LE CONCILE DE BALE
schismatique ; le 28 janvier ils suspendirent Eugène comme contumace, rebelle, scandalisant l'église. Ce même jour ils prirent encore quelques mesures de réforme ; ce furent les dernières ; désormais toute leur activité se consuma dans leur lutte avec le pape.
Comme personne ne pouvait prévoir l'issue de cette lutte, il était de l'intérêt des princes d'assurer, en attendant, à leurs églises nationales le bénéfice des réformes décrétées à Bâle ; de son côté le concile, en guerre avec le saint-siège, avait besoin de se fortifier par l'appui des princes. Il envoya des députés en France, en même temps qu'Eugène IV eu envoya d'autres. Une assemblée, tenue à Bourges en l/i38, sous la présidence de Charles Vif, désapprouva les procédures contre le pape, mais accepta les décrets de réforme avec quelques modifications, destinées à les mettre d'accord avec les coutumes du pays ; le 7 juillet le roi les publia comme sanction pragmatique ; celle-ci, enregistrée l'année suivante par le parlement, se compose presque mot pour mot des principaux canons de Bâle, notamment de ceux qui concernent la suprématie des conciles généraux, la liberté des élections épiscopales, la suppression des annates et des taxes de la chancellerie, sauf le salaire dû aux scribes, enfin le refus de reconnaître les réservations et les grâces expectatives 13. En Allemagne, où le trône était vacant par suite de la mort de Sigismond, les électeurs proclamèrent la neutralité entre le concile et le pape ; le 26 mars l/t39, dans une diète tenue à Mayence, le nouvel empereur Albert II et les états, tout en restant neutres, acceptèrent les réformes pour l'église de l'empire u.
19 La pragmatique sanction de Bourges, publ. par Pinson. Paris 1666, in-f°, et dans les Ordonnances des rois de France de la 3e race. T. 13, p. 267. — Histoire contenant l'origine de la pragrri. sanction... et les moyens dont les papes se sont servis pour l'abolir, dans les Traités dos droits et libertés de l'église gallicane. Paris 1734, in-f°. T. i.
14 L'instrumentum acceptation is des princes allemands est publié par
:ufi
Tout rapprochement entre le concile et le pape était devenu impossible ; les deux parties ne se renvoyaient plus que des récriminations. Ce fut en vain que l'empereur et d'autres princes tentèrent d'intervenir. Le concile, au lieu de se laisser ébranler par le blâme de la France et par la neutralité de l'Allemagne, s'enhardit en voyant que néanmoins ses réformes étaient acceptées ; il se montra de plus en plus intraitable. En juin 1439, après d'orageuses discussions, la majorité déposa Eugène IV comme coupable de rébellion, de simonie, d'hérésie, etc. La lecture du jugement fut suivie d'un Te deum d'actions de grâces. Ce fut là pour le concile un embarras plutôt qu'un triomphe. Quelques membres rappelèrent qu'à Constance on avait fait l'expérience qu'avec un pape toute réforme était impossible; mais on n'osa pas recourir au moyen extrême de laisser l'église sans chef. La question était : qui devait élire ce chef? Il n'y avait plus à Bâle qu'un seul cardinal, l'archevêque d'Arles. Pour former un conclave, on lui adjoignit trente-deux électeurs, désignés par un comité composé d'un abbé, d'un archidiacre et d'un chanoine ; les électeurs furent , outre le cardinal , douze évêques, sept abbés et treize docteurs. Le 17 novembre 1/|39 ce collège élut le duc Amédée de Savoie qui, depuis qu'il était veuf, menait une vie d'anachorète dans son château de Ripaille près de Thonon. Il prit le nom de Félix V et fut couronné à Bâle.
Ce nouveau schisme, produit par le concile lui-même, fit à celui-ci un tort irréparable ; on ne voulait plus de division dans l'église. Ceux des membres de l'aristocratie ecclésiastique qui jusqu'alors avaient assisté aux sessions, finirent par redouter la prépondérance du clergé inférieur et ses tendances révolutionnaires ; à l'exception du cardinal d'Arles, ils quittèrent succes-
Horix dans ses Concordata nationis germ. intégra. Francf. 1736, in-4", et mieux par Koch, Sanctio pragmatica Germunorum illustrata. Strasb. 1789, in-4°.
I 82. LA PAPAUTÉ AU XVIe SIÈCLE.
sivement la ville ; il ne resta que des docteurs, des chanoines, des religieux ; ce concile-croupion continua de siéger, tout en n'ayant plus ni considération ni autorité ; le 16 mai 1443 il tint sa quarante-cinquième et dernière session, mais ne se sépara définitivement que quelques années plus tard.
Eugène IV appela le nouveau pape loup ravisseur, Moloch, Cerbère, veau doré, Mahomet, antéchrist, et ceux qui l'avaient élu des fous, des barbares, des bêtes féroces. Ces injures ne remédièrent a rien ; il s'agissait de savoir si Félix V serait reconnu par les princes et par les églises nationales. Bien que la France et l'Allemagne eussent accepté les décrets de Bàle, la première ne se déclara point pour l'antipape et l'Allemagne maintint sa neutralité; l'Angleterre et l'Italie restèrent, comme la France, fidèles à Eugène IV ; quelques autres pays suivirent l'exemple de l'empire en se proclamant neutres ; Félix ne fut reconnu que par la Savoie, par les rois d'Aragon et de Hongrie, par les ducs de Bavière, de Tyrol et d'Autriche, par la confédération suisse et par la plupart des universités.
§ 82. La papauté jusqu'au commencement du seizième siècle.
La conséquence inévitable du concile de Bâle fut la restauration de l'ancienne puissance pontificale. Le spectacle qu'il avait donné n'était pas fait pour inspirer une haute idée de la suprématie des conciles universels ; ce principe, il est vrai, pouvait devenir fécond pour l'avenir, et c'est dans cette vue que la France et l'Allemagne l'avaient accepté ; elles s'étaient approprié aussi les réformes administratives, mais depuis Eugène IV jusqu'au commencement du seizième siècle les papes travailleront à s'affranchir de ces restrictions, et ils y réussiront; ils reprendront tout le terrain qu'un instant ils avaient perdu.
Eugène IV essaya de négocier avec le roi de France pour
obtenir le retrait de la sanction pragmatique de Bourges ; le roi, au contraire, l'invita à convoquer un nouveau concile général pour faire cesser le schisme. En Allemagne le pape rencontra d'abord la même résistance; il alla jusqu'à destituer les archevêques de Trêves et de Cologne comme partisans des réformes; mais les électeurs lui firent parvenir des réclamations très énergiques; cependant, grâce aux manœuvres habiles d'Enée Silvio Piccolomini , qui avait abandonné la cause du concile de Bâle, dont il avait été un des secrétaires, pour embrasser celle du pape, les princes finirent par se contenter de la restitution des deux prélats et de la reconnaissance théorique de l'autorité des conciles; le 7 février lkk7 l'Allemagne reconnut Eugène IV. Peu de jours après, celui-ci mourut. Son successeur, l'Italien Nicolas V, profitant de la faiblesse de l'empereur Frédéric III, conclut avec lui, en février l/j.48, un concordat pour lequel il gagna l'adhésion des prélats et des princes, et qui sacrifiait plusieurs des avantages que l'Allemagne avait retirés de son acceptation des décrets du concile de Bâle 15. Il ne restait plus qu'à mettre fin à ce concile, réduit d'ailleurs à un petit nombre de membres du clergé inférieur. En l!ik7 Frédéric III dénonça à ceux-ci les sauf-conduits qu'avait accordés Sigismond ; il enjoignit au magistrat de Bâle, qui longtemps s'y refusa, de les éloigner de la ville. En ils se retirèrent à Lausanne, où Félix V avait fixé sa résidence. L'année suivante, Félix, cédant aux sollicitations de la France, abdiqua
15 Cet acte est généralement appelé concordat d'Aschaffenbourg ; niais lors de la diète tenue en cette ville en juin 1447 les états convinrent seulement de s'occuper de l'affaire lors de leur prochaine réunion ; dans l'intervalle le concordat fut conclu à Vienne entre l'empereur et un légat. Une des principales dispositions est celle qui concerne les mois papaux : à l'avenir les papes auront la collation des bénéfices devenant vacants dans les mois impairs; les chapitres et les autres collateurs l'auront dans les mois pairs. Kocb. Sanctio praym. Germ., p. 201.
i 82. LA PAPAUTÉ AU XVI" SIECLE.
et devint cardinal; le concile, pour sauver les dernières apparences de son autorité, élut Nicolas V, qui était pape depuis deux ans; le 7 mai 1/l/i9 il prononça enfin sa propre dissolution.
Frédéric III, lors de son couronnement, au lieu de demander un nouveau concile général , proposa une nouvelle croisade ; Nicolas V exhorta les princes à l'entreprendre ; pour les frais de l'expédition il leva une dîme sur toutes les églises. Mais il était trop tard ; malgré la prise de Gonstantinople par les Turcs , les rois et les peuples refusèrent de prendre la croix; la dime ne profita qu'à la cour romaine. Ce fait, joint au retour des autres abus, indisposa l'opinion publique. En 1457 les électeurs délibérèrent s'il ne conviendrait pas de faire pour l'Allemagne une sanction pragmatique comme il en existait une en France; Calixte III, qui en 1455 avait succédé à Nicolas V, leur fit savoir que l'observation du dernier concordat, déjà si peu favorable, ne dépendait que de la grâce du siège apostolique ; il ne fallait pas songer à vouloir obtenir davantage. Énée Silvius , que Nicolas V avait récompensé de ses services en lui conférant les évêchés de Trieste et de Sienne, et que Calixte éleva au cardinalat, déploya toute son adresse pour calmer les Allemands. En 1457 son ami Martin Meyer, chancelier de l'archevêque de Mayence, lui adressa une lettre, exposant une série de griefs; il les réfuta, comme en passant, dans un ouvrage sur l'Allemagne où, tout en flattant la nation et ses princes, il leur reproche d'être ingrats envers le siège apostolique qui n'a jamais cessé de les combler de ses bienfaits10. On savait donc a quoi l'on devait
16 Descriptio de ritu, situ, moribus et conditione Germaniœ. Strasb. 1515, in-4°, avec la lettre de J. Meyer en tête. Aussi dans les opéra de Silvius, éd. de Bâle. — On n'a pas d'édition complète des nombreux ouvrages de Pie II. Ceux qui traitent d'histoire, de géographie, de rhétorique ont paru ;'i Bâle 1551, in-f° et plusieurs fois, quelques-uns aussi séparément. Les lettres,
s'attendre, lorsqu'en l/i58 il devint pape lui-même sous le nom de Pie II. Il avait de l'esprit et des connaissances, il élail un des meilleurs latinistes de son siècle, ami des lettres, orateur disserl, diplomate avisé; jeune, il avait refusé longtemps l'ordination sacerdotale, pour pouvoir se livrer avec moins de scrupules à des plaisirs très mondains. Sa prudence lui faisait changer de principes dès que son intérêt le lui commandait. Il monta au trône pontifical avec le dessein d'imiter en toutes choses les anciens papes et de rendre tout son prestige à la papauté.
Dans l'espoir de rallumer l'ardeur d une croisade contre les Turcs, il convoqua en J/i59 une réunion de princes à Mantoue; il n'en vint que fort peu; le roi de France et l'empereur, qui ne parurent point, refusèrent de prendre part à l'expédition ; il fallut y renoncer. Pie II profita de la réunion pour défendre, sous peine d'excommunication , tout appel à un concile général «comme étant un abus exécrable, inconnu dans les temps passés». Malgré cette sentence, il n'y eut jamais plus d'appels qu'à celte époque. Lorsqu'en 1460 le cardinal Bessarion, un des Grecs devenus latins et un des promoteurs de la renaissance en Italie17, vint en Allemagne comme légat pour négocier en vue d'une croisade, les électeurs lui opposèrent des griefs contre la
dont il existe trois recueils, Epistolœ familiares, Epp. in cardinalalu editœ, Epp. in pontificatu editœ, plusieurs t'ois imprimées , sont très importantes pour l'histoire du temps; voir sur elles Voigt, dans VArchiv fur Kunde vstreichischer Geschichtsquellen. T. 16, p. 323. — Orationes , ed. Mansi. Lucques 1755, 3 vol. in-4u. — Dans sa jeunesse Silvius a écrit des poésies amoureuses et un roman, Euryalus et Lueretia, plus que frivole. — Car. Fea, Pius II Pont. Max. a calumniis vindicatus. Rome 1823; contient aussi, p. 31 et suiv., le commentarius de rébus Basileœ gestis, d'après le manuscrit autographe de Silvius aux archives du Vatican. — Voigt, Enea Silvio de Piccolomini als Papst Pius II und sein Zcitalter. Berlin 1856, 3 vol.
17 Vast, Le cardinal Bessarion, étude sur la chrétienté et la renaissance vers le milieu du quinzième siècle. Paris 1878.