Jeanne d'Albret
D'Aubigné a peint en quelques mots cette grande reine d'un petit royaume : «Elle n'avait, dit-il, de femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires , le cœur invincible aux adversités.»
Jeanne d'Albret a eu plus d'un historien. M"« de Vauvillers a écrit sa vie en 3 volumes in-8". M. Théodore Muret en a publié récemment une biographie moins étendue. MM. Haag lui ont consacré un excellent article. Mais personne peut-être n'a assez fait ressortir à quel point cette femme éminente avait devancé son siècle par les tendances largement libérales de son esprit et de sa foi. Elle aimait à répéter ce mot de saint Paul, dont elle avait fait pour ainsi dire sa devise : Ouest l'esprit du Seigneur, là est la liberté (Vauvill., 1 , p. 248). Un jésuite, le P. Garasse, a décrit un de ces ouvrages d'aiguille où l'incessante activité de Jeanne se créait un laborieux délassement et trouvait moyen encore d'exprimer, sous une forme originale, ses convictions et ses idées : «Gomme elle estoit grandement addonnée aux divises, elle fit de sa main de belles et grandes tapisseries, entre lesquelles il y a une tante de douze ou quinze pièces excellentes qui s'appelle Les ]jriso/(s6mees, par lesquelles elle donnoit à cognoistre qu'elle avoit brisé les liens et secoué le joug de la captivité du pape. Au milieu de chasque pièce, il y a une histoire du Vieux Testament qui ressent la liberté, comme la délivrance de Suzanne, la sortie du peuple de la captivité d'Egypte, l'cslargissement de Joseph etc. Et à tous les coings, il y a des chesnes rompues, des menottes brisées, des estrapades et des gibbets en pièces et par dessus en grosses lettres sont ces paroles de la 2" aux Gorinth., ch. III : Ubispirihis, ibi Ubertas.'»
Cette largeur de vues parut dans les lois hardies qu'elle donna à son royaume : «elle y proclama l'égalité devant la loi, l'admission de tous aux emplois; défendit la vénalité des offices; organisa l'instruction publique;
DE l'église réformée DE PARIS. 175
vouliil ({lie les enlanls pauvres lussent élevés aux Irais de l'Élal; proscrivit la mendicité; couvrit de sa sollicitude les veuves, les orphelins et en général tous ceux «qui sont soigneux de cacher leur misère;» régla les conditions du mariage, en admettant le divorce dans certains cas, «encore que ce soit, «dit-elle, un remède misérable;» punit du bannissement les imposteurs qui, sous prétexte de magie et de sortilèges, abusent le peuple; établit des peines contre l'usure; défendit toute sépulture dans l'intérieur des temples ou près des lieux habités, en ordonnant que la tombe du riche ne se distinguât par rien de celle du pauvre. — Si l'on compare la législation de Jeanne avec celle des autres pays de l'Europe à cette époque et même beaucoup plus tard, on sera sans doute frappé d'admiration.» Cette remarque, que nous empruntons à MM. Haag, avec le résumé qui précède, est d'une parfaite justesse. Jeanne d'Albret est une preuve remarquable de cette vérité que la France, en repoussant la Réforme du seizième siècle, a rendu nécessaire la Révolution du dix-huitième. Si l'esprit libéral qui animait la mère de Henri IV avait pu prévaloir dans notre pays, le progrès y eût été graduel ; très-certainement il ne se serait pas accumulé une si énorme masse d'abus; l'esprit public ne se serait pas trouvé un jour en contradiction si complète avec l'ordre établi. L'explosion de la Révolution eût été impossible ou inutile, ou au moins prévenue et adoucie, et les progrès réalisés par elle auraient eu dans le passé de solides racines.