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SOUS PRESSE

Histoire de la campagne de Garilialdi dans les Deiix-^iciles

Par le colonel RUSTOW, commandant l'un des corps de l'armée italienne du Sud. Traduction autorisée par l'auteur. 1 vol. in-8 et atlas. Chez J. Chebbuhez, à Paris et à Genève.

Imprimerie Ramboz cl Scliucliardt.

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Seigneur (le pape) el à loul le monde. » Ce cerlilical de prémédilalion du meurtre, accordé à la reine par le nonce auprès d'un ponlife devant lequel ce meurtre était un mérite, est peut-être suspect de flatterie. Cependant rien n'empêche de croire qu'à Blois, lorsque déjà le crédit de l'amiral prévalait, Catherine n'aitraisoinéavec l'évêqueSahiati sur les moyens qu'il y aurait de se défaire de Coligny el des huguenots.

Capilupi raconte aussi que plus de quatre ans avant la Saint-Barihélemy, Catherine dit un jour l\ Jean Correr, ambassadeur de Venise, que son ambition était de ressembler 'a Blanche de Castille, dont le fils eut la gloire de détruire les hérétiques de son temps.

Ces raisonnements avec le nonce, de même que ces o/fres au duc d'Albe en échange de sanguinaires conseils, prouvent parfaitement qu'une Sainl-Barihélemy était depuis longtemps, dans l'esprit de la reine, un expédient qui pourrait devenir utile ou même nécessaire. Mais ils ne prouvent nullement qu'elle y fut résolue.

On se fait souvent une idée inexacte de cette femme justement délestée. Fille desMédicis, elle était avant tout politiijue, plus que prudente, comme le dit très-bien M. Michelet, sans foi ni loi, sans scrupule, sans pitié, souverainement indifférente à tout, excepté 'a la grandeur de ses fds, et entre tous 'a celle de Henri III, qu'elle appelait , du vivant même de Charles IX : la personne du monde qui m'est la plus chère.

Vivre d'expédients était tout son système-, perdre les Bourbon el les Chalillon par les Guise, et les Guise par les Montmorency, aurait été son ambition suprême, si elle avait su comment elle se déferait ensuite du vainqueur. Elle était fausse 'a tel point qu'on ne peut souvent rien conclure de ses paroles et de ses lettres les plus positives-, l'habitude d'avoir, selon l'adage vulgaire, deux cordes 'a son arc, de se ménager partout des portes de sortie el de trahir rarement un seul parti à la fois , était devenue pour elle un besoin. Malgré ses préjugés italiens, elle se serait déclarée huguenote, si elle avait été certaine ainsi d'assurer la grandeur de ses fils; elle croyait beaucoup plus 'a l'astrologie (ju'au catholicisme. Sans passion et sans home , elle se servait avec une égale indifférence, pour arriver a son but, de la débauche de ses demoiselles d'honneur, qu'elle appelait son escadron volant, ou du slilel des assassins. Réussir, pour elle, était loul, à la lettre, et ce fut lui rendre un hommage selon son cœur que d'ap-

peler les massacres de la Sainl-Barlliéleniy cl des deux mois suivants les succès de la France K

Quanl au roi , depuis la paix de Saint-Germain, (ju'il aimait a appeler mon traité et ma paix {Mém. de Sully), il était sincère dans son désir de pacifier son royaume et de maintenir les huguenots en possession des droits qu'il leur avait reconnus.

Il en donna (les preuves nombreuses, par exemple dans les mesures qu'il prit pour défendre les protestants cruellement attaqués par le peuple 'a Rouen , à Orange, en d'autres lieux encore. Le ministre Toussaint écrivait alors 'a la duchesse de Ferrare qu'il n'avait pu venir faire le prêche dans la maison de cette princesse, a Montargis, à cause L\es fascheries qu'on faisait aux protestants. «Mais, ajoutei-il , il a pieu a la Majesté de nostre Roy faire tant de commaudemens et si exprès 'a ceux d'Orléans de nous laisser paisiblement en ce lieu jouir de l'exercice de nostre religion que ce peuple tant séditieux commence un peu à s'apprivoiser, de sorte que nous avons fait la cène par deux Dimanches en bien grande compagnie, et espère que désormais, les Lundis, je pourrai quelquefois aller a Montargis» {Lettre inédite , Bibl. imp.,Mss. Fontanieu).

Coligny n'était donc pas dupe d'une vaine illusion quand il répondait , le 7 août, 'a une lettre pleine d'inquiétude de l'Église de La Rochelle : (c Je voy, grâces 'a Dieu , le Roy si bien disposé à l'entrelènemenl de la paix entre ses suiets que nous avons tous occasion de le louer.))

Charles avait d'ailleurs des motifs personnels de vouloir la paix avec les huguenots qu'il n'avait pu vaincre. Fatigué de tant de troubles, il aspirait à se livrer sans contrainte aux violents exercices du corps où il excellait , et aux passe -temps très-variés, quelquefois littéraires et élevés, plus souvent grossiers et cruels , qu'il aimait passionnément. Faible, emporté , très-prompt 'a se laisser entraîner plus loin qu'on ne voulait et d'un exlréme à l'autre, il avait des alternatives d'hu-

'Ce mot de succès , si enlièreiiieut étranger à tout élément d'appréciation morale, paraît avoir été la ressource habituelle des approbateurs de la Saint-Barlliélemy. Quand Grégoire XIII alla en procession à Saint-Louis, ce fui pour rendre grâce à Dieu pro succcssibus Franciœ. Philippe II , dans sa lettre du 17 septembre à Catherine, la félicite d'un succès si glorieux {tun ijlorioso suceso). Enfin , le même mol se relrou\e diins le tilie d'une des nombreuses apologies de la Saint-Darlhélemy.

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meiir noire et (j'une liiviale gaîté. Tanlôi il adressait à Ronsard quelques vers charmants et meilleurs que les siens, lanlôl il se délectait à tout ce qu'il pouvait imaginer de bas et de sanguinaire, a décapiter des ânes et des mulets ou a tuer, vider et dépecer des porcs, les mains dans le sang et les vêtements souillés {Papyre Massoii, Lesloile, etc.). Évidemment capable de beaucoup de mal ou de bien, et beaucoup plus enclin au mal qu'au bien , ce jeune roi, dont on lait a tort un prodige de dissimulation , était, dans cet art perfide, iresinférieur h sa mère et a son frère Henri, duc d'Anjou 5 mais, comme eux, il ne tenait aucun cas de la i)arole donnée^

Il avait une njorlelle jalousie contre ce frère. C'était d'abord parce qu'il l'avait vu sans cesse, et le voyait encore, préférer à lui par la reine, leur mère, longtemps régente. C'était ensuite parce (jue Henri passait, bien gratuitement, pour un héros, pour un Alexandre, depuis les batailles de Jarnac el de Monconlour. Charles était humilié de la gloire dont on couvrait ce frère qu'on Pavait obligé, sans aucun motif valable, à nommer lieutenant-général de son royaume el chef suprême de toutes ses armées. Ce pouvoir de Henri et celui que leur mère exerçait étaient a charge au roi, qui se sentait dominé, éclipsé, el en souffrait profondément. Il voulait, lui aussi, régner et vaincre'^.

Dès qu'a Blois , après la paix de Saint-Germain, il connut Coligny, il trouva en lui l'homme dont il avait besoin, et fut fasciné, comme tant d'autres, par l'ascendant moral que ce grand caractère exerçait naturellement sur tous ceux qui se trouvaient en contact avec lui. Ce ne fut nullement à la légère que Tamiral se lia assez au roi pour se rendre à la cour 5 il y avait été encouragé par les chefs du tiers-parti, Cossé et Biron , par ses cousins Montmorency et Damville, par le prudent Cavaignes, par son intime ami Louis de Nassau ; enfin, Téligny, son gendre, envoyé par lui au roi, l'avait assuré des dispositions toutes favorables de Charles. Reçu à Blois, le 12 septembre loTl, non-seulement par le roi , mais par sa mère, avec l'empressement le

' « Ce bon roi , dit Brantôme , ne faisoil point diffîcuUé de fausser sa foi toutes fois et quantes qu'il vouloii et lui venoil en fantaisie.»

^L'ne épigranime du temps, Le lambeau de Charles IX, roy de France, le peint comme étant :

.... despit contre sa mère ,

Envieux des hauts faictz du Roy Henri son frère,

Ennemi du plus jeune , etc.

plus marqué, l'amiial usa biimlùl dt,' sa nouvelle influence pour faire rendre justice aux prolestanls partout où l'édit était violé. Charles s'y prêtait de bonne foi. Seul. Henri d'Anjou restait froid et malveillant pour Coligny {Mém. de Cl. Haton, p. 627 et 060) et se querella avec son frère 'a cause de la justice qu'il rendit à quelques huguenots persécutés dans les provinces {Réveille-matin , 1. 1. p. 129). Il parait prouvé que ce prince vendait sa protection au clergé pour 200.000 livres de pension.

Henri n'avait pas toujours montré, au moins dans sa première jeunesse , le même zèle catholique , puisque sa sœur raconte que « son enfance n'avait pu éviter l'impression de la malheureuse huguenolerie : sans cesse il me crioit de changer de religion , jetant souvent mes Heures dans le feu . et. au lieu, me donnant des psalmes et prières huguenotes . me contraingnant les porter.» Mais depuis qu'il n'était plus un enfant. Henri s'était enlièiement donné au catholicisme. Ce prince, à demi moine et l'homme le plus dissolu de France, avait be.^oin d une religion tout extérieure, oîi des pénitences publiques et abjectes alternaient avec des fêles éclatantes et souvent licencieuses.

Entre le sanguinaire, le violent et mobile Charles IX et ce dévot débauché, perfide et assassin , docile élève de toute cette écume des cours d'Italie que sa mère traînait a sa suite, l'histoire ne peut hésiter. Henri, bien plus que son frère . est digne île mépris et d'iiorreur.

Aussi, l'autorité morale de Coligny ne ht (ju'exaspérer le duc d'Anjou , tandis que, charmé et subjugué, Charles s'y soumettait tout entier. Cette opposition des deux frères fut la cause décisive des malheurs de notre Église.

« Coligny, dit Davila , comme porté par l'estime la plus haute et devenu l'arbitredelacouret du gouvernement , semblait seul dominer l'esprit et la volonté du roi de France^.» Leioi lui donna 100.000 livres pour réparer sa forlunc compromise, elle produit d'une année de tous les bénéfices que laissait le cardinal son frère, ainsi que tous ses meubles, «qui auraient dû comme biens de rebelle revenir au fisc.»

Salviali dit aussi 2 septembre lo72) que «depuis que l'Amiral était a la cour, il avait su . par artifices et par autorité , s'établir au-

' Collocato in somma estimaztone, quasi arbitra délia corte e del governo, solo pareva dominare il genio e la volonta del Rè di tiancia.

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près du Roi de telle sorte qu'il le gouvernait presque absolument. Les affaires se décidaient quasi toutes d'après son avis, ce qui causait du déplaisir a Morvilliers, au comte de Retz et aux autres, et une Irèsgrande jalousie à M"'" la Régente.»

Le curé Halon fait les mêmes déclarations : Coligny, «se voyant avoir le vent royal a gré...., commença à mesnager les affaires du roy et du royaulme a son plaisir par inventions pernicieuses. . . . , auxquelles print goust S. M., qui en fil poursuyvre l'exécution par le royaulme.»

((Pour ce temps là , ajoute-t-il avec amertume, il n'y avait que les sieurs princes , admirai , et gens huguenots qui fussent les plus favoris de S. M.» (p.627etsuiv.). Haton va plus loin encore : il ne cesse d'accuser le roi de s'humilier devant les huguenots et surtout devant Coligny. « S. M. se humilia tant devant luy et les seigneurs de sa suilte qu'il faisoit plus grand cas de eux qu'il ne faisoit du roy de Navarre son beau-frère et du prince de Condé. » — « Les courtisans esbahis, dit un autre contemporain, jurent que le Roy finira par devenir huguenot ou au moins les favoriser plus que jamais» (Mém. de VEslat de France, 1. 1 , p. 85 et su iv.).

Quand plus tard la jalousie du malheureux et versatile monarque fut détournée par Catherine, par Henri et Retz sur Coligny lui-même, Charles disait de l'amiral dans une lettre à Scliomberg (13 septembre) : «Il avoit plus de puissance et étoil mieux obéi de ceux de la nouvelle religion que je n'étois.»

Enfin , l'abbé de Caveyrac, qui atténue de toutes ses forces le crime de la cour, dépeint très-bien l'état des esprits en disant d'un projet de guerre dont nous allons parler, « qu'il acheva de perdre l'ambitieux amiral; Charles IX en goûta trop le plan, jjour le malheur de celui qui l'avait formé, puisque ce sujet entreprenant en devint assez hardi pour essayer de détruire Catherine de Médicis dans l'esprit et dans le cœur de son fils.... Il la peignit aux yeux de ce prince avec des couleurs trop fortes pour être pardonnées; il la lui représenta maniant à son gré les rênes de l'empire , retenant toule l'autoiilé, préférant la réputation du duc d'Anjou à la gloire du roi et aux véritables intérêts do l'Elat. Il conseilla à Charles IX de secouer ce joug.»

Parmi les inveniÀons pernicieuses que le prêtre Haton attribue au chef des huguenots, il met en première ligne un décret de Charles IX, commandant aux marguilliers de rendre compte aux gens du roi des

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biens et revenus de la ral)ri(jiie de chaque église; les marguilliers, Haton l'avoue, présentèrent des comptes où les recettes étaient diminuées; le roi cependant taxa les églises; et l'on supposa, à tort on a raison, que l'influence des huguenots en était cause. On comprend a quel point la haine du clergé en fut augmentée.

La même influence s'exerça d'une manière bien plus certaine dans une question plus grave. Le grand fait politique du moment était la lutte héroïque du petit peuple hollandais contre le despotisme gigantesque de l'Espagne. Dans les Pays-Bas, la liberté et la Réforme l'emportaient surla plus grande puissance et sur les meilleures armées de l'époque. Coligny avait suivi de loin , avec l'intérêt d'un homme d'État ennemi de l'Espagne, et d'un zélé prolestant, cette merveilleuse guerre d'indépendance. Ami intime de Louis de Nassau, il avait donné d'utiles conseils a son frère Guillaume-le-Tacilurne, qui plus tard épousa en quatrièmes noces la fille de l'amiral , Louise de Coligny. D'après son avis, Guillaume avait créé les Gueux -de-mer. hardis corsaires qui firent grand mal a l'ennemi de la Hollande^

Coligny s'efforça d'amener Charles IX a faire la guerre à Philippe II en Flandre. C'était le projet favori du tiers-parti aussi bien que des protestants. Anjou, les Guise et le clergé, appuyés sur l'Espagne, étaient seuls contraires a ce désir national. Chassés de Naples, vaincus a Saint-Quentin, a Gravclines, aux colonies, les Français demandaient a se venger. Les huguenots, dès la paix déclarée entre eux et les catholiques, se formèrent en corps-francs et allèrent continuer hors des frontières la guerre contre le catholicisme. Avouer et seconder ce mouvement , était évidemment la politique indiquée pour la France, sous peine de voir l'influence espagnole y grandir démesurément, y devenir, comme sous la Ligue, à peu près souveraine et éminemment funeste à l'honneur comme au repos du pays. Coligny, avec sa rude franchise, dit un jour aTavannes, partisan de l'Espagne :

1 Les écrivains hollandais rendent témoignage aux services que Coligny rendit à leur cause: Vit Frankrijk [en wie zou dat vennœd hebben^) kivam een raad die den grand lag tôt 's lands verlossing. De vermaarde Admiraal Coligny stelde , namelijk^ Willem vooi\ iets ter Zee te onderneemen , om eeneuitkomst te verkrijgen. Ilij , nog vœrende den eertitel van Stathouder gaf als zodanig , lastbr/efen aan uitgeweeken iSederlanders , om tem vrijbuit op de Spanjaarden te vaaren. Zij kregen den naam van Water-Geuzen {Vereenigd Vaterland, Martinet)..

(( Qui ne veut pas la guerre a la croix rouçie dans le ventre, n Celle croix rouge, emblème de TEspagne, élail tout au moins dans Tescarcelle de maint favori de Calherine. Gondi, par exemple, l'ancien gouverneur du roi. auquel nous verrons jouer le plusdéleslablc rôle, était à la solde de Philippe ^ Une telle guerre offrait un excellent moven d'occuper les troupes françaises catholiques et réformées ctdcles réconcilier, ce qui, après de longs troubles civils, est souvent aussi difficile que nécessaire. Enfin , les circonstances étaient favorables : les Maures d'Espagne s'étaient révoltés contre Philippe, qui organisait contre eux à grand' peine une croisade avec le pape, Venise et les princes italiens.

Charles IX haïssait Philippe, soit à cause de sa sœur Elisabeth, morte reine d'Espagne, et qu'on disait avoir été empoisonnée par son mari , soit par jalousie , surtout depuis que l'Espagne avait pris le pas sur la France h la cour de Rome et chez l'empereur. Entîn, il était avide de gloire; il voulait des conquêtes, des victoires, et il ne voulait pas les devoir à son frère Henri. Coligny et la guerre de Flandre, telle était la pensée fovorite du roi. Coligny le savait et y comptait.

Henri, et par suite Catherine, les Guise et leur parti, s'en inquiétaient tous les jours davantage. Taùt que Coligny n'avait fait que défendre quelques huguenots opprimés, Calherine, depuis la paix de Saint-Germain, dominée et comme vaincue par sa fermeté et sa droiture, l'y avait aidé volontiers, jusqu'au point de paraître presque protestante aux ennemis de laPiéforme, profondément irrités. Mais, dès qu'il s'agit des intérêts de Henri , elle lutta sous main contre l'influence de l'amiral. D'ailleurs, toute résolution franche et hardie l'effrayait^.

* Lettres de Philippe II à Çuniga, le 21 juillet, le 2 août 1372 et autres encore. — Cet Italien qui iraliissail la France au profit de l'Espagne mourut eu 1601 , maréchal , duc et pair de France.

-Salviali écrivit, le 7 août, à son gouvernement: «On apprit hier matin que le Roi et les quatre secrétaires des commandements étaient demeurés avec l'Amiral depuis onze heures du soir jusqu'à deux heures après minuit, et d'autres indices qu'on remarque firent naître tant de rumeurs que chacun crut la guerre déclarée. Mais tout à coup la Reine survint ; son souffle fut comme le vent qui dissipe les nuages et éclaircit riiorizon; sa présence mit un terme à tous les bruits.»

Déjà un au* auparavant , Hubert Languel mandait à l'électeur de Saxe que les catholiques redoulaieut les entretiens de l'amiral avec le roi; on disait qu'il avait en main les preuves de leurs intelligences coupables avec l'Espagne et qu'il voulait les

Celle jalousie iuquièle tie Calheriiie el de fiemi lui, selou les meilleures autorités, la cause décisive des horreurs de la Saint-Barlhélemy. C'est l'explication qu'en donnent quelques-uns des crinainels principaux, Tavannes dans ses Mémoires, Henri III dans son Discours à .Miron. Henri IV raconta plus tard 'a i'hislorien Mathieu qu'il tenait celle même explication pour vraie et qu'elle lui venait de Villeroy, qui , avant d'être secrétaire de ses commandements et Tun de ses conseillers d'État, avait rempli les mêmes places sous Charles IX el Henri III. nrantôrae en jugeait de même , et c'est a tort que les historiens prolestants ont souvent écarlé de leurs récits tout cet ordre de faits, ne voulant voir (ju'uiie question religieuse où la politique eut tant de part. >"i la gloire de nos martyrs, ni même le crime de l'Église cailiolique n'ont besoin de cette rélicence pour demeurer dussi éclatants (|ue le jour: et quand il en serait autrement, dans la science historique rinlérét de la vérité prime tous les autres et les dépasse de bien haut, même les plus sacrés.

Les marques de la faveur de Charles devinrent de plus en plus nombreuses et évidentes. Ainsi . Coligny étant allé passer quelque temps dans sa terre de Châtillon-sur-Loin . le bruit courut que les Guise voulaient tenter un coup de main pour le tuer: aussitôt le roi lui envoya des gardes, et le complot, s'il existait, ne put même être tenté. Quand Charles rentra 'a Paris, Coligny était a sa droite, et cette vue irrita la haine du peuple et des prêtres.

En même temps, la guerre de Flandre devenait chaque jour plus imminente. La prise de La Brille par les Gueux-de-mer, le I'"" avril 1572, encouragea le roi a s'allier de plus en plus avec les protestants. Le G, fut signé le mariage de Marguerite et de Henri de Béarn. En ce même mois, Charles fil dire au duc d'Albe «qu'il prolestait contre sa tyrannie, et que. si son impôt du dixième n'était supprimé, la France romprait avec l'Espagne » {Lettre de Morillon , agent ^Espagne à Paris, au cardinal Granv elle , 15 avril). Le 29, un traité fut conclu h Blois entre Charles el Elisabeth 5 c'était en réalité une alliance contre

montrer à Charles : « Pontificii plurimum metuunt Amiralii cum rege colloquium; nam sunt persuasi , Amiralium habere certa documenta, quitus Régi fidem faciat de conspirationibus subditorum ipsius cum Hispanis , et metuunt ne régis animum flectat quo volet ; nam Rex nuper satis indicavit se esse propenso in eum animo, cum ei misit decem millia francorum pro viatico {Epp., lib. I, p. 179. cilé par M. dePolenz, t. II, p. 463).

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l'Espagne. Deux mois après, ce fut 1» Madrid même que l'ambassadeur de Charles osa tenir à Philippe II un langage menaçant (17 juin). Le roi ordonna à Fénelon (VH , p. 301) de régler avec la reine Elisabeth le partage futur des Pays-Bas. En attendant, 400 Anglais et 500 Français occupèrent FIcssingue. Louis de Nassau avait eu avec le loi , vers la lin de juillet 1561, h Lumigny, près Fontenay-en-Brie, une entrevue secrète ménagée par Montmorency (Tommasio , Rekilions des amb. vèniliens). On avait conseillé, assez dédaigneusement, à ce prince de commencer par prendre des villes; il prit en effet Va- Icnciennes et Mons; mais Valencienoes fut bientôt reprise par le duc d'Albe, et ce dernier défit, devant Mons, les corps-francs de huguenots que commandait Genlis , resté prisonnier avec plusieurs autres gentilshommes français. Mais cet échec lui-même et plus encore la cruauté d'Albe, qui fit périr Genlis et 200 prisonniers, excitèrent d'autant plus les huguenots à désirer la guerre. Ils avaient été trahis par la cour de France, peut-être |)ar Catherine. Le prince d'Orange osa s'avancer en Brabant et en Ilainaut, encouragé par tout ce qu'il apprenait de l'influence croissante de Coligny en France et par l'espérance de l'appui efficace qu'il pouvait en attendre.

Catherine, effrayée, essaya alors sur son fds l'cfTot d'une scène de reproches et de larmes. Elle alla le troubler près de Montpi|)eau au milieu de son plaisir favori , la chasse, et l'accabla de ses plaintes. Elle triompha aisément de sa faiblesse^ 5 mais il fallut beaucoup moins d'efi'orls à Coligny pour reprendre sur le roi son crédit un instant ébranlé. Catherine, mortellement blessée de se voir effacée, accumulait en secret au fond de son cœur une haine croissante contre lui.

D'un autre côté. Morillon écrivait : « Le duc d'Albe est désespéré » (10 août). Les doubles préparatifs se continuaient pour la guerre et pour les noces. Le mariage avait été retardé par l'alteute inutile d'une dispense que Pie V ni son successeur Grégoire XIII ne voulaient donner, puis par la mort de Jeanne d'Albrel et enfin par une maladie de la duchesse de Lorraine, sœur aînée de Marguerite. Quant à la dispense , Charles IX impatienté avait dit à Jeanne, qu'il appelait sa bonne tante: «Je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot

«Le 10 août t570, WaLsingham écrit que le roi se serait déclaré ce jour-même pour le projet favori de l'amiral, si la reino-mère, les larmes aux jeux, ne l'avait (ait ajourner.

aussi. Si M. le pape fait trop la besle, je prendray moi mesme Margot par la main et la mcneray esponser en plein presclie.»

On résolut de se passer de dispense (Charles IX , Lelire à FeraUz, 24 août). Tout au plus, Catherine en fit-elle rédiger une fausse pour tromper les scrupules du cardinal de Bourbon et même de Marguerite. Ce refus du pape avait vivement contrarié la coui'. En prenant le parti très-peu catholique de se passer de dispense, on adopta en môme temps deux précautions nécessaires : l'une consistait à envoyer à Mandelot , gouverneur de Lyon, pour le cas où un courrier de Rome y passerait, l'ordre formel de le retenir; on empêchait ainsi un refus d'arriver à temps. De plus , pour empêcher le pape d'être instruit de ce qui se passait, ce qui l'aurait sans doute décidé h refuser, et pour recevoir, fût-ce même après la cérémonie, l'autorisation désirée , on défendit aux gouverneurs dans toutes les directions de laisser aucun courrier passer les monts avant six jours'.

Jeanne d'Albret, qui était à Paris depuis peu, habitait, ruedeGrenelle-Saint-Honoré, l'hôtel de Guillart, ancien évoque de Chartres , devenu protestant 2. Elle avait grand' peine 'a s'entendre avec l'artificieuse Catherine surjes conditions du mariage et les formes du cérémonial. Sa loyauté était fatiguée des tergiversations sans terme, des lins de non-recevoir que la rusée Florentine opposait jour après jour aux franches propositions de la reine de Navarre. Celle-ci , très-altachée à sa foi de huguenote, avait consulté une réunion de quelques pasteurs sur les cérémonies nuptiales (on trouvera aux Pièces historiques leur réponse). Elle écrivit h son fils une admirable lettre oii elle lui demande d'envoyer immédiatement à son aide son chancelier Barbier de Francour. Elle y trace en quelques mots pleins de dégoût un

^ Ces lettres, qui à nos yeux s'expliquent ainsi très-naturellement, ont été considérées par M. Paulin Paris et par bien d'autres, la dernière par M. Michelet luimême, comme ayant trait à la Saint-Barlliélemy. C'est à tort, selon nous. La coïncidence des six jours , à dater du ^8 , avec le 24, jour du massacre, frappe d'abord. Mais on conviendra que le 24 il était absolument impossible qu'aucun fugitif de la Saint-Barlhéiemy arrivât à Lyon et bien moins encore aux Alpes. Il fallait alors plusieurs jours pour aller de Paris à Lyon , môme avec la rapidité d'une fuite déses[)érée. Des courriers arrivant à Lyon le 24 ne pouvaient apporter de Paris au pape que les nouvelles du 18, celles du mariage. 11 faut se rappeler combien, en présence des huguenots , des Guise , du clergé et du peuple , se brouiller avec le pape , se laisser peutêtre excommunier était un péril redoutable pour le roi.

-C'était sur l'emplacement occupé aujourd'hui par le 11° 49.

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éloquent tableau des dérèglemenls abominables de la cour de France, et elle se plaint que les fatigues et les soucis la rendent malade (voir cette lettre dans h France prolestanle , arl. Jeanne d'Albret). Son mal s'aggrava rapidement, et le 9 juin elle mourut en pieuse chrétienne, transmettant par sa mort an prince de Béarn le titre et les droits de roi de Navarre. On a cru que Henri ou Catherine l'avait fait empoisonner par le parfumeur llorentin René Blanchi , établi sur le pont Saint-Michel et désigné par la haine des Parisiens sous le nom d'cmpoisonneur de la reine. Jeanne lui avait acheté des gants et des collels de senteur. Mais rien n'a prouvé ce crime. D'ailleurs Catherine dut être contrariée de celte mort, parce qu'elle retarda le mariage, et le duc d'Anjou n'y avait pas d'intérêt très-direct ; son cousin de Béarn eût été une victime mieux choisie ; la mort de Jeanne ne changeait rien , et l'on s'attrisie en voyant celle noble figure disparaître ainsi, à peine regrettée au bout de quelques jours, si ce n'est peut-être de son fils. Catherine, qui cherchait par loule l'Europe un trône pour Anjou, ne voyant aucun mmen de lui donner celui de Marie Sluart, ni celui d'Elisabeth, songeait à la Pologne. Charles IX, ardent a se défaire d'un frère qu'il enviait et redoutait, entra avec sa fougue ordinaire dans ce projet; Coligny et les huguenots se réjouirent h l'idée d'être délivrés ainsi du seul prince qui leur fût toujours hostile^ Henri, épris des plaisirs relâchés et splendides de la cour de France et de Paris, et d'ailleurs espérant toujours, d'un accident de chasse ou de quelque maladie , la mort de son frère aîné, n'osait cependant refuser ce trône du Nord que lui proposait sa mère, mais essayait de se dérober "a cet honneur, qui l'éloignait du théâtre de ses désordres et de l'objet de son ambition secrète. Coligny conseilla au roi de l'obliger à répondre franchement oui ou non. Les rapports si épineux des deux frères el la haine du prince contre l'amiral en devinrent plus violents que jamais. Voici en quels termes, empreints d'un caractère évident de vérité , il l'a dit lui-même : « La Royne ma mère el moi, par 3 ou A fois, desj'a nous estions apperceu (jue quant l'admirai de Chaslillon avoit entretenu en particulier le r»oy mon frère (ce qui advenoit souvent, à eux deux seuls) en de bien longues conférences, si lors

iLe duc d'AIençon, comme sa mère et plus que Charles IX , inclina vers le protestantisme toutes les fois qu'il crut y voir son intérêt. Il fut le seul membre de la famille royale qui ne prit point de [larl a la Saiut-Barlhélemy el ne l'approuva jamais.

SS' PRÉCIS DE l'histoire

el par cas davanlure après le départ de l'admirai . la Royne cl moi abordions le Roy |)Our liiy parler de quelques affaires , voire mesme de celles qui ne regardoient que son plaisir, nous le trouvions esirangement fougueux et renfrongné, avec un visage el des contenances rudes, et encore davantage ses réponses qui n'estoienl pas vraymenl celles qu'il avoit accouslumé de faire a la Royne ma mère, précédemment accompagnées dlionneur et de respect . tel qu'il lui portait , el a moi de faveur el do tous signes de bienveillance. Cela nous estant ainsi arrivé plusieurs fois, et encore en mon particulier bien peu de temps devant la Saint-Barlliélemy. parlant exprès de mon logis [tour aller voir le Roy, comme ie fus entré dans sa chambre et demandé oîi il estoit , et que quelqu'un m'eut répondu qu'il estoit dans son cabinel. d'où tout présentement l'admirai venoit de sortir, qui y auoit esté seul fort long temps . i'y enlray incontinent comme i'auois accouslumé. Mais si lost que le Roy mon frère m'eut apperceu, sans me rien dire, il commença à se pourmener furieusement a grands pas, me regardant sonnent de trauers el de fort mauuais œil. menant par fois la main sur sa dague, el d'une façon si animeuse que ie n'atlendois autre chose, sinon qu'il me vint colleter pour me poignarder, et ainsi ie demeurois louiours en ceruelle. Et comme il coutinuoit cesle façon de marcher et ces contenances si estranges, ie fus fort marry d'estre entré, pensant au danger ou i'estois, mais encore plus 'a m'en osier, ce que ie fis si deslrement qu'en se promenant ainsi et me tournant le dos. ie me retiraypromplemenl vers la porte que i'ouvris, et avec une révérence plus courte que celle de l'entrée, ie fis ma sortie, qui ne fut quasi point apperceu de biy que ie ne fusse dehors, tant i'en sceuz prendre le temps 'a propos; et ne la peus faire pourtant si soudaine qu'il ne me iellast encores deux ou trois fâcheuses œillades, sans me dire ni taire autre chose, ni moi à luyque lirer doucement la porte après moy, faisant mou compte (comme on dit) de l'auoir belle eschappée. Et de ce pas m'en allai trouver la Royne ma mère, 'a laquelle faisant tout ce discours, el conioignanl tous les rapports, aduis et suspitions, le temps el toutes les circonstances passées auec celte dernière renconlre, nous demeurâmes l'un cl l'autre aisément pcrsu;:dez et comme certains que l'Admirai estoit celuy qui auoil imprimé au Roy quelque mauuaise el sinistre opinion de nous, et résolûmes dès lors de nous en déffaire el d'en chercher les moyens

DE l'Église réformée de paris. 80

avec Madame de Nemours, à qui seule nous eslimasmes (ju^on le pouuoit descouvrir, pour la haine mortelle que nous sçauions qu'elle luyporloil.»

M'"" de Nemours élail la veuve remariée du duc de Guise. Son fds et le duc d'Anjou lui lireul d'abord une proposition atroce qu'elle repoussa. Jls l'engagèrent à tuer elle-même l'amiral d'un coup de pistolet, qui pouvait être tiré presque 'a bout portant, en présence de la reine et au milieu de ses dames (I.ellre de Salviati, 2i août). La gloire de venger de ses mains son premier mari sur le prétendu complice de Poltrot ne tenta nullement la duchesse. Certain capitaine gascon , auquel on songea un instant , ayant été écarté ensuite comme indiscret et imprudent, les trois nobles assassins arrêtèrent leur choix sur MaureveP. Il s'était distingué en 1569 par un assassinat célèbre. Deux mille écus d'or ayant été promis 'a celui (jui tuerait Coligny, ce qui fut publié au nom du roi par tous les carrefours de Paris, il voulut les gagner, mais il tua, au lieu de l'amiral, Jacques de Vaudray, sieur de Mouy. On lui sut tellement bon gré de l'intention, qu'il reçut les 2000 écus comme s'il avait mieux su diriger ses coups (Claude Haton), et Charles JX écrivit 'a son frère , le duc d'Alençon , en date du 10 octobre 1569, la fameuse lettre que la Convention publia (14 ventôse an II), oii il commande h son frère de donner a Maurevel le collier de son ordre en qualité d'assassin de Mouy, et demande pour lui «qu'il soit par les manants et habitants de ma bonne ville de Paris grattifié de quelque honnête présent selon ses mérites.» On le réserva pour quelque occasion plus favorable.

Ce moment était venu , et toutes les mesures furent prises avec une habileté consommée.

Cependant le mariage royal s'accomplit. Le dimanche 17, a,n soir, curent lieu au Louvre les fiançailles suivies d'un souper et d'un bal, après lesquels l'épousée, selon l'étiquette du temps, fut conduite en pompea l'évêché, où elle passa la nuit. Le lendemain, jour du mariage, le roi de Navarre, accompagné de toute la cour, alla chercher Margue-

' Charles de Louviers, sieur de Maiirevel, oppelé aussi, mais à lorl, Monlravel , Maurevert, Moureveil, ancien page delà maison de Lorraine, puis officier au service d'Espagne el enfin agent du duc de Guise. Le nonce Salviati l'appelle «un élève du vieux M. de Guise, marié à cette demoiselle d'Arles que la reine d'Espagne avait amenée avec elle et qui depuis la mort de celte princesse a été recueillie par la reinenière» {Dépèche au cardinal secrétaire d'État, 2i août).

rite à révèché. On déciil avec complaisance le luxe ébloiiissanl des coslumes, au milieu desquels on remarquait d'autant plus l'exlrême simplicité de la phiparl des seigneurs Imguenols, «qui n'estoient veslus que de leurs liahits ordinaires-:» Par une galerie tendue de drap dor et construite le long de la cathédrale, depuis l'évêché jusqu'au parvis, le cortège amena les deux époux devant Téglise.

iMarguerile , selon la coutume observée pour les lilles des rois , l'ut mariée, non dans la cathédrale, mais sur la place même du Parvis , où une haute estrade couverte d'étoffes magnifiques, avait été érigée en face de l'église. Ce fut là que le cardinal de Bourbon unit les époux, après quoi, dans l'intérieur de la cathédrale, «fut chantée la messe, h laquelle n'assista ledit roy de Navarre; toutefois entra dedans ladite église et conuoya son épousée jusques dans le chœur d'icelle église en son siège royal qui lui estoii là préparé, et, sitost qu'elle fust prosternée à deux genoux, il roy de Navarre luy fit la ré- " vérence et se retira de ladite église. La messe chantée, il se représenta devant la grand porte d'icelle église, et, sans entrer dedans, attendit son espousée, pour la conduyre au Palais (de Justice), où estoient les tables dressées et le disné préparé pour l'assemblée. Le roy et messieurs les ducs d'Anjou et d'Alençon ses frères accompagnèrent la ditte Madame de Navarre leur sœur tant par les rues que dedans l'église à la messe, où ilz assistèrent tout au long en grande dévotion et révérence, ayans douleur au cœur de ce que le roy de Navarre ne s'esloit volu réduire à l'église catholicque, comme ilz espéroienl» (Halon, p. 66-i).

Pendant la messe, écrit Coligny à sa femme, «.le roy de Navarre c'est promené en une court auecqnes tous ceux de la Religion qui Vaccompag noient.)) Ce fut sans doute après ('office que l'historien De Thon , fort jeune encore, sauta par-dessus une barrière et entra ainsi dans le chœur de l'église pour voir de près le héros. «Il y écoula avec une grande curiosité la conversation de l'amiral de Coligny et de * Montmorency-Danville qu'on persécuta si fort depuis » (}Iém.). Remarquant aux voûtes de Notre-Dame les drapeaux huguenots pris à Moncontour et à Jarnac, l'amiral dit, en faisant allusion à la guerre projetée contre l'Espagne: «Nous en mettrons d'autres à la place, plus agréables à voir.»

Reulré chez lui apiès la cérémonie, il en rendit compte à sa femme

DE l'Église réformée de paris. 91

dans celle lelUe aimable el i^rave qiui nous avons cilée, la dernière qu'elle reçut de lui^ Il espère revenir auprès d'elle la semaine suivanle. Il y aura encore irois ou qualre jours de l'êtes (|ui ne lui plaisent guères. Ensuite viendra le tour des aflaires. «Le lloy m'a asseuré et promys quelques jours pour donner ordre à plusieurs plaincies qui se font en divers endroits de ce royaulme, de rinlracliun de Tédil, à quoy il est bien raisonnable que je m'emploie aullanl (ju'il sera en moy possible; el encore que j'aye infiniment envye de vous voir, sy auroys je grand regret, et croy qu'aussi auriez vous, si je faillois a m'employer en tel affaire de toul mon pouvoir.»

Les leles dont il parle sont décrites avec de longs détails dans les mémoires du temps. C'étaient des bals, des festins, des jeux de baglie, des mascarades où les deux rois et les princes, déguisés en dieux marins, montaient des cbars qui représentaient des escueils de mer tout argentés. Celait le jeu du paradis et d'enfer, où il s'agissait de délivrer des nympbes captives, el où l'abbé Etienne Leroy, ciian leur«élèbre , descendit du plafond de la salle, habillé en Mercure et monté sur un coq. Au milieu de ces divertissements bizarres et souvent licencieux, il paraît positif qu'on se plaisait 'a rire île la rusticité et de la huguenoterie du marié. Ce ne fut pas la seule fois qu'on l'insulta ainsi dans celle cour^.

Le même témoin que nous avons cité plus haut, Claude Halon ,

'Inexactement rapportée dans les SIémoires de l'Estat de France, cette lettre a été lextueilement reproduite par M. Jules Bonnet dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français , t. I , p. 361) , d'après l'oiigiual qui exisle dans la collection de M. Troncliin h Genève. On sait que M'"M'Aniirale, lille du comte d'Eniremont, seigneur savoisien, éprise de Coligny el de son noble rôle, lui avait ellemême offert sa main , ayant l'ambition , comme elle le disait elle-même, d'être la Marcia de ce nouveau Caton. Digne de lui par le cœur, noble et rictie, elle lui offrait en outre l'avantage politique très-considérable d'une retraite liors de France dansses terres. Aussi les chefs du monde catholique et le duc de Savoie firent les plus grands efforts pour empêcher ce mariage. Quant à l'évêque Salviali, nonce du Saint-Siège, il avait conseillé simplement d'assassiner M"» d'Entremont. Il le dit lui-même au cardinal secrétaire d'État dans une dépêche en chiffre s du 30 août 1570 : « Je n ai pas manqué d'entretenir de ce mariage l'ambassadeur du duc de Savoie.... et je lui ai dit que, dans la conjonction présente, le remède serait de se débarrasser, par tous les moyens possibles, de cette méchante fiancée.»

-«La veille de la Toussaints le roy de Navarre jonoit avec le duc de Guisc à la paulme, où le peu de compte qu'on faisoit de ce petit prisonnier de roitelet, qu'on galloppoit à tous propos de paroles el de brocards, comme on eut fait un simple page ou laquais de cour, faisoit bien mal au cœur à beaucoup d'honnesles honmies, qui les regardoienl jouer » (Lesloile).

92 PRÉCIS DE I/IIISKJIRE

exprime le vif méconlenlemenl des Parisiens , « lesquelz eussent bien vohi ce mariage se faire aultre part qu'en leur ville, pour la crainte qu'ils avoient d'ostre saccagez et volez dedans leurs maisons par une sédition qu'ils croyoient debuoir ailueiiir en leur ville par celle assemblée de séditieux bnguenols. » Il décrit les deux partis, «tous armez et bien montez comme s'ils eussent volu aller à la guerre.» Rien n'était égal cependant entre ces deux partis. Outre que les Guise avaient pour eux la faveur populaire, ils se tenaient prêts a tout événement. Le duc était entré a Paris avec un très-nombreux cortège. Il avait distribué ses gentilshommes et leur suite dans son vaste hôtel de la rue du Chaume, chez les seigneurs de son parti , chez le clergé, les chanoines des principales églises et les moines des grands couvents. Rien de plus facile que de réunir tout ce monde au moindre signal. Les huguenots, au contraire, bien loin de se préparer a quelque coup de main , s'étaient logés où ils avaient pu , sans que personne en eût pris note , dispersés par tout Paris, excepté seulement un groupe de gentilshommes que rien n'avait pu rassurer et qui s'étaient logé? ensemble, hors de la ville et au delîi de la Seine, dans le faubourg Saint-Germain , avec le comte de Montgommery, le vidame deChartres et quelques autres seigneurs. Cette précaution les sauva.

Quant à Coligny, il habitait Thôtel de Ponthieu , rue de Bélbizy^ irès-près du Louvre, plus loin de l'hôtel de Guise, mais entre les deux 5 c'était le dernier emplacement qu'il eût choisi s'il avait médité quelque révolte. Plusieurs de ses adhérents les plus proches s'étaient trouvé une demeure dans ce voisinage si défavorable.

Cette sécurité de l'amiral a souvent étonné les historiens: elle désolait même alors quelques-uns de ses partisans, plus inquiets que lui.

Il est certain que les avis ne lui ont pas manqué, «li a ses amis. Lesloile rapporte qu'au moment où il quitta Châtillon pour n'y plus revenir, une paysanne se précipita 'a ses pieds et fil de vains efforts pour lui persuader de ne pas aller chercher la mort à Paris. Les capitaines Blosset et Langoiran l'avertirent du péril, à Paris même, deux jours avant la tentative d'assassinat dont il fut l'objet, et le quittèrent

'La maison où se irouvfi aujourd'hui le Café de l'Amiral Coligny , rue de Rivoli, 144, occupe à peu prè; l'emplacement de cette demeure aux tragiques souvenirs, qui a porté longtemps le n» 14 de la rue des Fossés-SaiiU-Germain-l'AuxerroiSj et qui a clé démolie en 1850 pour le prolongement de la lue de Rivoli.

sans avoir pu le coiiva'mcic. La Tiociie alla jnscj'i'ii lui dire : « Ou vous êtes le plus méchant des hommes, ou vous serez pendu avec nous. »

Enfin, le maréchal de Montmorency, qui voyait le pouvoir des politiques s'atTaiblir, et la question se poser de nouveau entre rinfluence morale de Coligny et la fureur très-peu scrupuleuse des Guise, s'éloigna prudemment de Paris en faisant avertir lui-même son parent par le sieur de Maliierhe, bien certain, si les Guise triomphaient , d'être enveloppé dans leur vengeance avec tous les siens.

Aux avis de ce genre, l'amiral, selon De Thon, «respondit toujours qu'il aimoit mieux mourir et être traîné par les rues de Paris, que de recommencer la guerre civile et de donner lieu de penser qu'il eût la moindre défiance du Roy, qui depuis si peu de temps l'avoit remis dans ses bonnes grâces.»

D'autres gentilshommes protestants, Mornay, Jean de Mergey, reçurent également des avertissements^ De Thou {Mém., p. 13) raconte que peu avant la Sainl-Barthélemy, à Vienne en Dauphiné, un capilaine nommé Maye lui disait « qu'il fallait que l'amiral fût dans un étrange aveuglement pour négliger avec tant d'imprudence le conseil de ses amis.»

Même à l'étranger, on prévoyait une catastrophe. «Un mois à l'avance, on l'écrivit de Rome 'a l'empereur, et le duc de Bavière en parlait» (Groen , t. IV, p. 69, et Appendice, p. i3). On lit dans les Registres de la Vénérable Compagnie des pasteurs de Genève, à la date du r'août 1572. que legouvernemerit genevois engageait 'a unegrande prudence les pasteurs qui auraient (|uelque affaire en France.

Enfin, un homme politique fort habile et parfaitement placé pour tout observer, l'évêque de Valence, Jean de Montluc, qui jusqu'alors avait eu des titres réels h la confiance des huguenots, prévoyant bien, dit un historien , « l'horrible tempeste qui menaçoit la France, ne demandoit qu'à trouver quelque ouverture pour en sortir et n'estre témoin des maux de ceux de la Religion, pour lesquels il avoit écrit autrefois une fort docte remonstrance^. Quehincs jours auparavant, il avoit dit, non seulement au comte de la Rochefoucault, mais aussi il beaucoup d'autres, qu'il craignoit fort que leurs manières de faire

'On en trouve une longue série, nienlionnée dans le Réveille-malin (Ciniber cl Danjou, l. Vit, p. i73).

2 11 pariii le 17 pour la Pologne , chargé de préparer l'éleclion du duc d'Anjou.

94 PRKCIS DE l'histoire

(il enlendoil les levées pour la i;iiene de Flandre) leur apporferoyent quelque dommage, et qu'il deviuoit desia qu'un grand désastre lomberoit sur eux : parlant , qu'ils se gardassent , s'ils esloienl sages , et qu'ils se comportassent autrement, ou pour le moins qu'ils reprinssent le chemin de leurs maisons; qu'il n'y auoit occasion de se fier beaucoup es belles apparences de la Cour, ni de demeurer longtemps en icelle, veu qu'ils esloienl hays et enviez de la piuspart des Princes et Seigneurs, et de tout le peuple en général.»

«On adiousloit à tout cela que la faction des séditieux desiroit la ruine des Huguenots, sur toutes choses ; que le lieu et le temps la facilitoyent; la voulant donc et la pouuant mettre à effect , qu'on ne devoit attendre autre chose d'eux. Mais le visage du Roy trom|)oit tout le monde» {Mém. de l'Estat de France).

Les écrivains du genre de M. Capeligue trouvent très-simple d'expliquer la crédulité de Coligny par une vanilé puérile, par la joie insensée où la faveur du roi el les bonnes grâces de la cour jetaient ce rebelle réconcilié. De pareilles appréciations sont utiles en ce qu'elles discréditent irrévocablement les prétendus historiens qu'une frivole médiocrité d'esprit ou un misérable intérêt de parti peuvent aveugler 'a un tel point.

Coligny, comblé de dignités et d'honneurs dès sa jeunesse, avait l'âme trop haute et trop chrétienne pour se laisser gagner par de pareilles séductions. Il avait des molifs d'un tout autre ordre, motifs variés et tous dignes de lui. D'abord il délestait la guerre civile, lui qui si souvent avait eu 'a la faire, el il désirait ardemment la paix à l'intérieur. Or, son départ de Paris, dans un moment où tant d'espérances avaient été éveillées, aurait causé parmi les proleslanls le plus grand trouble et eût élé peut-être le signal d'une nouvelle levée de boucliers. Il put s'en assurer par les alarmes que répandit le faux bruit de sa retraite prochaine^ Il avait, non-seulement 'a l'égard de ceux qui l'avaient suivi 'a Paris, mais vis-'a-vis l'Eglise réformée de France, vis-à-vis tous les proleslanls du monde, une responsabilité dont il sentait tout le poids. 11 savait combien le prince d'Orange el Louis de

' «Quand les députez des Eglises Réformées eiuioycz en Conr pour faire plaintes des outrages faits en diuers endroits à plusieurs de ladite Religion, entendirent (pie l'Amiral delilieroil se retirer, ils luy portèrent soudainement leurs requettes cl demandes, le priant de ne partir de là que premièrement il n'eusl fait pourvoir aux affaires des Eglises» {Mfm. de l'Estat de France).

DE l'Église réformée de paris. 95

Nassau, son l'rère, complaieiil sur sou inllueuce pour achever J'œuvre glorieuse de l'émancipalion religieuse et nationale des Pays-Bas, ainsi que la diminution du pouvoir exorbitant et atroce de Philippe il. S'il cédait aux terreurs de ses amis , il ahandonnait celte grande lâche, et la moitié au moins des Pays-Bas restait pour toujours peut-être, pour longtemps au moins, espagnole et catholique. La France, et c'est ce qui lui tenait le plus à cœur, la France . s'il ne réussissait pas à soulever Charles IX contre Philippe, devenait une sorte de vassale de l'Espagne, exposée h toutes les intrigues déloyales et intéressées du démonduMidi, et comme accablée sous celte influence étrangère, ignominieuse et fatale, qu'on appela bientôt dérisoirement le catho- Ucon d'Espagne.

Il est vrai que l'amiral a péri et que toutes ces choses sont arrivées après le désastre épouvantable au milieu duquel il disparut. Mais Coligny comptait , après Dieu . sur lui-même , sur son ascendant auprès du roi , et l'on peut affirmer que si , le 2i août, il n'avait été déj'a blessé et captif sur son lit de douleur, les protestants n'auraient eu rien à craindre. Coligny debout, Charles IX eût été impossible à entraîner. A ces motifs de politique et de conscience, ajoutons qu'il est un degré de lâcheté irop infâme, de perversité trop atroce, pour qu'une âme élevée et droite comme celle de Coligny puisse en admettre l'idée. Il ne l)ut croire que le roi , qui l'appelait partout et publiquement son père, le roi dont ses frères en la foi et lui-même étaient les hôtes, le roi qui venait de s'unir 'a eux par le mariage de sa |)ropre sœur, foulerait aux pieds 'a la fois tout sentiment d'honneur, de respect pour luimême et pour la foi jurée , toute pudeur, et cela afin de servir les haines d'un frère qu'il enviait, d'une mère dontil se défiait à trop juste titre, et des Guise dont la grandeur lui était un sujet d'alarme. Coligny avait raison d'en juger ainsi. Il fallut le péril où l'assassinat manqué de l'amiral jeta Henri III et Guise ^ il fallut l'astuce prodigieuse et l'incroyable dépravation de Catherine et d'Anjou-, il fallut l'emporlemeut imprévu où la peur, la jalousie du pouvoir, un tempérament faible, mais sanguinaire, finirent |)ar jeter le roi; il fallut toutes ces causes réunies et impossibles à, prévoir pour enfanter le crime de la Sainl-Barthélemy. Si Charles IX n'était pas sincère dans ses témoignages d'affection , l'amiral est sans excuse de s'être laissé si cruellement abuserparun enfant fougueux. Mais si le politique exercé

90 PRÉCIS i)K l'histoire

a eu lien derecunnaîlre la [jleineisiiicérilé du roi, il devait agir comme il l'a fait.

Avouons que, pour raisonner comme Coligny, il fallait une âme intrépide-, mais ne nous laissons pas dominer par la connaissance du fait accompli, par cet aspect tout autre que prennent après l'événemenl les chances diverses qui se sont réalisées ou non; reconnaissons plutôt que, loyale et hardie, la conduite de l'amiral ne fut ni insensée, ni indigne d'un politique profond et chrétien. «En restant, dit très-justement M. Miclielet, il pourvut h son honneur, il servit grandement son parti; il agit, comme on doit dans les circonstances douteuses, avec une prudence héroïque.»

Le vendredi 22 août, vers onze heures, après un conseil tenu chez le roi, Coligny l'accompagna au jeu de paume du Louvre, le quitta ensuite pour aller dîner, et retourna chez lui à pied, suivi de douze ou quinze gentilshommes. Il marchait lentement entre Guerchy et l'ainé des frères Pruneau, occupé d'une requête qu'on venait de lui remettre et qu'il lisait. Il passait près deSaint-Germain-l'Auxerrois, lorsque, d'une fenêtre treillissée et de plus masquée par de vieilles étoffes, Maurevel lui lira deux coups d'arquebuse. Il l'attendait là depuis trois jours, avec une arme chargée de balles de cuivre, dans la maison d'un chanoine, ancien précepteur du duc de Guise, nommé Villemur. Chailly, surintendant des affaires du duc, l'y avait conduit. Aussitôt après son crime , Maurevel descendit, trouva un cheval d'Espagne amené des écuries du duc, qui l'attendait tout sellé et bridé, sortit par une porte de derrière qui donnait sur le cloître de Saint- Germain-l'Auxerrois, et parvint a s'échapper.

Le blessé ordonna immédiatement qu'on avertît le roi, et rentra soutenu par ses gentilshommes.

Charles IX, qui jouait à la paume avec Guise et Téligny, s'emporta 'a cette nouvelle et quitta le jeu avec ses jurons accoutumés, se plaignant de n'avoir jamais de paix, déclarant qu'il vengerait l'amiral et ne doutant pas que le coup ne vînt de la maison de Guise. Sa sœur, la reine Marguerite, l'atteste : «Il en fust en si grande colère contre M. de Guise , qu'il jura qu'il en feroit justice. Et si M. de Guise ne se fusl tenu caché tout ce jour là, le roy l'eust fait prendre.... Il nepeust modérer ni changer ce passionné désir d'en faire justice , et commanda toujours qu'on cherchast iM. de Guise, que l'on le prist , (|u'il ne vouloil point qu'un tel acte demeurast impuny.»

DE l'ÉGLTSE réformée DE PARIS. 97

TavanneselSalviaii, qui ne sont suspects ni l'un ni l'autre, attestent aussi que le roi ignorait ce guet-apens et en fui profondément irritée

Il l'était encore quand, le lendemain avant midi, le duc de Guise et son oncle d'Aumale, espérant probablement l'intimider, vinrent lui dire qu'ils voyaient que leurs services avaient cessé de lui plaire , et lui demandèrent la permission de quitter la cour el Paris. Loin de les retenir, il leur répondit brusquement' «Vous le pouvez, etoiique vous soyez, s'il se trouve que vous soyez les auteurs de ce malheureux coup, je saurai vous reprendre.» Les deu.\ princes feignirent d'obéir, sortirent a l'instant et se dirigèrent vers la porte Saint-Antoine; mais, avant d'y arriver, ils tournèrent bride et restèrent à Paris, en communication avec le Louvre.

En arrivant chez lui, Coligny fit appeler aussitôt Térainent chirurgien Ambroise Paré'^ et le pasteur Pierre Merlin, attaché a sa maison. Ses paroles, ses prières, sa présence d'esprit et son courage furent, ce n'est pas trop dire, d'un héros et d'un saint. Il avait l'index de la main droite brisé et une balle dans le bras gauche. Ou le croyait en danger de mort. La double opération fut longue et douloureuse ; l'instrument dont se servit Paré pour l'amputation du doigt n'était pas en bon état; il fallut recommencer trois fois. Après le pansement, le blessé chargea en secret Merlin de faire donner de sa part cent écus au consistoire de Paris pour les pauvres.

'La lettre suivante de Charles à Mandelot nous paraît évidemment sincère. Le roi l'informe des mesures prises ou à prendre pour rassurer les protestants et se saisir de l'assassin.

«....Je inconlinent enuoye de toutes parts pour le suivre, tâcher de l'altrapper et en faire faire telle punition que ung acte si meschanl le requiert; très desplaisant, au surplus, de tel inconveniant , pour la réparation duquel je ne veulx rien oblier. Et d'aullant que la nouvelle pourrait esniouvoir plusieurs de mes subjectz d'une part et d'autre, je vous prie, M. de Mandelot, que, faisant entendre, es lieux de votre gouvernement où verrez qu'il y sera de besoing, comme le faict est advenu , vous admonestiez et assuriez ung chacun que mon intention est de garder iuvtolablement mon édict de pacilïication , et chaslier les contrevenants si estroictement que l'on jugera quelle est la sincérité de ma volunté, comme je me délibère en cesle occasion, d'en rendre bon exemple....»

Les preuves de la sincérité de Charles en ce moment abondent. On trouva dans les papiers de Coligny une lettre du maréchal de Montmorency, prumellant de le venger avec d'autant plus d'éclat qu'il savait combien l'attenlal commis contre lui avait indigné le roi.

-Paré demeurait dans la rue de l'Arondelle (Hirondelle), qui aboutit au pont Saint- Michel.

Les principaux hugueiiuis accoururoiil tous a la nouvelle de l'allenlat, inquiels et indignés. Mornay y fui des premiers. Les maréchaux de Cossé ei Damviiie élanl venus visiter Coiigny, il leur exprima sa douleur de se voir hors d'élat de faire la guerre en Flandre. Il envoya Damviiie, son neveu . et son gendre Téligny prier le roi de venir le voir, parce qu'il se croyait en danger de mourir et qu'il avait des choses importantes a lui dire.

Déjà le roi de Navarre et le prince de Condé étaient allés trouver Charles pour lui demander justice et lui dire qu'ils se retiraient de sa cour, où il n'y avait point de sûreté pour eux. Le roi les retint, et sa colère , ses serments répétés de venger l'amiral les rassurèrent.

Il se rendit ensuite [\ la demande de Coiigny. Sa mère et son frère d'Anjou se gardèrent de l'y laisser aller sans eux^ Ils y furent suivis par le duc de Montpensier et le cardinal de Bourbon, les maréchaux de Tavannes, Cossé, Damviiie et deux autres Montmorency. Thoré et Méru, le comte de Retz et, bientôt après, le duc de Nevers, étrange entrevue oi!i le lit de douleur du plus grand des martyrs de la Sainl- Barthélemy se trouvait entouré de quelques amis et de tous les principaux exécuteurs du massacre, a l'exception de Guise et d'Angoulême. Le roi , en entrant, dit a l'amiral : « La blessure est pour vous, mais la douleur pour moi, et pour moi l'outrage.» Il lui promit de le venger et lui proposa, pour le mettre en sûreté, de le faire transporter au Louvre.

Il existe de cette entrevue deux relations assez différentes, quoique émanées de témoins oculaires ; Tune est le récit de Henri III à Miron, son médecin ; l'autre , insérée dans les Mémoires de VEstat de France, est d'un inconnu. Suivant ce dernier, Coiigny se plaignit au roi de ce qu'on ne pouvait tourner un œuf en son conseil sans que l'Espagne en fût avertie^. Il se plaignit en particulier de ce que Genlis et sa

'p Le tioy niojtt frère le voulant aller voir a son logis, laReyne, ma mère, et moi, nous délibérâmes d'eslre de la partie pour l'accompagner et voir aussi les contenances de l'admirai n [Discours de Henri lU à Miron).

"Le malheureux Charles ne l'ignorait pas. Lesloile rapporte ces paroles du roi au gendre de l'amiral : «Teux tu que ie te die librement, Téligny? Je me deffie de tous ces gens cy : l'ambition de Tavannes m'est suspecte.... le comte de Retz est espagnol ; les autres seigneurs de ma court et ceux de mon conseil ne sont que desbesles; mes secrétaires d'estat . pour ne te rien celer de ce que l'en pense, ne me sont point fidèles, si bien que ie ne sçay, à vray dire, par quel bout commencer») ^Lestoile, éd. Champollion, p. 24).

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troupe avaient été trahis ainsi ()ar quelques nnembres de ce conseil et de ce que le duc d'Alhe les avait fait pendre ; il exposa ensuite les griefs des protestants, encore |)erséculés en maint endroit du royaume. Il est naturel de penser que, se croyant en péril de mort, il ail voulu remplir encore une fois auprès du roi son double devoir de grand citoyen et de bon buguenot. Mais il fit plus que l'entretenir, devant tous, de ces grands intérêts de l'État et de la religion. «Il demanda, dit Henri , an Roy de parler à lui en secret, ce qu'il lui accorda fort volontiers, faisant signe a la Reyne ma mère et à moy de nous retirer, ce que nous fismes incontinent au milieu de la chambre, oii nous demeurâmes debout pendant ce colloque privé, qui nous donna un grand soupçon : mais encore plus grand quand , sans y penser^ nous nous vismes lors entourés de plus de deux cents gentilshommes et capitaines du party de l'admirai, qui estoient dans la chambre, et dans une autre auprès, et encore dans une sale basse: Lesquels, avec des faces tristes, et des gestes et des contenances de gens mal conlens, paiiementoient aux oreilles les uns des autres, passans et repassans souvant devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de révérence qu'ils dévoient, comme il nous sembla lors; et qu'aussy ils avoient quelque opinion que nous avions part à la blessure de l'admirai. Quoiqu'il en soit, nous le jugions de celte façon, considérans, possible, toutes leurs actions plus exactement qu'il n'estoit besoin. Nous fumes donc surpris d'eslonnement et de crainte de nous voir enfermés (comme l'a depuis advoué la Reyne ma mère, et qu'elle . n'estoit ouncques entrée en lieu où il y eut tant d'occasions de peur el dont elle fut sortie avec plus d'aise et de plaisir). Ce doute nous fit promptement rompre le discours que l'admirai tenoit au Roy, sous une honneste couverture, que la Reyne ma mère réinventa, laquelle, s'approchant du Roy, lui dit tout haut qu'il n'y avait pas d'apparence de faire ainsi parler si longtemps M. l'admirai el qu'elle voyoil bien que ses médecins et chirurgiens le trouvoient mauvais, comme véritablement cela estoit dangereux et suffisant de lui donner la fièvre, dont sur toute chose il se falloit garder, priant le Roy de remeltre le reste de leur discours 'a une autre fois (piand M. l'admirai se Irouveroil mieux. Cela lascha le Roy, (|ui vouloit bien ouir le reste de ce qu'avoita lui dire l'admirai; toutefois, ne pouvant résistera une raison si apparente, nous le tirâmes de la et hors du logis.»

Avant de sorlir, ie roi accorcia à Tamiral , sur sa demande, l'adjonction de trois juges protestants aux trois catholiques déj'a nommés [)0ur informer contre son assassin. Il lui offrit de nouveau de lui donner des gardes pour le défendre contre ses ennemis et contre le peuple de Paris, Coligny accepta, comme il l'avait l'ait déjh h Châtillon, quoique le duc d'Anjou proposât, pour les commander, le capitaine Cosscins, ardent ennemi des huguenots et de leur chef. Comme le roi craignit que l'assassinat de Coligny ne devînt le signal d'une émeute, 1200 arquebusiers furent placés au Louvre et en divers endroits.

Mais les protestants, qui se déliaient de la cour, voyaient avec inquiétude cette façon de les protéger, qui pouvait 'a toute heure devenir un moyen facile de les écraser tous. Ils tinrent conseil dans une chambre voisine de celle où reposait le blessé. Le vidame de Chartres proposa encore une fois de transporter Coligny au faubourg Saint- Germain et même de quitter Paris ; Téligny refusa ; comme son beaupère, il savait le loi sincère et croyait pouvoir se fier à lui.

Après le départ du roi , Coligny reçut une visite de la nouvelle mariée, la jeune reine de Navarre, qui ignorait encore tout ce qui déj'a se tramait entre un de ses frères et sa mère.

Nous reprenons le récit de Henri à l'instant où Catherine et lui sortent avec le roi de la chambre de l'amiral : «Et incontinent la Reyne ma mère, qui désiroit sçavoir surtout le discours et le secret que l'admirai lui avoit communiqué, duquel il avoit voulu que nous ne fussions parlicipans, pria le Roy, et moy aussi , de nous le dire. Ce qu'il refusa par plusieurs fois: mais s'en sentant importuné^ et par trop pressé dé nous , comme il sembloit , et plus par manière d'acquit qu'autrement, nous dit brusquement et avec desplaisir, jurant par la mort Dieu que ce que lui disoit l'admirai estoit vrai, et que les Rois ne se reconnoissent en France qu'autant qu'ils ont le pouvoir de bien ou mal faire a leurs sujets et serviteurs, et que cette puissance et maniement d'affaires de tout l'Estat s'estoit finement coulé entre nos mains; — mais que cette superintendance et authorité me pourroit estre quelque jour préjudiciable et h tout mon Royaume, et que ie la devois tenir pour suspecte et y prendre garde, dont il m'avoil bien voulu advertir, comme l'un de mes meilleurs sujets et serviteurs, avant que de mourir. Hé bien ! mon Dieu, puisque vous l'a-

DE L'ÉGLIhfE RÉFORMÉE DE PARIS. 101

vez voulu savoir, c'esl ce que me disoit l'admirai. — Cela, aussi, dit de passion et de fureur, dont le discours nous loucha grandement au cœur, que nous dissimulâmes le mieux qu'il nous fut possible. Nous excusans toustefois, et l'un et l'autre amenant beaucoup de justification à ce propos , y adjoutant tout ce que nous pouvions de nos raisons pour le desmouvoir et dissuader de cette opinion, continuans toujours ce discours depuis le logis de Tadmiral jusque au Louvre, oîi ayant laissé le Roy dans sa chambre , nous nous retirâmes en celle de ma mère, piquez et offensez au possible de ce langage de l'admirai au Roy.»

Il ajoute que le lendemain , de bonne heure, il eut avec sa mère un nouvel entrelien. «Ne fut pour lors pris délibération , que de faire, par quelque moyen que ce fut , depescher l'admirai , et ne se pouvant plus user de ruses et de finesses, il falloit que ce fut par voye descouverte : Mais que pour le faire il falloit amener le Roy a celle résolution.»

Ce fut aussi le résultat d'une autre délibération secrète lenuepar la reine-mère, non au Louvre, alors rempli de huguenois, mais hors de Paris, à sa maison de campagne des Tuileries et, dit-on, dans le jardin même. Son fils Henri, Tavannes, deux ou trois Italiens, Nevers et Relz , Rirague peut-être, y assistaient seuls. Une raison décisive d'agir fut que ce même soir (le samedi) les médecins déclarèrent le blessé hors de danger.

Une promenade de Henri et d'AngouIême. en coche, ii travers Paris, leur servit a étudier Télat des esprits et à semer de faux bruits. L'un des plus perfides était l'approche de Montmorency avec un corps de cavalerie huguen(>te, qui venait envahir Paris pour le mettre à feu et h sang. Ces princes comptaient sur l'effet d'une panique parmi les bourgeois d'une grande ville.

D'après la suite du récit de Henri III , Charles aurait été persuadé par leur mère ; mais on trouve ailleurs, et en particulier dans les Mémoires de Marguerite, leur sœur, des détails très-precis cpii paraissent <;nlièrement dignes de foi . el d'après lesquels Catherine, au contraire, échoua dans tous ses efforts pour obtenir le consentement du roi. Marguerite dit de la résolution meurtrière prise par la reine et Anjou : «Conseil de quoy le roy Charles ne feusl nullement, lequel affectionnoit fort M. l'admirai, M. de La Rochcfoucaull, Téligny, La

102 rRÉCIS DK l/ilISTOlKl':

Noue el quelques aulres des chefs de la religion , desquels il se peu* soil servir en Flandre. Et , a ce que je luy ay depuis enlendu dire a hiy mesme, il y eusl beaucoup de peine à l'y faire consenlir, el sans ce qu'on lui fit entendre qu'il y alloit de sa vie et de son estât , il ne l'eust jamais faict.»

Catherine prit alors le parti d'employer l'homme de la cour qui exerçait sur Charles la plus adroite influence. C'était son compatriote, parent et favori, GondI, (|u'elle avait fait comte de Retz, ancien gouverneur du roi. Brantôme a dit de lui quil le pervertU cîu tout. C'est le même que les lettres inédiles de Philippe II nous montrent lui vendant régulièrement les secrets de l'État, Ce vil scélérat eut un long entrefien avec son malheureux élève; l'argument décisif par lequel il emporta l'assentiment du roi fut la peur et la honte. A bout de ressources, il finit par lui avouer que Guise n'était pas le seul assassin de Coligny, que sa mère et son frère avaient tramé avec le duc ce complot et l'avaient fait exécuter, que tout le monde le savait, qu'il ne réussirait jamais à faire croire qu'il l'eût ignoré et qu'il y avait plus de danger et d'humiliation a le nier sans être cru et à essayer d'apaiser la colère menaçante des huguenots, qui ne pardonneraient jamais ce coup, qu'a en prévenir l'explosion en les écrasant.

Retz, qui le malin avait lui-même déconseillé la Saint-Barthélémy (Discours de Henri III), joua si bien son rôle infâme que Charles IX eut un de ces accès de fureur sombre et effrénée où il dépassait toutes les bornes -, horrible emporlemenl d'un caractère faible qui , une fois lancé sur une penle fatale, s'échappe à lui-même et se précipite à dessein jusqu'au fond de l'abîme. Le goût du sang^jrit le dessus dans cette âme de bête fauve. «Nous l'emportâmes, dit Henri, et reconnûmes a l'instant une soudaine mutation et une merveilleuse et esirange métamorphose au Roy, qui se rangea de nostre costé el embrassa nostre opinion, passant bien outre, el plus criminellement; et s'il avoit esté auparavant difficile à persuader, ce fut lors a nous a le retenir, car eslevant et prenant la parole, nous imposant silence, nous dit de fureur el de colère, en jurant par la mort Dieu, puisque nous trouvions bon qu'on Uial l'admirai, il le vouloit, mais aussi tous les huguenots de France, alln qu'il n'en demeurât pas un qui lui peut reprocher après, et que nous y donnassions ordre promplement; et sortant furieusement, nous laissa dans son cabinet.»

DE l'Église réformée de parl'^. 103

Remarquons, à propos de ce récit, enlièrement conlorme au caractère connu fie ces misérables princes , et surtout du roi , que, si ce fut à eux à le retenir, on sait comment Catherine et Henri s'en acquittèrent. Il est douteux d'ailleurs que l'idée d'exterminer avec Coligny ses adhérents n'ait été suggérée au roi ni par Catherine, ni par Anjou , ni par Gondi; maison comprend qu'ils lui en laissèrent l'honneur et la responsabilité. « Le roy Charles, écrit sa sœur, le roy Charles , qui esloit très prudent , et qui avoit esté tousjours très obéissant a la royne ma mère, et prince très catholique, voyant aussi de quoy il y alloit, prist soudain résolution de se joindre îi la royne sa mère , et se conformer h sa volonté, et garantir sa personne des huguenots par les catholiques , non sans toutefois extrême regret de ne pouvoir sauver Téligny, La Noue et M. de La Rochefoucault.» Ce regret prouve encore que Charles n'était pas autant que sa mère et Henri, partisan d'un massacre universel des protestants. L'ordre qu'il donna aux capitaines de la milice d'être en armes a leurs postes et rendez-vous habituels paraît n'avoir été dans son esprit qu'une mesure de précaution au milieu de ce grand désordre. Il y eut même un moment où il s'écria qu'il leur avait bien commandé de s'armer, mais non de tuer et de piller. Du reste, il est probable que les assassins de cour auraient été satisfaits , et le roi le premier, si le massacre n'avait enveloppé que les nobles. Mais le peuple voulut avoir sa part de cette sanglante curée. Ainsi, Guise et Anjou poussant Catherine, et tous trois Charles, le roi, enfin ébranlé, les entraînant à son tour plus loin encore, les Lorraiits et le peuple, que le clergé excitait depuis si longtemps, dépassant tous les ordres, ils commirent tous ensemble cet immense forfait où périrent presque entière la noblesse protestante de France et TÉglise réformée de Paris.

Le danger dont s'effrayait la cour n'était pas enlièrement chimérique. Il paraît , d'après les Mémoires de la reine Marguerile , que les huguenots avaient fait signer au roi de Navarre , dont ils se défiaient déj'a , et peut-être a Condé, une promesse écrite de venger l'amiral.

Plusieurs contemporains affirment aussi qu'ils devaient venir on corps, le lendemain dimanche, dénoncer devant le roi. comme assassin de Coligny, le duc de Guise, que tous les indices accusaient clairement. Guise, pris au dépourvu, n'eût pas manqué de trahir Catherine et Anjou. Qu'aurait fait le lâche roi entre la juste colère

des huguenots et le crime avéré de la reine-mère et de l'héritier du trône?

Autant qu'on peut préciser les dates, en face de documents confus et contradictoires, il devait être environ sept heures du soir quand Catherine essaya d'arracher h son fds l'aulorisalion du massacre. Selon une relation de JuandeOlaegui , qui partit de Paris le 26, Charles s'était couché h huit heures du soir, et se leva de nouveau h dix. Ce fut alors qu'eut lieu l'entretien oia Retz le décida. A onze heures, ou plutôt vers minuit (comme l'écrit Capilupi), le duc de Guise arriva , mandé par Catherine et Anjou. Ils se hâtèrent de donner les premiers ordres et firent appeler au Louvre le prévôt des marchands, comme l'acte suivant, extrait des Registres de VHôlel-de-Ville, le fait voir:

« Cejourd'huy Samedy XXIIP jour d'Aoust au dict an mil cinq cent soixante douze, le dict sieur Président Le Charron, Prévost des marchans, a esté mandé par le Roy estant en son chastel du Louvre au soir bien lard , auquel sieur Prévost des marchans sa Majesté auroit déclaré en la présence de la Royne sa mère et de Monseigneur le Duc d'Anjou son frère et autres princes et seigneurs avoir esté adverty que ceulx de la nouvelle religion se voulloient eslever par conspiration contre sa dicte Majesté et contre son estât et troubler le repos de ses subjects et de sa dicte ville de Paris ; ce que sa dicte Majesté auroit plus amplement et particullièrement fait entendre h icelluy Prévost des marchans; et comme le dict soir aulcuns grands de la dicte nouvelle religion et rebelles avoient ensemble conspiré contre luy et son dict "estât et jusques a avoir mandé 'a sa dicte Majesté quelques propos baultains et sonnaiis en menasses ; à quoy il auroit dict au dict sieur Prévost des marchans voulloir pourveoir et donner ordre pour sa seuretté, de la Royne sa mère et de messieurs ses frères et de son royaume, paix, repos et tranquillité de la dicte ville et de ses subjects; Et pour prévenir les dicts conspirateurs etempescher l'exécution de leur mauvais voulloir aurait enjoinct et commandé au dict sieur Prévost des marchans de se saisir des clefs de toutes les portes de la dicte ville et les faire soigneusement fermer à ce que nul ne peust entrer ne sortir d'icelle, et faire tirer tous les basleauxducosté de la dicte ville et iceulx fermer de leurs chesnes et deffendre et empescher que nul n'eust à y passer, et faire mettre en armes tous les capitaines, lieutenans , enseignes et Bourgeois des quartiers et

(lixaines d'icelle ville capables de porter armes, cl iceiilx faire tenir prestz par les cantons et carrefours de la dicte ville pour recepvoir et exécuter les commandements de sa dicte Majesté, ainsy qu'il en seroit besoing et nécessité, avec commandement de sa dicte Majesté que le dict sieur Prévost des marchans et messieurs les Eschevins de la dicte ville eussent à tenir la main diligemment a l'exécution de ce que dessus, et aussy de faire tenir l'artillerie de la dicte ville preste tant dedans l'iiostel d'icelle ville que devant icelluy en la place de Grève pour la deffense et tuition d'icelluy hostel et maison de ville et pour porter et mener où besoing seroil et que sa dicte Majesté commanderoit; avec plusieurs autres commandemens par luy faiclz, tant au dict sieur Prévost des marchans particullièrement que à luy et aux dicts Eschevins ensemblement et corps de la dicte ville. Ce que le dict sieur Prévost auroit faict entendre aux dicts Eschevins et corps d'icelle ville, conseillers, quarteniers, et autres que besoing auroit esté , 'a tous lesquels commandemens et injonctions de sa dicte Majesté, les dicts sieurs Prévost des marchans, Eschevins, conseillers, quarteniers et autres officiers de la dicte ville auroieut obéy, eticeulx commandemens exécutez, le mieux qui leur auroit esté possible, dès le dict samedy au soir et la nuict, suivant le commandement de sa dicte Majesté ; et du tout auroient d'heure en heure rendu compte et lesmoignaige à sa dicte Majesté, et pour l'exécution des dicts commandemens les dicts sieur Prévost des marchans et Eschevins auroient faict expédier par le greffier de la dicte ville plusieurs mandemens et ordonnances aux quarteniers, archers, arquebuziers , arbalestriers et autres officiers d'icelle cy après transcriptz comme il estoit besoing et nécessaire et qui leur estoit commandé; lesquels auroient esté envolez et portez le lendemain dimanche vingt quatriesme jour du dict mois, jour.de Sainct Barthélémy de fort grand matin, ausqnelz<',ommandemcns chacun des dicts officiers et bourgeois de la dicte ville auroient semblablement obéy pour empescher et obvier aux dicts dangers et inconvéniens cy dessus et pourveoir à la seuretté de la dicte ville » (Extrait des Registres de l'Hôlel-de-Ville; voir aussi Cimber et Danjou).

Marcel, ancien prévôt des marchands , usurpa pendant cette nuit sanglante les pouvoirs de son successeur Le Charron, trop modéré , et la cour toléra cet empiétement, qu'elle avait peut-être ordonné.

lOf) PIll'-CIS mù l/lIlSTUlKK

Les conspirateurs du malin, excepté Birague, se retrouvèrent au Louvre.

On fit alors une répartition ou , comme dit Henri III , a un département des cantons de la ville, désignans les uns pour exécuter particulièrement sur aucuns, commefustM. de Guise pour tuer l'admirai.»

Les chaînes furent tendues en travers de la rivière et des rues et gardées suivant l'usage, afin de laisser passer les bourreaux et d'arrêter les fugitifs. On attacha à la rive droite, non-seulement toutes les embarcations ordinaires, mais le bac qui mettait le château des Tuileries en communication avec la rive gauche et qui a laissé son nom à une des principales rues de ce quartier.

La cloche de la Tour-de-l'Horloge, au Palais-de-Juslice, qui a été restaurée il y a quel(|ues années et qui est encore décorée des armes et du chiffre de Henri III avec des vers latins h son honneur, devait donner le signal. Elle ne sonnait qu'aux jours de grandes fêles.

Mais deux autres signaux précédèrent celui-là. On voulait s'assurer de la mort de l'amiral avant de donner l'alarme. Il fallait qu'il pérît dans le silence de la nuit , avant que personne songeât 'a le défendre.

Au moment où allait s'exécuter l'épouvantable forfait qui rendra à jamais Charles, Catherine et Henri l'horreur du genre humain, les deux derniers au moins et les plus coupables eurent un instant d'hésitation ou de remords tardif. «Or, dit Anjou, après avoir reposé seulement deux heures de la nuict , ainsi que le jour commença à poindre, le Roy, la Royne ma mère et moy allâmes au portail du Louvre joignant le jeu de Paume, en une chambre qui regarde sur la place de la basse cour, pour voir le commencement de rexéculion , oij nous ne fumes pas long temps; et ainsi que nous considérions les événemens et la conséquence d'une si grande entreprise, à laquelle pour dire vrai nous n'avions jusqu'alors guèrcs bien songé, nous entendîmes à l'inslant tirer un coup de pistolet, et ne scaurait-on dire en quel endroit, et s'il offença quelqu'un. Bien scay-je seulement que le son nous blessa tous trois si avant dans l'esprit qu'il offusqua nos sens et nostre jugement ; espris de terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient commettre, et pour y obvier, envoyâmes soudainement en toute diligence un gentil-homme vers M. de Guise pour lui dire et commander expressément de nostre part qu'il se relirai à son logis, et qu'il gardât bien de rien entreprendre

DE l/ÉGLfSE RÉFORMÉE DE PARIS. 107

sur l'admirai, ce seul commaiulement faisant cesser tout leresle, parce qu'il avoit esté arreslé qu'en aucun lieu de la ville , il ne s'en- Ireprendroit rien qu'au préalable l'admirai n'eut esté tué. Mais, tost après, le genlil-liomme revint a nous, nous dire que M. de Guise avoit respondu que le commandement estoit venu trop tard et que l'admirai estoit mort, et qu'on commençoit à exécuter par tout le reste de la ville; ainsi retournâmes à noslre première délibération et peu à peu nous laissâmes suivre le fil et le cours de l'entreprise et de l'exécution.»

L'amiral , en effet , était mort, et le meurtre de cette glorieuse victime laissait le cbamp libre aux massacreurs.

Jusqu'à minuit, Téligny était resté 'a son cbevel. Il partit alors avec Guercliy, laissant auprès de son beau-père Ambroise Paré et le pastour Merlin, Cornalon et Labonne, ses gentiisbommes, son écuyer Yolet, cinq suisses de la garde du roi de Navarre et les serviteurs de l'amiral. Depuis quelques heures, tout était tranquille autour du blessé, quand on entendit arriver tout à coup dans la rue étroite et silencieuse une troupe de cavaliers. C'étaient les meurtriers.

Guise avait avec lui son oncle le duc d'Aumale, le bâtard d'Angoulême et plusieurs étrangers. Les uns étaient Italiens, comme Gonzague, duc de Nevers , Pielro Paolo Fesingbi ou Tosii'.gbi , Antonio son neveu , le capitaine Achille Petrucci (Dépêche du nonce Sakiati). D'antres étaient Suisses, le capitaine saint-gallois Josué Studer de Winkelbacb avec Martin Kocb, Conrad Burg et Léonard Grunenfeldcr, de Claris, ses soldats (voir une Lettre de Joacidm Opser, plus tard prince-abbé de Saint-Gall, dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, t. VIII, p. 284-294). Le plus connu de ces meurtriers portait le surnom de Behme (ou Bœhme), c'est-à-dire de Bohémien, et s'appelait, dit-on, Karl Dianowitz; il avait épousé une fille naturelle du cardinal de Lorraine. Ces étrangers étaient accompagnés de quelques Français bien moins nombreux, un capitaine picard, Altin, qui appartenait au duc d'Aumale, et un huguenol renégat , Sarlabous , gouverneur du Havre.

Ce fut entre trois et quatre heures du matin (|u'ils envahirent la

petite rue de Béthizy. Aussitôt on frappa à la porte de riiôtel au nom

du roi, et M. de Labonne, qui ouvrit, fut tué. Coiigny comprit, se

leva en robe de chambre et dit à son pasteur: «Monsieur Merlin,

108 PRÉCIS l»K l/niSTUir!K

failes-moi la prière. Je remets mon âme au Sauveur.» Ambroise Paré, qui était encore là, demande ce qui se passe h un homme qui entre dans le dernier désordre: «Monseigneur, crie celui-ci a l'amiral, c'est Dieu qui nous appelle a lui !» — «ïl y a longtemps, répond Coligny, que je me snis disposé h mourir. Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est possible.» On lui obéit, on essaya de fuir par les toits. Merlin resta trois jours caché dans une cour sous des décombres, où il fut nourri par une poule qui chaque jour y vint pondre un œuf.

Deux serviteurs des Guise entrèrent ; c'étaient Attin et l'Allemand Behme, suivis de Sarlabous. Le sang-froid majestueux de la victime interdit un instant l'apostat et le capitaine ; mais Behme , tenant en main Tépieu avec lequel il venait de briser la porte , court droit h Coligny et lui crie; «N'es-tu pas l'amiral ? » — « Jeune homme, répond le martyr, tu viens contre un blessé et un vieillard. Du reste, lu n'abrégeras rien.» Behme, reniant Dieu par un juron épouvantable, enfonça son épieu dans le ventre du héros, qui tomba, dit-on, en murmurant avec dédain : a Si au moins c'était un homme! C'est un goujat! »

■ L'amiral tombé, Behme frappa sur sa tête à coups redoublés, et les autres prirent assez de courage pour s'acharner sur ce moribond. Guise, plus vil encore, s'impatientait dans la cour avec le bâtard d'Angoulême. «Behme, cria-t-il, as-tu fini.-'» — «C'est fait, » dit l'Allemand. — «Mais M. d'Angoulême n'en veut rien croire s'il ne le voit.» Mort ou mourant, on ne sait , l'amiral fut jeté par Sarlabous a ces deux jeunes princes. Ils eurent peine a le reconnaître. M. d'Angoulême essuya le visage sanglant, et l'ayant reconnu , le frappa du pied. Pierre-Paul Tosinghi se para de la chaîne d'or et de Tescarcelle du mort. Petrucci , gentilhomme du duc de Nevers, coupa la tête avec soin et l'apporta au Louvre.

Jusqu'au moment où il y arriva, Catherine était inquiète. «La Royne-mère impatiente, et craignant que le Roy, pensant a l'horreur de tant de forfaits, n'empeschât quelque partie de tels desseins, vouloit a toute force qu'on commençasl» (Mém. deV Estât de France). Elle devança le signal , trop lent a son gré, qui devait partir de l'Horloge du Palais-de-Justice, et fit sonner le tocsin au clocher le plus voisin, cpliii de Sainl-Germain-l'^uxerrois.

DE l'église RÉFORMÉE DE PARIS. 109

On (lit que Nevers fil faire a son cheval le lour du cadavre de Coligny en disant: Sic transit gloria mundi. Laissant dans la rue le corps de leur première victime, Guise et ses complices coururent de lâchez La Rochefoucauil, qui demeurait rue des Prouvelles(Prouvaires). En parcourant les rues oCi le bruit des cloches et des bandes armées qui se réunissaient de tous côtés éveillaient le monde, ils criaient que les huguenots se soulevaient pour tuer le roi , les princes et tous les catholiques.

Le comte de La Rochefoucauil était fort aimé de Charles IX, qui avait tenté de le retenir au Louvre pour le sauver. N'ayant aucune défiance, le comte avait refusé d'y coucher avec les pages du roi et venait de se mettre au lit quand il entendit une troupe bruyante s'arrêter devant la maison et frapper 'a la porte avec de grands cris , en commandant d'ouvrir au nom du roi. Il alla lui-même, en riant, ouvrir a ses meurtriers, convaincu qu'il s'agissait d'une de ces plaisanteries grossières dont Charles avait le goût; il était venu plus d'une fois éveiller tel ou tel cowrtisan et lui faire donner le fouet comme à un enfant. Le cadavre du comte fut jeté devant sa porte {Mém. de Jean de Mcrcjeij).

A ce moment, tout Paris se remplissait de carikage. Il est vrai qu'une partie de la milice bourgeoise avait montré peu d'empressement pour l'horrible rôle qu'on lui destinait. Tavannes dit que sur le petit nombre de catholiques parisiens (pron avait commandés, la moitié manqua, quoique l'ordre de s'armer émanât du roi lui-même, il n'attribue qu'a la peur celte défection. Brantôme parle aussi des difficultés que firent les principaux de Paris, diflicultés dont on ne vint a bout qu'en menaçant les récalcitrants de les faire pendre. Mais le fanatisme depuis longtemps contenu se donna libre et sanglante carrière. Bientôt, dans tous les quartiers à la fois, on égorgea les huguenots dans leurs liis ou au moment où ils essayaient de fuir.

Le Louvre donnait l'e.xemple. Ici nous avons le récit d'un témoin qui ne peut êlre suspect de partialité, la reine de Navarre. Ce récit est trop important, trop naïvement dramatique, et accuse trop ceux qu'elle épargne, pour que nous puissions nous dispenser de le citer dans tous ses détails :

«Les huguenots, dit-elle, me tenoienl suspecte parce que j'estois calholi(iue, et les catholiques parce que j'avois espousé le roy de Na-

varre (jui esluil huguenot. De soiU3(jue personne ne m'en disoilrien, jusques au soir qu'estant au coucher de la royne ma mère , assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste, la royne ma mère, parlant à quelques uns, m'aperceul et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je lui faisois ma révérence, ma sœur me prend par le bras et m'arresle en se prenant fort a pleurer, et me dict: «Mon Dieu, ma sœur, n'y allez pas.» Ce qui m'effraya extrêmement. La royne ma mère s'en apercent, et appella ma sœur el s'en courrouça fort a elle , luy deffcndanl de me rien dire. Ma sœur luy dit qu'il n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, el que sans double s'ils descouvroient quelque chose, ils se vengeroienl sur moy. La royne ma mère respond que, s'il plaisoit à Dieu, je n'aurois point de mal ; mais quoy que ce fust , il falloit que j'allasse, de peur de leur faire soupçonner quelque chose qui empeschasl l'effect. Je voyois bien qu'ils se conlesloienl, el n'enlcndois pas leurs paroles. Elle me commanda encore rudement que je m'en allasse coucher. Ma sœur, fondant en larmes, me dit bon soir, sans oser me dire aullre chose 5 et moy je m'en vois loule transie, esperdue, sans me pouvoir imaginer ce que j'avois a craindre. Soudain que je fus en mon cabinet, je me mets à prier Dieu qu'il luy pl.usl me prendre en sa protection, et qu'il me gardast, sans savoir de quoy ni de qui. Sur cela le roy mon mary, qui s'estoil mis au lict, me mande que je m'en allasse coucher, ce que je feis, el trouvay son licl entouré de trente ou quarante huguenots que je ne cognaissois point encore, car il y avoit fort peu de jours que j'estois mariée. Toute la nuicl ils ne firent que parler de l'accident qui estoit advenu 'a M. l admirai, se resolvants , dès qu'il seroil jour, de demander justice au roy de M, de Guise, et que si on ne la leur faisoil , qu'ils se la feroient eux mesmes. Moy j'avois tousjours dans le cœur les larmes de ma sœur, et ne pouvois dormir, pour l'appréhension en quoy elle m'avoit mise sans sçavoir de quoy. La nuict se passa de celle façon sans fermer l'œil. Au poinct du jour, le roy mon mary dict qu'il vouloit aller jouer 'a la paulme attendant que le roy Charles seroit esveillé , se resolvant soudain de luy demander justice. Il sort de ma chambre, et tous ces gentilshommes aussi. Moy voianl qu'il estoit jour, estimant que le danger que ma sœur m'avoil dict l'usi passé, vaincue du sommeil , je dis 'a ma nourrice qu'elle fermasl la porte pour pouvoir dormir 'a mon aise.

DE l'Église réformée de parl^. -111

« Une heure après, comme j'eslois |)iiis endormie, voicy tin iiomme IVappanl des pieds el des mains à la porle, crianl: «Navarre ! Navarre ! » Ma nourrice pensant que ce fusl le roymon mary courl vistemenl à la porle el luy ouvre. Ce fust un genlil-liomme nommé M. de Léran , qui avoil un coup d'espée dans le coude el un coup de hallebarde dans le bras, et estoit encores poursuivy de quatre archers qui entrèrent tous après lui en ma chambre. Luy se voulant garantir, se jeta sur mon lict. Moy senlant cel homme qui me lenoil, je me jette a la ruelle , et luy après moy, me tenant tousjoursau travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme et ne sçavois s'il venait là pour m'offenser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous cryons tous deux et estions aussi effrayez l'un que l'autre. Enfin Dieu voulust que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vinst, qui, me trouvant en tel estai là , encores qu'il y eust de la compassion, ne se peust tenir de rire; et se courrouçant fort aux archers de cette indiscrétion, il les fit sortir, et me donna la vie de ce pauvre homme qui me lenoil, lequel je feis coucher et penser en mon cabinet jusques a tant qu'il fust du tout guary. Et changeant de chemise parce qu'il m'avoit toute couverte de sang, M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'asseura que le roy mon mary estoit dans la chambre du roy et qu'il n'auroit point de mal. Me faisant jeter un manteau de nuict sur moy, il m'emmena dans la chambre de ma sœur madame de Lorraine , où j'arrivay plus morte que vive , oii entrant dans l'enticliamhre , de laquelle les portes esloient toutes ouvertes, un gentilhomme nommé Bourse se sauvant des archers qui le poursuivoienl, fust percé d'un coup de hallebarde à trois pas de moy. Je tombay de l'anllre coslé presque évanouie entre les bras de M. de Nançay, et pensois que ce coup nous eust percez tous deux. El estant quelque peu remise, j'enlray en la petite chambre où couchoil ma sœur. Comme j'estois là, M. deMiossans, premier gentil-homme du roy mon mary, et Armagnac, son premier vallet de chambre, m'y viendreiit trouver pour me prier de leur sauver la vie. Je m'allay jetler 'a genoux devant le roy et la royne ma mère pour les leur demander; ce qu'enfin ils m'accordèrent.»

Ce récit ne donne encore qu'une faible idée des horreurs qui ensanglantèrent le Louvre pendant cette nuit fatale. Après le coup de Maurevel , Charles IX avait conseillé à ses cousins le roi de Navarre

el le prince de Coudé de garder au Louvre leurs i^enlilshoinmes et d'en faire coucher quelques-uns dans leurs chambres, pour se préserver des embûches de Guise, qu'il appelait un mauvais garçon. Nous venons de voir que chez Henri et Marguerite plusieurs de ces genlilshommes veillaient. Ils se tenaient dans la garde-robe du roi, séparée de sa chambre par une simple tenture (J/ém. de Mergeij). Ce fut dans la cour du Louvre, où on les mena désarmés, qu'on les massacra.

Davila porte 'a 200 le nombre des seigneurs qui y furent tués , et rapporte que d'O, mestre-de-camp de la garde du roi, une liste 'a la main, faisait l'appeP. Chaiiue gentilhomme appelé ne pouvait sortir qu'entre deux rangs de soldats de la garde suisse, qui le tuaient 'a coups d"épée, de hallebarde ou de couteau. Non-seulement Charles faisait égorger ainsi ses propres hôtes dans sa propre demeure, mais il assista 'a cet abominable spectacle. Il s'établit à une fenêtre; les victimes l'y reconnurent et plus d'une lui cria miséricorde, mais en vain. La périrent trente ou quarante seigneurs de marque, el en outre les gentilshommes attachés à la maison de Navarre el à celle de Condé. Il y périt entre autres un fameux capitaine, Armand de Clermont, baron de Piles, qui, d'une voix de tonnerre, apostropha Charles IX et le somma de tenir sa parole de roi. Ségur, baron de Pardaillan, fut égorgé en même temps.

Déj'a la ville entière était en proie au meurtre el au pillage. Les assassins portaient une croix blanche au chapeau et une serviette nouée au bras. Les maisons connues pour être habitées par des huguenots furent investies, les portes brisées pour peu qu'on lardât a ouvrir, les habitants tués, jetés par les fenêtres dans la rue et là dépouillés de tout vêtement^.

De Thou, témoin oculaire, décrit ainsi ces scènes épouvantables : «La ville n'était plus qu'un spectacle d'horreur et de carnage 5 toutes

^Les plus hideuses journées de la Terreur, celles des 2 el 3 septembre, ne furent que la reproduction, sur une plus grande échelle, de ce massacre royal. Les crimes des peuples et ceux des rois se ressemblent.

- Un fameux médecin du temps , Jean de Gorris, qui échappa on ne sait comment à la mort, avait reçu de ce spectacle une telle impression d'horreur et d'effroi que, assez longtemps après, devenu catholique et allant rendre visite à l'évêque de Paris, voyant tout à coup sa litière entourée de sergents, il crut que le massacre allait recommencer, et le saisissement qu'il en eut le frappa d'une paralysie qui le priva pour toujours de l'usage de ses sens (Haag).

les places, toutes les rues retentissaient du bruit que faisaient ces furieux en courant de tous côtés pour tuer.et piller; on n'entendait de toutes parts que hurlements de gens ou déjh poignardés ou prêts à l'être. On ne voyait que corps morts, jetés par les fenêtres; les chambres et les cours des maisons étaient pleines de cadavres; on les traînait inhumainement dans les carrefours et dans les boues ; les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait des torrents; enfin, il y eut une multitude innombrable de personnes massacrées : hommes , femmes, enfants et beaucoup de femmes grosses.»

Comme Ta remarqué M. Ranke, ce qu'il y a de plus horrible dans ce massacre, ce n'est pas le tumulte ; c'est au contraire la méthode qu'on y apporta: on s'y divisa le travail, on procéda avec ordre, avec suite. Le duc d'Anjou s'était porté sur le pont Notre-Dame et de là présidait h l'exécution {Tocsain). On voyait, écrit Capilupi , ceux qui se sauvaient sur les toits «tomber du haut en bas ainsi que des oiseaux, atteincts et frappez de coups de harquebouses.»

Commencé deux heures avant le jour, le massacre ne se ralentit pas, et ce même Capilupi explique pourquoi les Parisiens purent, sans nuire a leurs affaires, consacrer tout leur temps au meurtre et au vol. « Pour ce qu'il estoit feste, fusl cause que le peuple de Paris eust meilleure commodité de vaquer a tuer telles gens et à piller leurs biens.»

Il est vrai que le lendemain et le surlendemain n'étaient pas fêles ; mais tel fut le zèle des égorgeurs qu'ils n'en continuèrent pas moins ce travail, préférablement a tout autre. «Et furent les trois jours employés a chercher les huguenolz et huguenolles de la ville de Paris et auttres lieux, et h tuer et massacrer ceux qui furent trouvez dedans la dille ville et n'en eschappa que ceux qui gangnèrent les maisons de leurs amis catholicques bien secrettement et les religions des cordeliers, jacobins et aultres des ecclésiastiques pour eux saulver, esquelles maisons en y eut de massacrez, d'aultant qu'on les y avoit veu entrer» (Mémoires de Haton, p. 677).

Bientôt les rues furent encombrées de cadavres nus et sanglants, souvent entassés en grand nombre les uns sur les autres, et (juelquefois des vivants furent ensevelis sous des morts et des mourants. Ainsi fut sauvé le jeune Caumont, âgé de douze à treize ans, qui devint plus tard le maréchal duc de La Force. Les cadavres de son père.

i\/t. PRÉCIS DE l'histoire

de son frère et d'aulres encore avaient élé jetés sur lui; il était couvert de leur sang. C'était an l)oul de la rue Nenve-des-Petits- Cliamps, près du rempart (c'esl-a-dire actuellement près de la rue de la Paix). Il resta de longues iienres immobile sous cet horrible abri, lorsqu'un marqueur du jeu de paUme de la rue Verdelet, voyant qu'il avait encore un bas de toile, vint le lui ôter et laissa échapper une exclamation de pitié. «Je ne suis pas mort, lui dit l'enfant tout bas en levant la tête lentement 5 je vous prie, sauvez-moi.» Cet homme le sauva, mais plus tard-, les meurtriers étaient encore là, et l'enfant dut rester quelque temps encore sous les cadavres {Mémoires du duc de La Force, t. I, p. 19).

Le vieux colonel Briquemault fut moins heureux. II s'était déshabillé et caché parmi les morts, le visage contre terre: mais on l'y trouva et il fut réservé à une exécution publique.

Il avait fallu organiser le transport des cadavres. « Les charrettes chargées de corps morts de damoiselles , femmes, filles, hommes et enfants , estoyent menées et deschargées h la rivière couverte de corps morts et toute rouge de sang qui aussi ruisseloit en divers endroits de la ville, comme en la cour du Louvre et auprès» {Mém. de V Estât de France, t. I, p. 400).

Pour s'éviter la peine d'emporter les corps, on amenait des protestants vivants sur les ponts et de là on les jetait à la Seine. On vit un homme y arriver avec une hotte où il portail deux petits enfants dont il venait d'égorger les parents. Il vida sa hotte dans la rivière.

La demoiselle d'Yverni^ de bonne et grande maison, s'étant déguisée pour se sauver avec ses filles, fut trahie par le bord d'un cotillon trop hn qui dépassait sous sa robe grossière. Comme elle refusa de se convertir, elle fut jetée du Pont-aux-Musniers^, après qu'on lui eut laissé un moment pour prier.

Le gendie de cette pieuse martyre, le marquis de Renel (frère du prince Porcien et fils de cette comtesse de Seninghen , chez qui le culte était célébré), se sauva en chemise de chez lui, fut poursuivi par ses assassins jusqu'au bord de l'eau et réussit à détacher un bateau

^ Madeleine, Brironnel, veuve de Thibault de Longuejoue d'Yverni , maître des requêtes. Elle était belle-mère du marquis de lîenel. On appelait demoiselle toute l'emme dont le mari n'était pas noble ou n'avait que le rang d'écuyer.

^Ce pont allait du quai de l'Horloge au quai de la Mégisserie, presque en face de la rue de la Saunerie.

DE l'Église réformée de paris. H5

sur lequel il allait échapper quand sou propre cousin, Bussy d'Amboise, le lua d'un coup de pistolet.

Au milieu de toutes ces horreurs et de nnille autres, il y a une étonnante insensibilité dans ce qu'écrit le nonce du pape au cardinal secrétaire d'Élat, le jour mêmede la Saint-Barthélemy : «Toute la ville a pris les armes, les maisons des huguenots ont été assiégées, forcées avec perle de beaucoup d'hommes et saccagées par la populace avec une avidité incroyable. Tel ce soir fera de la dépense pour ses chevaux, remisera son coche, mangera et boira dans de la vaisselle d'argent, qui de sa vie n'y avait songé. Afin que les choses n'aillent pas trop loin , et pour empêcher les désordres révoltants produits par l'orgueil de la populace, on vient de faire un édit qui déclare qu'il doit y avoir trois heures du jour durant lesquelles il est défendu de voler et de tuer, et cela s'observe , mais pas entièrement. On ne voit dans les rues que croix blanches aux chapeaux et aux bonnets de toutes les personnes que l'on rencontre sans distinction, et cela est d'un bien bel effet »

On chercherait en vain dans cette longue lettre un mot de compassion pour les égorgés. Salviati était le digne parent de Catherine (voir Davila).

Téligny échappa plusieurs fois a la mort. Il demeurait non loin de son beau-père, rue Saint-Honoré, au Lion-NoirK Tous ceux qu'on trouva dans cette maison furent tués. Téligny s'évada par les toits. Deux fois il tomba entre les mains d'assassins qui, le reconnaissant, l'épargnèrent. Son extrême douceur, son caractère inoffensif et aimable l'avaient fait universellement chérir, du peuple et de l'armée comme du roi. Il fut enfin poignardé, est-il dit, par des gens qui ne le connaissaient pas. Ce trait touchant achève de mettre en lumière cette pure et charmante figure, qui contraste avec celle de l'austère amiral. Il était digne de lui d'avoir préféré Téligny à tout autre pour sa fille Louise, malgré les offres de tant de puissantes maisons prolestantes.

Le vieux Brion , gouverneur du petit marquis de Conti, frère de Coudé , éveilla l'enfant et l'emporta sans prendre le temps de l'habiller. On lui arracha des mains le jeune prince, puis on tua le maître de-

'Les maisons des bourgeois, n'étant pas numérotées, avaient presque toutes une enseigne qui servait à les désigner.

Il G PRÉCIS DE l'histoire

vanl son élève, a qui pleiiioil et prioil qu'on sauva&l la vie h son

gouverneur.» Il pleura encore en voyant les cheveux tout blancs du

vieux huguenot teints de sang et bientôt souillés de la fange où on le

traîna^.

Trois pasteurs sont au nombre des victimes : Desgorris, Le More, ministre du roi de Navarre, Thomas Buyrette, fils d'un avocat au Parlement de Paris, tué le troisième jour avec son beau-frère Jean Mole, dans l'hôtellerie du Fer-à-Cheval , rue de la Harpe^. Au fond de cette hôtellerie étaient les ruines du palais des Thermes (Sainte- Foix, ¥ éd., t. I, p. 188).

Antoine Merlanchon, précepteur chez M™*' de Picquigny, avait eu charge (probablement d'ancien) en l'Église réformée de Paris. Il fut frappé a mort chez Brusquet, près la porte Saint-Michel, par un des plus forcenés massacreurs, Tanchon. Sa femme, quoique blessée elle-même, l'exhortait à mourir plutôt que d'abjurer. Un de leurs amis parvint a sauver cette femme héroïque.

Les derniers noms que nous avons cités n'appartiennent point a la noblesse. On s'imagine quelquefois que des gentilshommes, des hommes de guerre, venus pour les noces du roi de Navarre, furent les victimes les plus nombreuses de laSaint-Barlhélemy. C'est ce qui eût pu arriver si le massacre fût demeuré un crime de cour, comme le voulaient peut-être quelques-uns de ses principaux fauteurs. Mais, devenu populaire, régularisé de quartier en quartier, il finit par être l'extermination systématique et suivie de l'Église réformée de la capitale. Autant qu'on put, on en fil périr tous les membres à mesure

'Parmi les nobles qui périrent le 24 août et les jours suivants, on a signalé le jeune Jarnac, Pons de Bretaigne , Quelleiiec, baron du Pont et seigneur de Soubise, I?eauvais, ancien précepteur du roi de Navarre, Plnviau, Beaurepaire, Beaudiné, Montevrin, Saint-Georges, Bussy, Montamar, Berny. I^aroclie, Colombiers, Monlaubert, le capitaine Bouvray, Louviers, la dame de Châleauvieux et ses trois filles, le sieur de la Serre et ses enfanls, le fils du sieur de Beaulac et les trois enfants du sieur d'Autray, La Beuvrière, guidon de l'amiral, Charles Beaumanoir de Lavardin, Jean Levasseur, sieur de Cognées, le capitaine Valavoyre , Francœur, chancelier de Navarre, le capitaine .Monnins, dont un ami, nommé Fervaques, après l'avoir caché, demanda la grâce au roi , qui lui ordonna de le tuer s'il ne voulait être tué lui-même. Fevraques fut contraint d'indiquer la retraite de son ami, et Monnins fut frappé.

2 Son frère Jacques était mort de maladie la semaine même où il devait être consacré au saint ministère. « Il estoit destiné au service de l'Eglise Réformée de Paris» (Cil. Drelincourt, leur neveu, en parle dans l'Epître dédicatoire en tête des Neuf dialogues contre les missionnaires sur le service des Eglises Réformées, Genève 1655).

DE L'ÉGLlSiE RÉFORMÉE DE PARIS. 117

qu'on les trouvait. Ces noms populaires méritent d'être relevés 5 ils donnent quelque idée de ce qu'était alors la population protestante de la capitale, répandue dans les classes les plus diverses et dans tous les quartiers ^

^ L'amiral ne fat pas la seule viclime dans la rue de Bélhisy ; maître Guillaume Le Normand, menuisier, partagea son sort, et plus de trente cadavres furent jelés par les fenêtres de celle rue fiinesle.

A la Barre-du-Bec on fit prrir 1p lailleur Simon; rue Simon-le-Franc, la femme du commissaire Auberl; près des Tournelles, Denys Perrot, avocat; à la porte Baudet ou Baudoyer, Jean Tis^erant , compasseur, et sa femme; près l'église Saint-Paul, Jean du Bos, compagnon menuisier.

Le pont Notre-Dame, que nous avons cité plus haut comme habité par beaucoup de protestants et comme ayant été déjà le lliéâlre de persécutions cruelles , le devint bien plus encore. Non-seulement Nicolas Le Mercier, sa femme, sa fille, son gendre, leurs enfants et leurs domestiques, .Mallhieu, (piincaillier, sa femme, el Barliiélemy du Tillet , mercier, demeurant avec eux, mais tous les habitants des maisons de la Perle et du Marteau d'Or furent égorgés. « Une petite fille du maislre de celle maison fut irempée toute nue dans le sang de son père el de sa mère massacrés, avcc d'horribles menaces que si elle estoit jamais huguenolle on lui en feroil aulant» (^Mém. de l'Estat de France). Sur ce même pont demeurait Antoine du Bois d'Augiran, gouverneur de Corbeil, grand-prévôt de la connélablie de France. Il s'enfuit .sous un déguisement , mais fui reconnu et assassiné.

Une femme renommée pour sa beauté, mariée au plnmassier du roi, el fille d'un zélé protestant, le sieur de Popincourl, fut poignardée el jetée à l'eau avec sa servante. Elles n'étaient pas mortes et se retinrent aux piliers de ce pont. On les a.ssonima de pierres, mais le corps de la dame resta pendant quatre jours retenu, diton , parmi les pieux par son épaisse chevelure. On raconte qu'au bout de ce temps, le cadavre de son mari , jelé du haut du pont , entraîna le sien , et que tous deux furent emportés en même temps par les eaux.

Au Pont-au-Change on ne signale qu'une victime, l'orfèvre Larondelle ou l'Arondel.

Près de là , rue Sainl-Germain-l'Auxerrois, I^ussaut, orfèvre de la reine, fut tué avec'son fils et sa servante. Sa femme, Françoise Baillel, saiila par la fenêtre dans une cour el se cassa les deux jambes dans sa chute. Un voisin eul pilié d'elle el la cacha dans sa cave. Mais, moins brave que compatissant, il se laissa épouvanter par les meurtriers qui réclamaient leur viclime el la livra. Ces furieux la traînèrent par les cheveux dans les rues; pour lui ôler plus vile ses bracelets d'or, qu'ils se di.spulaienl, ils lui abattirent les deux poignets à coups de hache el la laissèrent tonle sanglante devant la porte d'un rôtisseur, qui , pour mettre lin à ses cris , la perça d'une broche qu'il lui laissa dans le corps. Quelques heures après, ses restes mutilés furent jelés à la rivière , mais des chiens rongèrent ses mains , qu'on avait laissées à terre.

Antoine Sylvius, chirurgien, qui demeurait auxEossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, fut mis à mort en même temps. A la Bannière-de-France , vers la Croix-du-ïiroir (aujourd'hui près de la fontaine de la rue de l'Arbre-Sec), tous les habitants furent assassinés avec leurs femmes, leurs enfants et leurs domestiques. Il en fui de même de «tous ceux deCoppeaux, derrière Saint-Thomas-du-Louvre, sauf un pauvre» qui parvint à se cacher. Hue Sainl-Honuré, au Grand-Cerf, pcrirenl la lille du sieur de

Nous n'avons pas achevé noire pénible lâche ; nous n'avons fait menlion jusqu'ici que des événements dont la rive droite fut le Ihéâlre ; la Cilé, l'Université , le faubourg Saini-Germain-des-Prés ne furent pas plus épargnés. Seulement celte troupe assez nombreuse de gentilshommes qu'une trop jusle défiance avait empêchés d'habiler la ville proprement dite parvint a fuir. Malgré toutes les précautions prises et malgré le vif désir que manifeslait Catherine d'avoir en son pouvoir le plus important d'entre eux, le capitaine Lorge, comle de Monlgommery, qui, en joùlant , avait blessé a mort Henri H, ils furent avertis à temps par un inconnu qui passa la rivière, dans une nacelle, selon quelques-uns, ou plus probablement a la nage. Ils partirent aussitôt à cheval (au nombre de soixante, dit Capilupi)*.

La Beuvrière, guidon de l'amiral, et un marchand nommé Serel. A la porte Saint- Houoré furent tués un barbier et son fils.

Les rues, en partie démolies depuis peu, qui avoisinaient le cimetière des Innocents, virent assassiner bien des marchands huguenots: la Friperie, Bodet et sa femme, à l'enseigne des Deiix-Anffes ; la Coutellerie , au Bahut-Royal, vingt à trente personnes; la Ilaumerie, un armurier, maître Vincent; la Tonnellerie, Serres, marchand.

On tua, dans la rue de la Vieille-Monnaie, Hector Le Fer et sa femme, Parenleau, secrétaire du feu prince de Condé, et sa femme enceinte, fille de feu Perrucel, ministre; au cimetière Saint-Jean, un tailleur, maître Gilles; rue Tronssevache, un menuisier, maître Robert; près Saint-Bon, Guillaume Fanbert, menuisier; rue Montorgueil, Corbonan, épinglier, sa femme et sa sœnr; rue aux Ours, Bertrand aîné, boutonnier et émailleur, avec sa femme et trois serviteurs; rue Michel-le-Comte, Michel Nattier.

Rue Saint-Denis, Pierre Ferret , marchand de draps de soie, et sa femme, furent emmenés et tués à l'abreuvoir Popin; Pierre Baillet, teinturier, père de sept enfants, fut emmené à Saint-Magloire et tué devant la porte de l'église. Dans la même rue, à la Corne-de-Cerf , périrent un marchand de soie, sa femme et trois enfants; près Saint-Jacques-l'IIospital, Baillet, marchand de toiles, et Matthieu Le Pécod, quincaillier; près la fontaine du Ponceau , Marguerite du Pcrray.

Rue Saint-Martin, une femme enceinte fut tuée sur le toit de la maison, son corps ouvert et son enfant brisé contre le mur. Dans la même rue, à la Croix-de-Fer, périrent trois demoiselles d'Orléans, Jean Robin et sa femme, la veuve Marquette et deux de ses enfants.

'On cite parmi eux le vidame de Chartres, un Rohan , un Caumont, un Pardaillan, Beauvais-la-Nocle, d'Arnes, de Boissec, de Longaulnay, du Breuil, Rabodanges, de Sey, du Touchet, des liayes, Guy de Saint-Gelais, J. de Lafin , de Saint- Étienne , Pierre de Chouppes, Pierre de Grandry ; la plupart étaient de Normandie.

Parmi d'autres gentilshommes huguenots qui furent sauvés sans qu'on sache en quel endroit de Paris, on connaît les noms de Cornaton, gentilhomme de l'amiral, Cugy, Saint-Romain , le jeune Briquemault et le capitaine d'Argenlieu. Ce dernier gagna a prix d'or uu capitaine écossais.

DE l'Église réformée de paris. 1 l!l

Guise eul bientôt avis de leur évasion. Il se lança aussitôt h leur poursuite avec une ardeur extrênne, et les aurait sans doute atteints si , en arrivant à la |)Ortede Bucy, située près de la rue et du carrefour de ce nom, il ne Tavait trouvée fermée; on avait cru prendre les clefs ; on s'était trompé, ce qui lit perdre un temps assez long pour sauver les fugitifs. Cependant le duc courut encore sur leurs traces et n'y renonça qu'à Monlfort-l'Amaury.

D'autres huguenots, au lieu de sortir de Paris, voulurent traverser la rivière pour demander au roi sa protection {Mèm. de l'Eslal de France). «Ils virent sur la rivière, venant à eux, 200 soldats de la garde du Roy, criant .- lue! lue ! et leur tirant harquebouzades à la vue du lîoy, qui esloit à la feneslre de sa chambre» (il était environ sept heures). «Encoresdit on que le Roy, prenant une harquebouse de chasse entre ses mains, en despitant Dieu , dit: Tirons, mort-D'ieu, ils s'enfuyent ! »

En «giboyanl ainsi aux passants,» il tirait sur eux sans les atteindre , son arme n'ayant pas une assez longue portée.

Ce trait, tout à fait conforme au caractère du roi et à ses emportements d'âpre et cruel chasseur, est, comme fait historique, assez peu important. Qu'en voyant tuer tant de monde , le désir de s'en mêler lui ait pris, surtout au moment où s'échappaient sous ses yeux un grand nombre de ses victimes, rien n'est moins étonnant. On sait que Mirabeau y fit une allusion demeurée célèbre et qui fut rappelée par le pasteur Marron lorsqu'il consacra l'église Sainl-Louis-du-Louvre à notre culte. De nos jours le fait a été énergiquement nié, mais "a tort. Il est attesté par les assertions de deux contemporains, Brantôme et d'AuhignéS l'un catholique, l'autre protestant (sans compter celle de Simon Goulard , que nous venons de reproduire), et par radirmation d'un vieillard centenaire, qui déclara au jeune ïessé (depuis maréchal) (ju'il avait lui-même chargé et rechargé l'arquebuse (Voltaire). Seulement le roi tira, non pas du bout de la galerie d'Apollon, qui du reste existait déj'a et où une inscription fut placée sous la Révolution , mais de sa chambre dans le pavillon sud-ouest du Louvre, lequel était achevé depuis looO (voy. BuUelin de la Sociètë d'histoire du prolest, français, t. V, p. 332; t. VI, p M8: t. VII, p. 182).

'Voir (i'Aubigné, Hist. imiv. (I6'26), f»s 548-350, el Tragiques (éd. Lalaiiiie), p. I iO.

Si quelques gentilshommes étrangers à la capitale avaient pu échapper, les Parisiens de la rive gauche offraient une proie assurée et ahondante aux égorgeurs. «Au faubourg Saint-Germain on massacra , est-il dit, beaucoup de gens de tous sexes et aages^.»

D'autres martyrs en gramJ nombre sont désignés seulement par leur nom ou leur profession, sans indication précise de leur demeure^. Parmi ces noms plébéiens , il en est un que déjà nous avons

^ Les noms qu'on a conservés sont ceux de Pierre Charpentier, esperonnier, de Jean le jardinier, deGreban, maître liorlogier à l'enseigne du Nom-de-Jésus , auxquels il faut joindre le serviteur du chaulTe-cire Pomier.

Dans le quartier de l'Université , les libraires et les relieurs fournissent leur continrent de martyrs. L'illustre Diiplessis-Mornay, encore jeune alors, et qui était logé rue Saint-Jacques en attendant qu'une demeure voisine de celle de l'amiral fut prête à le recevoir, vit , en se sauvant , piller la maison de son proche voisin , le libraire protestant Oudin Petit; cet infortuné était le gendre de Jacques Kerver, libraire comme lui mais catholique et capitaine dans la milice bourgeoise , qui (il tuer Ondin pour une querelle de partage. Philippe de Cosne, libraire, rue Saint-Jeande-Latran, Charles Périer, libraire, rue Saint-Jean-de-Iîeauvais, et un relieur, son voisin, un autre relieur"dans la rue Saint-Jacques, eurent le même sort. Une plus cruelle fin était réservée à Spire Niquet, relieur, rue Judas; celui-ci, devant sa maison, fut brûlé à petit feu au milieu d'un monceau de livres et jeté à l'eau respirant encore.

Jja place Maubert, où tant de martyrs avaient péri, condamnés par des juges fanatiques vit exécuter sans autre sentence que la fureur du peuple , Louis Brécheux , maître de l'hôtellerie du Fer-à-C/ievaZ, rue de la Harpe, et la femme gravement malade d'un chirurgien , maître Julian. Une femme enceinte et sa lille reçurent la mort rue de la Iluchelte, à l'enseigne ieVÉtoile. Le cordonnier de Saint-Marceau fut tué avec sa femme et leurs trois enfants.

La Cité ne fut pas plus exemple de carnage. La femme d'un libraire du Palais, Jean Borel , y périt. René le parfumeur tua dans la Cour du Palais un jeune homme boiteux déjà très-habile dans l'art de l'orfèvrerie. Un mercier établi dans le Palais, nommé Monlrault, y fut mis à mort.

La rue de la Calandre fournit de nombreuses victimes : Pierre de Saincterue, horlo"ier du maréchal de Montmorency, maître Guillaume et sa femme, la femme de Jean de Cologne, mercier de la cour (trahie par sa propre lille). C'est encore rue de la Calandre, aux Trois-Rois , qu'habitait Keny, lequel, blessé de plusieurs coups de dague et jeté à la Seine , se sauva à la nage jusqu'à un bateau. Poursuivi par d'autres barques et de si près que d'un coup de hache on lui abattit une main, il continuait à manœuvrer de l'autre lorsqu'on l'acheva à coups de fusil.

2 On cite, dans le nombre, plusieurs hommes de robe, Claude Robert, avocat, caché depuis deux jours et tué le troisième ; Jean Theuart, procureur au Parlement; Le Clerc, procureur au Châlelet, tous deux tués avec leur famille entière (la femme de ce dernier, enceinte, fut noyée après qu'on l'eût forcé à marcher sur le visage de son mari); Antoine Terrière , sieur de Cliappes, avocat célèbre, âgé de soixante-quinze ans; le bailli d'Orléans Groslot et Calixle Garrault, son neveu, dont l'historien De Thou , en allant à la messe le dimanche matin , rencontra les corps sanglants qu'on traînait sur le pavé; Caboche, secrétaire du roi de Navarre, et son frère, procureur à Mcaux; le

DE l'Église réformée de paris. 121

dû signaler et qui mérile une mention toute particulière tle sympathie et d'honneur. Quatre ou cinq jours après la Saint-Barlhclemy, on noya la veuve du jeune Gastine, mère de deux petits enfants, dont le mari , le heau-père et l'oncle avaient été pendus, deux autres parents envoyés, l'un en exil, l'autre aux galères, en même temps que leurs biens étaient confisqués et leur maison rasée pour crime de culte protestant.

Ce fut aussi après quelques jours de répit que fut étranglé en prison Martial de Loménie, seigneur de Versailles, greffier du Conseil et ancien secrétaire des finances. L'infâme Gondi , comte de Retz, lui fit acheter la vie par la donation de cette terre de Versailles, devenue plus tard une fameuse résidence royale et une ville considérable. Quand Loménie eut tout donné pour vivre, on le tua.

Un grand nombre d'autres furent massacrés comme lui dans les prisons , surtout à l'Hôtel-de-Ville, au Châtelet et au Fort-l'Évêqne.

ïaverny, lieutenant de la maréchaussée à la Table de Marbre, sut mieux se défendre, quoique avec aussi peu de succès. Excepté peutêtre Guerchy, qui . dit-on, dans la cour du Louvre tua les deux premiers d'entre ses bourreaux „ Taverny fut le se>ul huguenot qui résista aux meurtriers. Il soutint un véritable siège dans sa maison; «avec l'aide d'un domestique, il arrêta la populace devant sa maison pendant l'espace de huit à neuf heures, et les balles de plomb lui ayant manqué, il en fit avec de la4)oix, qu'il rendit aussi meurtrières. Enfin , n'ayant plus de ressources pour faire usage d'armes à feu , il sortit pour combattre de la main , et ne périt qu'accablé par la multitude.» Il ne pouvait qu'être vaincu. Sa femme fut menée en pri-

piécepleiir de Catherine de Bourbon; Etienne Chevalier, sieur de Prunay, receveur en l*oilou , un pédagogue nommé Abraliam; un Espagnol, DeLopez, appelé docteur par les uns et, niinislre par d'autres; plusieurs protestants italiens: Maplié ou Malïoi , Vénitien; Simon, Lucqnois, et un Piéniontais qui se nommait Lazare Romain: des marchands et des artisans : Monluet, riche lapidaire, et sa femme enceinte; IMiilippe, vitrier; Guillaume iMaillart , doreur, sa femme et son lils; l'hôte de la Marguerite, marchand de chevaux, et ses deux enfants; Bourselle, orfèvre; Maupeié et sa femme, qui avaient procès avec le duc de Guise; le petit Jacques , tireur d'or; Charles, armurier du prince de Condé ; Jacques de la Chesnaye, marchand d'én.ail ; Martin du Perey, enlileur; Philippe le Doux , marchand (sa femme, qui allait accoucher pour la vingt et unième fois, lut soumise à des tortures indescriptibles^ On cite aussi la femme de Nicolas du Puy, excellent orfèvre; celle du brodeurde la dame de Monijay; Id femme Tamponnel.

122 rrxÉGis de l'histoire

son ; sa sœur malade fut traînée nue par les rues et mourut entre les mains de ses persécuteurs.

Nous trouvons encore la mention d'un nommé Le Maire, dont la veuve fut mise en prison et la résista à la fois aux conseils des convertisseurs et aux obsessions d'une tout autre nature dont l'accablait le chevalier du guet. Elle fut sauvée, on ignore comment.

Salviati annonce au cardinal secrétaire d'Étal le meurtre d'un ancien prêtre, nommé Comau, familier du cardinal deTournon, devenu huguenot et marié.

Il nous reste à rappeler le martyre de trois membres illustres de l'Eglise de Paris : Jean Goujon, Ramus et le président de La Place. On a révoqué en doute le martyre de Goujon et même sa conversion au protestantisme; mais on n'a trouvé aucune preuve à opposer à la tradition très-ancienne qui rapporte le fait. Il est frivole de prétendre qu'il n'a pu eue tué sur son échafaudage au Louvre, ou, comme d'autres le disent , rue de la Harpe , chez le comte de Poitou , parce qu'il ne pouvait être a son travail ce jour-là. Le massacie a duré, non pas un jour, mais plusieurs semaines. Il a recommencé a divers intervalles c'a et là plus d'une fois, et Goujon pouvait se croire plus 'en sûreté que chez lui lorsqu'il travaillait pour le roi ou pour un grand seigneur.

Ramus, que le prêtre Haton appelle 'a bon droit «homme estimé le plus sçavant de la France et le plus expert en toutes sciences qui fust audit Paris et quasi eu toute la chrétienté » (p. 679) , avait déjà été, comme protestant, en butte à bien des persécutions^ Le 26 août, il fut tué chez lui, comme on le sait, à l'instigation de son rival au Collège de France , le misérable Jacques Charpentier, qui eut Tinsigne lâcheté d'insulter, l'année suivante, dans un de ses livres^, à la mémoire de l'homme éminent qui avait été sa victime. Peicé de

^ Dès le 30 septembre ^o70, Salviati en entretenait la cour de Rome: «Il v a deux jours, Pierre Ramus, iiérélique , a voulu, en vertu de l'édil, reprendre au Collège (de France) sa place de lecteur des arts; mais ceux du Collège, unis à l'évèque, s'y sont opposés, et cette contestation ayant été portée dans le Conseil privé, le roi, de sou autorité et sans attendre d'autres avis, a décidé que ni Ramus ni aucun autre hérétique faisant profession d'enseigner ne pourrait être admis dans un établissement de catholiques, voulant empêcher la corruption où ils pourraient faire tomber la jeunesse. J'ai loué et remercié Sa Majesté d'avoir ainsi manifesté la pureté de ses intentions.»

-Comparaison de Platon et d'Aristotc ^ 1373.

DE l'Église réformée de paris. 123

coups et jelé du cinquième étage dans la rue, Ramus respirait encore; des enfants le Iraînaienl a la rivière, quand survint un chirurgien qui coupa et emporta la tête. Le corps surnagea près du pont Saint- Michel. Des |)assanls s'amusèrent à le faire repêcher par des bateliers et a faire fouetter par des enfants le cadavre du célèbre professeur.

C'est une des gloires de notre Église qu'en aucun temps la France n'ait pu la frapper de proscription ou d'exil sans se priver de quel- ([ues-nns de ses plus nobles esprits et de ses plus hautes renommées. Ramus en fut un éminenl exemple.

Moins célèbre, mais aussi grand par ladignitédu caractère, Pierre de La Place, président a la Cour des aides, écrivain démérite, passa plusieurs jours par des alternatives de péril et d'espoir pour lui et les siens. Rentré dans sa demeure (Vieille-rue-du-Temple) , après avoir cherché en vain un asile dans trois maisons différentes , il releva avec une fermeté héroïque sa femme, qui s'était jetée aux pieds d'un chef d'assassins, le capitaine Senesçay, et tança énergiquement son fds pour avoir mis une croix blanche 'a son chapeau afin de se déguiser. On l'emmena de chez lui sous un faux prétexte, et arrivé rue du Coq, vis-à-vis de la rue de la Verrerie, on le perça de coups.

Après la première lièvre de carnage, les exécuteurs s'étaient quelque peurelâchésdeleur fureur, lorsqu'un prétendu miracle vint tout a coup persuader h ces fanatiques superstitieux que Dieu les favorisait d'une marque toute spéciale d'approbation et d'encouragement. Nous rapporterons la légende de l'aubépine des Saints Innocents telle que l'a écrite le prêtre de Provins que nous avons cité plus d'une fois, Claude Haton. Nous verrons ensuite ce que pensait de cette jonglerie le nonce du pape, mieux informé, et ce qu'il en écrivait a la cour de Rome; ce contraste sera instructif.

«11 ne fault laisser en arrière le miracle que Dieu desmonslra dedans la ville de Paris, au cymetière de Saint-Innocent, les jours et nuiclz de la sédition susditte et saccagemenl dudil admirai et les siens, qui fut tel qu'il s'ensuit. Fault noter et croire quanl-et-quant , (juc dedans le cymetière de mons. Saint-Innocent de Paris, y a une petite chapelette, dedans laquelle est une ymage de la vierge Marie nostre dame, devant laquelle tous calholicques qui passent par la font la révérence et plusieurs se mettent à genoux pour prier Dieu en

riioiineur de la vierge Marie , mère de Jésus-Chrisl , el pour rmililé des |)aijvres trépassez; devant laquelle chapelle el ymage y avoit une espine blanche plantée, qui aultres fois avoit esté verte et bien reprinse, portant par plusieurs années feuilles, fleurs et fruictz, et qui estoit devenue morte et sèche il y avoit plus de quatre ans auparavant ceste présente, sans avoir jette feuilles, fleurs ni fruictz, et n'en faisoit-on aultre cas (jue d'un arbre mort et sec. Lequel arbre ou espine, dès !e matin du saccagement ou sédition , fusl veue reverdir de feuilles et fleurir de fleurs belles el blanches, ayans pareille odeur que les fleurs d'espine blanche qui fleurissent au mois de may , et dura ce miracle l'espace de quinze jours entiers, au veu el au sceu de tout le monde de Paris et aultres lieux qui y estoient el lurent de toutes parlsduranlce temps. Icelle espine fusl par toutes personnes touchée et visitée en son escorce, boys, feuilles et fleurs, pour veoir si c'estoit point ung abus qui eusl esté faict par art magicque ou enchantement d'enchanteurs , sorciers ou Vaudois, et fut trouvé que non , mais que c'estoit la vertu de Dieu qui y opéroil.

«Aucuns malades languissans, ayans ouy ce miracle, se iirenl porter audit cymetière pour veoir ladite espine; lesquelz, estans là avec ferme foy, firent leur prière a Dieu en l'honneur de noslre dame la Vierge Marie et devant son ymage qui est en ladilte chapelle, pour recouvrer leur santé, et après leur oraisoi» faictes'eii retournèrent en leurs maisons sains el guéris de leur maladie, chose très véritable et bien approuvée. Il sembla que Dieu , parce miracle, approuvasi et eusl pour agréable la sédition catholicque el la mort de son grand ennemi l'admirai et des siens qui avoient tant et si audacieusemenl , depuis 12 ans , deschiré sa robbe sans couture qui est sa vraye Eglise el son espouse, el conculqué et gasté les sainctz sacrements d'icelle... Après les quinze ou vingt jours passez, ladilte espine s'en retourna a son premier estât de seicheresseel d'aridité » {Mè.m., p. 681 elsuiv.).

Voici maintenant ce que nous trouvons sur ce sujet dans une lettre du nonce Salviali au cardinal secrétaire d'Étal à Rome, en date du 27 août 1572:

« Le peuple de cette ville dit qu'une épine plantée il y a (|uelques mois dans le cimetière du couvent où les enl'anls orphelins des huguenots sont élevés depuis le massacre , a fleuri tout d'un coup. Il se porte avec tant d'empressement pour la voir, que si quelqu'un des

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prêtres qui habilenl ce lieu osail dire piibliquemenl qu'elle clait fleurie quelques jours avant révénement , il serait lapidé et jeté a la rivière.»

Comme on le prévoit sans doute, le nonce, si peu crédule pour son compte, se garda de dissiper l'erreur-, nous ne garantissons pas même qu'il se soit abstenu d'aller en pèlerinage à la Sainte-Aubépine. Le roi , la reine-mère, toute la cour y allèrent, beureux de faire Dieu lui-même leur complice dans un forfait qui sera a jamais l'exécration du genre bnmain.

L'ordre de cesser le massacre avait été donné plusieurs fois, mais en vain. Dès le 24, vers midi , le prévôt des marcliands Le Charron fit prier le roi d'empêcher «sa maison, les princes et le petit peuple» de tuer et piller. Le roi répondit qu'il y consentait. «Vers 5 heures de l'après-midi, il fut fait un ban avec les trompettes, de par le roy , que chacun eust à se retirer dans sa maison. Mais le lendemain et jour suivant , fust à recommencer. Après avoir moissonné le champ à grands tas et a pleine main, ils alloyenl cueillant c'a et Ta les espics restans du iour précédent*.»

Le mardi 26, le massacre et le pillage furent interdits de nouveau. Mais il fallut encore, le 29, renouveler cette double défense et installer 'a l'Hôtel -de-YilIe une commission de magistrats chargée de rétablir l'ordre.

On demande souvent quel fut le nombre des huguenots tués a la Saint-Barlhélem.y. La réponse est impossible à donner, non-seulement pour la France entière, où les mêmes massacres eurent lieu , mais pour Paris, d'autant plus que, comme nous l'avons fait entrevoir, les meurtres, quoique de moins en moins nombreux, continuèrent longtemps encore, et bien plus qu'on ne le croit en général. C'est ce que prouvent les dépêches originales des ambassadeurs. Ainsi Salviati écrivit, le 15 septembre : «Souvent on jette dans la ri-

'En même temps qu'on défendait le meurtre, on commandait une sorte de recensement des huguenots, qui ne servait qu'à les faire massacrer. Tout le monde s'en mOlail. Nous lisons dans les Registres de l'Hôiel-de-V/lle , en date des 25 et 2G août, deux mandements portant «que les quarleniers seuls, pour éviter émotion et meurtres, aillent en toutes les maisons faire au vrai et sans aucune omission, sur peine de la vie, un rôle des noms et surnoms des hommes, femmes et enfants , enjoignant aux mailres el maîtresses , ou à ceux qui sont logés es maisons , de bien garder tous les Religionnaires, qu'il ne leur .soit fait aucun tort ni déplaisir, aussi sur peine de la vie.»

vière, la nuit el sans bruit, quelques dizaines de proleslanls que l'on a pris le jour dans difTérenls endroits, et plus volontiers des prédicants qui sont appelés par les nn[rcs ministres.-»

Ce témoignage ne serait pas suspect , mais il n'est pas le seul. Le comte de Saint-Pol , ambassadeur du duc de Savoie, écrit, le i3 septembre, «qu'on jette dans la Seine tous les soirs beaucoup de huguenots qui étoieiit partie cachés par les maisons et partie par les prisons. « Il ajoute, le 16 septembre : «L'on continue contre ces gens la une grande exécution , mais de nuit, et sont jettes dans la rivière sans estre cogneus. »

Dix jours plus tard, le 26 septembre, plus d'un mois après la Saint- Barthélémy, le même comte de Saint-Pol écrit encore : «On fait toujours mourir des huguenots, tant 'a Paris qu'ailleurs.»

Ces exécutions secrètes et nocturnes, continuées pendant quatre semaines, du 24 août au 26 septembre, et peut-être plus longtemps, rendent tout calcul impossible.

Des cadavres, livrés au cours de la Seine, s'amoncelèrent a la tête de l'Ile des Cygnes et y dégagèrent bientôt de tels miasmes qu'il fallut se hâter de les inhumer, dans l'Ile même et peut-être aussi sur le rivage. On a cité souvent les comptes, inscrits aux Registres de VHôtel-de-ViUe , el d'après lesquels «on paya 20 livres aux fossoyeurs des Saints-Innocents pour avoir enterré en huit jours onze cents corps morts es environs de Saint-Cloud, Auteuil et Chaillot ; » ils avaient reçu, quelques jours auparavant, lo livres pour avoir enterré les corps morts qui étaient «es environs du couvent (des Bonshommes) de Nigeon.» Mais rien ne démontre que ces fossoyeurs soient les seuls qu'on ait employés; il est hors de doute que la Seine dut charrier plus loin et disperser d'autres corps. Il est certain, en outre, que plusieurs des victimes furent enterrées dans Paris-, on sait qu'Oudin Petit fut enseveli dans sa cave. D'ailleurs il y a lieu de penser que des ossements trouvés en grand nombre, il y a quelques années , près de l'église Sainl-Gervais, étaient des restes de liuguenots tués en lo72, et une tradition du quartier l'aflirmait^.

'On dit que 473 huguenots avaient été ensevelis en ce lieu , el qu'une croix de fer, scellée au mur de l'église près du chœur, indiquait remplacement de ces sépultures. On y trouva, en effet, des ossements nombreux, lors des dernières réparations faites a celte église (te Lien, 1S novembre 1851, p. 397).

DE l'Église réformée de paris. 127

L'abbé de Caveyrac, dans récrit où il plaide les circonstances atténuantes pour les criminels de la Saint-Barthélémy, insiste sur ce fait que le Martyrologe de Crespin (continué par Simon Goulart) n'indique par leur nom ou leur profession que 780 personnes tuées dans la France entière. Ce nombre, il est bien forcé de le reconnaître, ne peut indiquer qu'une faible proportion du nombre réel. Mais le Mar- (yrologe ne traite que de Paris et de quelques-unes des grandes villes de France; il omet, entre autres, Toulouse, oii il y eut un grand carnage. Le gouvernement lui-même, eût-il voulu réunir les noms de tous les morts, n'y aurait certainement pas réussi. Combien moins les survivants du massacre, exposés sans cesse a le voir continuer ou recommencer, auraient-ils f;iit une enquête complète! Combien de familles obscures disparurent tout entières ! Parmi les noms que nous avons cités, plusieurs manquent au Martyrologe , et Salviali nous a fourni un de ces derniers , quoiqu'il n'en rapporte qu'un très-pelit nombre.

D'après le Martyrologe , il périt en tout, h Paris, 40,000 réformés. Tandis que Salviati , dans sa dépêche du 24, ne parle encore que de centaines de morts, une relation espagnole du temps porter le nombre des personnes tuées et jetées à la rivière jusqu'à midi , le jour même de Sainl-Barlhélemy, à plus de 5000^ Jean Gomez deSilva , ambassadeur de Portugal 'a Paris, envoya exactement la même indication à sa cour. Davila eslime que le total pour Paris est de 10,000. Selon Halon, «...par le rapport qui en fut faict à la vérité, furent tuez et massacrez audict Paris, l'espace de 3 jours et 3 nuiclz, le nombre (le plus de 7000 personnes bien cognues et remarquées, sans aultres qui furent jettées dans la rivière qui ne furent cognues « (p. 079). Brantôme évalue le nombre des morts à 4000; Papyre Masson à 2000; et l'abbé de Caveyrac , qui s'efforce d'abaisser le chiffre autantque possible, descend jusqu'à 4000, chiffre que La Popelinièrea également admis.

Le panégyriste de la Saint-Barthélémy, l'Italien Capilupi, compte environ 3000 tués, «tant par le peuple que par les soldats, sans au-

' « £/ mismo dia de Sanct Bartliolome a medio dia, avian muerlo y ecliado en el rio MAS de cinco mille personas , y entra ellas cinquanta cavaUeros» [Borrador de la Relacion de la muerte del Amirante y olros kereges. Arcli. de Simancas).

cdiic blessure ny sans qu'une seule gouile de sang des catholiques fui espandue (chose qu'on ne peut attribuer ny rapporter sinon a la main puissante de Dieu et à un miracle singulier), excepté seulement un des catholiques, lequel l'ut tué par un grand désastre et malheur*.»

Bossuet écrit qu'en sept jours il périt plus de 6000 personnes; Mézeray adopte le nombre de 5000.

Je n'ai cité encore aucun auteur protestant. Leurs appréciations n'approchent pas plus de l'unanimité que celle des catholiques. Selon les Mémoires de l'Estat de France (p. 399), « on croit que le nombre des tués ce jour-la et les deux suivants, dans Paris et ses faubourgs, surpasse 10,000.» D'Aubigné n'en compte que 3000. L'auteur du Tocsain contre les massacreurs et auteurs des confusions en France (p. 55) dit seulement près de 2000^.

En résumé, il nous semble que les rapports selon lesquels, le 24 août , de trois heures du matin a midi , plus de 5000 réformés auraient péri, sont empreints de l'exagération presque inévitable des premiers moments. Les 10,000 morts de Davila sont peut-être aussi un nombre trop considérable. Mais les 2000 de Papyre Masson (pour ne rien dire des calculs peu sérieux de Caveyrac) nous paraissent un chiffre très-inférieur à la réalité, vu l'étendue et la durée des exécutions, et la vérité nous paraît devoir se trouver entre les chiffres que donnent Brantôme et Bossuet ou Haton (qui tous deux ne parlent que des premiers jours). Cinq h six mille meurtres ont très-vraisemblablement été commis à Paris du 23 août jusque vers octobre.

Quelques protestants, en très-petit nombre , furent sauvés par les bourreaux eux-mêmes. Paré fut épargné par les soins du roi , qui. dit Brantôme, «l'envoya quérir dans sa chambre et garderobbe, lui commandant de n'en bouger.» Cette précaution égoïste d'un roi sou-

'Capilupi se trompe. On connaît quatre cas de ce genre : un solliciteur ou avoué,, rue de Seine, qui avait témoigné de la compassion pour les huguenots; Rouillard, chanoine de Notre-Dame et conseiller au Parlement , tué chez le curé de Saint-Andrédes-Arcs, on ne sait pas exactement pourquoi; un noble espagnol, Salcède, qui avait eu querelle avec le cardinal de Lorraine, et le riche Villemaut, fils du feu garde des sceaux Bertrandi; le véritable motif de sa mort fut l'amour du butin; sa maison et celle de Salcède furent pillées.

'^ Les appréciations pour la France entière diffèrent plus encore. Un archevêque (Péré(ixe) et un protestant (De furor. Gall.) disent 100,000, Sully 70,000, Davila 40,000 , Jean de Serres et Prisbac 30,000 , Papyre Masson 1 2.000 , l'abbé de Caveyr.ic moins de 2000.

DE l'Église uéeuilmée de vxvas. Hy

venl malade el qui s'exposait sans cesse a des accidenls dans les violents exercices qu'il préférait, fait sans doule plus d'honneur à la renommée de l'illustre chirurgien qu'à la bonté de son mailre. Il protégea aussi sa nourrice Philippe Richard , mais en la forçant h abjurer. «Pour sa mère nourrice, il l'aima uniquement, quoique huguenolte; il ne souhaita autre chose d'elle que sinon qu'elle se reconnust, et il l'obtint enfin par la frayeur qu'elle eut de la Saint- Barthélémy, encore qu'il n'y eut employé que la prière sans aucune menace.» Ce trait d'un contemporain est d'une naïveté par tro|» forte: il est évident que des menaces en paroles auraient été un luxe d'intimidation assez inutile i)endant le carnage des huguenots.

Ce qui est plus singulier, c'est que le duc do Guise, lui aussi, |)réserva les jours d'un prolestant notable, le sieur d'Acier, et de plusieurs peut-être, soit par des raisons particulières et inconnues, soit pour avoir a citer quelques actes de clémence et pour paraître dans ses rigueurs l'instrument passif du roi, tandis que, livré a lui-même, il aurait fait preuve de miséricorde.

Le nom de La Cornière, qui commandait les Suisses, doit être conservé; il parvint a sauver plusieurs personnes.

La persécution n'osa s'attaquer à la fille de Louis XH. La duchesse Renée de Ferrare sauva quelques prolestanls dans l'hôtel de l'An (Laon?) qu'elle habitait, entre autres la femme du pasteur Pierre Merlin et leur fils Jacques, encore enfant, j»Ius tard pasteur luimême. Le vendredi suivant, elle les emmena à sa résidence de Monlargis, sous une escorte que lui donna son petit-fils , le duc de Guise {iJiaire de Jacques MerUit).

On peut voir dans la VicdeMornaij, écrite par sa femme, la double série d'aventures et de périls 'a travers lesquels ils purent l'un et l'autre s'échapper (ils n'étaient pas encore mariés).

Nous avons déjîi nommé les principaux bourreaux , parmi lesquels on a distingué beaucoup d'Italiens, Gonzague et Gondi, le comte Annibal de Coconnas , les deux Tosinghi , Pelrucci et René Blanchi. Parmi les Français, ceux qui ont mérité d'être signalés à l'horreur de la postérité sont : le maréchal de Tavanncs , qui criait dans les rues : «Saignez, saignez! la saignée est bonne en août comme en mai 5» Lansac, les capitaines Cosseins et Goas, l'avocat Jean Ferrier, capitaine de la rue Sainl-Aiiluiiie . ainsi (jue trois hommes du peuple:

130 PRÉCIS DE l'histuiue

Tanclioii; le boucher Pezon cl Tliomas Crucc , dil Croizicr, (yïi s'acquit une horrible célébrilé par sa cruauté infatigable et se vantait d'avoir tué 400 personnes a lui seul ; presque toutes les relations ne le désignent que par sa proressioii : le tireur d'or.

Pour ces derniers et leurs pareils, le pillage fut un des motifs principaux de tuer. On porte a 600 le nombre des maisons pillées {Mêm. de l'Eslal de France). Mais il ne faut pas croire que le peuple seul mît a profit celle facile occasion de s'enrichir. Le roi , sa mère el leur cour prirent une grande part de celle proie. On accuse le uuc d'Anjou d'avoir fait saccager la demeure d'un opulent lapidaire, Thierry Baduere ou Badoire, qui, disâil-on, avait chez lui 100,000 écus. Angoulême dévasta de même, mais avec un gain moins brillant, la maison de l'évéque de Chartres , chez qui la reine Jeanne avait logé. Plusieurs historiens affirment que la perspective de dépouiller les victimes fut un des motifs décisifs du massacre; el il n'y a pas de doute que ce molif ne soit entré dans les desseins d'une cour fastueuse et pauvret

Ce fut une grande cause de souffrances pour l'Église réformée de Paris. On devait trouver bien plus de butin chez de riches bourgeois, chez des orfèvres et des lapidaires, que chez les nobles de province, venus pour les noces, et presque tous pauvres. Capilupi dit luimême que chez Coligny il ne se trouva que 10,000 écus. C'était bien peu, après tout ce que le roi venait de lui donner; mais il avait dû dépenser beaucoup pour ses adhérents. Selon ce même Capilupi , la part du roi , dans le pillage des réformés, se sérail élevée à trois millions d'or.

Nous aurons achevé le tableau de tant d'atrocités quand nous aurons dit que l'honneur des femmes ne fut pas plus respecté que leur vie. Le Paris huguenot offrit pendant bien des jours toutes les scènes affreuses d'une ville prise d'assaut el où tous les crimes sont permis aux soldats vainqueurs; seulement ici les vainqueurs n'avaient eu personne 'a combattre; ils étaient féroces el infâmes de sang-froid.

Jusqu'à huit heures du malin , le cadavre décapité de l'amiral resta abandonné dans la rue : il devint 'a ce moment l'horrible jouet des en-

' Charles IX on <':tail réduit a deuiaiidei lustainnieiit un juet de 8000 Ir. a Maiidelol, gouverneur de Taou (Corr. publiée par M. Paris).

DE L'ÉGLISt; KKFOIÎMÉE DE PAUIS. loi

fanls (lu qiiailier, qui le iraînèronl d'un endroil l\ un aulrc. Ancuno indignité ne lui lui épargnée, pas même la plus ignoble miililalion. On essaya même de le brûler, el on ne réussit (ju'à noircir et à rendre plus informes ces débris hideux. Jclé à la rivière, il y resta trois ou quatre jours. Il en fut retiré après la sentence du Parlement, traîné par le bourreau dans les rues et exposé enfin au gibet de Montfaucon', où on rattacha avec une chaîne de for, le dos sur une traverse de bois, les bras pendant d'un côté, les jambes de l'autre. La cour vint voir cet abominable spectacle et insulta encore à la mémoire de ce grand homme. C'est la , selon Papyrc Masson , que Charles IX aurait redit le mot deVitellius : «L'odeur d'un ennemi mort est douce et agréable.»

On lit dans les Mémoires de De Tliou que, «la fureur de ces massacres étant un peu apaisée, il alla, quelques jours après, voir son second frère , qui logeait près la porte Montmartre. Celui-ci le mena sur une hauteur, d'où ils pouvaient découvrir Montfaucon..,. Aussitôt l'idée du seigneur qu'il avait vu (juelqucs jours auparavant dans l'église de Notre-Dame et qu'il avait considéré avec attention se réveilla dans son esprit. Il rappela dans sa mémoire ce caj)itaine hmeux par tant de combats , par la prise de tant de villes, et sur le point de triompher des Pays-Bas, dont il voyait le cadavre, après mille indignités, attaché à un infâme gibet.»

On eut l'atrocité d'y conduire les deux fils du héros. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglottait violemment. Le cadet, appelé d'Andelot, regardait d'un œil plus ferme les elVroyables restes de son illustre père, outragés à l'envi par la cour, le Parlement et le peuple.

Il existe une curieuse lettre de Mandelot , gouverneur de Lyon , au roi, où l'on voit que la tête de Coligny a été envoyée, au nom de Charles et de sa mère, ou peut-être de la part des Guise, au pape. Le roi ordonna que le messager fût arrêté , soit qu'il en eût quelque scrupule , soit , ce (jui paraît plus probable encore, qu'il voulût empêcher

' Les fourches palibul^iires de Moulfancon ôtaioiil sur un cmplaceuiontqiii se trouve depuis longtemps dans Paris, près delà barrière du Combat, entre la rue de la Bulte- Chaumonl et celle de l'Hôpital-Sainl-Louis.

Au bout de quinze à vingt jours d'exposition publique, le corps de Coligny fut secrèlemenl enlevé du gibel par les soins de son cousin , le marécbal de Montmorency. .Vpics divers déplaceineuts, ce qui reste de ses ossements a été déposé de nos jours dans une petite caisse, qu'on a ticcllée dans tm mur eu ruines de ion cliùlcau dcCliàtillon-bur-Loin,

ir}^ l'UÉClS DK l/illSTOlllE

Giiiso (Je se l'aire honneur du massacre auprès du Saiiil-I'èi e par icuvoi de ce trophée.

«J'ay aussi reccu, Sire, écrit Mandelot, la lettre qu'il a pieu à V. M. ni'escrire , par laquelle elle me mande avoir esté adverlye qu'il y a ung homme qui est parti de par de la, avec la leste qu'il auroitprinse dudicl admirai après avoir esté tué, pour la porter à Rome; et de prendre ijarde quand ledict homme arrivera en cesle ville, de le faire arrester et luy ester ladicte teste; a quoy j'ay incontinent donné si hon ordre <|ue , s'il se présente, le commandement qu'il plaist h V. M. m'en l'aire, sera ensuivy. Et n'est passé ces jours icy par cesle ville aullre personne pour s'en aller du côté de Rome , que ung escuyer de M. de Guyse, nommé Paule, lequel esloit party quatre heures auparavant, du jour mesme que je receus la dicte lettre de V. M.» (5 septembre, XVIir leitre de la Correspondance publiée par M. P. Paris). Paule emportait-il la tète de Coligny ? Arriva-t-il jusqu'à Rome? On ne sait.

Pendant ces déplorables journées, aller voir les cadavres fut une distraction généralement goûlée. Lesloile décrit (p. 20) la reine-mère sortant du Louvre avec ses dames et demoiselles et allant voir les corps morts : « pour se rafraîchir un peu et se donner plaisir.» Ni l'horreur ni l'indécence de cette vue ne les effraya ; et plus d'un historien rapporte avec quelle abominable curiosité fut considéré, non sans de grands éclats de rire , non sine tnagno et effusu visu (Jean de Serres, 43'J), le cadavre de Soubise, qu'un scandaleux procès avait rendu célèbre. Catherine et les nobles demoiselles (ju'elle appelait son escadron volant n'avaient plus de la femme ni la pudeur ni la pitié. Elles étaient dignes des assassins, leurs maris et leurs amants.

Dès que l'amiral fut mort et le massacre en pleine activité , le roi et sa mère écrivirent nombre de lettres, annonçant aux gouverneurs de provinces et aux cours étrangères ces grandes nouvelles. Ils y prétendaient qu'une querelle s'élant élevée entre les maisons de Guise et de Châlillon a l'occasion de la blessure de Coligny, ses partisans avaient voulu le venger sur le duc , mais avaient eu le dessous, et une sédi7«0H. avait eu lieu où les huguenots périrent, tandis que le roi « avait assez a faire 'a se garder de si grands dangers en son chastel du Louvre.»

Le 24, dans une circulaire a ses gouverneurs de province {Correspondance Mandelot, XIV), le roi représente lu Saint-Barthélémy

DE L'kGIJSF. nKFORMKF, DK VWU^. M]:\

romme iino si'dilioii drs (Iiiisc; cl de leurs iimis, qui avaienl appris <I!ie ceux (le raniiral voulaienl exercer sur eux leur vengeance. Il al- Irihue loul le mal à « la querelle parliciilière qui est de longtemps entre ces deux maisons» et qu'il a en vain voulu apaiser.... u N'y ayant en ceci riens de la rouplure de l'édict de la pacilTication , lequel je veulx au contraire estre entretenu aultanl que jamais.»

Le lendemain, il fait adresser 'a Schomberg, son envoyé en Allemagne, un récit du massacre, et il ajoute; «ce (pii est arrivé au grand regret de sa dicte Majesté et toutefois pour l'occasion qu'ils en ont eux mesmes donné les premiers» (Bibl. imp., Mss. Fontanieu).

Le 27, il écrit à Fénelon , son ambassadeur auprès d'Klisabelb , (|u'il a « lasclié la main à messieurs de la maison de (iuise.»

Mais les inconvénients de ce système de défense furent bientôt sentis ; il ne disculpait le roi qu'en apparence au|)rès de ceux qu'indignait un pareil crime, et il annulait son autorité 5 il laissait aux fiuise, devant le clergé , Rome, l'Espagne et le peuple de Paris, tout l'bonneur d'un forfiut si vaste et si beureux. On tombait dans le danger longtemps redouté par Catberine; en se délivrant des iiuguenots et de leurs cbefs, on avait démesurément grandi, à ses propres dépens , la maison de Lorraine 5 ce fut dès lors pour Charles IX , et ensuite pour Henri III jusiju'a sa mort , un châtiment aussi terrible que mérité. Ce fut aussi, plus tard , la véritable cause du double assassinat des principaux coupables, de ce môme duc de Cuise par son complice Henri III, et de Henri par le parti des Cuise et du clergé , qui armèrent le bras d'un moine de saint Dominique, Jacques Clément.

En face de ce nouveau péril , Charles commit encore une de ces lâchetés audacieuses auxquelles sa faiblesse et son impétuosité le rendaient si enclin. Il réclama pour lui-même la pleine responsabilité de tout ce qui était arrivé et accusa hautement les protestants d'un complot qu'il se vanta d'avoir déjoué en le prévenant. Ce complot, qui devait s'exécuter le jour même de la Saint-Barthélémy, aurait consisté 'a mettre le feu en deux ou trois endroits de Paris, à tuer dans le Louvre le roi, sa mère, tous les princes, excepté le seul Condé, qu'on aurait mis sur le trône , et enfin à exterminer tous les catholiques ! ((lapilupi).

Pour faire croire 'a cette conspiration, qui, au dire de Tavannes

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lui-même, élail le iroisième mensonge qu'on fut obligé cV inventer, le roi iil le même jour deux actes éclatanls et puijiics. Son apologiste Capilupi raconte le premier en ces termes :

«Le Roy.... voyant toute la ville comme renversée sens dessus dessous, teinte et baignant en son sang, et pleine d'horribles spectacles de morts (estant dcsja esteinle et despêchée la pluspart des hommes de plus grande authorité entr'eux), le martly 26 d'aoust, deux jours après qu'on eut commencé de tuer, s'en alla 'a l'église pour remercier Dieu , selon son devoir ^ d'une si grande prospérité, que, sans qu'il y eust eu aucun sang de ses fidèles respandu, il luy avoit fait en une heure si belle grâce et faveur de l'avoir délivré, et son royaume, de gens si pernicieux et si meschants. Après cela il s'en alla au Palais, en la chambre dorée.» Là, il tint un lit de justice, entouré des princes, des ambassadeurs et des principaux de sa cour. Il affirma solennellement devant le Parlement assemblé que tout s'était l'ait par son ordre, non 'a cause de la religion, mais pour prévenir un complot , ajoutant des paroles de sécurité pour les prolestants de son royaume.

«Sa ditte Majesté déclare que ce qui en est ainsi advenu a esté par son exprès commandement et non pour cause aucune de religion, ne contrevenir à ses édits de pacification qu'il a toujours entendu, comme veut et entend, observer, garder et entretenir, ains pour obvier et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration faite par ledit admirai, chef et autheur d'icelle, et ses dicts adhérans et complices, en la personne dudit sieur roy et contre son estât, la royne sa mère, messieurs ses frères, le roy de Navarre, princes et seigneurs estans près d'eux. Parquoy sa ditte Majesté fait scavoir par ceste présente déclaration et ordonnance 'a tous genlilhommes et aultrcs quelconques de la religion prétendue réformée qu'elle veult el entend qu'en toute seureté el liberté ilz puissent demeurer et vivre avec leurs femmes, enfans cl familles en leurs maisons, etc.^)

On remarquera que les huguenots sont accusés d'avoir voulu tuer, non-seulement le roi el les princes catholiques, mais aussi le roi de

'Déclaration du roy, de la cause et occasion de la mort de l'admirai et autres ses adhirents et complices, dernièrement advenue en ceste ville de Paris, le SJ4* joi«r du présent moys d'aovst , Ole.

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