LA SC0LAST1QUE ET LA CASUISTIQUE
Dans les facultés et dans les couvents on continuait d'expliquer les Sentences, d'après Thomas d'Aquin quand on était dominicain, d'après Duns Scot quand on était franciscain. A part des questions tout accessoires, on n'osait pas s'écarter de ces maîtres; on ne discutait pas sur des principes ou sur des théories, mais sur des mots ou sur des propositions dénuées de sens; tels, qui se combattaient souvent avec le plus d'ardeur, différaient à peine dans leurs manières de voir. L'intérêt religieux, l'intérêt philosophique et scientifique lui-même avaient cédé la place à la passion de la dispute; on ne disputait que pour le plaisir de disputer. A Paris Gerson essaya d'introduire une réforme25 ; il proposa d'interdire la tractation «de matières inutiles qui n'excitent qu'une vaine curiosité » et qui font négliger aux étudiants les doctrines nécessaires ; elles exposent les docteurs à être raillés comme «fantastiques», sophistes courant après des ombres et ne sachant rien ni de la vérité religieuse, ni de la vérité morale. Ces sages conseils furent peu écoutés. Il y eut même des théologiens qui blâmèrent la coutume de faire précéder l'explication des Sentences d'un enseignement sur la Bible, et d'obliger « les bacheliers bibliques » a faire des leçons sur un livre de l'Ancien ou du Nouveau Testament avant de devenir «bacheliers sententiaires». Cette coutume avait au moins le mérite de familiariser de bonne heure les jeunes gens avec l'Ecriture.
Une de ces «questions curieuses», que Gerson aurait voulu bannir de la théologie, amena une nouvelle prohibition du nominalisme. Pierre de Rive, un des régents de l'université de Lou-
25 Epistola de reformai ionc thcologiœ, adressée à P. d'Ailly, 1er avril 1400. Opéra, T. 1, p. 120. — Lectiones duœ contra vanam curiositatem in negotio fidei, 1402. Epistola a<l studentes collegii Navarrœ, quidet qualiter studere débeat noms theologiœ au>Ui<>r. et contra mriositatem studentium. T. 1, p. 86, 106.
vain, publia un traité pour démontrer que Dieu ne peut pas prévoir les choses contingentes, que par conséquent les prédictions contenues dans la Bible sont incertaines26. Cet écrit causa une grande rumeur parmi les docteurs de Paris; les nominalistes en demandèrent la condamnation, les réalistes l'approuvèrent et obtinrent de Louis XI, en 1473, un édit interdisant l'enseignement nominaliste; cette défense toutefois fut retirée dès 1481. D'ailleurs, le réalisme et le nominalisme n'étaient plus a cette époque ce qu'ils avaient été dans l'origine; il ne s'agissait plus de la réalité ou de la non-réalité des universaux, la différence ne portait que sur la question de savoir comment on arrive à se faire une idée des choses. Dans plusieurs universités on avait introduit des cours parallèles, les uns dits de la voie ancienne, les autres de la voie moderne ; les professeurs modernes étaient plus occamistes, les autres plus thomistes ou plus scotistes ; ils ne se distinguaient que par des nuances, mais les disputes n'en perdaient rien de leur vivacité. En général, la théologie scolastique, aussi bien que la philosophie, avait achevé son œuvre; après avoir trouvé les formules scientifiques des doctrines, elle ne pouvait que s'arrêter; son principe même lui défendait tout progrès ultérieur.
Le seul dogme catholique sur lequel on ait discuté est celui de l'immaculée conception de la Vierge; combattu par les dominicains, il était soutenu par les franciscains et par l'université de Paris. En 1439 il fut sanctionné par le concile de Bâle, mais ce décret, n'étant pas confirmé par le pape, ne mit pas fin aux querelles. Sixte IV, ancien frère mineur, promit en 1476 des indulgences à ceux qui célébreraient la fête de la Vierge immaculée; cependant, pour ne pas encourir le reproche d'approuver une décision du concile de Bàle, il défendit en 1483 aux deux
M P'Argentré, Collectio judic. T. 1, P 2, p. 258, 287.
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partis de se renvoyer réciproquement l'accusation d'hérésie; la question n'étant pas résolue, il leur permit de produire leurs arguments contradictoires, sauf à ne pas s'injurier. La controverse devint, au contraire, de plus en plus violente; en Allemagne surtout «les maculistes et les immaculistes » se poursuivirent par des diatribes en prose et en vers ; mais comme le saint-siège ne se prononça pas, le dogme, tout en faisant du chemin, resta dans l'indécision.
La morale du quinzième siècle n'était pas dans une meilleure situation que la science des dogmes ; elle se réduisait à la casuistique. Par l'habitude de chercher des probabilités pour ou contre toute opinion, on avait répandu des doutes sur les notions éthiques les plus élémentaires. Un exemple frappant nous en est fourni par la question du meurtre des tyrans. Après l'assassinat du duc d'Orléans, en novembre 1Z|07, le franciscain Jean Petit en publia une apologie pleine de sophismes inouïs. Elle fut condamnée par l'évêque de Paris ; le duc de Bourgogne, instigateur du crime, en appela de cette sentence au pape ; celui-ci l'ayant cassée, l'évêque en appela au concile de Constance. Là on discuta pour savoir si l'affaire concernait ou non la foi chrétienne ; l'évêque d'Arras, Martin Porrée, demanda que la question restât ouverte jusqu'à ce que l'église en eût décidé autrement. Gerson, qui dès les premiers jours s'était élevé contre Jean Petit, n'obtint du concile ni la condamnation du fait ni celle de l'auteur de l'apologie ; on ne réprouva qu'en termes généraux le meurtre des tyrans. Lorsqu'après l'élection de Martin V les Polonais réclamèrent une sentence contre le dominicain Jean de Falkenben; qui, poussé par l'ordre teutonique, avait prêché la révolte contre le roi Jagellon, le concile condamna le moine; le pape refusa d'approuver ce jugement. Ceux qui n'osaient se prononcer ni contre Jean Petit ni contre Falkenberg, en étaient arrivés à considérer le décalogue comme n'appartenant qu'à la morale natu-