‹ Précis de l'histoire de l'église d'occident pendant le moyen ageChapitre 95 sur 215 · PER. 1073-1294. CHAI'. III. M0NACH1SME · texte numérisé non relu

PER. 1073-1294. CHAI'. III. M0NACH1SME

manité. Il circulait alors quelques écrits, qui sont au nombre des signes les plus caractéristiques de ce temps; ce sont ceux de l'abbé Joachim, qui avait fondé en Calabre le petit ordre de Fiore (Floris), et qui était mort en 120245. Au moment même où la papauté semblait le plus solidement établie, Joachim croyait avoir compris qu'elle était arrivée à son terme et qu'il se préparait pour l'église une ère nouvelle. Nourri des prophètes et de l'apocalypse, ne voyant dans la Bible que des allégories et des symboles, il distingue dans la vie de l'humanité trois états successifs, correspondant aux trois personnes de la trinité ; le premier est celui du Père ou de la loi, c'est l'âge des laïques ou des hommes mariés; le second, l'état du Fils ou de l'évangile de la lettre, est lage du clergé séculier ; le troisième, l'état du Saint-Esprit, sera l'âge des religieux. L'avènement de cette période est proche ; les prêtres reviendront à l'austérité des premiers temps; l'ascétisme monacal sera leur principal moyen d'action sur les hommes.

Ces idées se répandirent en Italie et en France, faisant partout une impression profonde. Elles furent accueillies surtout par les franciscains rigoristes, qui virent en saint François l'initiateur de la troisième période ; celle-ci devant être l'ère de l'Esprit, ils s'appelèrent les spirituels. De bonne heure ils interpolèrent, selon leurs espérances et leurs ressentiments, les écrits de Joachim de Flore45'. En 1247 ils eurent la majorité dans

15 Gervaise, Histoire de l'abbé Joachim. Paris 1745, 2 vol. — Engelhard!, Kirchengeschiôhtliche Abhandlungen. Erlangen 1823, p. 1. — Renan, Joaebim de Flore. Revue des Deux-Mondes, juillet 1866.

45a Ses principaux écrits sont: Liber conconliœ nuvi ac veteris Testament i. Venise 1519, in-4". — Expositio in apocalipsim. Venise 1527, in~4°. — Psalterium (tecem cordarum. Venise 1527. Tels qu'ils sont publiés, ces trois ouvrages ont subi de fortes interpolations qui sont l'œuvre de franciscains spirituels. M. Preger, Dos Evangelium (sternum und Joachim von Floris, Munich, 1874, in-4°, essaye de démontrer qu'ils sont tout à fait inauthentiques

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le chapitre de l'ordre; un des leurs, Jean de Parme, fut élu général. Dans un nouveau chapitre, convoqué par ordre d'Alexandre IV, Jean dut se démettre de sa dignité; on le remplaça par le frère Bonaventure, qui, malgré son mysticisme, était un adversaire des spirituels. Ce fut vers cette époque, dans les dernières années du règne de Frédéric If, que parurent des commentaires sur Esaïe et sur Jérémie, qu'on attribua à Joachim de Flore ; dans ces livres se révèle dans toute sa force l'esprit d'opposition des spirituels; on y annonce la fin de la deuxième période; la preuve que cette fin est arrivée, c'est que l'église a renié le Christ pauvre ; désormais il viendra des prédicateurs de l'évangile éternel ; la cour romaine sera détruite par l'aigle de Sicile (Frédéric II) et à la place des papes régnera un vrai pasteur, qui ne sera pas un larron. Un ouvrage du même genre fut publié à Paris en 1254, par le frère Gherardino, sous le titre d'Evangelium œternum; il se composait d'une introduction et des trois principaux traités de Joachim, tels que les avaient interpolés les spirituels; on y disait que l'évangile écrit n'est pas celui du règne, qu'il ne peut pas servir à l'achèvement de l'église; que l'évangile éternel, semblable à la clarté du soleil, sera sans énigmes et sans figures, que la prédication en sera confiée à un ordre, dont les membres s'appelleront les indépendants; que les papes, qui ne connaissent que la lettre, n'ont pas le pouvoir de juger de l'esprit46.

et qu'ils n'ont été composés qu'en 1254 sous le titre général d'Evàngeliuni œternum. Mais il existe, en laveur de l'authenticité d'un texte primitif, des témoignages qu'il est difficile de récuser, et on n'a pas de peine à signaler les interpolations.

4B Gherardino fut excommunié et mourut après 18 ans de captivité. h'Introductorius n'a pas encore été retrouvé ; on n'en connaît que quelques propositions qui, jointes à d'autres tir ées des trois traités de Joachim, Curent envoyées à R.ome; on les rencontre dans l'ouvrage d'un inquisiteur de Passau, écrit en 1260 (p. 153 du mémoire de Preger cité note 45"), chez Eyméricus, Dircctorium

II" l'ÉIi. 1073-1294. CHAP. III. MONACHISME.

La suppression de ce livre, demandée par l'université de Paris et ordonnée par Alexandre IV, ne supprima pas la tendance dont il était la manifestation. Le parti des spirituels subsista dans l'ordre des franciscains. En 1260 un concile tenu à Arles condamna les écrits de Joachim de Flore et ses partisans, très nombreux en ces contrées. Leurs idées étaient, d'ailleurs, si répandues, que Roger Bacon lui-même, un des moins mystiques des franciscains, dit en 12G1 que si le pape juste et saint, annoncé depuis quarante ans, par divers prophètes, tarde à venir, on verra se lever l'antéchrist46,1. Une nouvelle interprétation de la règle de la pauvreté par Nicolas II ï en 1279 devait apaiser les spirituels, mais ne servit qu'à les exaspérer. En 1283 le frère Pierre-Jean d'Olive les réunit à Narbonne, en observant avec eux la pauvreté dans le sens le plus strict. Quoique censuré à plusieurs reprises, il persista dans son opposition. Vers la fin de sa vie il écrivit une Postille sur l'apocalypse, qui ne parait être devenue publique qu'après sa mort en 1297 47. De même que Joachim de Flore, Jean d'Olive divise l'histoire de l'humanité en trois états et celle de l'église en particulier en sept périodes; dans la sixième de ces périodes, l'église romaine, arrivée à la suprématie universelle, est devenue la grande prostituée (Apocal. XVII, 1) ; la bête (XVII, 3) représente le clergé charnel et mondain; saint François est apparu pour

inquisitorum, Rome 1578, in-f>, p. 188; dans le Liber de rébus memorabilibus de Henri de Herford (publ. par Potthast, 1859, p. 181) , et chez d'Argentré, Collectio judiciorum, T. 1, P. 1, p. 162. — En 1255 Alexandre IV ordonna la destruction de toutes les copies du livre. — Rousselot, Histoire de L'évangile éternel. Paris 1861.

4Ca R. Baconis opéra quœdam inedita, ed. Brewer. Londres 1859, p. 87.

" On n'en a plus que 60 articles, Baluzii Miscellanca , ed. Mansi, ï. 1, p. 213. — Sur Olive, v. Hist. litt. de la France, T 21, p. 41. — Le pape franciscain Sixte IV fit examiner de nouveau les écrits d'Olive ; il les déclara irréprochables, rien ne s'y trouvant qui ne pût être interprété dans le sens orthodoxe.

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