DE L EGLISE REFORMEE DE PARIS. I.T
Navarre , leur clief , f|ui depuis la morl de Coligny leur était plus nécessaire que jamais; il fallait bien les en accuser: ne pas nommer Henri de Bourbon parmi les victimes désignées, c'eût été le ranger parmi les coupables. Mais la grossièreté de l'imposture était telle que nui n'y ajouta foi , et tout le monde fut sur ce point de l'avis de Salviali, lorsqu'il écrivit en cour de Rome, le 2 septembre suivant: «Il sera constaté juridiquement que dans les derniers temps l'amiral complotait de nouveau contre la personne du roi et de ses frères. Cela n'en demeure pas moins faux en tous points , et ce serait une honte, pour quiconque est à même de connaître quelque chose aux affaires de ce monde , de le croire.» Les courtisans même s'en moquaient, disant que « c'estoit une galante couverture. » Aussi, comme l'a remarqué Bossuet, «tout ce qu'on employoil pour décrier l'amiral ne servoit qu'à illustrer sa mémoire.»
On réserva, pour fournir la preuve de la prétendue conspiration , deux huguenots prisonniers, Briquemault, ce vieil officier, chevalier de l'ordre du roi , que nons avons vu chercher en vain, sous des tas de morts, un abri contre les assassins, et Cavaigne, chancelier de la cause (c'est ainsi que les huguenots appelaient leur parti), et que Charles IX, à la demande de Coligny, avait nommé maître des requêtes.
Briquemault, après s'être caché sous un amas de cadavres, avait réussi à se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre Walsingham. On l'y découvrit sous l'habit d'un palefrenier, occupé à étriller les chevaux. Il n'en fut pas moins reconnu ; il demanda alors à parler au roi, qui le ht emprisonner et le réserva pour un autre genre de mort.
On voulut arracher aux deux captifs l'aveu du coniplol des protestants. Tavannes raconte qu'on leur ofl'ril la vie et la liberté s'ils avouaient. Ils refusèrent et furent condamnés , le 27 octobre, à être pendus en place de Grève. De Thon , qui était présent, raconte que Briquemault, en entendant prononcer contre ses enfants la cruelle sentence qui les ruinait et les déshonorait, eut un moment de faiblesse, où il offrit d'avouer tout ce (ju'on voudrait. Cavaigne, le magistral, fil honte au vieux soldat, et Briquemault, revenu à lui, mourut comme il avait vécu, en brave {Walsingham, p. 328; La PopeUnière, 11,09 v°).
Catherine, avec ses trois lils et la cour, assista a celle exécution;
l.iO PRÉCIS DE L'IITSTOIRE
ils eurent l'infamie d'y conduire le roi de Navarre et de le faire assister au supplice de deux de ses meilleurs et plus dignes amis, ainsi qu'a une grande collation qui eut lieu bientôt après, dans l'Hôtel-de- Yille. Il était tard quand ces deux protestants éminents furent mis à mort; Charles «prit |)laisir de rendre ses yeux témoins de leur supplice, où il assista avec tant d'avidité que de suppléer au défaut du jour par des flambeaux qu'il fit approcher du gibet pour voir la grimace des mourants » (Papyre Masson ; voir aussi Brantôme , etc.).
Cependant le Parlement resta interdit devant l'audace du roi , et le premier tribunal du royaume applaudit lâchement à l'aveu public d'un crime plus affreux que lous ceux qu'il punissait. Christopbe De Thou, premier président, le même qui en secret appliquait a la Sainl-Barlhélemy l'imprécation de Slace: ExcidatiUa dies, etc., répondit au roi par d'ignobles louanges, donnant ainsi un de ces odieux exemples de servilité trop bien imités depuis, et qui sont la honte de la France.
Le roi était moins vil peut-être ; il y avait au moins dans son infamie quelque chose de hardi. Cependant un spectateur (Petrucci) atteste que ce jour-là «son visage était tellement altéré qu'il parut horrible.» Pendant qu'il se rendail.au Parlement en grand cortège, un gentilhomme prolestant fut reconnu et assassiné sous ses yeux; il s'écria qu'il voudrait que ce fût le dernier. Voulait-il dire le dernier des buguenols ou la dernière des victimes ?
Ce môme jour, les portes de Paris furent ouvertes et il fut permis d'en sortir.
Le surlendemain, le clergé fil célébrer un jubilé d'actions de grâces et une procession où le roi assista, mais où Henri de Navarre, celle fois inébranlable, refusa de paraître. Celle même fêle fut célébrée peu après et de la même manière par toute la France^
'Le roi fit frapper en mémo temps, par les soins de Favier, général des monnaies, deux médailles à son elligie , l'une dite à l'antique, où Hercule combat l'hydre de i^erne par le fer et le feu {Ne ferrum temnal, simul ifjnibus obsto); l'autre diia jjopnlaire, où le roi , sur son irône, en m'anleau royal, la couronne sur la tête, tenant l'épée, la palme et la main de justice, foule aux pieds un monceau de cadavres et de têtes coupées , avec cette légende : Virius in rebelles. Cette dernière médaille, au lieu de la tête du roi , a été frappée aussi avec un revers où l'on voit les deux colonnes qui étaient l'emblème favori de Charles IX et qui représentaient la juslice et la piété, avec ces mots: P/etas excitavit justitiam (la piété a éveillé la jus-
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Depuis le lit de justice, les agents du roi auprès des cours catholiques et lui-même, dans ses propres lettres, cliaugèrent de langage. Auparavant, et c'est là un fait essentiel a remarquer, dans toutes ses lettres, même au pape et à Philippe II, il n'y a aucune trace de la préméditation. Mais, après avoir pris le parti extrême de s'en accuser, il ne cesse d'essayer de s'en faire un mérite. Saint- Goard , S09 représentant à Madrid, ht de vains efforts pour établir ce système et laisser tout l'honneur de la Saint-Bartliélemy au roi et 'a Catherine, tandis que Çuniga écrivait de Paris : « Le massacre est arrivé inopinément et ils n'ont pu rempêcher» (voy. Groen , t. IV, I. 12*, 21*, 22*, 28*). L'intérêt du pape et de Philippe était de pousser la cour de France à s'engager toujours plus avant dans ses aveux et a se compromettre de plus en plus envers l'Angleterre, le prince d'Orange et les protestants. De l'a les aflîrmations réitérées qu'ils lui arrachent.
Salviali fait plusieurs allusions à une scène de dépit où Catherine s'emporta contre le cardinal de Lorraine, qui non-seulement voulait faire annuler a Rome le mariage de Henri et de Marguerite, mais trouvait moyen d'attribuer à son neveu de Guise et 'a lui-même tout le mérite de la Saint-Barthélémy (Deux dépêches du 22 septembre, dont une chiffrée , et une troisième du l'"'" octobre).
Mais auprès d'autres princes, Charles se rappela, comme tout autre malfaiteur, que tout mauvais cas est niable. Un souverain catholique, son propre beau-père, l'empereur Maximilie^i H, désapprouva énergiquement l'assassinat des protestants. Aussi le roi faisait-il nier auprès de lui par son envoyé Vulcob celte même préméditation que Saint-Goard et Ferrailz alarmaient de sa part à Madrid et 'a Rome avec tant de chaleur (Groen. t. IV, I. 13*, 21* et suiv.). Elisabeth, qui savait être reine, ne consentit îi recevoir l'ambassadeur Fénelon (ju'en grand deuil, au milieu dune cour muette et frémissante, où chacun s'éloigna de lui et où personne ne lui rendit son salut; elle
lice!). On peut voir ces deux médailles, que je possède, figurées dans le Lien, 1834, p. 104, et dans le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français , l. 111, p. 137. La médaille popu/aJre y est représentée avec le i)ortrait de Charles. Elle a été gravée avec le revei'S aux colonnes dans le Musée des monuments français de Lenoir, 1805, t. IV, p. 18, n» 561, dans le Trésor de numismatique et de glyptique , et dans V Histoire de France d'après les momtments , par MM Hordier et Charton, t. IL , p. 80.
I'î8 PRÉCIS DE l'histoire
le iraila comme le représentant de l'assassin île ses frères, et revêiil
le deuil des marlys comme s'ils eussent été de familfe royale.
La nouvelle du massacre fut reçue par les deux chefs du monde catholique d'alors , le pape et le roi d'Espagne, avec des transports de joie et une surprise qui prouvent combien ils étaient loin de s"attîndrea une pareille exécution.
Philippe II, (jui, le 5 septembre, écrivait encore fiuil se défiait de Charles et de Catherine, et s'irritait du mariage de Marguerite, apprit enfin le 12 la grande nouvelle. Dès le 18, il écrivit que ça été une des plus grandes joies qu'il ait éprouvées en sa vie, « nno de hs mayoreu conlentamientos que he recibido en mi vida, y> et il chargea son ambassadeur de féliciter Charles d'une déterminations! honorable, si chrétienne et si vaillante : ((de km honrada, chrisliana y val er osa delerminacion. »
Le 17, il écrit lui-même a Catherine : « Le juste châtiment qui par ordre du roi très-chrétien, mon frère, et de Yolic Majesté, a été donné a l'amiral , a ceux de sa secte et à ses partisans , a été un acte de tant de courage et de prudence, d'un si grand service pour la gloire'et l'honneur de Dieu, et d'un bénéfice universel pour la chrétienté, et particulièrement du roi mon frère et de ses intérêts, qu'il fut pour moi la meilleure et la plus réjouissante nouvelle qui me pût venir pour le présent.... Enlin , Vos Majestés ont bien montré au monde ce qu'elles avaient dans leur cœur très-chrétien ^»
Le 28 août, bien avant d'avoir reçu cette lettre, Catherine lui écrivit la suivante, que lui porta un gentilhomme nommé Montaigne, chargé de lui raconter dans tous ses détails l'acte dont elle se faisait un mérite devant lui : « Monsieur mon fils , ie ne fays nulle doutte que ne resanties come nous mesmes la heur que Dieu nous ha fayte de donner le moyen au Uoy mon fils de se defayre de ses suges (sujets) rebelles à Dieu et à luy.... (Nous) Randons par cet ayfect le témognage de nos bonnes et droicles jntentions, car ne les avons tramés
1 U....EI juslo castigo que, por orden del chr^° Rey mi lier^° y de V. M'', se dift al Almirante y a los de su secta y parcialidad , que por aver sido un liecho de tanto valor y prudencia y de tanlo servic/o , yloria y honora de D/os, y universal beneficio de la Christlandad y particolar del Rey mi her"° y de sus cosas , fuè para mi la mejor y mas alegre nueva que al présente me pudiera venir,
a.... Enfin lian bien mostrado al mundo V. ^/''*'s lo que tenian en sti cliri'sîiano peclio » (Archives do .Siinancas).
DE l'kglise Réformée de paris. IrîO
en aullre que a son honneur ; et m'en reiouis encor davanlage de panser que cete aucasion confirmera et augmcnlera la milié enlre V. M. et le Roy son frère.... etc.»
Mais Philippe n'était pas homme à se contenter de si peu. Il écrivit plusieurs fois à son ambassadeur de presser les rois très-chréliens d'achever dans toute la France l'extermination des hérétiques, et leur offrit à plusieurs reprises ses services pour les y aider. Il veut que le roi soit «averti et prié d'une manière toute particulière de mener a bonne fin un si bon commencement, châtiant de telle manière les huguenots , ses rebelle^, que dans quelque partie de son royaume où ils seraient restés , on les extermine tous cetie fois avec leur fausse doctrine. La grâce que Dieu lui a faite et le chemin qu'il lui a ouvert et montré ne l'obligent pas à moins^ Vous pourrez, ajoute-t-il, dire, comme venant de vous, à l'évêquc Salviaii , qui réside près de cette cour en qualité de nonce de Sa Sainteté, que je vous envoie principalement dans le but d'exhorter ces rois très-chrétiens et de leur offrir mon appui, pour (jue, cette fois, ils rejettent Thérésie et les hérétiques de leurs royaumes, et qu'ils rétablissent la foi catholique romaine et l'entière obéissance que l'on doit au Saint-Siège. Vers ce but tendent toutes mes pensées et mes actions, comme fils du Saint- Siège , qui désire souverainement la conservation et l'accroissement de son autorité-.»
Le Portugal se réjouit comme l'Espagne. Une procession eut lieu à Lisbonne. Le prince-cardinal Dom Henri y prit part^.
La joie de la cour de llome fut plus éclatante encore. Son repré-
'«....£e advierlo yruegn muij encarecidamente , lleve adelante tan buen principio , castigando de tal manera a los Ugonotes , sus rebeldes, que en qualquier parte de su liegno huvieren quedado , que se acaben de esta vez todos ellos y su falsa doctrina. Que no le obliga a menas que a esto la mrd que Dios le halieclto, y el camino que le ha ubierto y mostrado.n
'-«Al Obispo Salviati que réside en aquella Corte por iS'uncio de Su Sancl'^ podreis des/r, corne de c/o que os envio principalmente a esforzar a aquelloschr'"^^ Ueyes , y offrecerles mi asistencia, paraque de esta vez hechen la Ileregia y Ikreges de su liegno y ensalcen la fee Calli^'^ Romana y la entera obediencia que se deve a la sede ApostoUca, que a esto se anderezan todos mis penslamentos y actiones, como liijo délia, que desea summamente la conservacion y augmenta de su auctoridad « (Instruclioiis données à Don Diego de Çuniga, marquis de Ayanionle, envoyé a la cour de Fiance, corrigées de la main de Philippe II , le -H octobre iî)!"!. Archives de Simaiicas).
••Déiiêche originale.
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sonlaïUà Paris en donna le signal. «Failos-nioî la grâce (('cril-il an cardinal secrétaire (KKlal, en lui annonçant la Sainl-Barlhélemy, le. jonr même et an moment oîi il venait, comme il le dit , de tout voir de ses yeux) faites-moi la grâce de baiser en mon nom les pieds de Sa Sainteté. Je me réjouis du fond des entrailles avec Sa Sainteté de ce qu'il a plu a la Majesté divine d'acheminer si lieureusement et si lionorahlemenl les affaires de ce royaume, au début de son ponti • (Icat, ayant pris en sa protection le roi et la reine-mère de telle sorte qu'ils ont pu en extirper ces races empoisonîiées , avec tant de prudence et dans un moment si opportun, on tous les rebelles étaient enfermés à clef dans leur cage. C'est aussi avec un cœur plein de contentement que je baise les mains de Voire Seigneurie III'"'')) (l.etire du 24 août 1571).
Grégoire XIII alla proccssionnellemenl, en grande cérémonie, de l'église Saint-Marc à celle de Saint-Louis-des-Français, où le cardinal de Lorraine dit une messe d'actions de grâces, en présence de Sa Sainteté et de trente-trois cardinaux. Une fastueuse inscription, composée par le même cardinal, fut suspendue au-dessus de la porte de Saint-Louis-des-Français^. Il écrivit au roi pour le féliciter de «ces délibérations et exécutions très-chréliennes et héroïques.))
Une médaille, qui tigure sous le n" 22 parmi celles du pontilicat de Grégoire XIII dans le recueil du jésuite Bonanni [NumismataPonlifimm, Romœ i689, 2 vol. in-fol.; i. I, p. 336), fut frappée a l'edi-
'*/>. 0. M., bealissimo patri Gregorio Xlll, pont, max., sacro illnstrissimornm card/nalium colle;jio j S. P. Q. IL,
Caroliis IX , cliristianissimus Francoriim rex, zelo zelatus pro Domino Deo exerciluttm, repente velut angelo percussore divinitiis immisso , suùlnt/s una occis/one prope urïiversis regni sut lioereticis perduellibusque , tanti àeneficii immcmor nunquam futurus , consiliorum ad eam rem datorum, auxiUortim missoriim , diiodecennalmm precum, suppl/cat/onnm. . . . ipse nunc solidissimoritm gaudiorum afjluentissimus gratulatur.
....Proisto tanto benejicio conjunctis hodie ardentissimis votîs, absens corpore, prœsens anima , hic in cède Sancti Ludovici, avi sui, Deo omnipotenti grattas agit.
Carolus, tituli Sancti Appolinaris S. R. E. card. de Lolharingia, omnibus significatum et testificatum esse voluit. Anno 1572, YI sept.
(I Uteris romanis aureis majuscuHs dcscriptum, festa fronde velatum an limniscatnm , est supra limen cedi Sancti Ludovic/ , llomœ appensiim anno et die prœdictis.))
Par/siis , ap. Joli. Dallier, in ponte Sancti Michaelis sub alba rnsa.
(BihI. imp.. .^JOO Colhpr) , ii» 1. p. Il il).
DE l'kGLISE niil'Ull.MKl:: i»E l'AIlJS. J il
gic (le ce pupc : elle [jorle à son revers la rcprésenlaliuii >riin massacre au milieu duquel apparaît l'ange exlermiualeur : la devise, claire el concise, est celle-ci: Vgonottorum Slrages.
Enfin, Grégoire commanda à Giorgio Vasari, le fameux hiograplie des peintres italiens, trois vastes peintures à fres(iue qui font partie encore aujourd'hui de la décoration de la salle dite Royale au Vatican. Elles représentent trois scènes histori(jues relatives à la Sainl-Barlliélemy: 1" l'amiral blessé rap'porté à la maison ; 2" le roi en son conseil décidant le massacre, et 3" le massacre lui-même. Ces peintures, fort médiocres, mais de très-grande dimension, décorent trois larges et hauts panneaux de cette vaste salle, dont les murs sont consacrés a commémorer les triomphes de l'Église romaine sur ses ennemis, tels que la victoire de Lépanle sur les Turcs , etc. Il est Irès-remar- (juable que cette horrible catastrophe de l'histoire des prolestants de France et de Paris figure encore aujourd'hui, pour la honte du catholicisme, parmi les hauts faits dont il se vante. Ajoutons cependant que, depuis quelques années, les inscriptions qui étaient placées sous ces peintures^ sont effacées. Quant à nous , nous l'avons dit ailleurs et nous le répétons, cette honteuse exhibition nous a frappé comme un hommage involontaire rendu par la papauté , dans son propre palais, à notre Église réformée de France et a Coligny.
Le pape envoya la Rose d'Or à Charles IX. Le légal qui rap|)ortait, en passant a Lyon , y trouva nombre de gens qui l'attendaient a genoux. «Ce sont, lui dit-on, les braves qui ont fait la grande besogne.» Il les bénit avec empressement.
Le même pape fit prêcher devant lui , le I" janvier suivant, un érudit célèbre, le prêtre français Marc-Antoine Muret , qui s'écria: «0 jour plein de bonheur et (rallégresse que celui où vous-même, Très-Saint Père , vous reçûtes les nouvelles de France et allâtes rendre grâces solennellement au Dieu tout-puissant et au saint roi Louis! Et quelle nouvelle plus agréable en effet pouvait vous êlre apportée? etc.» (0^rt^32).
L'Église catholique s'associa à la joie de .son chef, et nous avons
'GaSPAUDL'S COUGNIUS .4MIRAî.I.It'S — AcCEPTO VULNEUU — DoMlM BKl'tRTtU.
i;res. XIII. Poiilif. Max. 1572.
(I.tOES COMGJill UT SOCIORLM EJtS.
IIeX COLKiMI i>ECEM l'UOBAT.
1 iS PRÉCIS DE l/lllSTOlIlE
vsous les jeux les eiUliousia.sles npiuoltalions fie bien des membres de son clergé : cardinaux, évoques, prêlrcs et moines.
Les cliaiies de Paris et de toute la France retentirent des mêmes éloges. Le massacre l'ut loué de près comme de loin. On cite , parmi les prédicateurs qui profanèrent la cliaire catliolique par le panégyrique delà Sainl-Barthélemy, plusieurs de ceux que nous avons nommés comme l'ayant provoquée, et d'autres encore, tels qu'Aymar lienuequin, évêque de Rennes, et Panigarola, cvêque d'Asti.
Le cbapitre métropolitain de Notre-Dame de Paris ordonna, le mercredi 27 août, pour le dimanclie suivant, une procession .afin de remercier Dieu de l'extermination heureusement commencée (de fc- Uci incœpla cxlirpationc licresium cl inimicorum noslrœ sanclœ reli- (jionis cathoUcœ). Il faut avouer (jue MM. les chanoines, comme Philippe II, en appelant ces trois jours de carnage un commencement, poussaient loin l'exigence^
On a encore le sermon enthousiaste et ampoulé prêché par Panigarola devant Catherine , Charles IX. et Henri , roi de Pologne , un mois après la Saint-Barthélémy, dans l'église Saint-Thomas-du- Louvre. Si ceprédicaleursanguinaire et les trois assassins couronnés, qui récoutaient vanter leur crime en chaire, avaient pu lire dans l'avenir, ils auraient vu cette même église où ils se trouvaient , restaurée sous le nom de Saint-Louis, devenir, deux siècles après, le principal temple à Paris de cette hérésie dont Panigarola disait « que dans une seule matinée, et seulement en ouvrant la bouche, le roi en avait purgé tout ce qui habite entre la Garonne et les Alpes, entre le Hhônc et le Rhin.»
Le massacre de la Saint-Barthélémy n'avait point atteint son but , tant qu'il restait des protestants en France et surtout à la cour. On s'efforça d'obtenir l'abjuration des rares personnages que leur rang
'Que signifie, en présence de Ions ces faits et d'une fon le de publications, en prose el en vers, en français el en latin, signées par des pnHres, la remarque de M. l'abbé de Ségur que « pas nn seul prêtre n'eut pari a la Sainl-Barlbélemy » ? (116ponse aux objections contre le chrisliunisrne [l'auteur veut dire contre le callioli-
cisuK'i, isrji).
DE l'Église réfurmée de i'auis. 143
liop élevé avait sauvés. Seule la iillc de Louis XII , Renée, diicliessc de Ferrare , put sortir de Paris, le vendredi 28 août.
Le roi de Navarre et Condé , son cousin, étaient prisonniers à la cour. Le second se montra d'abord très-ferme, cl Charles L\ lui ayant olïerl le choix entre la messe, la prison perpétuelle ou la mort, il refusa hautement la première alternative et répondit au roi (jue c'était à lui de décider entre lis deux autres. Mais ce courage héroï(]ue ne se soutint pas. Il apprit, et peut-être l'en informa-l-on à dessein, (pi'ii la Bastille des ouvriers tapissaient trois chambres, ce qui n'avait jamais lieu que pour loger des prisonniers de sang royal. Soit (ju'il rcdonlât la captivité |)lus que le supplice, soit que trois semaines eussent sulïi à épuiser sa constance , il se rendit et abjura, le 18 se|)tembre, a Saint- Germain-des-Prés, dans la chapelle de la Vierge. Sa jeune femme, Charlotte-Catherine delà Trémouille, el ses deux frères en avaient fait autant quatre jours auparavant.
Huit jours après, ce fut le tour du Béarnais el de sa sœur Catherine de Bourbon. La reine-mère, les cardinaux de Bourbon et de Guise, le nonce du pape, le froid et dur Salviati , et l'un des |)lus atroces d'entre les massacreurs, le duc de Nevers, assistèrent à celle humiliante comédie, qui n'empêcha ni le roi Henri , ni la princesse , ni Condé, de se déclarer de nouveau protesianls, dès qu'ils le purent.
Personne, au reste, ne croyait le moins du monde a leur sincérité. Philippe II , dans ses lettres secrètes, n'a cessé d'en médire. Aussi les obligea-t-on 'a tous les actes qui pouvaient donnera leur défection une apparence de réalité. On obligea les deux cousins a adresser des lettres autographes 'a ce pape Grégoire XIII qui venait de faire frapper une médaille el de célébrer une si belle messe d'actions de grâces pour Je carnage des hugueuols. Les deux princes portaient h leurs cous des croix d'or qu'ils n'osaient quitter que la nuit (Ilaton).
Quant aux dames et demoiselles de la cour, Charles leur avait fait dire brutalement (ju'il ferail jeter à l'eau celles qui ne se convertiraient pas immédiatement. Elles avaient obéi (Capilupi).
« Ici , écrit le comte de Saiiil-Pol a son gouvernement, on voit une grande conversion de gens. Les plus obstinés se réduisent; et si cela va ainsi, dans trois mois il n'y aura plus un seul huguenot en France » (15 septembre).
« Le prince de Coudé el sa femme . éciil le même ambassadeur,
I Vi PRÉCIS DE L HISTOIRE
voiil tous Ici juins il la messe . mais de mauvaise grâce. Ils soiil l'uil mal soumis et on en tient peu de compte-, lellementque je crois qu'ils désireraient bien se saulver. s'il y avait moyen. Mais ils sont toujours accompagnés de personnes que le roi leur a mises auprès et qui nu les abandonnent point» (20 septembre).
Le roi de Navarre dépassait parfois les bornes de la vraisemblance dans sou afleclation de ferveur catholique : Saint-Pol critique ses (jrmules démonstrations de piété el ajoute: (Il dissimule trop : c'est malaisé 'a son âge.»
Pour qu'il y eût dans toutes ces conversions quelque ombre de sérieux, on s'était servi d'un homme faible, déclassé entre les partis religieux d'alors, dont on avait fait le convertisseur en litre des grands. C'était Hugues Sureau du Rosier, ancien pasteur d'Orléans, i]ui déjà en io66 avait été mis à la Bastille a cause d'un livre trop hardi qu'on lui avait attribué. Proleslanl sincère, il avait cependant (juelques doutes sur l'autorité de l'Eglise et croyait , comme les Anglicans , a la réalité el 'a la nécessité de la transmission ininlerromi)ue (lu saint ministère depuis les apôtres. Celte opinion l'avait , pour ainsi dire . isolé entre les liuguenols et leurs adversaires : elle lui donnait même un certain penchant pour le catholicisme, dont au reste il ne pouvait croire les dogmes les plus essentiels.
Arrêté dans sa fuite, 'a la nouvelle des massacres de Paris , il fut amené devant Charles IX . qui i'elfraya par ses menaces . el il abjura. Dès lors ou se servit de lui pour convertir le roi de Navarre, Henri de Coudé. Catherine de Bourbon el bien d'autres. Sincère tant qu'il leur parlait de la succession apostolique (et il en pariait sans cesse), il évitait le plus possible de touchf^r aux autres dogmes catholiques, qu'il ne croyait point, el surtout à la présence réelle du Christ dans la communion. Il était dévoré de remords et de honte, surtout pendant que le jeune Condé résistait énergiquemenl à ses faibles instances.
On l'employa 'a celte œuvre de propagande en plusieurs endroits de Paris. Il fut ensuite envoyé a Sedan, sous la garde du jésuite Maldonat. pour convertir le duc et la duchesse de Bouillon. Puis on le chargea de prêcher 'a Melz contre les protestants, ce qu'il fit une seule fois et toujours sur son unique thème de l'Église. Il attendit à Melz de savoir sa femme et ses enlauts hors de Fiance . et s'enfuit
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aussitôt a Heidelbcrg , où il se fit réintégrer clans l'Église protestante. Il publia dans cette ville une éloquente et douloureuse rétractation ^ Les passages où il demande pardon à tous ceux qu'il a égarés , et en particulier au roi de Navarre et au prince de Condé , sont d'une admirable énergie et prouvent le plus profond repentir, la plus amère humiliation.
Ainsi abandonnée par ses princes, au moment où elle avait été presque anéantie par le fer et le feu , l'Eglise ne s'abandonna point elle-même. Voici un exemple frappant de cette invincible confiance en Dieu qui fit la grandeur de nos pères : Quelques mois seulement après la Saint-Barthélémy, Bérenger de Portai, général des finances en Languedoc, et connu , a ce titre , sons le nom du général Portai , légua une partie de sa fortune « pour le bien et soutien de l'Église de Paris, de laquelle il espéroit en bref le rétablissement.» On sait que ces deniers servirent bientôt en effet à payer, non-seulement le traitement des pasteurs en fonctions , mais les études de futurs ministres^. Le sénat de Rome vendant le chamj) où campait Annibal faisait preuve de plus d'ostentation et n'avait pas une aussi héroïque sécurité.'
Ce fut, immédiatement après le massacre, une des principales préoccupations des protestants , que d'aviser aux moyens de former un nouveau corps pastoral. Dès le 2 décembre 1572, un pasteur de Paris, nommé de Lestre , réfugié 'a Londres, requit, au nom des autres ministres réfugiés comme lui , lÉglise française de Londres «d'aviser à l'établissement de certaines leçons de théologie. A esté répondu sur ce poinct que déjà les trois Églises (française, hollandaise
I Confession et Reconnaissance d'Huyues Sureau , dit du Rosier, touchant sa chute en la papauté et les horribles scandales par lui commis , servant d'exemple à tout le monde de la fragilité et perversité de l'homme abandonné à soy et de l'infinie miséricorde et ferme vérité de Dieu envers ses élus.
II vécut pauvre à Ileidelberg, où il était correcteur dans une imprimerie^ et y mourut de la peste avec tous les siens.
^Voy. l'ouvrage de M. le baron F. de Portai : Les descendants des Albigeois et des Huguenots, p. 286, et le Bulletin de la Société d'hist. du prot., VII, 179, et VIII , 2. — M. F. de Portai se trompe probablement quand il suppose que les deniers donnés par son ancêtre furent remis directement par lui au pasteur de la Faye. Ce pasteur n'en l'ut cbargé, selon toute apparence, qu'en partie et bien plus tard. Quant à Pierre du Moulin, il ne devint point pasteur à Paris en 159i , mais huit ans plus tard ; et ce qu'il reçut pendant deux ou trois ans de la fondaliou Portai n'était destiné qu'à défrayer ses éludes.
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el ilaliolluc) lonl pris cii dûlibcralioii.... Unaniménicni liisl liuii\c |)io(Hlable el niérilaïUd'cstro avancé tle loul notre pouvoir.» Le pasicui' Loiscleiir, sieur de Villiers , fui chargé des cours (Bulhlin, VI, p. 188). C'est un beau spectacle que ce zèle et ce besoin d'études dans un pareil moment.
L'Église reçut bientôt des marques etricaces de syrn|)athie, et cela d'un pays éloigné et d'où elle n'en pouvait guère espérer, la Pologne. Montluc et Lansac, les deux ambassadeurs français chargés d'obtenir l'élection de IJenri d'Anjou au trône de Pologne, avaient eu fort a faire pour écarter l'horreur qu'inspirait aux protestants polonais el 'a beaucoup de catholiques le cruel fanatisme du prince. Montluc, presque protestant lui-même, quoique évêque, avait prodigué , au nom du roi futur, les assurances de tolérance et de paix , non-seulement pour les Réformés de Pologne , mais pour leurs frères de France. Épouvantés et indignés du carnage qui venait d'avoir lieu , les Polonais envoyèrent des nonces a Charles IX pour réclamer l'exécution des promesses royales. Un historien attribue un rôle im- |)ortant dans leurs rapports avec le roi au fameux jurisconsulte Baudoin, qui avait abjuré le protestantisme; mais ce fait est douteux. On donna aux seigneurs polonais des fêtes somptueuses , et leurs demandes, ainsi que le blâme énergique de l'empereur Maximilien , beau-père de Charles, contribuèrent à obtenir aux protestants un nouvel édil de Juillet (1573) i.
Mille fois préférable îi l'horrible situation des Églises , mais beaucoup plus rigoureux que celui de Saint-Germain, violé par les massacreurs, le nouvel édit n'autorisait plus le culte public que dans trois villes : La Rochelle , Montauban et Nîmes. Partout ailleurs les protestants ne pouvaient s'assembler qu'au nombre de dix au plus. Paris, comme a l'ordinaire, fut traité durement, et les assemblées ne furent tolérées qu'a deux lieues de la ville, prévôté et vicomte.
Cet édit, on le conçoit , ne calma point les angoisses des malheureux protestants de Paris. Longtemps les faibles restes de l'Église furent eu proie 'a des alarmes trop bien fondées et sans cesse renaissantes. Ainsi en 1574 , lors du complot de La Molle et de Coconnas,
• Des ambassadeurs de Dnnemaik qui arrivèrent a Paris le 24 avril 158G dans la uiènie intcnlion, fiirenl mal accueillis i)ar Henri III, qui, à leur égard, n'avait rien à ménaiier. «Ils s'eu retournèrent méconieuls.»
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le bruit d une nouvelle Sainl-Barlhélcmy se ié|)an(lil et causa lanl de Irouble que le roi dut publier une lettre dans laquelle il démentait luimême cette effroyable nouvelle.
L'anniversaire des sanglantes journées fut a plusieurs reprises un moment d'horrible anxiété. Ainsi , sept ans encore après le massacre, le dimanche 22 août 1579, jour qui ne rappelait que trop le dimanche 24 août 1572, il se trouva au matin que plusieurs maisons de huguenots avaient été marquées de croix blanches a la craie pendant ia nuit. On devine dans quelles terreurs cette menace dut jeter bien des familles.
En 1580, l'église des Cordeliers brûla , et l'opinion publique commençait déjà a accuser les protestants d'un crime; il en serait résulté de graves désordres s'il n'avait été clairement démontré que l'imprudence d'un employé de l'Église avait seule causé ce malheur.
L'institution de l'ordre éminemment catholique du Saint-Esprit (1578) causa de nouvelles craintes aux Réformés. En un sens, au moins , ils eurent raison de s'en aflliger ; car, au siècle suivant , plus d'un noble vendit sa foi et sa conscience pour porter le titre de chevalier des ordres du roi.
La liberté de célébrer le culte à deux lieues de la ville , accordée par l'édit aux protestants parisiens , peut paraître illusoire pour une époque où l'Église venait d'être noyée dans le sang, où elle était sans cesse assaillie des plus graves inquiétudes, et surtout où la population catholique était si cruellement hostile a notre culte. Telle était cependant l'indomptable vitalité de notre Église, qu'elle osa , malgré lanl d'obstacles, s'assembler.
Noisy-le-Sec fut choisi pour lieu de réunion. Nous ne savons combien de fois le culte y fut célébré. Mais deux dimanches de suite , le 23 et le 30 septembre 1570, les habitants du lieu attaquèrent les protestants, « Dieu sait comment ils drappèrent messieurs les huguenolz et huguenottes, desquelz une douzaine demourèrent morts en la place, sans ceux qui s'en allèrent mourir en leurs maisons des couj)S qui leur furent donnés » (Haton et Lestoile). On porta plainte au roi, mais sans aucun succès.
Le roi , à cette date , n'était plus Charles IX. Ce fut le 30 mai 157 i que mourut ce malheureux jeune homme, vraiment digne de pitié, victime de Téducalion exécrable que lui avaient donnée Gondi et sa
mère , cl dévoré pendant ses derniers jours de terreurs et de remords (ju'il n'osait confiar qu'à deux huguenots, sa nourrice Philippe Richard et son médecin Amhroise Paré^ On a raconté sa mort de diverses manières ; on en a fait une légende, où il meurt inondé de son propre sang. C'est à tort. Né avec un tempérament vicié, usé par les excès et les violences , il s'épuisa lentement, furieux de laisser la régence à sa mère qui ne l'avait jamais aimé , et le trône à son frère Henri qu'il haïssait parce qu'il le connaissait bien. « On verra, disaitil, quel homme c'est.» On le vit en effet. Sa mère le pleura peu , trop heureuse de voir revenir à Paris et de couronner celui de ses fils qu'elle préférait et qui était le plus digne d'elle. Le peuple ne regretta Charles que sous le règne pire encore de Henri , et sa cour abandonna dédaigneusement son cercueil. Arrivé à l'église Sainte- Ladre (Saint-Lazare), qui alors était hors Paris , le cortège de deuil se dispersa, et de la jusqu'à Saint-Denis, le cadavre de ce roi de vingt-quatre ans ne fui escorté que par Brantôme, quatre autres gentilshommes de la chambre et quelques archers.
HENRI m (1374-1504).
Le règne de vingt années qui suivit celui de l'exterminateur de nos frères n'apporta aucun soulagement aux protestants de Paris. Quelques jours avant de mourir, Charles avait écrit à Matignon, gouverneur de Normandie, une lettre pleine d'insistance où il demandait encore le supplice d'un protestant. «....Matignon , si vous me laides ce service de prendre Montgomery tout vif et me l'amenez, je l'estimerai un plus grand service que l'on me sçaurait faire.» — 19 mai 1574 (Manuscr. Béthune , vol. cot. 8764, fol. 24).
Gabriel deLorge, comte de Monlgommery, était ce capitaine fameux par son caractère droit et hardi, par sa bravoure et ses talents d'homme de guerre , qui , sur l'ordre de Henri H , le jour de la Mercuriale, avait saisi sur leur siège, en plein parlement, Anne du Bourg et ses collègues ; c'est lui qui , plus tard , avait blessé à mort par ac-
'« Ambroise, dil-il à ce dernier, immédiatement après son crime, il me semble à « tout moment , aussi bien veillant que dormant , que ces corps massacres se pré- « sentent a moi, les faces bideuses et couvertes de sang. Je voudrais bien qu'on n'y «eût pas compris les imbéciles et les innocents» (Sully, Économ. roy.).
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cillent ce même roi dans le tournoi de la rue Sainl-Anloine; et qui enfin, devenu huguenot, mais prudent et défiant, ne consentit point à se loger dans Paris quand il y vint pour les noces du Béarnais, et s'établit au faubourg Saint-Germain , d'où il s'échappa sain et sauf le malin du massacre, malgré l'ardente et longue poursuite du duc de Guise.
On s'étonne de voir à quel point Catherine, qu'avait si outrageusement délaissée son mari , brûla de le venger. Il semble que, pendant les longs désordres des règnes de ses enfants, trop jeunes pour gouverner, elle se soit plu a allribuer tous les malheurs du temps au meurtrier involontaire de leur père. Il existe d'elle et de ses fils nombre de lettres qui demandent la mort de Montgommery. Ce n'est pas ici le lieu de raconter comment ce Montgommery tant détesté se défendit trois semaines dans Domfront , repoussa avec quarante hommes plus de mille assaillants et se rendit enfin après une capitulation menteuse qui garantissait à lui et aux siens «vie et bagne.s sauves.» Catherine le fit conduire à Paris, où une des tours de la Conciergerie, aujourd'hui détruite, a dès lors porté le nom de ce fameux captil'.
Comme il avait été gracié après son involontaire assassinat du roi, on ne put le condamner que pour avoir participé à la prétendue conspiration de Coligny, « conspiration à laquelle, dit un historien , personne ne croyait , pas même ses juges.»
Le 26 juin, après avoir subi héroïquement la torture extraordinaire, il fut mené dans un tombereau, les mains liées derrière le dos, à la place de Grève, où la reine-mère l'attendait pour jouir de sa mort.
Il entendit lire son arrêt portant confiscation de ses biens, son château rasé , ses enfants dégradés de noblesse. A ce dernier mot, il s'écria: «S'ils n'ont pas la vertu des nobles pour s'en relever, je consens à leur dégradation.» Il laissait huit enfants, dont pas nn ne fut indigne d'un tel père. Il eut la tête tranchée et son corps fut mis en quartiers.
L'année 1376 vit recommencer la guerre civile et naître un fléau pire encore , la sainte Ligue.
Le 3 février, après dix-huit mois de captivité, Je roi de Navarre avait réussi à s'échapper de la cour pendant une chasse dans la forêt
lie Senlis. Il s'élait rendu immédiatement à Alençon , où, en plein prêche, il avait abjuré le calholicisrae et, pour faire acte de proteslanl, avait tenu sur les fonls de baptême l'enlant d'un médecin huguenot. II s'était mis aussitôt à la tête des Réformés, qui en ce moment étaient protégés d'ailleurs par le dernier des Valois, le duc d'Alençon ; mais ce prince conclut bientôt (le C mai) une paix justement appelée de son nom paix de Monsieur, car elle ne profita qu'à lui. Les huguenots n'en retirèrent aucun avantage. Cependant l'arrêt contre Coligny, contre sa mémoire et ses enfants, fut révoqué, et l'horrible fêle, la procession odieuse qui devait célébrer chaque année l'anniversaire des matines parisiennes , cessa dès ce moment^ Cette paix d'ailleurs, 'a peine jurée, fut rompue.
La Ligne projetée et préparée depuis des années par le cardinal de Lorraine s'organisa enfin en 1576, fondée par quelques curés de Paris et quelques bourgeois fanatiques, auxquels se joignirent bientôt des magistrats influents. C'étaient Jean Prévost, curé de Saint-Séverin 5 Jean Boucher, curé de Saint-Benoît; les procureurs Bussy- Leclerc et Crucé, La Chapelle-Marteau (de la Cour des Comptes), le premier président Le Maître (du Parlement) , le président Neuilly (de la Cour des Aides).
Cette détestable association qui trahit et ensanglanta la France pendant près de vingt ans avait en vue trois projets distincts. Le premier, connu et désiré de tousses membres, était l'extermination générale de l'hérésie et des hérétiques. Le deuxième, plus ou moins dissimulé selon les temps, était Télévalion au trône des représentants du parti catholique en France , c'est-h-dire de la maison de Guise. Le troisième, poursuivi dans l'ombre et qui fut bien près de se réaliser, était la domination absolue en France du véritable chef du monde catholique, le roi d'Espagne Philippe IL
Les membres de la Ligue prêtaient serment a d'employer toutes leurs forces et moyens , jusques à leur propre vie , pour l'extermination des hérétiques.» Pour parvenir 'a ce but , ils juraient ensuite une obéissance absolue au capitaine souverain de la Ligue, le duc de Guise. Ce dernier, pour arriver à ses fins, avait besoin de l'Espagne , et, tout
'En 1600, Louise de Coligny, devenue la femme du prince d'Orange, stalhouder des Pays-Bas, obtint cie Ilenii lY la radiation solennelle sur les registres du I*arlenient d(î toutes les procédures dirigées conlro l'amiral, son père.
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on travaillnnl pour lui-même, se mellait eiilièremenl sons les ordres (le Philippe. Le roi Henri , d'abord effrayé el mécoiilenl de la créalion de la Ligue , crut la dominer en s'y joignant , et ne parvint jamais à en être le chef que de nom. II prêta lui-même le serment de la Ligue et le fit prêter par les Parisiens à i'Hôlel-de-Ville, après quoi un Te Deum d'actions de grâces fut chanté à Notre-Dame.
Le roi était amèrement jaloux de la faveur populaire el de la réputation de bon catholique, de catholique par excellence, qui appartenait au duc de Guise el que, malgré ses processions et ses persécutions, il ne parvint point à égaler.
Aux Étals de Blois, en 4588, dans sa harangue solennelle, il 9.0 j)laignil avec aigreur de ce qu'on eût pu attribuer à ô'autres plus de zèle qu'a lui contre l'hérésie. « Les témoignages sont assez notoires de quel zèle et bon pied j'ai toujours marché à l'extirpation de l'hérésie el des hérétiques; se trouvera-t-il donc des esprits si peu capables de la vérité qu'ils puissent croire que nul soit plus enflammé à vouloir leur totale extirpation, ne s'en estant rendus de plus certains effets que les miens?»
[I est certain qu'on se montrait fort injuste envers le plus coupable de tous les massacreurs de laSaint-Barlhélemy; en vain il avait commis ouvertement les crimes les plus noirs ; en vain il s'en vantail hautement; on ne l'en estimait pas davantage. On comptait sur les (iuise el non sur lui.
La France, el Paris plus qu'aucun autre lieu, furent bientôt enlièrement asservis a l'Espagne. Non-seulement Guise lui-même, ainsi que ses frères el ses oncles, -les deux Gondé, le maréchal de Retz et l'évêque de Paris, le maréchal Saint-André tant qu'il vécut, le due de Montpensier, les cardinaux de Lorraine, de Bourbon , d'Armagnac , de Guise correspondaient continuellement avec l'Espagne , recevaient servilement ses ordres et tous ou presque tous étaient à ses gages , mais elle finit par entretenir deux armées en France, dont une dans Paris. Elle envoyait des sommes énormes en or dans ce pays ruiné par tant de guerres. Ses ambassadeurs hautains, bigots et cruels à son image, don Bernard de Mendoça , le duc de Fevia, furent les véritables rois de Paris, autant el plus que les Guise. L'insolence n le l'aslc de ces ambassadeurs étaient extrêmes. « Mendora ne sorloil jamais de son logissinon à cheval, en litièrcou en carrosse,
avec toute sa suite, bien que ce ne fnst que pour aller à l'église fort proche de sa maison. De trois paroles qu'il parloil, il y en avoitdeux pour la grandeur de son maître etdisoit souvent que Dieu estoit puissant au ciel et le roy d'Espagne en la terre w (Pierre Matthieu).
Le cardinal de Plaisance, légat du pape, était en grande faveur parmi le peuple de la capitale, qui affluait chaque matin dans la rue Plàtrière pour recevoir la bénédiction de Son Éminence ; mais en revanche les Parisiens aimaient peu les soldats de Philippe , ces «vieilles bandes espagnoles » fières d'être alors les premiers soldats du monde, mais dont la dévotion même avait un caractère de grossièreté licencieuse qui scandalisait la populace parisienne , plus sérieuse dans son fanatisme, quoique tout aussi bigotte et aussi féroce.
On ne peut se faire une idée trop affreuse de la situation des protestants dans une ville sans cesse soulevée et entièrement dominée par ceux qui avaient juré d'exterminer l'hérésie, et ceux-là c'étaient toutes les classes, truands, manants et bourgeois, nobles, prêtres et princes.
Il ne faudrait pas croire cependant que même alors nos pères se résignassent a suspendre indéfiniment leur culte. Ils tenaient en secret leurs assemblées religieuses , et nous ne connaissons que celles qu'on réussit a surprendre.
C'était surtout aux grandes fêtes chrétiennes qu'ils ne pouvaient se passer du culte et de la sainte Cène.
Le jour de Pâques de l'an 1581 une assemblée fut surprise. Quatorze personnes furent tuées. Un prêtre (Haton) affîrme que ces protestants s'étaient réunis pour «délibérer de relever les armes.» C'est l'accusation ordinaire 5 tout indique au contraire qu'il ne s'agissait que de célébrer la fête de Pâques.
Haton nomme parmi les morts: «M. d'Avenues, sieur de Gymbrois , homme très-expérimenté dans les affaires et entreprises des Réformés.» Il ajoute que les cadavres furent rendus aux familles et affirme expressément que celui de M. d'Avenues «fut enseveli au petit châtel de Nangis par ordre du baron de Poulçay, son frère» (p. 1070).
Ce D'Avenues , sieur de Gymbrois , nous paraît être le même que Guillaume Dauvel , seigneur d'Esraines, Avènes ou Arènes, président
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en la Chambre des enquêtes au Parlement de Paris, doublement allié à Charles Ragnier. baron de Pousse (ou Poulçay)^ dont il avait épousé la sœur Aimée Raguier, et qui lui-même était le mari de Jeanne Dauvet. — Ce serait donc à tort que , selon Moreri et selon MM. Haag après lui , Guillaume Dauvet serait mort avant 1579. C'était un des membres les plus importants et les plus dévoués de l'Église de Paris. En 1575, il fut chargé d'apporter h Henri III une requête dressée à l>âle d'un commun accord par les protestants et par les catholiques politiques, qui venaient de contracter alliance à Nîmes. Cette requête demandait le libre exercice de la religion dans tout le royaume, avec toutes les conséquences d'une entière liberté de cultes. Henri HI avait gracieusement écouté cette pièce minutieusement détaillée et un long discours dans lequel Dauvet appuya avec force la courageuse supplique de ses coreligionnaires. Mais , après avoir tout entendu , le roi s'écria « qu'il était fort ébahi de l'audace de semblables demandes. » I.a paix conclue, il fut créé aux Parlements des chambres mi-parties de catholiques et de protestants, et Dauvet fut nommé président de celle de Paris. Mais il n'entra jamais en charge. Ce fut , d'après Lestoile, parce que le Parlement de Paris , toujours ennemi des protestants, lui fit tant de difficultés qu'il renonça a sa charge. Haton est plus précis; selon lui, en 1576, le jour même où Dauvet se rendit en cérémonie au Palais-de-Justice pour prêter serment entre les mains du roi , on lui jeta d'une fenêtre près du Palais un gros grés qui heureusement n'atteignit que la croupe de sa monture. Il s'en retourna aussitôt avec les huguenots qui l'accompagnaient, et le roi l'attendit en vain^ (p. 866). Quoi qu'il en soit de cette anecdote, il est intéressant de constater que ce magistrat influent et distingué mourut pour la religion 2.
'Ce dernier récit peut êlre controuvé. Mais je ne doute pas que d'Avennes, sieur de Gymbrois, ne soit le même que Haton appelle ailleurs Guillaume Dauvet, sieur d'Avennes. II est vrai que je ne trouve pas Gymbrois parmi les très-nombreuses seiiçneuries attribuées par Moreri à la famille des Dauvet. Mais les deux qualités de frère (beau-frère) du baron de Poussé et d'homme très-expérimenté aux affaires des Réformés, conviennent à Guillaume Dauvet et à lui seul,
■MM. Haag donnent, dans l'article Dauvet, une longue liste de conseillers et pré- .sidents au Parlement de Paris, dénoncés en 1562 comme ayant des tendances protestantes. Ce sont: de Villiers, Pastoureau, du Ferrier, de la Chesnaye, de Fois, Huranll, Rouillart, du Faur, de Beaune, Regnaull, Adrien de Thou , de Launay, du Breuil, Bouette, Burdelot, Etienne Charlet, Faye, N. du Val, Cliartier, J. Viole, de
15^ PTIKCTS DE l/lIÎSTOir.F.
En 1584, sur la montagne do Paris, on une maison conligui' à l'abbaye de Sainle-Geneviève, en lace dn collège de Monlaigu, c'eslii-dire sur une partie de l'emplacement actuel du I^anthéon , une assemblée où l'on faisait la Cène fut présidée par un pasteur nommé Du Moulin. Il est probable que ce pasteur était Joacbim du Moulin , |)ère du fameux pasteur de Paris, Pierre du Moulin.
Un instituteur se trouvait là avec ses élèves et quelques autres personnes. Ils n'étaient en tout que vingt-cinq. On envahit le lieu du culte et on arrêta ceux (ju'on put saisir. Après un long procès, on se borna , par ordre du roi , dit Sauvai , mais nous ne savons par quel motif, à bannir le ministre et le pédagogue de la prévôté et vicomié de Paris pour toujours et du royaume pour neuf ans.
Un autre pasteur plus célèbre, D'Amours, frère d'un conseiller au Parlement , fut arrêté le 24 mars 1589 et mené à la Bastille. Bassy- Leclerc l'y traita mieux que pas un des prisonniers, «disant ledit Bussy, en jurant Dieu comme un zélé catholique, que D'Amours , tout huguenot qu'il esloit, valoit mieux que tous ces politique.^ de présidents et de conseillers qui nestoient que des hypocrites; et lit si bien que le ministre sortit» (Lestoile).
Ce n'était point qu'on eût renoncé à punir les hérétiques pur le dernier supplice. Ainsi le sieur de Belleville, Pierre Desgais, âgé de soixante-dix ans et huguenot , fut emprisonné 'a la Bastille et pendu en place de Grève au mois de novembre 1584, pour avoir composé des pasquils et des vers diffamant Sa Majesté. Son corps et ses écrils lurent brûlés.
Ainsi encore, à la date du 16 juillet 1588, Lestoile fait mention du supplice de Guittel , Angevin, pendu et brûlé comme hérétique. Le môme chroniqueur signale, au 2 mai 1589, la mort d'une pauvre femme huguenote attachée à un poteau et brûlée vive en Grève, u laquelle ne se voulut jamais dédire.»
L'année suivante, la persécution fut de nouveau organisée d'une manière régulière et systématique. Henri III, voulant faire preuve
la Porte, Chevalier, de Comieille , C. Viole, Aigremont, Grenaisie, IJiuillier, de lleslin, de la llosière, de Loynes, de Lainoignon , Acii. de Ilarlay, Anjorrant, liclol, I^alemont, Arbalesle , Guyol, de Baigiieiix, Maiillac , d'ElLcne , Le Jay, deReilliar, Sémelé , Picol, du Ilaniel, de la Place, AiUlioine, l>ai'clier, l'aulcoii, d'Aligrel, Canaye «et quelques autres.»
DE l/Ér.MSE RÉFORMÉE DE PARIS. ITm
(le zèle contre la Rélorme , vint en personne au Palais faire enregistrer un premier édit qui révoquait toute concession faite précédemment aux huguenots. Cependant il ne se dissimulait nullement les maux de toute sorte qu'il infligeait ainsi à son royaume.
Le roi , allant faire publier cet édit, dit au cardinal de Bourbon : «Mon oncle, contre ma conscience, mais bien volontiers, je suis cidevant venu céans faire publier leséditsde pacification, pour ce qu'ils réussissaient au soulagement de mon peuple. Maintenant je vais faire publier l'édit de révocation d'iceux, selon ma conscience, mais mal volontiers, pour ce que de la publication d'icelui dépend la ruine de mon estât et de mon peuple » (Lestoiie).
Cet édit et le suivant étaient un résultat nécessaire de l'organisation de la Ligue et de l'adhésion qu'y avait donnée le roi.
Dans Paris, la situation de nos pères fut aggravée de la manière la plus funeste par l'autorité qu'usurpèrent les seize représentants des quartiers de la ville. Bientôt furent admis parmi ces fanatiques toutpuissants deux protestants renégats : Matthieu de Laimay , homme de mauvaise vie qui avait été pendu en effigie pour adultère et à (jui l'austérité de la Réforme ne convenait d'aucune façon, et Compan, qui avait abjuré après la journée des barricades, c'est-à-dire an moment où la Ligue triomphait. Le Duchat appelle îi bon droit Launay un scélérat , et Bayle l'accuse justement de crimes horribles.
« Le 16 octobre 1585, en la Cour du Parlement de Paris, on publia le second édit du roi contre les huguenots, par lequel il leur est enjoint de se faire catholiques ou de sortir du royaume en quinze jours après la publication » (Lestoiie). Parmi ceux qui se convertirent en assez grand nombre, on nomme la veuve du chancelier de l'IIospital. Parmi ceux qui persévérèrent, nous avons a citer des noms glorieux.
Le fameux architecte Jacques Androuet du Cerceau , qui était justement considéré à la ville et à la cour, et qui venait de se construire « avec grand artifice,» à l'entrée du Pré-au.v-Clercs, une demeure digne de lui, «aima mieux quitter l'amitié du roi et renoncer à ses promesses que d'aller à la messe. Il prit congé du roi, le suppliant ne trouver mauvais qu'il fût aussi fidèle a Dieu qu'il l'avait été et le serait toujours a Sa Majesté.» Il alla vivre et mourir en pays étranger. Un si complet sacrifice de la faveur royale et d'une renommée
éclatante mérite d'être signalé. Ce grand artiste était l'auteur de plusieurs écrits estimés et rarchitccle d'un grand nombre d'édifices célèbres. Il avait commencé la grande galerie du Louvre et achevé les Tuileries en y ajoutant les deux pavillons extrêmes de Flore et de Marsan et les deux corps de logis que ces pavillons terminent*.
En même temps , deux sœurs, toutes deux d'une rare beauté, Radegonde et Claude Foucault, filles d'un procureur au Parlement, faisaient en hâte les préparatifsde leur départ. Radegonde était veuve de Jean Sureau , garde des sceaux de Montargis, qui lui avait laissé trois enfants en bas âge. Un débiteur de mauvaise foi , abusant de la brièveté du délai de quinze jours accordé aux protestants, trouva moyen de retarder le paiement de sa dette, retint ainsi les deux sœurs a Paris au delà du terme fatal , et, dès ce terme passé, au lieu de payer, il dénonça ces malheureuses femmes qui , seules et sans appui, avaient donné dans le piège. Emprisonnées tour a tour au Châlelet, a la Bastille , à la Conciergerie, elles furent exposées, pendant une longue procédure, à toute espèce d'obsessions. Tantôt on envoyait des prêtres ou des moines leur offrir la vie si elles se rétractaient, et les harasser de discussions dogmatiques interminables; tantôt, si l'histoire doit en être crue , le roi lui-même, qui les visita en prison , leur offrait leur grâce a des conditions honteuses et d'un tout autre genre. Elles résistèrent à tout et répondirent, selon d'Aubigné, «qu'elles seraient martyres de leur honneur comme de celui de Dieu.» La cour finit par s'intéresser à elles; mais la populace , avide de leur supplice , s'irrita de la lenteur de leur procès , et il y eut une sorte d'émeute dans les cours du Palais , la foule déchaînée par les prédications des ligueurs venant hurler des cris de mort contre les deux prisonnières. Le duc de Guise lui-même, à l'époque des barricades, se fit l'interprète du vœu populaire et sollicita la mort des deux détenues, quoique sa mère lui eût parlé en leur faveur.
Ni le fanatisme atroce des uns ni la pitié des autres ne se démentirent au moment du supplice. Le 28 juin 1588, les deux martyres,
^ MM. Haag allribuent à son fils , nommé Jacques comme lui, l'aclièvement de la grande galerie, la consuuclion du Pont-Neuf, les hôtels de Sully et de Mayenne, qui existent encore (rue Saint-Antoine), les hôtels des thermes, de Radonvilliers et (avec Jean Goujon) celui de Carnavalet. Mais il paraît impossible de déterminer exactement en tout cela la part du lils, qui a souvent terminé ou exécuté les plans de son père.
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calmes el résignées, l'uicnl conduites au supplice avec un bâillon dans la bouche, de peur que leurs dernières paroles n'édifiassent les assistants. Toutes deux furent pendues au-dessus d'un bûcher où leurs cadavres devaient être consumés. Mais c'était là pour la rage bigote de la populace un supplice insignifiant. Des énergumènesse précipitèrent sur la potence et coupèrent la corde à laquelle était attachée Radegonde ; elle tomba vivante dans le brasier. On ne sait quel fut le sort de ses trois petits enfants.
D'Aubigné raconte que la beauté des deux sœurs émut quelquesuns des assistants et qu'un vieillard tout blanc, qui était monté sur une échoppe, osa s'écrier : « Elles vont devant Dieu! » Au lieu de sévir contre lui , on ne lui répondit que par des gémissements.
Ces saintes femmes laissaient dans les cachots de la Bastille une (dus illustre et non moins touchante victime, Bernard Palissy.
On a dit de lui avec raison qu'il fut «un des plus beaux génies el un des plus nobles caractères des temps modernes.» L'histoire signale bien peu d'hommes aussi complets, bien peu d'âmes en qui toutes les grandeurs intellectuelles et morales aient été aussi égales. Palissy fut un artiste puissant et original 5 il avait le sentiment le plus vif, le plus original, des beautés variées de l'art et surtout de la nature. Il fut, pour son époque, un savant de premier ordre en chimie, en physique, en minéralogie, en agriculture 5 et son coup d'œil pénétrant entrevit plus d'une fois des découvertes qui n'ont été faites que dans notre temps. M. Chevreul le dit «tout à fait au-dessus de son siècle par ses observations sur l'agriculture et la physique du globe.» Comme inventeur et industriel , il fit preuve d'une persévérance sans égale , d'une courageuse abnégation et d'une foi inébranlable en la vérité qui ne peuvent être trop admirées. M. Brongniart, écrivant l'histoire de la céramique , l'appelle «le héros de notre art.» Comme écrivain , il a un style plein de finesse ingénieuse et d'une naïve éloquence. M. de Lamartine proclame « le pauvre ouvrier d'argile un des plus grands écrivains de la langue française.» Comme penseur, il est, avec Bacon et avec Ramus, un des initiateurs de l'esprit moderne, un des émancipateurs de la pensée , un des pères de la science d'observation et d'expérience : «Je sçay, disait-il , que toute folie accoutumée est prinsc comme pour une loy et vertu ; mais à ce, je ne m'arresle 5 et ne veux aucunement eslrc imitateur de mes prédécesseurs
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ès choses spiriluelles el temporelles, sinon en ce qu'ils auront hieii fait selon l'ordonnance de Dieu.»
Esprit essentiellement indépendant, conscience profondément religieuse, Paiissy devait être un des apôtres de la Réforme. Il devint en effet un des réformateurs de la Sainlonge, prêchant , tenant des assemblées religieuses, expliquant l'Écriture en poêle et en chrétien jdein de foi*.
Prisonnier pour la foi , il fut recommandé comme un excellent artiste par le connétable de Montmorency a la reine-mère. Elle lui rendit sa liberté et lui accorda le titre d'inventeur des rustiques figulines du roi et de Monseigneur Je duc de Monlmorency. Ce dernier l'atliia bientôt a Paris, où il l'employa pendant plusieurs années à décorer le château d'Écouen. Vers 1566, Catherine le chargea d'embellir les jardins de sa maison de campagne , le château des Tuileries. L'artiste y habita longtemps et on le connaissait dans Paris sous le nom de Maître Bernard des TuiUeries. On pense que Catherine, a la Saint- Barthélémy, épargna par intérêt plus que par pitié ce serviteur dont elle faisait grand cas et dont les émaux étaient un secret connu de lui seul. Échappé au massacre, comme Ambroise Paré, par la protection même des assassins couronnés, Paiissy ouvrit en 1575 et continua jusqu'en 1584 un cours public sur les sciences naturelles: ses leçons étaient suivies par les savants les plus distingués du temps et par Ambroise Paré lui-même. Ce cours avait lieu dans sa demeure, dont il avait fait une sorte de musée d'objets d'art et de curiosités scientifiques.
Il n'est pas prouvé que la dernière captivité de Bernard ait commencé avant 1588. Launay l'apostat voulait qu'on le menât «au spectacle public.)) Mais le duc de Mayenne lit prolonger son procès, espérant que son âge de quatre-vingt-dix ans (ou plutôt quatre-vingts) et les rigueurs de la captivité mettraient bientôt fin à sa vie. Il craignait pour lui-même l'opprobre qu'avait jeté sur le nom de Guise sa conduite dans le procès des sœurs Foucault.
D'Aubigné a raconté deux fois (dans son Histoire et dans la Confession de Sancy)^ non sans quelques variantes , la dernière entrevue
* D'Aubigné, daus l'Index de son Histoire , lui donne le lilie de minisire; c'est à ri s'il s'agit d'une consécration régulière; à bon droit, si ce mol désigne ici un
DE l'kGLISK KliFOUMKC; DE l'AUlS. 15*1
(le ce yiaiid liommc avec le roi Hcniilll, (jiii viiil . le 31 janvier 1588, visiter la Baslillc. Le roi le menaça , s'il ne se converlissail , de le l'aire brûler comme devaient bientôt l'être Iladegondc et Claude Foucault. Il ajouta qu'il était conlrainl à celte rigueur «par ceux de Guise et par son peuple.» — « Sire , répliqua le vieillard , vous m'avez dit plusieurs fois que vous aviez pilic de moy ; mais moy j'ay pitié de vous , qui avez prononcé ces mots : j'y suis conlrainl ; ce n'est pas parler en roy. Ces lilles et moy (jui avons part au royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage royal , que lesGuisarts. tout votre peuple, ny vous, ne sauriez contraindre un potier à fléchir les genoux devant des statues.»
Il mourut peu après, dans son cacliol, de misère et de vieillesse, «étranglé, dit Lestoile, par la faim et la vermine.» Bussy-Leclerc , un des Seize, répondit h une parente de Bernard qui venait s'informer de sa santé, «qu'elle le trouveroil avec ses cbiens sur le rempart où il l'avoil fait traisner comme un chien qu'il l'esloil.» — On ne sait pas exactement si Palissy mourut en 1589 ou en 1590.
Avec Palissy, l'Église de Paris semble s'être éteinte pour plusieurs années.
On sait que Henri III, chassé de Paris 'a la journée des Barricades, s'unit avec le roi de Navarre et que cet implacable ennemi de la Réforme assiégeait Paris avec un allié protestant et une armée en majorité huguenote , quand il fut assassiné à Saint-Cloud par un moine de Saint-Dominique.
La Ligue lit du cardinal de Bourbon un fantôme de roi sous le nom de Charles X5 mais les Seize offrirent Paris et la France au roi d'Espagne. Leur lettre, signée par eux tous, en date du 20 septembre 1591, existe encore et elle a été plus d'une fois publiée^ De son côté, Philippe ordonnait 'a ses ambassadeurs de pioposer, comme candidats au trône de France, en première ligne l'infante sa fille, qui par sa mère était petite-fille et seule postérité vivante de Henri II. Il la déclarait reijna proprieiaria de Francia. Son second-candidat, c'était lui-môme; le troisième était un des princes catholiques d'Alle-
'«Nous pouvons, direut-ils , cerlainemoiU assiiror Yolre Majesté qiic les vœux cl souhaits de lous les catlioliquos sont de vous voir, Sire, tenir le sceptre de cette couronne de [''rancc et régner sur nous, comme nous nous jetons irès-volontiers entre SCS bras.i)
100 PRÉCIS DE L'ill.SïOlRE
magne ; le ()iialiième le duc de Guise , mais îi la condition , pour ces deux princes, d'épouser l'infante. An dernier rang il indiquait le cardinal de Lorraine, (lui devait, en mourant sans enfants, laisser encore dans l'avenir une chance à l'ambition espagnole. Jamais la France ne fut ignominieusement trahie et livrée à l'étranger comme elle l'était alors par la Ligue.
On a reproché, très-souvent injustement, quelquefois avec vérité, îi des protestants poussés a bout par la persécution, de s'être tournés contre la France ^ mais rien, dans leurs fautes, n'approche, fûtce de bien loin , de l'infidélilé sans excuse dont la Ligue et le parti catholique se rendirent coupables envers la patrie.
Au dedans de Paris, les horreurs d'un long siège, une cruelle famine, des prédications incendiaires*, de perpétuelles processions armées dont l'indécence inouïe égalait l'impiété, des communions en masse décrétées par l'autorité municipale, tel fut, nuit fet jour, pendant cette affreuse période, le tableau de Paris.
Aux derniers jours de ce siège affreux, Ambroise Paré, alors octogénaire,. donna un nouvel exemple d'héroïque hardiesse et de compassion pour les souffrances du peuple. M. de Lyon, c'est-à-dire d'Espinac , archevêque de Lyon , l'un des chefs les plus ardents des ligueurs, l'un de ceux qui s'opposaient le plus a tout projet de paix, vint a passer au bout du pont Saint-Michel et se trouva retenu et assiégé par une foule de menu peuple mourant de faim qui lui criait : ((Du pain ou la mort!» Il ne savait comment s'en dépêtrer quand maître Ambroise Paré, qui demeurait tout près de la (rue de l'Hirondelle), vint a lui et osa lui dire : «Monseigneur, ce pauvre peuple que vous voyez ici autour de vous meurt de maie rage de faim et vous demande miséricorde. Pour Dieu , Monsieur, faites la lui, si vous voulez que Dieu vous la face ! Et songez un peu a la dignité en laquelle Dieu vous a constitué et que les cris de ces pauvres gens qui montent jusqu'au ciel sont autant d'ajournements que Dieu vous envoie pour penser au dû de votre charge, de laquelle vous lui estes responsable. Et pourtant (c'est pourquoi) selon icelle et la puissance que
'Il faut avoir lii le livre de M. Labille {De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue) pour se faire une idée des aUocilés et des turlupinades doiU les Rose, les Boucher, lesVigor, les Guinceslre et bien d'autres remplissaient leurs sermons avidemeut écoutés par les Parisiens.
DE l'ÉGLCSE RÉFOP.MÉE DE l'AUIS. 101
nous savons tous que vous y avez, procurez nous la paix et donnez nous de quoi vivre, car le pauvre monde n'en peut plus. Voiez vous pas que Paris périt au gré des mescliants qui veulent empescher l'œuvre de Dieu , qui est la paix ? Reposez vous y fermement , Monsieur, prenant en main la cause de ce pauvre peuple affligé, et Dieu vous bénira et vous le rendra.» D'Espinac, interdit, n'osa interrompre ce discours 5 il avoua plus tard « qu'en cores que ce fust un langage de j)olitique, il l'avoit resveillé et fait penser à beaucoup de choses» (Lestoile).
Huit ou dix jours après, Paris fut livré parBrissac à Henri IV, qui avait abjuré le protestantisme a Saint-Denis, avec aussi peu de sincérité que la première fois.
Ambroise Paré survécut peu de mois à celte paix qu'il avait demandée, au nom des souffrances du peuple, avec une éloquence si intrépide et si chrétienne. Il mourut en sa maison, le 20 décembre
Justement surnommé «le père de la chirurgie moderne,» Ambroise fut un de ces esprits hardis, un de ces fermes croyants qui , au seizième siècle, firent tant d'honneur à notre Église. Comme Palissy et Ramus, il avait osé rompre avec les fausses traditions de son temps. Il fut un bienfaiteur de l'humanité , non-seulement en achetant et eu publiant a ses frais tous les remèdes secrets, toutes les méthodes curalives alors employées, mais surtout en substituant la ligature des artères a la cautérisation avec le fer rouge et en abolissant le traitement des plaies à feu avec Thuile bouillante. Ses livres, comme ceux de Palissy, sont remplis de textes de l'Écriture et de paroles évangéliqiies. Tout le monde connaît de lui ce mol fameux si pieux et si modeste: « Je le pansay jusqu' à la fin de la cure et Dieu le guarU.y> Mais ce n'est pas, comme on le croit en général, du duc de Guise qu'il s'agissait; c'est d'un pauvre soldat, couvert de douze blessures, dont sept a la tête, et pour lequel ses camarades avaient déjà creusé une fosse au moment d'un départ précipité. Paré l'emporta et le guérit par un prodige de patience, d'art et du plus infatigable dévouement 5 les camarades de celui qui lui devait la vie se cotisèrent pour offrir un petit écu par homme a cet ami si dévoué des pauvres blessés.
Patriote inébranlable , Paré refusa, au péril de sa tôle, de se don-
lier au duc de Savoie, ennemi de la France, el lil preuve du plus admirable couraije pendant la pesle el aux sièges de Melz, Hesdin et Rouen. Du reste, il soignait avec le même zèle amis ou ennemis, huguenots ou catholiques.
Quinze ans avant sa mort , des fanatiques qui , dit-il , « me hayaient a mort pour la religion , )> avaient essayé d'empoisonner cet homme dont la vie n'était qu'une suite de bienfaits. C'était dans un repas après la prise de Rouen. Il reconnut le poison dès la seconde bouchée et sut en prévenir les effets.
L'entrée de Henri IV dans la capitale (le 22 mars 1594) et l'édil provisoire qu'il publia aussitôt terminent la première partie de cette Histoire. Cet édit porte encore que, «dans la ville et faubourgs de Paris et les dix lieues es environs désignées par l'édit de 1577, il ne sera fait autre exercice de religion que de la catholique apostolique et romaine. t>
De 1512 à 1594, c'est-a-dire pendant le seizième siècle presque entier, nous avons vu l'Église réformée de Paris, née des savantes éludes de la Renaissance dans l'abbaye de Saint-Gerjnain-des-Prés, et de la révolte des consciences contre l'autorité romaine, grandir lentement d'abord, puis prendre tout a coup une extension rapide, malgré une persécution furieuse , s'organiser en 1557, servir en 1559 de point de ralliement aux Églises réformées de France, résister à d'affreuses persécutions sous cinq rois : François F"", Henri II, François II , Charles IX et Henri III 5 profiler immédiatement, pour s'étendre et s'établir, des moindres lueurs de liberté de paix, même après l'épouvantable naufrage de la Saint-Barlhélemy, où on avait cru l'ensevelir tout entière pour jamais.
Nous allons la voir reconnue el offîciellement constituée par un roi qui ne l'émancipa qu'en l'abandonnant. Tolérée, mais entravée, elle fleurira sous une domination de plus en plus hostile, celle de Mazarin , de Richelieu et de Louis XIV, jusqu'à ce que, dépouillée peu à peu de toutes ses libertés, elle se voie de nouveau anéantie en pleine paix par un édit du grand roi. Alors, après quatre-vingt-onze ans d'une tranquillité toujours plus troublée, commencera une troisième période de persécution ouverte qui durera plus d'un siècle encore, depuis 1685 jusqu'en 1787, ère de nos libertés.
DE l'Église réformée de paris. 163
Je ne puis terminer ce précis tle riiisloire de Paris prolestant au seizième siècle sans rendre un juste hommage a la grande école de penseurs , de savants et d'artistes que la persécution étouffa dès son premier âge. C'était une école toute primesautière et vraiment nationale, très-variée et très-féconde.
Ramus, lesEstienne, Paré, Palissy, Jean Goujon étaient des esprits émancipés et des génies créateurs. Ils avaient rompu avec les fausses traditions, par l'autorité suprême du bon sens, par la force d'expansion inhérente à leur génie. Ils avaient le cœur et l'esprit ouverts a tout ce qui est beau et vrai.
Si plus tard, ni la mâle énergie du grand Corneille, ni l'exquise poésie du grand Racine et sa profonde élude du cœur humain ne les empêchèrent de représenler de faux Espagnols sans dévotion comme le Cid et des héros grecs ou romains beaucoup trop galants 5 si un goût de convention régna sur la scène et, de là , envahit el faussa tous les domaines de l'art; si le genre boursoufllé et prétentieux dont le peintre . Lebrun est le type a été trop longtemps le goût français, c'est que l'intolérance avait détruit par le fer et le feu celte école populaire et vraie de Paris que ne remplaça jamais celle de Versailles. Les nymphes de la Seine sous le ciseau de Jean Goujon n'étaient ni barbares, ni grecques, ni romaines; elles étaient nouvelles, elles étaient françaises, fdles légitimes de l'art antique et de l'inspiration moderne. Sans l'extermination de l'hérésie, Alexandre-le-Grand et Pompée n'eussent jamais paru sur noire scène en perruque a la Louis XIV; le sentiment vrai de la nature eût été moins rare en France. Palissy le huguenot , admirateur si passionné des beautés naturelles , avait trop raison de dire : «Je voy de si grands abus et ignorances en tous les arts qu'il semble que tout ordre soit, la plus grand part, perverti.» L'esprit critique et le sentiment naïf des Réformés eussent épargné à la France l'affectation du goût compassé de la cour et plus tard les excès d'une réaction effrénée el souvent extravagante.
Aux hommes éminenls que j'ai cités, je dois associer une des plus illustres familles prolestantes de Paris au seizième siècle, celle des Estienne, imprimeurs de père en fils. Robert P', né à Paris vers 1503, et dont la mère avait épousé en secondes noces Simon de Colines, épousa lui-même la lille de Jossc Badins. Tous ces noms sont ceux de savants et célèbres imprimeurs. Chez Robert habitaient une dizaine
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d'érudils de diflérentes nations qu'il employait comme collecteurs 5 tout le monde dans celle maison parlait lalin , y compris les femmes, les enfants et les domestiques. Perséculé, a l'âge de dix-neuf ans, par la Sorbonne , pour avoir corrigé quelques fautes dans une édition du Nouveau Testament, Robert fui Tauteur de la division de la Bible en versets (en lo51) et travailla toute sa vie à répandre et a expliquer l'Écriture. Il publia non-seulement des ouvrages élémentaires alors indispensables el entièrement nouveaux., mais de nombreuses éditions des classiques ou des Pères de l'Église. Il partit secrètement, en iooO , pour Genève , accompagné de son fils Henri II , qui éleva plus haut encore la gloire de leur maison. Deux autres de ses fils, Robert II et Charles, devenus catholiques, maintinrent a Paris, mais avec bien moins d'éclat el de science, l'imprimerie qu'il avait fondée. Il ne faut pas s'étonner que celle famille des Estienne ail eu ses historiens (Almeloveen, Maittaire, Renouard) comme les dynasties de souverains-, il n'en est aucune, sans contredit, qui ail rendu plus de véritables services à l'esprit humain. Robert I", qui fui en butte aux persécutions presque toute sa vie, écrivait : «Je puis dire 'a la vérité que mon esprit a toujours esté libre 5 je n'ai jamais servi 'a l'argent; le Seigneur m'a accouslumé aux labeurs comme l'oyseau au vol.»
A tous ces noms il faut encore ajouter celui du plus grand compositeur du seizième siècle avec Roland de Lassus, du maître de Palesirina , du plus célèbre enlre les auteurs des chants de nos Psaumes, d'un martyr de la Sainl-Barlhélemy 'a Lyon, Claude Goudimel. II a habité Paris, où il a fait paraître un de ses ouvrages el où , selon M. Fétis, il se serait même établi comme imprimeur 5 mais ce dernier fait est douteux.
Si nous joignons h Palissy le potier de terre, a Jean Goujon le sculpteur, au compositeur Goudimel , le fondateur de l'école française de peinture, Jean Cousin, on verra que tous les arts eurent au seizième siècle , à Paris, des huguenots pour coryphées et pour-initia • leurs. Né vers ioOl , mort vers 1390, ce maître a décoré d'excellents vitraux peints plusieurs églises de Paris ou des environs , et surtout le chœur de Saint-Gervais ; son tableau du Jugement dernier est au Louvre , ainsi que plusieurs de ses sculptures , qui , sans égaler celles de Goujon , sont d'un mérite élevé.
On n'en répétera pas moins que la Réforme est l'ennemie des
DE l'kiiLIse Réformée de paris. 1«5
beaux-arls el que la France doit au seul calliolicismo loul l'éclal de ses grands artistes. Malgré bien des perles irréparables, Paris a conservé en assez grand nombre les œuvres des maîtres huguenots pour démontrer le contraire. Depuis que ce Louvre d'où Charles IX lira sur les proteslanls n'est plus habité par les rois, mais par les grands artistes. Palissy, Jean Goujon et Jean Cousin y ont leur place, et c'est justice.