CHAPITRE 1 1 T
LA THÉOLOGIE
§ 72. Troisième période de la théologie scolastique. Suite du § 46.
De même qu'au quatorzième siècle le système hiérarchique est menacé de dissolution, la théologie scolastique, après avoir produit dans la période précédente ses œuvres les plus remarquables, tombe dans une décadence dont pendant longtemps elle ne se relèvera pas. Au treizième siècle elle s'était servie du réalisme; de la réalité supposée des idées universelles, elle avait conclu à la vérité nécessaire de tout ce qu'on peut déduire logiquement de ces idées. Déjà Duns Scot avait ébranlé ce système; en mettant la liberté absolue de Dieu au-dessus de la raison humaine, il avait préparé la séparation de la religion et de la philosophie. Cette séparation s'acheva par la réapparition du nominalisme. Dès qu'on n'admet pas qu'aux idées universelles correspondent des réalités objectives, on est conduit à soutenir que les connaissances de l'homme sont bornées à celles
que lui fournit l'expérience, que par la seule raison il ne peut pas découvrir la vérité transcendante, qu'il faut donc renoncer à vouloir démontrer la rationabilité des dogmes. L'extrême de cette tendance, juste en soi, était le scepticisme: les nouveaux nominalistes n'y échappèrent qu'en se retranchant derrière l'autorité du siège apostolique, seul juge infaillible et régulateur de la foi. Cela n'empêcha pas ces docteurs de raisonner et de subtiliser bien plus encore que leurs prédécesseurs réalistes.
Un des premiers qui entrèrent dans cette voie fut le dominicain Durand, de Saint-Pourçain en Auvergne, depuis 1313 professeur de théologie à Paris, mort évêque de Meaux en 1333 39. Après avoir été thomiste et réaliste, il finit par pencher du côté du nominalisme ; il n'admet pas le principe de Thomas d'Aquin que les dogmes ne peuvent rien contenir de contraire à la raison et que par conséquent* il est possible de les démontrer; il conteste même à la théologie le titre de science, puisqu'il n'y a rien en elle qui soit évident par soi-même, puisqu'elle ne repose pas sur des syllogismes partant d'axiomes incontestables, puisqu'en un mot elle n'a pour objet que des articles de foi qu'il faut accepter comme révélés dans l'Écriture et confirmés par l'église. Malgré cela, Durand s'efforce de résoudre tous les problèmes dont s'occupaient les scolastiques, mais ses solutions se bornent généralement à des renvois à l'autorité.
Le représentant le plus conséquent du nominalisme fut l'Anglais Guillaume Occam, le défenseur de Louis de Bavière et des franciscains rigoristes. Il avait étudié à Paris sous Duns Scot ; son talent de dialecticien lui fit donner le surnom de doctor invincibilis; sa qualification de venerabilis inceptor le désigne comme restaurateur du nominalisme; comme tel, il mériterait plutôt le
39 Son principal ouvrage théologique est son Opus super sententias P. Lombardi. Paris 1508, Venise 1571, in-f". — Hauréau, Hist. de la phil. scol., T. 3, p. 347. — Werncr, Die nachscolislische Scholastik. Vienne 1883.
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lilre de destructeur de la seolastique/l0. Les universaux ne sont pour lui que des noms, des abstractions; s'ils ne sont que cela, il ne faut nullement que les choses soient telles que nous les concevons. Occam va si loin clans cette réaction, qu'il aboutirait à l'indifférence, s'il ne recourait pas à l'autorité de ce même siège apostolique qu'il a combattu et qui l'a accusé d'hérésie. Lui aussi ne croit pas que la théologie soit une science, car rien en elle n'est évident, et dès qu'on le veut, on peut contredire toutes ses propositions. Dans son Centilogium, qui est un de ses principaux ouvrages, il examine cent thèses théologiques, à l'effet de montrer que la raison peut arriver à d'autres résultats que ceux qui sont acceptés par l'église ; mais il ne le fait que pour réduire la raison à l'absurde et pour lui recommander la soumission. Loin de prouver la rationabilité des dogmes, il démontre plutôt leur irrationabilité. Il n'est plus question d'une union de la foi et de la science; ce qui avait fait l'intérêt de la scolastique antérieure, la fides quœvens intellectum, a désormais disparu.
Il y a bien encore des théologiens réalistes, et les propositions paradoxales soutenues par quelques nominalistes sont parfois encore censurées ; mais comme parmi les réalistes il n'y a plus de docteurs distingués, et comme le nominalisme, qui n'admet que la réalité des individus, semblait plus approprié à l'esprit d'une époque où le sentiment de l'individualité commençait à se réveiller, il finit par triompher, surtout à l'université de Paris ; là il est professé par l'augustin Thomas de Strasbourg,
40 Quœstiones et decisiones super IV libvos sententiarum cum Centilogio theologiço. Lyon 1495, in-R Quodlibeta septem. Paris 1487, Strasb. 1491, in-f0. De sacramento altaris. Strasb. 1491, in-4° ; dans ce traité Occam développe philosophiquement une opinion sur la sainte-cène, qui est très éloignée de l'orthodoxie catholique. Rettberg, Occam und Luther, Vergleioh
ihrrr Ldirr vom Abcndmuld. Theol. Sludien und Kritiken, 1839, lielivr.
Sur le nominalisme d'Occam, v. Ilauréau, T. 3, p. 356.
mort en 1357 comme prieur général de son ordre41, el plus lard par Pierre d'Ailly et par Gerson ; mais il n'aura que peu d influence sur la théologie de ces derniers, qui sera plus mystique que seolaslique. Il est encore combattu à Oxford et à Prague, mais ce qu'il y a de fondé dans sa théorie sur les universaux et dans son retour des abstractions à l'expérience, prévaudra finalement sur les hardiesses de l'école réaliste.
Une preuve du peu d'intérêt qu'au quatorzième siècle on attachait dans les écoles aux questions Ihéologiques d'une portée plus profonde, c'est qu'on ne s'intéressa guère à la tentative d'un savant anglais qui renouvela dans toute sa rigueur le dogme de la prédestination. Il est vrai que dans l'ordre des ermites de Saint- Augustin on croyait devoir professer un certain augustinisme, mais celui-ci consistait moins dans la reproduction intégrale de la théologie de l'évèque d'Hippone, que dans quelques emprunts faits à ses opinions philosophiques. Le principal représentant de cette direction était Gilles Colonna ou Gilles Romain, /Egidius liomanus, professeur de théologie à l'université de Paris, après y avoir été disciple de Thomas d'Aquin, en 1292 élu général des ermites de Saint-Augustin, en 1295 archevêque de Bourges, mort en 1316 à Avignon, auteur de commentaires sur Aristole et sur les Sentences et de plusieurs autres ouvrages. Déjà en 1287 un chapitre des augustins tenu à Florence avait adopté sa doctrine pour l'enseignement dans les écoles de l'ordre. Au fond elle différait peu de celle de Thomas d'Aquin ; trop scolastique pour se demander s'il pouvait y avoir du pélagianisme dans l'église, Gilles n'a examiné les principes de saint Augustin que dans l'intérêt abstrait de la science41'. Un autre docteur,
41 Commen tarins in IV libros Sententiarum, Strasb. 1490, 2 vol. in-f°. «a vVerner, Dcr Augustinismus des spâtern Mittelalters. Vienne 1883. — Sur Gilles Romain, v. Hauréau, T. 3. p. 205.
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étranger à l'ordre des ermites, fut frappé au contraire de l'esprit pélagien de la théologie régnante. Ce fut Thomas Bradwardina, depuis 1325 professeur à Oxford, nommé en 1348 archevêque de Canterbury et mort l'année suivante; il est l'auteur de trois livres de causa dei adversus Pelagiumà'2. Il avait remarqué que l'église, tout en ne cessant d'invoquer l'autorité de saint Augustin, était devenue pélagienne; effrayé, disait-il, de voir le libre arbitre en. révolte contre la grâce, il voulut défendre la cause de Dieu. Il part, comme Duns Scot, de l'être absolu de Dieu et de son immutabilité, en dérive la nécessité de tout ce qui arrive, et n'admet pas même de différence entre prescience et prédestination. Cette doctrine, exposée au point de vue religieux bien plus qu'à celui de la logique, passa presque inaperçue; on ne la combattit pas, on en désapprouva accidentellement quelques propositions, mais en général on l'ignora ; Wiclif fut presque le seul qui la recueillit. Dans les écoles on était devenu indifférent à ces problèmes; ce qu'on avait de sagacité, on le dépensait en disputes sur des questions oiseuses. On conservait les procédés de la scolastique, les distinctions, les subtilités, les raisonnements par voie de syllogisme; mais ces formes, n'ayant plus aucun rapport avec le fond, devinrent de plus en plus un vain formalisme. On s'amuse à découvrir ce qui est probable selon la raison, pour le démolir aussitôt comme contraire à l'orthodoxie; ce n'était plus là de la théologie. Ce ne sera qu'au quinzième siècle, sous l'influence du grand mouvement de réforme qui traverse l'église, que nous retrouverons quelques tentatives d'animer la science ecclésiastique d'un esprit nouveau.
11 faut mentionner encore un système qui a joui dans quelques écoles d'une réputation peu méritée; c'est celui de Ray-
42 Ed. Savile. Londres 1618, in-l'°. — Lechler, De Thoma Bradwardina. Leipzig 1802. in-4u. — Werner, Der Augustinistonus, p.
mond Lulle43. Cet homme, distingué à bien des égards, naquit à Palma dans l'île de Majorque en 1235 ; jusqu'à l'âge de trenle ans il vécut dans les plaisirs du monde ; ramené à des pensées plus sérieuses, il se fit franciscain, avec le dessein de se consacrer à la conversion des mahométans. Dès lors toute son existence ne fut plus qu'une suite de voyages, d'aventures, de travaux souvent héroïques ; il passa plusieurs fois en Afrique pour y prêcher le christianisme, fit de vains ellbrts pour ranimer le zèle pour les croisades, demanda en 1311 au concile de V ienne la création d'écoles d'arabe pour former des missionnaires ; en 13 \ 5, âgé de 80 ans, il fut lapidé par les habitants de Bougie en Algérie.
Parmi ses nombreux écrits, le plus important et le plus étrange est son Ars magnaM, composée en 1270 dans l'espoir de convertir ceux des Arabes qui s'occupaient d'études philosophiques. Ce grand art doit être une préparation au christianisme par la fusion de la philosophie et de la théologie , mais en réalité il n'est qu'une confusion inextricable ; il consiste dans la recherche de toutes les formes et de toutes les combinaisons imaginables de la pensée, pour résoudre par un simple mécanisme toutes les questions possibles. Cette méthode, qui enseignait à argumenter à perte de vue sur n'importe quel sujet, vrai ou faux, trouva de nombreux admirateurs. Bien que l'évêque de Paris et plus tard le pape Grégoire XI condamnassent un certain nombre de propositions de Lulle, son art eut pendant deux siècles des collèges à Palma, à Montpellier, à Paris, à Rome; les lul-
43 Delécluse, Raymond Lulle. Revue des deux mondes, novembre 1840. — Helfferich, Raymund Lull und die Anfœnye der Katalonischen Litteratur. Berlin 1858. — Hauréau, T. 3, p. 493.
44 Raymundi Lulli opéra quœ ad inventant ab ipso artem universalem pertinent. Strasb. 1598, et encore plusieurs fois. Le nombre total de ses traités, sur des matières très diverses, est de 486. L'édition la moins incomplète de ses œuvres est celle de Mayence, 1721, 10 vol. in-f".
listes Tonnaient un parti comme les albertisles, les thomistes, les scotistes, les occamistes.
§ 73. Le mysticisme. — Eckart.
Pendant que la scolastique s'approche de son déclin, il se forme en Allemagne et en Flandre une école mystique, d'autant plus remarquable que ses docteurs les plus éminents n'appartiennent pas à l'ordre' des franciscains, mais les uns à celui des dominicains , les autres à la congrégation des chanoines réguliers de Saint-Augustin, et que tous écrivent en langue vulgaire. Leur théologie ne pénétra pas dans les universités, elle n'était professée que dans les écoles de quelques couvents, d'où elle ne sortait que pour se répandre dans le monde laïque àb. De même que leurs prédécesseurs , ces mystiques nouveaux suivent Denis de l'Aréopage ; ils aiment à citer Hugues et Richard de Saint-Victor, mais au lieu de combiner le mysticisme avec la scolastique ils le lui opposent ; et s'ils se rattachent à Albert le Grand et à Thomas d'Aquin , c'est pour transformer leurs doctrines tantôt en une spéculation plus profonde, tantôt en une piété plus intime. Ils ne se contentent pas de démontrer dialectiquement les dogmes, ils veulent que l'âme tout entière, principe divin dans l'homme, saisisse Dieu et s'unisse à lui.
Le premier en date de ces docteurs est le frère Thierry de Fribourg , qui enseigna dans les couvents de Paris et de Cologne, et qui en assista au chapitre général des dominicains à
45 C. Schmidt, Éludes sur le mysticisme allemand au quatorzième siècle, dans les Mémoires de l'Académie des sciences morales et polit., savants étrangers, 1847, T. 2. — Bohringer, Die deutschen Mystiker des vierzehnien und fûnfzehnten Jahrhunderts. Zurich 1855. — Greith, Die deutsche Mystik im Predigerorden. Fribourg 1801. — Preger, Vorarbeitcn zu einer Geschichte der deutschen Mystik. Zeitsçhrift fier hist. Theol. 1809, lrelivr. — Le même, Geschichte der deutschen Mystik im Mittelalter. Leipzig- 1874, T. 1 et 2.
Toulouse ; il forme la transition entre le mysticisme qui se sert encore des formes scolastiques, et celui qui s'en affranchit. Il fut dépassé et éclipsé par maître Eckart, qu'on rencontre pour la première fois vers la fin du treizième siècle comme prieur à Erfurt et vicaire de la Thuringe46. En 1300 il professe à Paris; en 130/i il est élu provincial de la Saxe; en 1307 ', lors du chapitre tenu à Strasbourg, le général de l'ordre le nomme vicaire général de la Bohême. En 1311 il est de nouveau à Paris, faisant des cours sur les Sentences; de 131/i à 1316 on le trouve au couvent de Strasbourg comme professeur de théologie; plus tard il enseigne a. Francfort, et enfin à Cologne, où ses doctrines excitèrent les soupçons de l'archevêque ; on venait de condamner en cette ville quelques beghards hérétiques. En 1325 des plaintes furent portées devant le chapitre général des dominicains, réuni à Venise, contre des frères qui en Allemagne répandaient des opinions pouvant induire en erreur les ignorants; l'assemblée chargea Gervaise, prieur d'Angers, de faire une enquête; Jean XXII délégua au frère Nicolas de Strasbourg , qui était lui-même un mystique47, l'office de l'inquisition dans le sein même de l'ordre. Eckart fut déclaré innocent. En 1327 l'archevêque de Cologne recommença les poursuites contre lui, en incul-
iG On le croyait originaire de Strasbourg ; d'après Preger, T. 1 , p. 325, il était Saxon. — Ses œuvres chez Pfeiffer, Deutsche Mystiker des vierzehnten Jahrh. Leipzig 1857, T. 2, P. 1 ; la 2" partie n'a pas paru. — C. Schmidt, Meister Eckart. Theol. Studien und Krit., 1839, 3' livr. — Martensen. M. E., cine theologische Studie. Hambourg 1842. — Bach, M. E., der Vater der dcutschen Spéculation. Vienne 1864. — Heidrich , Bas theologiscJte Si/stem des M. E. Posen 1864, in-4°. — Lasson, Meister Eckart. Berlin 1868. — Jundt, Essai sur le mysticisme spéculatif de M. E. Strasb. 1871. — Linsenmann, Der ethische Charakter der Lchre Eckarts. Tubingue 1873, in-4°. — Preger, T. 1, p. 309.
ir On a de lui quelques sermons. Pfeiffer, Deutsche Mystiker, T. 1, p. 261. Un traité manuscrit de lui de adventu Christi a existé à l'ancienne bibl. de Strasbourg.
pant aussi Nicolas; tous deux protestèrent et en appelèrent au pape. On avait réuni un certain nombre de propositions d'Eckart, (|u'on représentait comme identiques avec celles des frères du libre esprit; il déclara publiquement que, si on lui prouvait qu'il avait enseigné ou prêché des erreurs, il les désavouerait, mais qu'il était certain qu'on l'avait mal compris. Pendant que durait l'examen de sa cause, il mourut. Ce ne fut que le 27 mars 1329 que Jean XXII publia une bulle condamnant dix-sept propositions d'Eckart comme hérétiques, et rejetant onze autres comme malsonnantes, téméraires et suspectes, tout en ajoutant que le maître les avait rétractées.
On n'a de lui que des sermons, quelques petits traités et un assez grand nombre de fragments, Spriiche, recueillis par ses disciples, le tout en langue allemande ; il est un des créateurs du langage philosophique et théologique de sa nation. Au moment même où se prépare le triomphe du nominalisme, Eckart professe un réalisme beaucoup plus conséquent que celui des scolastiques ; il ne s'inquiète pas des idées générales d'espèce ou de genre, il ne conserve que la notion de l'être, qui seule exprime ce qui est réel , universel, nécessaire. L'être n'appartient qu'à Dieu, Dieu est l'être unique, mais il n'est pas une simple abstraction, il est l'être vivant et pensant, il est esprit. Il faut distinguer entre Dieu et divinité; celle-ci est l'être conçu comme n'agissant pas, (d'éternelle et profonde obscurité, l'abîme où Dieu est inconnu a lui-même »; elle devient Dieu en sortant de ces ténèbres, en se manifestant, c'est alors que Dieu se reconnaît. En se pensant, il s'énonce dans le Verbe, il s'engendre dans le Fils et crée par lui le monde. Sans la création Dieu n'aurait pas été Dieu; comme l'être est éternel, sa manifestation l'est aussi ; on ne peut pas dire que Dieu a créé le monde à tel ou tel moment, il le crée éternellement. Eternellement aussi toutes choses rentrent et demeurent en Dieu, de sorte qu'il est permis d'affirmer que
« toutes choses sont Dieu et que Dieu est toutes choses». Les créatures sont animées du désir de revenir à leur origine, au repos en Dieu ; l'homme surtout éprouve ce désir, qui lui fait rechercher et aimer les choses terrestres, parce qu'elles sont toutes pleines de Dieu. Celui-ci nous ramène à lui par l'amour, qui est le Saint-Esprit, procédant du Père et du Fils et les unissant pour constituer l'unité suprême. L'homme , après avoir entrevu Dieu dans la nature ou dans la diversité, doit s'élever à son tour à l'unité. Dans son propre esprit il trouve celui de Dieu, et à mesure qu'il en prend conscience, c'est Dieu qui se reconnaît lui-même dans « l'étincelle incréée » déposée au fond de l'âme ; « son connaître devient le mien , Dieu et moi nous sommes un ».
Trois choses empêchent l'homme d'arriver à ce point, « la matérialité, la variété et la temporalité (Zeitlichkeit )» . Leur pouvoir est tel que l'étincelle incréée de l'âme serait restée à jamais obscurcie, si Dieu n'était pas intervenu en se manifestant en Jésus-Christ, l'homme-dieu idéal. Dieu nous a révélé par lui « qu'au fond nous sommes tous le même fils ». Savoir cela, c'est le salut, la félicité. On s'y prépare en supprimant par la pensée toutes les différences et en renonçant aux créatures et au moi personnel ; celui qui cherche Dieu pour le bonheur ou la consolation qu'il procure, ne le cherche pas réellement. Quand on a renoncé à tout ce qui n'est pas Dieu , on est prêt à le recevoir lui-même ; c'est le moment de la naissance du Verbe dans l'âme, on n'a plus rien à demander, on se tait pour entendre incessamment le Verbe, la volonté humaine ne diffère plus de la volonté divine ; « si Dieu voulait que je pèche, je ne devrais pas vouloir ne pas pécher » .
Eckart est un des penseurs les plus originaux du moyen âge. A première vue on est frappé des analogies que présente sa spéculation avec celle de Scot Erigène; mais il n'existe aucune
preuve qu'il ait connu le philosophe du neuvième siècle ; tout d'ailleurs a un aspect si spontané, si vivant chez lui. qu'on n'a pas besoin de chercher au loin la source de ses pensées. En ne s'arrêtant qu'à quelques-unes de ses propositions, on pourrait le prendre pour un panthéiste ; mais il en a d'autres où il maintient la différence essentielle entre le créateur et la créature, et où il déclare que l'union avec Dieu n'est qu'un don de la grâce ; il était persuadé qu'en attribuant à certaines de ses paroles un sens hérétique, on en donnait une fausse interprétation ; mais il faut convenir qu'en les prenant à la lettre et en les séparant de celles qui les mitigeaient, on pouvait les trouver dangereuses. Son système est le produit d'une exaltation religieuse, qui ne craint pas les hyperboles ; c'est une théosophie , pour laquelle les faits et les dogmes du christianisme ne sont que des enveloppes qu'il faut percer pour arriver à la pensée divine éternelle. Malgré la bulle de 1329, Eckart resta en vénération chez les religieux de son ordre ; son enseignement, toujours noble et souvent poétique dans la forme, avait eu un vif attrait pour les esprits dégoûtés de la scolastique raisonneuse ; de nombreux disciples reproduisirent ses doctrines, sans beaucoup les modifier.
§ 74. Le mysticisme, suite, — Suso. Tauler. Ruysbrœk.
Parmi ceux des disciples d'Eckart qui sont restés le plus fidèles à sa doctrine, le plus connu est Henri Suso, né en 1295 à Uberlingen, sur le lac de Constance ; son père, un chevalier de Berg, était un homme de mœurs rudes; sa mère, appartenant à la famille des Sus, une femme douce et pieuse. A l'âge de treize ans il entra chez les dominicains, fit ses études à Cologne, revint au couvent de Constance et mourut en 1365 à Ulm Dans ses
18 Les ouvrages de Suso furent publiés à Augsbourg 1482, 1512, in-f° ; en
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traités il suit Eckart, qu'il appelle le saint maître, et qu'il défend contre ceux qui lui reprochaient des tendances panthéistes. Ses doctrines sur l'essence divine, sur les rapports de Dieu et du inonde, sur l'union avec lui, sont celles d'Eckart ; ce qui lui est propre, c'est la forme symbolique, on peut presque dire romantique, dont il les a revêtues; doué de plus d'imagination que de talent spéculatif, les idées deviennent pour lui des images; il personnifie la sagesse éternelle tantôt par le Christ, tantôt par la Vierge; la sagesse est son amour, sa Mime; sa vie entière lui est consacrée; pour lui témoigner son dévouement, il s'impose les mortifications les plus douloureuses ; elle lui apparaît dans des visions, il s'entretient avec elle, il la décrit en poêle plutôt qu'en théologien ; c'est là ce qui fait le charme de ses écrits.
Un autre dominicain se rattachant à Eckart, mais plus positif et plus pratique, esprit supérieur sachant garder son indépendance, est Jean Tauler, né vers 1300, fils d'un bourgeois notable de Strasbourg. On ignore en quelle année il entra dans
paraphrase latine par le chartreux Surius, Cologne 1555 et plusieurs fois; en allemand moderne par Diepenbrock , 1829 , 3e éd. Augsb. 1854, et par le P. Denifle, Augsb. 1878; cette nouvelle traduction est faite « d'après le plus ancien manuscrit » ; le savant dominicain aurait rendu un meilleur service en donnant le texte même de ce manuscrit. La version de Surius a servi de base à une traduction française et à une italienne.
Les principaux écrits de Suso sont : Von der < wigen Weisheit, qu'il a traduit lui-même en latin sous le titre de Horologium œternœ sapientiœ ; ce texte latin a été plusieurs fois imprimé à la fin du quinzième siècle. 11 en existe une version française, faite en 1389 par un franciscain lorrain nommé Jean ; la Bibl. nationale en possède six beaux manuscrits in-f°, et on en a des éditions de Paris 1494, 1499, 1530. — Von der Wahrheit ; trad. en français d'après Surius, Paris 1701. — Une collection de lettres à diverses religieuses. Die Briefe Suso's, nach eincr Handschrift des fûnfzehnten Jahrh., herausgegeben von Preger. Leipzig 1867. — L'autobiographie de Suso. — Chavin, La vie et les épîtres de Henri Suso. Paris 1842.
C. Schmidt, Der Mystiker H. Suso. Theol. Studien und Kritik., 1843. 4" livr. , d'après un manuscrit de la fin du quatorzième siècle, orné de miniatures, qu'avait possédé la bibl. de Strasbourg. — Pi éger. T. 2. p. 309.
g 74. LE MYSTICISME.
± lit
l'ordre ; dans tous les cas il eût été trop jeune pour suivre les leçons de maître Eckart, à l'époque où celui-ci avait enseigné la théologie dans le couvent de Strasbourg ; mais il peut avoir été son disciple à Cologne, où il vint terminer ses études. De retour dans sa ville natale, Tauler la trouva frappée de l'interdit, à cause de son attachement à Louis de Bavière; le clergé séculier et régulier avait continué de célébrer le culte ; ce n'est qu'en 1339 que les dominicains se soumirent aux ordres du pape; le magistrat les expulsa. Au commencement de cette année Tauler est à Bâle, en rapport avec les amis de Dieu et toujours fidèle au roi Louis. Peu après on le retrouve à Strasbourg. Pendant les ravages de la mort noire il fut un de ceux qui, malgré l'interdit, se dévouèrent à consoler le peuple. Vers 1350 il fut visité par un laïque, que les contemporains n'appellent que le grand ami de Dieu dans YOberland, et qui acheva de le confirmer dans sa direction. Il mourut en 136 1 49.
40 La lre édition des sermons de Tauler est celle de Leipzig 1498, in-4°; la meilleure jusqu'à présent est celle de Bâle 1522, in-f°. En allemand moderne plusieurs fois, surtout Francfort 1826, 3 P., nouv. éd. par Hamberger, Francf. 1864. Il en existe une trad. hollandaise, Anvers 1593, in-4°, et une anglaise (25 sermons), Londres 1857, in-4°. Les recueils publiés, en allemand à Cologne 1543, in-f°, et en latin, ib., 1553, in-f°, contiennent, outre les sermons, un grand nombre de pièces qu'on a mises à tort sous le nom de Tauler; ces pièces ont été traduites en hollandais, en français, en italien, en espagnol. On attribuait aussi à Tauler un traité généralement intitulé Nachfolyuwj des armen Lebens Christi . Francf. 1621, 1833. Le P. Denifle, qui Ta publié de nouveau sous le titre Bas Buch der geistlichen Armuth, Munich 1877, démontre qu'il ne peut pas être de Tauler. Nous nous rangeons du même avis, en nous fondant sur le fait que l'auteur du traité demande, comme le faisaient les franciscains rigides, la pauvreté dans le sens le plus littéral ; Tauler a eu l'esprit trop élevé pour faire de la mendicité une condition indispensable de la perfection.
Je ne cite que pour mémoire mon travail : Joli. Tauler von Strassbuvg. Hambourg 1841 ; il contient quelques errreurs qui ne me permettent pas de le recommander. — Les rapports de Tauler avec l'ami de Dieu sont racontés, mêlés à des fictions, dans un traité joint aux anciennes éditions des sermons,
Son mysticisme, tel qu'il l'a prêché dans l'église de son couvent, repose sur les mêmes idées spéculatives que celui d'Eckart, mais il ne s'égare pas autant dans les régions périlleuses de la métaphysique; il ne spiritualise pas les faits et les dogmes , il insiste sur le péché et sur la rédemption. Le renoncement au monde et au moi, l'élévation à Dieu sans l'intermédiaire d'images, l'union avec lui par l'amour, la naissance du Verbe dans l'âme, l'imitation de Jésus-Christ par la patience et la charité, l'insuffisance du mérite des œuvres extérieures, l'inutilité de la pauvreté et des pratiques ascétiques pour arriver à la perfection de la vie en Dieu, tels sont les sujets de sa prédication ; pleine de chaleur et dépourvue de tout appareil scolastique, elle faisait une profonde impression sur les âmes.
11 reste à nommer le Flamand Jean Ruysbrœk, né en 1293 ; après avoir fait des études assez médiocres, il devint vicaire d une des églises de Bruxelles ; dans sa soixantième année il se retira au couvent des chanoines réguliers de Grœndal ; il en fut élu prieur et mourut en 1381. Parmi ses nombreux traités mystiques, tous écrits en langue flamande, les principaux sont le livre des noces spirituelles, le miroir de la félicité et une apologie de la contemplation 50. Pratique comme Tauler, Ruysbrœk
et publié par moi d'après un manuscrit de la fin du quatorzième siècle : Bericht ûber Taulcrs Bekclirung. Strasb. 1875. Le P. Denifle, Tuulcrs Bekehrung kritisch untcrsucht , Strasb. 1879, prétend que le maître de l'Écriture dont il est parlé dans cet écrit n'est pas Tauler, mais un personnage imaginaire; ses raisons ne me paraissent pas convaincantes; j'y reviendrai peut-être un jour. La partie de l'ouvrage de M. Preger qui traitera de Tauler n'a pas encore paru ; l'auteur en a communiqué les principaux résultats clans la nouvelle édition de l'Encyclopédie de Herzog, article Tauler.
50 Vicr Schriftcn von Joh. Rusbrœk in niederdeutscher Sprache (herausy. von Arnswaldt), Hanovre 1848. — Rusbrocbii opéra, latine reddita pcr Laur. Surium. Cologne 1552. in-f". — Rusberi (sic) de omatu spiritualium nuptiarum libri très, avec une préface de Lefèvre d'Étaples , Paris 1512. — L'ornement des nopces spirituelles, trad. par un chartreux de Paris. Toulouse
% - i. LE MYSTICISME.
a combattu les vices de ses contemporains; il a réfuté en outre les erreurs des frères du libre esprit , très nombreux dans les Pays-Bas. Dans sa partie spéculative son mysticisme ne diffère guère de celui d'Eckart ; ce qui l'occupe surtout c'est la description des degrés qu'il faut franchir pour arriver à l'union avec Dieu ; sous ce rapport il suit la tradition de l'école de Saint- Victor. Les degrés sont au nombre de trois, la vie active, la vie intime , la vie contemplative. Dans la première on se rapproche de Dieu par la pratique des vertus, par les bonnes œuvres, par les pénitences ; c'est la vie des commençants. Au second degré, qui est celui des « progressants », l'âme tend à s'affranchir des choses et des images extérieures ; elle renonce à l'affection pour les créatures. Le degré le plus élevé est celui de la vie contemplative, « la vie vitale par excellence, la vie superessentielle » ; elle consiste en un savoir sans mode et sans différence, en une intuition immédiate, où tout est absorbé dans un abîme sans fond, où l'on ne distingue plus entre le rien et le quelque chose. Dans les tableaux qu'il fait de cet état bienheureux, Ruysbrœk est si prodigue d'exagérations, que lui aussi semble tomber dans le panthéisme, bien qu'il proteste contre ceux qui identifient le créateur et la créature. Vers Jfr08 une traduction latine des Noces spirituelles étant tombée entre les mains de Gerson, celui-ci la soumit à une censure sévère; un des chanoines du Grœndal, Jean de Schonhoven , en prit la défense en disant que dans les passages critiqués Kuysbrœk ne s'était exprimé que par figures; Gerson admit cette excuse, mais jugea que pour ne pas s'exposer à être mal interprété, il aurait fallu parler un langage plus clair51. C'eût été difficile; car comment dire clairement ce dont on ne peut pas se faire une idée nette ? Il y a peu de mystiques
1019. — Engelhardt, Richard von S. Victor und Joli. Ruysbrœk. Erlangen 18li8. — Bohringer, Die dnitschm Mysl j'/.tc, p. 442. r,) Gersonis opéra, éd. Dupin. T. 1, P. 1, p. 59, G3, 78.
qui se soient perdus comme Ruysbrœk dans les sphères obscures, où l'on veut contempler Dieu et où l'on ne retrouve que l'abstraction du nihilum œternum.
§ 75. Le mysticisme. Suite.
Les amis de Dieu. — Les mystiques laïques.
Dans les misères qui ont accablé l'Allemagne vers le milieu du quatorzième siècle, quand l'interdit frappait les contrées dévouées à Louis de Bavière, et que des épidémies et des tremblements de terre répandaient la terreur dans tout le pays, les mystiques ont exercé par leurs traités et par leurs prédications une action salutaire. Sous leur impulsion il se forma des associations libres d'amis de Dieu, composées de personnes de toutes les classes; il y en eut notamment en Alsace, en Suisse, en Souabe; des amis de Dieu isolés se rencontraient dans les villages, dans les châteaux, dans les couvents. De leur nombre étaient des religieuses telles qu'Adélaïde Langmann , Christine et Marguerite Ebner, dont on a recueilli des visions et des révélations. Tous ces amis de Dieu étaient en relation avec Tauler et Suso; Ruysbrœk envoya un jour à ceux d'Alsace son traité des noces spirituelles. Des laïques, appartenant à ces groupes, ont écrit des livres pour ceux qui cherchaient la paix dans la piété mystique.
Rulmann Merswin , riche négociant de Strasbourg, qui a eu Tauler pour confesseur et qui a été un des disciples les plus fidèles du grand ami de Dieu de VOberland ' 52 , a raconté, dans
62 G. Schmidt, Rulmann Merswin, Revue d'Alsace 1856. - L'article Merswin par Preger dans la 2° éd. de l'Encycl. de Herzog. — Ouvrages de R. M. : Von den vier Jahren seines anfangenden Lebens, herausg. von G. Schmidt, dans les Beitrâge zu den theol. Wissenschaften von Reuss und Gunitz, T. 5, Iéna 1854. Das Buch von den neun Felsen, Leipzig 1859, publié par moi d'après le manuscrit autographe de l'auteur. Das Banner-
î 75. LE MYSTICISME.
le langage un peu prolixe d'un homme peu lettré, l'histoire «des quatre années de sa vie de commençant », années remplies de luttes et de mortifications, qui amenèrent une soumission absolue à la volonté de Dieu. Il a composé un traité pour exhorter ses contemporains à se ranger sous la bannière de Jésus-Christ, afin de combattre « les esprits libres » qui suivent celle de Lucifer. Un autre, sur les trois degrés de la vie spirituelle, est remarquable à cause d'un entretien fictif entre un prêtre et maître Eckart ; le premier reproche au second de prêcher des choses trop subtiles pour être comprises des fidèles. Dans son livre des neuf rochers qui, à travers beaucoup de longueurs et de répétitions , révèle une certaine fantaisie poétique , Merswin décrit la corruption de tous les états de la société ecclésiastique et laïque, annonce des châtiments célestes , et explique comment les vrais amis de Dieu parviennent seuls à gravir les neuf rochers, du sommet du plus élevé desquels il leur est donné de jeter un regard dans «l'origine». Sur les conseils du grand ami de Dieu, Merswin fonda à Strasbourg la maison de Saint-Jean, pour servir de retraite à des laïques et à des prêtres ; il passa les dernières années de sa vie près de cet asile, et mourut en 1382.
Le grand ami de Dieu de YOberland est un personnage mystérieux, dont le nom, la patrie et la résidence sont encore controversés ; comme il est nommé surtout dans des documents strasbourgeois, et que pour Strasbourg YOberland ne peut avoir été que la Haute-Alsace ou plutôt encore la Suisse , c'est là sans doute qu'il faut chercher le lieu de séjour de cet homme énigmatique5S. Mais quel qu'il ait été, il apparaît comme une indivi-
bûchlein, chez Jundt, Les amis de Dieu, Paris 1879, p. 393. Von den drei Durehbrûchen, chez Jundt, Le panthéisme populaire, p. '215.
53 Jadis j'ai cru pouvoir identifier l'ami de Dieu avec un Nicolas de Bàle, dont il est parlé dans quelques documents de la fin du quatorzième et du commencement du quinzième siècle; c'est une opinion qu'il faut abandonner.
1 1 1 e PÉK. 1294-1409. CHAI'. III. LA THÉOLOGIE.
dualité puissante et originale, remplie d'amour pour les hommes et cherchant à les ramener à Dieu, en leur enseignant le sacrifice de la volonté propre comme seul moyen de se procurer la paix et la liberté. Ne sachant rien de la théologie, mais connaissant rÉcriture, s^étant familiarisé par des voyages en divers pays avec les mœurs et les besoins du inonde, jugeant librement les hommes et les choses , mais trop enclin à prendre pour des réalités les produits de son ardente imagination, ce laïque a écrit des traités allemands, qui en partie sont des contes édifiants et qui, malgré les défauts inévitables chez un homme sans culture savante, témoignent d'un réel talent de composition; l'une ou l'autre de ces fictions romanesques, remplies de prodiges, a peutêtre un fond historique qu'on réussira un jour à découvrir. Dans un livre qu'il envoya à Rulmann Merswin et dont l'autographe existe encore, il fait le récit de sa propre vie mystique et de celle de quatre de ses compagnons. Il habitait avec ceux-ci sur une montagne, d'où il entretenait des relations avec les amis de Dieu des contrées voisines. Leurs croyances étaient celles de l'église ;
et la biographie de l'ami de Dieu, que j'ai mise en tête de mon édition de ses œuvres, Nicolaus von Basel, Leben und ausgewâltlte Schriften, Vienne 18GU, doit être complètement refaite. Les combinaisons de M. Jundt, dans son livre sur les Amis de Dieu, sont également insoutenables, elles partent de l'erreur que j'avais commise moi-même et qui consiste à attacher aux romans de l'ami de Dieu trop d'importance comme récits historiques. L'hypothèse du P. Denifle n'est qu'un tour de force de critique négative; elle supprime l'ami de Dieu, comme n'ayant été qu'une invention de «l'imposteur» Rulmann Merswin. Die Dichtungen des Gottesfremides ; die Dichtungen R. Merswins, dans la Zeitschrift fur deutsches Alterthum, T. 12 et 13, 1880, 1881. C'est la façon la plus simple de résoudre un problème qui vous gène. On conserve à Strasbourg des autographes de Merswin et de l'ami de Dieu ; ils diffèrent par l'écriture et par le dialecte. Merswin se montre trop naïf dans ses traités personnels, pour qu'on puisse lui prêter la ruse d'avoir inventé un personnage fictif et forgé des lettres que celui-ci lui aurait adressées à lui-même. On ne me fera jamais accroire que l'ami de Dieu et Merswin n'ont pas été deux personnalités distinctes.
ils avaient des songes, des extases, des visions, comme les catholiques les plus orthodoxes; et de même que les mystiques, ils ne cessaient de déclarer qu'ils n'avaient rien de commun avec les frères du libre esprit, avec lesquels on était toujours disposé à les confondre ; ils ne se réservaient qu'une certaine liberté pour les pratiques ascétiques et pour l'action sur les hommes. Dans les temps troublés où ils vivaient, ils pensaient que quiconque était incertain devait chercher un ami de Dieu, prêtre ou laïque, et se confier à sa direction. Le seul principe étrange qu'ils aient professé, est qu'il faut souffrir les tentations sans les combattre ; elles sont des grâces passives que Dieu envoie à ceux qu'il aime, et qu'il fait alterner avec des joies surnaturelles. Pendant le schisme, après un voyage que le grand ami de Dieu avait fait à Rome auprès de Grégoire XI, lui et douze frères se réunirent dans une forêt pour s'entretenir de l'état du monde et de l'église; le désordre universel leur parut si effrayant, qu'ils s'attendaient à voir éclater la colère divine ; ils eurent tous ensemble une même vision ; ce fait n'a rien qui doive surprendre; on sait qu'il suffit qu'un homme exalté croie voir ou entendre quelque chose, pour que d'autres, également exaltés, la voient et l'entendent aussi. En 1380 ils tinrent une seconde réunion au même endroit ; depuis ce moment on perd leurs traces. Les traités de l'ami de Dieu de YOberland continuèrent de servir à l'édification ; on les lisait surtout dans les couvents de femmes.
:m 111* PEU. 1294-1409. CHAI'. IV. SECTES ET KÉFOKM ATEU'.S.