‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 170 sur 215 · IV" PÉR. 1109-1517. CHAP. II. LA TU KO 1,01', I K · texte numérisé non relu

IV" PÉR. 1109-1517. CHAP. II. LA TU KO 1,01', I K

relie; relégué dans le domaine de la philosophie, il rentrait dans la catégorie des matières discutables, sur lesquelles on pouvait soutenir le sic et le non avec le même degré de vraisemblance. On condamnait sans ménagement ceux qui ne pensaient pas comme l'église sur les dogmes; dès que des intérêts politiques étaient en jeu, on hésitait à juger même des criminels.

Ce genre de morale, avec ses distinctions et ses probabilités, régna jusqu'à la fin du moyen âge; dès que l'imprimerie fut inventée, on lit de nombreuses éditions des anciennes Sommes casuistiques.

,S 85. Le mysticisme.

De même que précédemment, la scolastique trouva son correctif dans le mysticisme, qui se présente encore sous diverses formes, selon qu'il est le produit de la réflexion des théologiens ou qu'il est né dans les couvents.

Chez Gerson il est, comme jadis chez Hugues et Richard de Saint-Victor, allié a la scolastique. Cet homme éminent, une des plus nobles personnalités du moyen âge, a paru déjà plusieurs fois dans cette histoire. Son vrai nom était Jean Charlier ; celui de Gerson lui vient de son village natal, dans le diocèse de Reims27. Né en 1363, il fit ses études à Paris, principalement sous Pierre d'Ailly ; en 1392 il devint docteur en théologie, en 1395 chancelier de l'université. Un peu plus tard il obtint du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, dont il était l'aumônier, le doyenné de Bruges ; en 1408 il fut nommé à Paris curé de Saint-

27 V. les ouvrages cités au § 66, note 22. — Engelhardt, De Gersonio mystico. Erlangen 1822 , 2 P. in-4°. — Hundeshagen, Die mystische Théologie Gersons. Leipzig 1834. — Liebner, Gersons mystische Théologie, Theol. Studien und Kritiken, 1835, 2e livr. — Jourdain, Doctrina J. Gcrsonii de tlieologia mystica. Paris 1838.

Jean-en-Grève. Après le concile de Constance il renonça à la vie publique ; à cause de l'opposition qu'il avait faite aux principes de Jean Petit sur le meurtre des tyrans, le duc Jean sans Peur l'avait pris en haine; Paris étant livré alors aux Anglais et aux Bourguignons, il se retira en Tyrol, où le duc Albert lui offrit un asile au château de Rattenberg au bord de l'Inn; il écrivit là plusieurs ouvrages, entre autres quatre livres de consolatione theologiœ, composés de dialogues en prose et en vers, à l'exemple de la Consolation philosophique de Boëce. Appelé à Vienne par le duc Frédéric d'Autriche qui désirait l'attacher à son université, il séjourna pendant quelque temps dans cette ville. En 1419 il rentra en France pour passer ses dernières années à Lyon , où un de ses frères était prieur du couvent des célestins; les principaux de ses traités mystiques datent de cette époque. 11 mourut le 29 juillet 1429; la légende parle de miracles opérés sur sa tombe.

Dégoûté de la scolastique raisonneuse, quoique incapable de s'affranchir de ses procédés, Gerson s'appliqua à rendre à la théologie son but pratique; discamus non tain disputare quam vivere, memores finis nostri, ces mots expriment toutes les tendances de sa vie28. S'il veut faire du mysticisme une science, il songe à une science de l'expérience intérieure, dont la forme doit être la logique et le fond un ensemble de faits psychologiques et religieux. Ses ouvrages offrent un mélange de formules et de classifications empruntées à l'école, et d'observations profondes sur les états de l'âme et sur le bonheur de l'homme qui s'élève à Dieu. La vraie théologie est pour lui la théologie affective, qui enseigne comment la volonté humaine renonce à elle-même pour s'identifier par l'amour avec la volonté divine.

'2i Les principaux traités mystiques sont : de mystica theologia sppcuhttiva, de myst. theol. practica, de monte contemplationis. Opéra, T. 3.

366 IV PÉR. U09-ir»]1. CHAP. II. LA THÉOLOGIE.

A ce point de vue il combat le panthéisme d'Amaury de Bennes et des frères du libre esprit, et censure même le livre des noces spirituelles de Ruysbrœk.

La pratique mystique, ou la méthode qu'il faut suivre pour s'unir avec Dieu, consiste dans l'observation de certains préceptes en partie ascétiques, en partie simplement moraux ; en s'y conformant on s'élève aux hauteurs de la contemplation; mais Gerson est trop sensé pour confondre cette dernière avec les visions et les extases, qui ne sont trop souvent, selon lui, que des illusions29.

Il n'a pas fait école; en France les temps n'étaient pas propices au calme de la méditation. A la fin du siècle ses doctrines furent popularisées en Allemagne par le prédicateur strasbourgeois Geiler de Kaisersberg, qui fit une édition de ses œuvres et qui prêcha sur plusieurs de ses traités.

Un mysticisme plus monacal est celui de Thomas a Kempis, disciple des frères de la vie commune et un des chanoines réguliers de Zwoll, mort en 1471 30. Dans ses divers écrits se révèle, à côté d'une ardente dévotion a la Vierge, le désir de trouver la paix dans l'union avec Dieu et avec le Christ. Pendant longtemps on lui a aussi attribué Y Imitation de Jésus-Christ, un des livres les plus répandus et les plus discutés. Le titre d'une ancienne version française, VJnternelle consolation 31 , en résume le but : consoler les hommes en leur apprenant à imiter le Seigneur par le renoncement à l'amour du moi. Si l'auteur n'est

26 De probatione spirituum. De distinct ione verarum visionum a falsis. T. 1, p. 37, 43.

30 Opéra, éd. Somtnalius. Cologne 1560, in-4°, et souvent. — fscholtz, Thomas a Kempis sententia d<j re christiana. Groningue 1839. — Bâhring, Th. a. K. Berlin 1849. — Kettlewell, Th. a K. and the brothers of commun life. Londres 1882, 2 vol.

31 Le livre de l'internelle consolation, publ. par Moland et d'Héricault. Paris 1856. C'est moins une traduction littérale qu'un remaniement.

pas Thomas a Kempis, c'est sans aucun doute un membre de la même congrégation 32 .

La spéculation mystique de l'école d'Eckart est reproduite dans un traité, qu'on est convenu d'appeler la Théologie germanique; il date des dernières années du quatorzième siècle ou des premières du quinzième ; l'auteur a été prêtre dans la maison de l'ordre teutonique à Francfort ; il a écrit pour «les vrais amis de Dieu » et contre «les faux esprits libres» 3S. Il part de l'anti-

32 Peu de livres ont été imprimés aussi souvent que l'Imitation de Jésus- Christ ; elle fut traduite dans la plupart des langues de l'Europe. On discute sur l'auteur depuis plus de 200 ans. Les uns ont cru que c'était Gerson, mais celui-ci a un autre style et une tournure d'esprit différente. D'autres ont songé à un certain Gersen, abbé des bénédictins de Verceil, dont l'existence est encore à prouver, malgré les travaux de G. de Grégory, Paris 1827 et 1842, et l'ouvrage plus récent de Wolfsgruber, Giovanni Gersen, sein Leben und sein Werk de imitât. Christ i, Augsbourg '1880. Jusque dans les derniers temps c'est Th. a Kempis qui semblait avoir les meilleurs droits ; ils furent défendus encore par Bâhring, Th. von. À'., Prediger der Nachfolge Christi, Leipzig 1872, et surtout par Hirsche, Prolegomena iu einer Ausgabe der Tmit. Chr., Berlin 1873, et Thomœ Kempensis de imit. Chr. libri IV ex autographo, Berlin 1874. Cet autographe, qui est de 1441, porte à la fin ces mots: finitus et completus per manu s frai ris Thomœ Kempensis; l'éditeur en conclut que le scribe était aussi l'auteur. Plus tard on découvrit un manuscrit de dix ans plus ancien, avec la souscription : finitus et completus est liber iste per manus fralris Johannis Cornelii. Anzeiger fur Kunde der deutschen Vorzeit, 1881, p. 63. Un Jean Cornelii est mentionné comme chanoine régulier mort en 1472 dans le couvent de Bethléhem près de Louvain. Lui et Th. a Kempis ont copié un traité qui existait du temps de leur jeunesse ; les deux copies ayant été faites par deux Flamands, membres de la même corporation, on peut admettre que le livre lui-même est d'origine flamande et que l'auteur est un des chanoines réguliers de Windesheim. La plupart, d'ailleurs, des manuscrits les plus anciens ont été écrits dans les Pays-Bas. Voir aussi deux articles de M. Arthur Loth dans la Revue des questions historiques, janvier 1874 et octobre 1877.

33 Ce traité fut publié d'abord par Luther sous ce titre : Theologia teutsclt. YYissemb. 1516, 1518, in-4°. Ce titre signifie simplement une théologie en langue allemande. Nouv. éd. par Pfeiffer, Stuttgard 1851 , 3e éd. 1876. — Theologia germanica, libellas aureus : quomodo sit exuendus vêtus honw induendusque novus, ex germanico translatas, studio Joli. Theophili. An-

thèse de ce qui est parfait et un , et de ce qui est impartait et divisé; ce qui est parfait, c'est Dieu dans sa divinité, laquelle devient Dieu en se manifestant comme Père, Fils et Sainl- Esprit ; l'homme revient à la conscience de l'unité par le renoncement au monde et au moi; Adam doit mourir, pour que Christ puisse naître; quand cette naissance a eu lieu, on est déifié. Le livre contient de ces hyperboles mystiques qu'on pourrait interpréter dans un sens panthéiste; mais il est pénétre d'un sens moral trop sérieux pour justifier cette interprétation ; l'auteur, d'ailleurs, proteste contre les erreurs des partisans de la liberté spirituelle absolue, qui identifient l'homme avec Dieu et qui ne se croient plus liés par aucune loi.

C'est aussi en partie à Eckart que se rattache Nicolas de Cuse. né en 4/t01, fils d'un batelier de Cues sur la Moselle, et mort cardinal en IkGk après une vie très agitée34. Ses ouvrages traitent des sciences les plus diverses; il était savant surtout en mathématiques et en astronomie. Comme théologien il a élaboré

vers 1558. Munich 1593, avec un titre un peu différent. Le traducteur est Séb. Gastalion. — Théologie germanique, livret auquel est traicté comment il faut dépouiller le vieil homme et vestir le nouveau. Anvers 1558. Nouvelle trad. par Poiret : La théologie réelle vulgairement dite la théol. germanique. Amsterd. 1700, in-12°. En anglais, par Miss Winkworth, Londres 1854. — Ullmann , Dus reformatorische und spéculative in der Denkweise des Verfassers der deutschen Théologie. Theol. Stud. und Krit. 1852, 4e livr. — Reifenrath, Die deutsche Theol. des frankfurter Gottesfreundes. Halle 1863.

— Plitt, Die deutsche Theol. Zeitschr. fur lutherische Theol. 1865, lîVr. 34 La meilleure édition de ses œuvres est celle de Bâle 1565. 3 vol. in-f°.

— Harzheim, Vita Nicolai de Cusa, Trêves 1730. Scharpff, Der Cardinal Nie. von Cusa. Mayence 1843, T. 1, unique. — Dùx, Der deutsche Cardinal N. von C. und die Kirche seiner Zeit. Ratisb. 1847 , 2 vol. — Glemens, Giordano Bruno und Nie. von C. Bonn 1847. — Zimmermann. Dre Gard. N. v. C. als Vorlâufer Leibnitzens. Weimar 1852. — Stumpf, Politischr Ideen des N. v. C. Cologne 1865. — Nicolas avait fait des propositions très remarquables sur une réforme de la constitution de l'empire germanique. Il est aussi le premier qui ait enseigné, sans qu'on y fît attention, le mouvement de la terre autour du soleil et la pluralité dos mondes.

un système de philosophie religieuse, fondé sur Pseudo-Denis, sur quelques commentaires de Proclus, et sur Eckart qu'il aime à citer parmi ses autorités; mais par l'emploi de la terminologie et des formules mathématiques, cette doctrine est si obscure qu'on a de la peine à s'y reconnaître. Nicolas l'a exposée dans plusieurs traités, dont le plus important est celui de la docte ignorance. Dieu est à la fois le maximum et le minimum, il ne peut être ni plus grand ni plus petit qu'il n'est ; le monde est le maximum contracté, dans son essence il n'est pas différent de Dieu ; l'universel se retrouve dans le particulier, qui n'est que l'universel particularisé. La vérité absolue sur Dieu et le monde est inaccessible à l'homme; elle est une grandeur infinie et l'homme est une grandeur finie, entre ces deux grandeurs il n'y a pas de commune mesure, le fini ne peut pas comprendre l'infini; l'homme n'a donc qu'à confesser son ignorance, c'est en elle que consiste sa science et sa sagesse, sancta et docta ignorantia. Mais si par sa raison il ne peut former que des conjectures, la connaissance de la vérité lui devient possible dès que Dieu vient l'illuminer par sa grâce; c'est pourquoi la foi est la condition de la connaissance, elle nous transporte même au delà, en nous ouvrant les horizons de la contemplation immédiate de l'essence divine. Dans ce système la tendance panthéiste, quoique mitigée par le mélange d'éléments chrétiens, est beaucoup plus incontestable que chez Eckart; mais l'église ne s'en inquiéta point35.

35 Un Italien, Jean Venchi, ayant reproché à Nie. de Guse d'identifier le créateur et les créatures, un de ses disciples publia une Apologia de docta ignorantia. Opéra, T. 1, p. 63. — Giordano Bruno emprunta au divino Cusano la théorie du maximum et du minimum et la développa dans toutes ses conséquences

IVc PÉR. 1409-1517. CHAI'. 11. LA THÉOLOGIE.

% 86. La théologie naturelle.

Le mysticisme n'a pas été la seule réaction contre la scolaslique; une nouvelle théologie, dite naturelle, s'est également mise en opposition avec le système professé dans les écoles, non pour le combattre, mais pour le rendre plus accessible aux laïques ; elle se proposait de concilier l'expérience et la religion. De tout temps les docteurs avaient admis qu'il y a deux sources de la connaissance de Dieu, la création et la Bible; parfois même ils avaient prétendu que la première était destinée plus spécialement aux laïques , la seconde aux prêtres ; au treizième siècle Berlhold de Ralisbonne avait prêché que Dieu a donné aux clercs le livre de l'Écriture sainte et au peuple le livre de la nature ; on devait découvrir en ce dernier non seulement le créateur et ses perfections, mais aussi des analogies ou des symboles des doctrines de l'église ; le monde visible devenait une sorte de confirmation allégorique du dogme.

Cette même idée fut développée, sous une forme plus philosophique, par Raymond de Sabonde, originaire de Barcelone; il enseigna la philosophie, la théologie et la médecine dans l'université de Toulouse, et mourut en cette ville vers 1&36. Dans son Livre des créatures 36 , il veut fournir aux clercs et aux laïques une démonstration du christianisme, débarrassée des formules de l'école et partant de l'étude de la nature. A la théo-

36 Écrit d'abord en espagnol, traduit en latin : Theoloyianaturalis sive liber creaturarum. Deventer 1487, in-f°. et souvent. Traduit en français par Montaigne: La théologie naturelle de Raymond Sebon, livre d'excellente doctrine. Paris 1569 et encore plusieurs fois. — Matzke, Die natùrliche Theol. des R. von S. Breslau 1846. — Roth, De Raymundo de Sabundia. Zurich 1846. — Huttler, Die Religions philosophie des R. v. S. Augsb. 1851. — Kleiber, De Raymundi de Sab. vita et scriptis. Berlin 1856, in-4°. — Dictionnaire philos., 1« éd., T. 5, p. 365.

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