I. Sous les Carolingiens
§ 13. Le savoir théologique.
Au neuvième siècle presque tout le mouvement intellectuel est concentré dans l'église franque. On assiste à une véritable renaissance, qui va de progrès en progrès depuis Charlemagne jusqu'à Charles le Chauve, et qui s'arrête alors brusquement pour au moins un siècle et demi.
Lors de son avènement Charlemagne trouva le clergé dans
37 Ampère, Histoire littéraire de la France avant le douzième siècle. Paris 1840, T. 3. — Bsehr, Gcschichte der rômischen Literatur ira Carolinyischcn Zeitalter. Karlsruhe 1840. — Ebert, Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident, trad. par Ayméric et Condamin. Paris 1884, T. 2.
g 13. LE SAVOIR THÉOLOGIQUE.
l'ignorance. Pépin ne s'était occupé encore que du rétablissement de l'ordre extérieur; il n'y avait que peu d'écoles, et on n'y apprenait guère. Charlemagne, qui s'était proposé de civiliser son peuple, fit de grands efforts pour la restauration des études. Il appela a sa cour des savants de l'Italie, où l'on cultivait encore les arts libéraux; il en fit venir d'autres de l'Angleterre, où dans les écoles d'York et de Canterbury et dans celles de quelques monastères on enseignait toute l'encyclopédie des sciences, y compris la théologie. Le plus célèbre de ces étrangers fut l'Anglais Alcuin; on l'a qualifié par une expression heureuse de ministre intellectuel de Charlemagne. Un de ses premiers soins fut de faire venir des livres, qui manquaient presque partout en France ; le peu qu'on en avait était incorrect, des copistes maladroits avaient dénaturé les textes. Alcuin corrigea lui-même la version de la Bible, et provoqua des travaux semblables pour d'autres ouvrages; dès qu'une revision était faite, on en envoyait des copies aux principales églises et abbayes. Après avoir enseigné dans l'école du palais, Alcuin devint abbé de Saint-Martin de Tours ; il mourut en 804 38.
Ce fut sur ses conseils que Charlemagne fit établir, auprès des cathédrales et dans les grands monastères, des écoles pour l'enseignement des sept arts libéraux et pour l'explication de l'Ecriture d'après les Pères. Plusieurs de ces écoles arrivèrent à une grande réputation, mais elles ne servirent encore qu'aux générations nouvelles; les prêtres en fonctions n'en profitèrent point. Les conciles de 789 et de 802 nous apprennent ce qu'on pouvait exiger d'eux : l'écriture, le chant, la lecture du rituel, la réci-
3,5 On a de lui des traités sur la théologie, la philosophie, l'astronomie, des poésies, des lettres, des vies de saints. Alcuini opéra, ed. Frobenius. Ratisbonne 177G, 2 vol. in-K — Patrologie de Migne, T. 101. — Hist. litt. de la France, T. 4, p. 295. — Lorenz, Aleuins Lebcn. Halle 1829. — Werner, Alcuin und sein Jahrhundert. Paderborn 187G ; nouv. éd. Vienne 1881.
56 l'« PÉR. 7 7 1-1 073. CHA P. V. THÉOLOGIE ET CONTROVERSES.
tation de quelques formules, les principes de la cure d'Ame et ceux des pénitences. L'évêque Théodulphe d'Orléans, qui mourut en 821, invita les curés de son diocèse à ouvrir des écoles pour les enfants ; c'est la première mention d'écoles primaires en France.
Si la grande masse du clergé reste encore sans culture, quelques religieux justifient ce que nous avons dit sur la renaissance intellectuelle au temps des Carolingiens. Le caractère général des productions théologiques de cette époque est, il est vrai, le manque d'originalité ; ce ne sont que des compilations tirées des Pères de l'église latine; mais avant de faire du nouveau, il fallut renouer le fil interrompu de la tradition et ranimer le goût de l'étude; à cet effet il était urgent de remettre en lumière le savoir des ancêtres, qu'on avait oublié dans la barbarie des siècles précédents.
Les travaux consacrés à l'interprétation de l'Écriture ne recherchent pour la plupart, d'après l'exemple des Pères, que le sens typique et allégorique. Tels sont les commentaires d'Alcuin, ceux de Raban Maur, abbé de Fulde, puis archevêque de Mayence, mort en 856 39, et l'ouvrage de Walafried Strabon, abbé de Reichenau, mort en 849; ce dernier livre était très répandu au moyen âge sous le titre de Glosa ordinariai0. Les traités bibliques de Claude, évêque de Turin, sur lequel nous reviendrons, et l'exposition de l'évangile de saint Matthieu par le moine Drutmar41 font exception à cause du soin que prennent
39 Un de ses principaux ouvrages est une sorte d'encyclopédie, libri XX de universo, sive etymologiarum opus. Rabani opéra, ed. Colvenerius. Cologne 1G27, G vol. in-fo — Patrologie de Migne, T. 407 à 112. — Hist. litt. de la France, T. 5, p. 151. — Kunstmann, Hrabanus Maurus. Mayence 1841. — Schell, Hrabani Mauri de sacramentis cccles. doctrina pcr universos libres collecta. Fulde 1845, in-4°.
40 Souvent imprimé depuis la fin du quinzième siècle. Patrologie de Migne. T. 113. — Hist. litt. de la France, T. 5, p. 59.
41 Drutmar, originaire de l'Aquitaine, un des religieux de Stavelo, dans le diocèse de Liège. Son ouvrage fut publié en 1514 à Strasbourg , en 1530 à