était plus respectueuse dans la forme, mais réclamait également l'indépendance du prince quant au temporel. Les états renouvelèrent en outre la défense d'exporter de l'argent, et un édit royal défendit aux prélats de se rendre au concile annoncé par le pape. Comme néanmoins plusieurs évêques partirent pour Rome, le roi fit saisir leurs revenus 3.
Le pays tout entier, représenté par ses trois états, ayant pris parti contre le chef de l'église pour le souverain séculier, la situation de Boniface était devenue fort périlleuse ; mais il ne pouvait se retirer de la lutte sans compromettre le prestige du
3 Rocquain, Philippe le Bel et la bulle ausculta fili, Biblioth. de l'école des chartes, 1883, livr. 5 et G, prouve qu'il est peu vraisemblable que la bulle ait été brûlée solennellement par ordre du roi.
siège apostolique. Loin de reculer, il resta inébranlable dans ses principes. Au lieu d'un concile il ne tint qu'un consistoire; il y protesta contre l'assertion de Pierre Flotte d'avoir voulu faire de la France un fief de Rome, mais publia, le 18 novembre 1302, la bulle unam sanctam : il n'y a qu'une sainte église catholique et apostolique, avec une seule tête, non avec deux comme un monstre; elle lient les deux glaives, le spirituel et le temporel; le premier elle le manie elle-même, l'autre doit être manié pour elle et d'après ses ordres; ce serait du manichéisme, si la puissance séculière était indépendante ; il est de nécessité pour le salut que toute créature humaine soit soumise au pontife de Home.
Cette doctrine était un anachronisme ; elle se heurta contre le sentiment national. Depuis que les papes, après avoir interdit l'enseignement du droit romain à Paris, l'avaient introduit euxmêmes à l'université de Toulouse, il s'était formé de nombreux juristes laïques, opposés aux canonistes ; ils avaient mis au service du roi leur savoir et leur patriotisme. Le 12 mars 1303 le successeur de Pierre Flotte, le chancelier Guillaume de Nogaret, lut devant une assemblée de la noblesse à Paris un manifeste passionné contre celui qui, quoique malfaisant, male/icus, se faisait appeler Bonifacius; le roi devrait tirer l'épée pour empêcher ce nouveau Balaam de faire tout le mal qu'il méditait.
Cependant Philippe ne décida rien ; le pape lui-même lui offrit sa grâce, mais sous des conditions telles qu'il ne put que les rejeter. Le 13 avril 1303 suivit l'excommunication. Le roi convoqua pour le 13 juin une réunion de notables ; le chevalier Guillaume de Plasian y donna lecture d'une longue liste « d'hérésies, de faits énormes et de dogmes pervers» dont le pape, disait-il, s'était rendu coupable. Aucun prélat ne se leva pour réfuter ces accusations plus violentes que justes. Le roi fit lire